De quoi le nom de Le Pen est-il le nom ?

Le nom de Le Pen est indissolublement associé au racisme, à l’antisémitisme, au fascisme et au nazisme. Après en avoir parcouru l’histoire et les effets politiques dans la 2e moitié du XXe siècle, André Perrin montre en quoi cette association fonctionne aujourd’hui comme une forme de censure. Elle permet en effet de « nazifier » toute proposition ou toute prise de position soupçonnée, même de très loin, de ressembler quelque peu au discours du Front national, et, bien au-delà, de discréditer en les rejetant hors-rationalité tout propos et toute personne qui, par malheur, seraient cités par ce mouvement.

Ce texte est une version de l’article récemment publié (n° 319, mars 2018) par la revue québecoise Liberté http://revueliberte.ca/en-kiosque/ dans le cadre d’un dossier intitulé « Avec ou contre nous » consacré à des figures controversées – certaines jouant le rôle d’« épouvantail » politique destiné à paralyser la réflexion. Avec les remerciements de Mezetulle pour l’autorisation de reprise.
Les sous-titres sont de la rédaction de Mezetulle.

Liberté de parole et politiquement correct

Nous vivons, en France comme au Canada, dans un de ces pays, pas si nombreux sur la planète, qu’on appelle démocratiques. On veut généralement dire par là des États de droit dans lesquels de multiples libertés sont garanties par les institutions, à commencer par la liberté d’expression : en usant de celle-ci, nous ne risquons pas d’être emprisonnés, torturés ou exécutés. De cela, nous devons assurément nous féliciter. Ce constat ne doit pourtant pas dissimuler que ce régime, pour enviable qu’il soit, est, comme le dit Pierre Manent, celui d’une « liberté surveillée ». La parole y est en principe totalement libre puisque aucune censure préalable ne s’exerce sur elle. L’article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789, intégré au préambule de la Constitution de la Ve République, dispose que : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». Cependant, en l’absence de censure juridique, s’y exerce une censure plus insidieuse, celle qui, par le truchement de divers procédés d’intimidation, conduit à l’autocensure. Le nom générique de cette censure nous est venu d’outre-Atlantique : c’est le politiquement correct qui se caractérise par une double intrusion de la morale, ou plutôt du moralisme, dans le débat intellectuel comme dans le débat politique. Intrusion d’une morale de l’intention d’abord : ce que vous dites est honteux parce que vous ne pouvez le dire qu’en poursuivant des objectifs méprisables, poussé que vous êtes par des intérêts égoïstes ou des passions tristes ; intrusion d’une morale conséquentialiste ensuite : ce que vous dites est scandaleux parce qu’en le disant vous faites le jeu de X ou de Y. En France, X ou Y porte un nom, celui de Le Pen. Il faut donc dire quelques mots de ce sulfureux personnage dont le patronyme a servi à créer le substantif de lepénisation et le syntagme de « lepénisation des esprits ».

 Jean-Marie Le Pen : bref rappel d’une carrière politique

Jean-Marie Le Pen est apparu sur la scène politique française au milieu des années 50 lorsqu’il fut élu député à l’âge de 28 ans sur la liste poujadiste1. Il avait été auparavant un président de la corporation des étudiants en droit de Paris enclin à faire le coup de poing contre les communistes. Officier parachutiste en Indochine, puis en Algérie, il fut accusé d’y avoir pratiqué la torture, sans que la chose fût clairement établie. Au milieu des années 60, il participe activement à la campagne électorale de Tixier-Vignancour contre le général de Gaulle, puis disparaît de la scène politique jusqu’en 1972, date à laquelle il est choisi par le mouvement néo-fasciste Ordre Nouveau pour présider un nouveau parti à vocation électorale qui en serait comme la vitrine légaliste, le Front National. Même s’il fréquente d’anciens collaborateurs, Le Pen n’est pas un fasciste : avant tout anticommuniste, antigaulliste, populiste et conservateur, libéral en économie, il fait figure de modéré à côté des activistes d’Ordre Nouveau et n’a rien d’un séditieux : dès sa création, le nouveau parti s’inscrira dans l’ordre des institutions républicaines. Pendant 12 ans le Front National n’obtiendra que des scores dérisoires aux différentes élections, le plus élevé étant celui de 1,32 % aux élections législatives de 1973. Son ascension commence après l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République, donc de l’accession de la gauche au pouvoir, favorisée par le nouveau président qui cherchait ainsi à déstabiliser la droite tout en limitant les risques de défaites électorales2, et elle se poursuivra continûment jusqu’à l’élection présidentielle de 2002 où Jean-Marie Le Pen, devançant le candidat de la gauche, se qualifiera pour le second tour. Nettement battu par Jacques Chirac qui obtient plus de 82% des voix, il se représente en 2007 et ne parvient qu’en quatrième position au premier tour avec un peu moins de 10,5 % des voix. En 2011, il laisse la présidence de son parti à sa fille Marine. Celle-ci accentue de façon décisive l’évolution du Front national vers des positions antilibérales, antieuropéennes, antiaméricaines, protectionnistes et populistes : intervention de l’État dans l’économie, refus des privatisations des entreprises publiques, abrogation de la loi assouplissant le code du travail, augmentation du SMIC, revalorisation du traitement des fonctionnaires, retour à la retraite à 60 ans, sortie de l’euro, sortie de l’Otan. À l’exception de la question de l’immigration, son programme ne se distingue que par des nuances de celui de la gauche « radicale » de Jean-Luc Mélenchon. Encore faut-il noter que sur cette question, la « préférence nationale » qu’elle revendique rejoint les positions qui étaient celles du parti communiste français au début des années 80 lorsque son secrétaire général pouvait écrire dans L’Humanité : « la poursuite de l’immigration pose aujourd’hui de graves problèmes. Il faut les regarder en face et prendre rapidement les mesures indispensables »3. À l’époque, le parti communiste pouvait encore revendiquer le titre de « premier parti de France ». Aujourd’hui c’est sur le Front national que se portent les voix de la majorité des ouvriers4.

L’opération de lepénisation

Si donc le nom de Le Pen continue à jouer le rôle de repoussoir, c’est bien moins en raison de la réalité sociale et politique du Front national que de la personnalité de son ancien chef. Celui-ci, qui a toujours envisagé son action politique sur un mode tribunitien, c’est-à-dire sans ambitionner d’exercer réellement le pouvoir politique, a multiplié les provocations sous forme de déclarations, souvent à connotation antisémite, la plus célèbre étant celle qui faisait des chambres à gaz « un détail dans l’histoire de la seconde guerre mondiale ». Que sa fille l’ait exclu en 2014 du parti qu’il avait fondé pour une de ces « petites phrases », qu’elle ait elle-même déclaré que ce qui s’était passé dans les camps nazis était « le summum de la barbarie », n’y a rien changé : le nom de Le Pen demeure associé au racisme, à l’antisémitisme, au fascisme et au nazisme. Cette association permet de « nazifier » toute proposition ou toute prise de position qui se trouve, sous une forme ou sous une autre, dans le discours du Front national. Cette « nazification » a d’abord été une arme de destruction massive de la gauche contre la droite, mais elle vise désormais, au-delà du clivage traditionnel de la gauche et de la droite, tous ceux qui considèrent que l’immigration n’est pas seulement une chance pour la France, mais qu’elle pose des problèmes, ceux qui expriment des inquiétudes devant la montée de l’islam et les tendances sécessionnistes d’une partie de la jeunesse issue de l’immigration arabo-musulmane, ceux qui persistent à penser que la première tâche qui incombe à l’État est d’assurer la sécurité des citoyens, exigence désormais stigmatisée comme « sécuritaire », ceux qui manifestent leur attachement à leur patrie, à leur nation, à leur culture, à leurs traditions ou à la laïcité, désormais dénoncée comme « islamophobe ». Ainsi la philosophe Élisabeth Badinter qui avait déploré que la gauche ait abandonné à Marine Le Pen la défense de la laïcité, s’est-elle vue accusée de défendre une « laïcité lepénisée »5, xénophobe et raciste. En 1989 déjà, l’avocate Gisèle Halimi, autre grande figure d’une gauche attachée à la laïcité, avait quitté SOS Racisme pour des raisons analogues. Plus récemment le philosophe Michel Onfray, qui s’est toujours réclamé de la gauche radicale, avait répondu dans un entretien consacré aux effets produits par la diffusion de la photo d’un enfant Kurde mort sur une plage turque qu’une photographie pouvait toujours, en fonction de la légende qui l’accompagnait, faire l’objet d’une manipulation : cela lui valut aussitôt un éditorial du journal Libération intitulé : « Comment Michel Onfray fait le jeu du FN »6. En mars 2011, Le Nouvel Obs consacrait sa couverture aux « Néo-réacs, agents de décontamination de la pensée du FN ». En septembre 2012, il poussait le bouchon un peu plus loin en la consacrant aux « Néo-fachos et leurs amis » : l’écrivain Alain Finkielkraut et la journaliste Élisabeth Lévy y étaient amalgamés avec le militant d’extrême-droite Alain Soral ainsi qu’avec un site américain proche du Ku-Klux-Klan… Et la disqualification par lepénisation ne frappe pas seulement les intellectuels français d’origine européenne, mais aussi ceux qui sont issus de l’immigration arabo-musulmane dès lors qu’ils prennent au sérieux la question de l’immigration ou combattent l’islamisme. Ainsi Malika Sorel-Sutter, intellectuelle née de parents algériens, qui fut membre du Haut-Conseil à l’intégration, se vit-elle imputer des « déclarations racistes » par quoi elle serait « proche des thèses du FN »7. De même l’écrivain algérien Boualem Sansal, désigné comme l’ « idiot utile des ennemis de son peuple », se voit-il reprocher de voler « au secours de Le Pen »8. Tout aussi significatif est le cas de Jeannette Bougrab, femme politique d’origine algérienne, ancienne présidente de la HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Égalité). Elle avait déclaré dans une interview : « Je ne connais pas d’islamisme modéré »9, proposition dont on pouvait penser qu’elle allait de soi dans un contexte où on nous enjoint régulièrement de ne pas confondre l’islam, religion de paix et de tolérance, avec l’islamisme, qui en est la contrefaçon et la perversion violente. Or cette déclaration suscita un tollé, le journal Le Monde jugeant ses propos « très virulents »10 et le site oumma.com l’accusant de « faire la courte échelle »11 au Front national.

En 1984 Laurent Fabius, premier ministre socialiste de François Mitterrand, disait que Le Pen apportait « de fausses réponses à de vraies questions »12. Cette proposition était juste. L’immigration et l’intégration sont de vraies questions. Les réponses de Le Pen – fermeture des frontières, immigration zéro – étaient de fausses réponses parce qu’à la fois inhumaines et inapplicables. Or toute une partie de la gauche récuse la formule de Fabius au motif qu’elle reviendrait à « intégrer les mots de l’adversaire ». L’éditorialiste Bruno Roger-Petit écrit ainsi : « Il est temps que les socialistes sortent de la formule posée par Laurent Fabius […] L’extrême-droite par nature ne pose jamais de bonnes questions »13. Ainsi, de ce que l’extrême-droite apporte de mauvaises réponses ou de ce qu’elle pose mal les questions qu’elle pose, on croit pouvoir conclure que ces questions ne se posent pas et ne doivent pas être posées. Cette hétérogénéité établie entre l’extrême-droite et toute forme de rationalité a une double conséquence. D’une part, dès lors que l’extrême-droite se réclame d’un intellectuel, fût-ce en le citant, celui-ci se retrouve exclu de la rationalité et rejeté du côté de la « lepénité ». C’est ainsi que Marine Le Pen ayant utilisé pour faire un discours sur l’écologie un texte de l’essayiste Hervé Juvin, étranger au Front national mais édité chez Gallimard par Marcel Gauchet, un journal écologiste a pu titrer : « Quand le FN s’inspire d’un intellectuel édité par le libéral Marcel Gauchet » et accuser ce dernier de « banaliser les idées identitaires et d’extrême-droite »14. Tout intellectuel dont Le Pen reprend un mot se trouve, ipso facto, lepénisé. D’autre part, il suffit qu’un Le Pen, le père ou la fille, prononce un mot pour que celui-ci soit frappé d’interdit et que soient stigmatisés ceux qui persisteraient à l’utiliser.

On voit alors sans peine de quoi le nom de Le Pen est le nom : il est le nom de la nouvelle censure, le nom qui permet d’intimider l’adversaire, de sidérer sa parole et d’interdire le débat.

Notes

1Le poujadisme est un éphémère mouvement, d’abord syndical, puis politique, de défense des artisans et petits commerçants menacés par le développement des grandes surfaces, qui naquit en 1953 d’une révolte antifiscale, connut un spectaculaire succès aux élections de 1956 et disparut complètement en 1958 avec l’avènement de la Ve République.

2 – Ce que Roland Dumas, l’un de ses proches dont il fit son ministre des affaires étrangères, puis nomma président du Conseil constitutionnel, a confirmé sans la moindre vergogne le 4 mai 2011 à l’émission télévisée « Face aux Français » sur France 2.

3 – Georges Marchais L’Humanité 6 janvier 1981.

4Alors qu’au début des années 1980, 70% des ouvriers votaient à gauche et que le vote en faveur du Front national était inexistant, 43% des ouvriers ont voté pour ce parti aux élections régionales de 2015, 37% d’entre eux ont porté leur voix sur Marine Le Pen au 1er tour des présidentielles de 2017 et 56% au second tour. Dès le mois de mai 2011, Terra Nova, un « think-thank » proche du parti socialiste, avait pris acte de cette désertion des classes populaires dans une note où l’on pouvait lire ceci : « Il n’est pas possible aujourd’hui pour la gauche de chercher à restaurer sa coalition historique de classe : la classe ouvrière n’est plus le cœur du vote de gauche, elle n’est plus en phase avec l’ensemble de ses valeurs, elle ne peut plus être comme elle l’a été le moteur entraînant la constitution de la majorité électorale de la gauche. » Et Terra Nova préconisait la constitution d’une nouvelle alliance électorale réunissant les diplômés, les jeunes, les minorités ethniques et les femmes. Autrement dit : puisque le peuple de gauche nous a fait faux bond, fabriquons un nouveau peuple de gauche.

5 – Jean Baubérot 30 septembre 2011.

6Libération 14 septembre 2015

7 – Gauchedecombat.net 24 novembre 2014.

8Algérie-Focus 20 juillet 2016.

9Le Parisien 3 décembre 2011.

10Le Monde 3 décembre 2011.

11 – 4 décembre 2011.

12 – Emission « L’heure de vérité » Antenne 2, 5 septembre 1984.

13Challenges 12 octobre 2015.

14 – Marie Astier Reporterre 12 avril 2017.

© André Perrin, revue Liberté ; Mezetulle, 2018

4 réflexions au sujet de « De quoi le nom de Le Pen est-il le nom ? »

  1. Incognitototo

    Bonjour,

    Je ne comprends pas bien le(s) but(s) de cette « démonstration ».

    Si c’est pour démontrer qu’on peut faire confiance aux « chiens de garde » de la presse mainstream pour défendre et préserver des dualismes imbéciles pour bloquer toute pensée qui ne serait pas celle de nos « élites », oui j’adhère.

    Si c’est pour démontrer que les questions et thèses du front national méritent qu’on s’y attarde, désolé, mais je ne peux pas vous suivre et ce, d’autant plus quand vous affirmez que « Le Pen n’est pas un fasciste « .

    D’abord parce que, comme vous oubliez de le préciser, depuis 46 ans ce parti a changé 15 fois de programme politique sur tous les sujets : économiques, sociétaux, sociaux, et cetera… Sa seule constante programmatique, qui n’a jamais variée, est de vouloir bouter les « étrangers » hors de France et c’est tout (ce que font d’ailleurs très bien nos derniers gouvernements comparativement à la moyenne des autres pays, avec un taux d’entrée qui est un des plus bas d’Europe).
    Ensuite parce qu’il est évident que quand on lit entre les lignes, ce parti a adopté une stratégie de dédiabolisation en avançant à visage masqué, pour se faire passer pour ce qu’il n’est pas.
    D’ailleurs, tant qu’à faire de rappeler d’où vient ce parti, il aurait été plus complet de rappeler l’histoire. Outre Ordre Nouveau, les inspirateurs du FN sont Vaugeois, les Pujo, Pétain, Laval, Maurras, Poujade, les descendants de l’Action Française et d’autres encore plus extrémistes.
    Le programme d’enfumage de ce parti et de sa cheftaine, qui voudraient nous faire croire à quel point ils sont devenus « fréquentables », ne trompe que ceux qui n’ont jamais réellement eu affaire à eux… du moins tant qu’on ne la retrouve pas (en 2012) en train de participer à Vienne à un bal du FPO qui jusqu’en 1997 affirmait statutairement sa nostalgique de l’ordre nazie : https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/marine-le-pen-valse-a-vienne-avec-des-pangermanistes_1076264.html

    Ce n’est pas parce qu’aujourd’hui, ils essayent par opportunisme de s’approprier Jaurès, de Gaule… et même Tresmontant ou Poincaré qu’ils ont changé… D’ailleurs, toutes ces personnalités honniraient un parti comme le FN. Mais, il faut bien admettre que ça marche (un peu)… et que cela permet surtout à certains adhérents de se croire portés par des « penseurs », alors que seul leur cerveau reptilien continue de les mouvoir.

    Alors, non, il n’y a rien à discuter des thèses du FN et même pas de leurs questions. Il me semble beaucoup plus juste, par exemple, de vouloir discuter de comment on gère la misère (matérielle, intellectuelle, sociale, et cetera) et les malheurs du monde pour les faire régresser, plutôt que de croire que le débat se situerait dans l’accueil ou pas chez nous de « toute la misère du monde ». Et vous pouvez prendre toutes les soi-disant questions que pose ce parti et les reformuler dans ce sens ; vous verrez, on respire mieux et l’esprit s’ouvre un peu plus. Il est même possible qu’on finirait par sortir des dualismes imbéciles sur lesquels ce parti a fondé toute sa « pensée »… et malheureusement, ils ne sont pas les seuls à promouvoir ce type de pensée, bien présent également dans tous les partis politiques français.

    Bien cordialement.

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    1. André Perrin Auteur de l’article

      Le but de mon article est indiqué on ne peut plus clairement dans le « chapeau » qui le précède et que je vous invite à lire ou à relire. Relativement à lui, votre seconde hypothèse est donc erronée. Elle mérite cependant d’être commentée. Oui, les thèses d’un parti dont les candidats sont, dans les 15 dernières années, parvenus deux fois au second tour de l’élection présidentielle et dont la candidate y a recueilli la dernière fois les suffrages du tiers des électeurs méritent qu’on s’y attarde un peu, du moins si l’on prétend comprendre quelque chose à ce qui se passe en France depuis 40 ans. Examiner ces thèses, ce n’est pas les approuver ni y adhérer. Et comment pourrait-on les rejeter sans les avoir préalablement examinées ?

      De même, dire que Le Pen n’est pas un fasciste n’est pas donner quitus à ce personnage ni manifester la moindre sympathie à son égard. C’est un constat objectif. Le terme fasciste a, pour l’historien comme pour le politiste, un sens déterminé distinct de sa fonction rhétorique dans le combat politique. On peut sans doute qualifier de fasciste un personnage brutal, provocateur, fasciné par la violence, qui a le verbe haut, qui pratique le culte du chef et qui manifeste de l’indulgence pour certaines dictatures : nous avons des hommes politiques qui entrent dans cette catégorie et qui ne sont pas tous d’extrême-droite, tant s’en faut. Cependant le concept de fascisme renvoie à une doctrine et à une pratique politique bien déterminées qu’on ne peut réduire à des traits de caractère. Cette doctrine et cette pratique se caractérisent par le rejet de l’ordre bourgeois, de l’individualisme libéral et du parlementarisme, ainsi que par le recours à la violence politique pour renverser cet ordre. Or comme le rappelle l’historien Grégoire Kauffmann, en 1973 Le Pen est favorable à l’Europe au point d’envisager des abandons de souveraineté et il préconise sur le plan militaire la « coordination des forces françaises et britanniques ». Bien loin de refuser les institutions, il plaide en faveur du renforcement du contrôle parlementaire et du mode de scrutin proportionnel. Jamais non plus il n’a préconisé le recours à la violence politique ni constitué des formations paramilitaires comme les faisceaux de combat ou les Squadre d’azione. Du reste vous réfutez vous-même l’idée que le Front national serait fasciste en écrivant que « sa seule constante programmatique, qui n’a jamais varié, (donc son essence) est de vouloir bouter les « étrangers » hors de France ». Cette constante ne correspond ni au fascisme proprement dit, celui de Mussolini, ni à aucune des doctrines ou à aucun des régimes qu’on a pu assimiler, à tort ou à raison, au fascisme.

      Quant à la valse autrichienne de Marine Le Pen, elle est pour le moins anecdotique. Dis-moi avec qui tu danses, je te dirai qui tu es ! Vous pourriez aussi bien signaler qu’en 2012 elle a fait la bise à sa nièce Marion qui défend pourtant en matière économique et sur des sujets de société des conceptions assez différentes des siennes …

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  2. eth

    Il me semble en effet que le mécanisme que vous décrivez correspond à la réalité (et cela aurait été à l’honneur de la gauche de s’en inquiéter avant d’être massivement concernée) ; et, comme vous le dites, le même type de mécanisme existe ailleurs.
    Par exemple, en Angleterre on dira à ceux qui se soucient des questions migratoires qu’ils sont des nativists ; et aux US qu’ils sont des white suprematists, les rabattant dans ce cas sur les racistes type KKK. Pourtant, le fait de vouloir conserver une population majoritairement de même origine et sans trop d’hétérogénéités est une option politique légitime, qui peut argumenter par exemple qu’elle permet de réduire les causes de conflits internes. Mais, par le mécanisme dont vous parlez, cette option politique légitime a du mal à être défendue.

    Toutefois, cela montre aussi que ce mécanisme se passe très bien du FN. En France même, des commentateurs peuvent en faire l’économie, lorsqu’ils nous disent par exemple que les immigrés sont dans la même situation vis-à-vis de l’opinion que les juifs pendant les années 1930.
    Lorsqu’ils utilisent ce type de comparaison, ils n’ont pas (ou pas forcément) recours au FN, donc la nature du mécanisme n’est pas liée au FN. De plus, on peut leur objecter les différences évidentes de situations, mais on peut aussi se demander s’ils ne se font pas une idée fausse, voire mythifiée, de ces fameuses années 1930.

    De même, vous reprenez la citation du « point de détail » (à ma connaissance, il a d’ailleurs parlé de « point de détail de la 2e guerre » plutôt que « de l’histoire du XXe », en tout cas lors de l’interview de 1987 ; j’ignore s’il a utilisé cette deuxième formulation par la suite). Mais l’utilisation que vous en faites ne pourrait-elle pas, justement, faire partie du mécanisme auquel vous faites référence ?

    Voici la vidéo de l’interview :

    https://www.youtube.com/watch?v=Z81NUmq9fic

    on peut constater que les allégations contestables portent sur deux points :
    1) le non désaveu des négationnistes niant l’existence des chambres à gaz. La biographie de Philippe Cohen et Pierre Péan montre pourtant qu’en 1984, il avait écrit dans un article de la presse bretonne qu’il était convaincu de leur existence. De toute façon, la bonne manière de répondre à ces allégations est de les réfuter de manière rationnelle, ce qui a été fait par les travaux de Pressac, initialement négationniste.
    2) le « détail ». Mais ce qu’il qualifie de détail est en fait le mode d’exécution (il le dit explicitement dans la vidéo) ; c’est ce mode d’exécution qui serait un détail, un aspect secondaire ; pas le crime en lui-même. La biographie de Cohen Péan montre d’ailleurs qu’il ne s’attendait pas à choquer sur ce point, et qu’il a été surpris des réactions.
    On peut se demander pourquoi cette allégation n’est pas, comme la première, traitée de manière rationnelle plutôt que comme un tabou. Car prés de la moitié des victimes du génocide ont en fait été tuées par d’autres moyens (meurtre par balle pour près de 1,5 millions, famine ou mauvais traitement pour les autres). Si l’ensemble des victimes du génocide avaient été tuées par ces autres moyens, est-ce que cela diminuerait l’ampleur du crime ou sa nature ? Si on pense que non, alors on est d’accord avec la phrase initiale, qui ne devrait donc pas choquer. Si on pense que oui, on devrait pouvoir l’expliquer rationnellement. Or, ce n’est pas ce qui a été fait : cette phrase est plutôt traitée comme un tabou, comme un élément de sacré.

    Sur la base de ces deux exemples (la comparaison avec les années 1930, la réaction que vous semblez partager à la phrase de 1987), on peut donc se demander si une meilleure description du mécanisme dont vous parlez ne serait pas la suivante : on sacralise des épisodes de l’histoire ; puis, on amalgame ses adversaires politiques à des briseurs de tabous, ce qui les empêche de défendre leur point de vue. Le FN n’étant que secondaire dans cette description.

    Si on souhaite tirer les leçons historiques de la Shoah, alors il faut sans doute pouvoir en parler comme d’un événement historique. Mais la tendance, comme pour d’autres événements (l’esclavage des noirs aux US, les théories racistes du XIXe, et, de plus en plus, la période coloniale) est plutôt d’en parler comme d’un événement sacré, dont on ne peut pas débattre.
    S’il était possible de recommencer à traiter de ces sujets comme de sujets historiques, il serait donc sans doute aussi possible de retourner à un débat politique de meilleure qualité sur certains thèmes.

    Les historiens de ces événements, eux-mêmes, fournissent pourtant une matière considérable pour une discussion rationnelle intéressante de ces événements et de leurs causes ou modalités, ce qui montre que le problème est plutôt un problème de transmission et de qualité du débat public.

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    1. André Perrin Auteur de l’article

      Je vous remercie tout d’abord de m’avoir signalé une erreur que je viens de corriger : Le Pen a bien parlé d’un détail dans l’histoire de la seconde guerre mondiale et non dans celle du XXème siècle.

      Bien évidemment, les procédés d’intimidation et de disqualification qui sont mis en œuvre de façon itérative dans le débat intellectuel comme dans le débat politique ne se limitent pas à la reductio ad lepenum : il y en a bien d’autres. Dans cet article, j’ai seulement voulu mettre en évidence à l’intention de nos amis québécois qui me le demandaient la place privilégiée que Le Pen occupait chez nous dans ces dispositifs.

      Nous sommes bien d’accord sur l’ineptie de la comparaison entre les immigrés et les Juifs. Dans les années 30 non seulement les Juifs étaient parfaitement intégrés à la société française, mais nombre d’antisémites leur reprochaient de l’être beaucoup trop, d’exercer une influence abusive sur l’État et d’en « tirer les ficelles ». Bien loin qu’ils fussent considérés comme appartenant à des couches sociales défavorisées, on leur reprochait plutôt d’être les « maîtres de l’or », selon l’expression de Bernanos. Les Juifs n’étaient alors surreprésentés ni dans la population en échec scolaire, ni dans la population délinquante et aucun d’entre eux, que l’on sache, n’avait été impliqué dans des émeutes antirépublicaines. Il n’y avait donc pas de problème juif et c’est l’antisémitisme qui constituait le problème. Toute inepte qu’elle est, cette comparaison a néanmoins un sens bien déterminé : rendre impossible tout débat sur l’immigration en assimilant aux antisémites ceux qui considèrent que l’immigration n’est pas seulement une chance pour la France, mais qu’elle pose aussi des problèmes qu’il faut ne pas refuser de voir si on veut les traiter. Aujourd’hui il y a un problème de l’immigration et il y a aussi du racisme mais, d’une part, ce problème n’est pas réductible au racisme comme à sa seule cause et, d’autre part, ce n’est pas du racisme que de reconnaître que ce problème existe.

      Je vous suis également sur l’analyse de la déclaration de Le Pen. Ce sont bien les chambres à gaz en tant que modus operandi qui sont qualifiées de détail et il est vrai que si 6 millions de Juifs avaient été exterminés d’une autre manière, l’horreur du génocide n’en aurait pas été diminuée. De même, Le Pen avait justifié sa « petite phrase » en disant – je cite de mémoire : il suffit d’ouvrir un livre d’histoire de la seconde guerre mondiale pour constater que les chambres à gaz n’y occupent que quelques pages. De fait, sur les 32 pages que mon vieux manuel d’histoire de terminale consacrait à la seconde guerre mondiale, il n’y avait que quelques lignes sur les chambres à gaz. Le scandale ne vient donc pas de la littéralité de sa petite phrase, mais du contexte où il l’a prononcée et des commentaires dont il l’a accompagnée. Il commence en effet par dire qu’il n’a personnellement pas vu de chambres à gaz et qu’il n’a pas étudié la question. Il ajoute que cette question est débattue par les historiens. Ce faisant, il met sur le même plan la communauté des historiens, unanime pour rejeter le négationnisme, et une poignée de négationnistes dont aucun n’est un historien : Robert Faurisson, professeur de littérature, Roger Garaudy, professeur de philosophie, Bernard Notin, professeur d’économie, Henri Roques, ingénieur agronome retraité, Serge Thion, sociologue etc. Lorsqu’un journaliste lui demande s’il reconnaît qu’il y a eu un génocide, il refuse de reprendre le mot génocide et répond qu’il y a eu beaucoup de morts juifs, « des centaines de milliers, peut-être des millions » et aussi beaucoup de morts non-juifs, ce qui revient à minimiser à la fois l’ampleur de la Shoah et sa spécificité. Et lorsque le 2 avril 2015 sur BFM TV le journaliste Bourdin lui demande si la Shoah est une « horreur absolue », il répond que la guerre est horrible, que c’est horrible d’être déchiqueté par un éclat d’obus ou décapité par une bombe. Là encore, mettre sur le même plan les dégâts d’un bombardement militaire, y compris « collatéraux », et l’entreprise d’extermination systématique et industrielle d’un peuple entier en raison de sa race ou de sa religion, cela revient à nier la Shoah en ce qu’elle a de spécifique.

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