Dépenses publiques, dépenses privées, PIB : sortir de la confusion

Le débat fait rage entre économistes libéraux et « économistes atterrés » sur la question du montant de nos dépenses publiques et de la part du montant du PIB que cela représente1. François Braize tente ici une élucidation des confusions et des contradictions que produisent des choix idéologiques opposés.

[Variante du texte en ligne sur le blog « Décoda(na)ges« ]

Quelques définitions préalables

Le P.I.B.

Pour une excellente définition du PIB et très ludique dans sa présentation voir : https://www.insee.fr/fr/information/2549709

Le produit intérieur brut ou P.I.B. est défini comme étant la somme des valeurs ajoutées réalisées à l’intérieur d’un pays par l’ensemble des branches d’activité (auxquelles on ajoute la TVA et les droits de douane), pour une période donnée, indépendamment de la nationalité des entreprises qui s’y trouvent. L’utilisation de la valeur ajoutée permet d’éviter que la même production ne soit prise en compte plus d’une fois, puisque dans son calcul on retire la valeur des biens consommés pour la production, ce que l’on appelle les « consommations intermédiaires ». Le produit intérieur brut est constitué du produit intérieur marchand (biens et services échangés) et du produit intérieur brut non marchand (services fournis par les administrations publiques et privées à titre gratuit ou quasi gratuit). Ce dernier est, par convention, évalué à son coût de production. Le PIB est calculé à partir des valeurs ajoutées fournies par les entreprises et des comptes des administrations.

Le produit intérieur brut recense donc à la fois la production marchande et la production non marchande, composée exclusivement de services. En France, le PIB non marchand est presque exclusivement le fait des administrations publiques (État et collectivités territoriales). La part de la valeur ajoutée non marchande en France s’établit selon l’INSEE à 22,8 % en 2013 plaçant le pays en deuxième position derrière le Danemark et plus de 5 points plus haut que les autres grands pays européens Italie, Espagne, Allemagne – avec respectivement 17,7 %, 17,6 % et 17,5 %. Sur une longue période, il apparaît que la ventilation entre les deux a été relativement stable, avec une légère augmentation de la part de la valeur ajoutée marchande.

Dépenses publiques et dépenses privées

La notion de « dépenses publiques » fait l’objet de discussions sur son champ exact selon que les uns ou les autres y incluent ou pas les prestations, aides et allocations sociales (santé, vieillesse et chômage), ce qui est le cœur du débat et de notre sujet. En revanche la notion de « dépenses privées » est clairement définie, sans discussion idéologique, comme recouvrant les dépenses de consommation, de fonctionnement et d’investissement des acteurs privés ; elle peut se définir aussi par la négative, c’est-à-dire la part du PIB qui ne relève pas des dépenses publiques ; rappelons que le PIB c’est toute la valeur créée par une économie (marchande et non marchande) et donc tous les revenus qu’elle génère mais aussi toutes les dépenses ; il n’est donc pas absurde d’effectuer une telle déduction.

Un désordre dominé par l’idéologie

Notre président a une fois de plus choisi sur ce sujet sa jambe droite… On le cite, lors de ses derniers vœux le 31décembre dernier : « Nous dépensons en fonctionnement et en investissements pour notre sphère publique plus que la moitié de ce que nous produisons chaque année. » 

E. Macron fait ainsi référence au montant de nos dépenses publiques rapporté au PIB, soit un ratio habituel avancé de 56,5 %. Appréciation inexacte, on le verra.

Est-ce à dire que le PIB ayant vocation à retracer sur une année toutes les richesses créées par les services marchands et non marchands d’un pays donné, en l’occurrence la France, les « dépenses privées » n’en représenteraient plus que 43,5 %  puisque les dépenses publiques s’élèveraient, elles, à 56,5 % ? Paris aurait ainsi pris la suite de Moscou sans que l’on s’en aperçoive…

Les « économistes atterrés » ajoutent une couche au désordre ambiant en soutenant, en réaction, que les dépenses privées  s’élèveraient, quant à elles, à 260 % du PIB – tout à leur souhait sans doute de relativiser l’importance des dépenses publiques dans notre pays.

Comment se faire une opinion sérieuse face à un bazar pareil où seule l’idéologie semble désormais servir de boussole ? Une seule solution : ne faire confiance qu’à la logique et refuser les approximations, sans même parler des manœuvres d’enfumage.

On a déjà expérimenté la méthode sur des sujets proches de celui qui nous préoccupe aujourd’hui. Dans un article publié par le magazine Slate il y a déjà cinq ans, j’avais montré comment l’idéologie libérale procède à la manipulation des esprits sur la question de la dette publique2. Passons au nouveau front qui s’ouvre en employant les mêmes méthodes d’analyse…

D’un côté, les économistes libéraux nous disent que nos dépenses publiques (56,5 % du PIB, soit parmi les plus élevées au monde) sont trop lourdes, sous-entendant, ou laissant croire, qu’il ne « reste plus » dès lors que 43,5 % de dépenses privées; qu’un tel taux grève donc notre PIB au-delà du raisonnable et socialise à l’excès notre économie. Qu’il faut donc réduire les dépenses publiques radicalement. Et de la sorte le fardeau fiscal (des entreprises et des plus aisés) pourra être allégé… CQFD.

On précisera donc d’abord le montant réel de dépenses publiques à prendre en compte pour sérieusement pouvoir le rapporter au PIB et identifier la part réelle de celui–ci « captée » ainsi en dépenses publiques.

D’un autre côté (les économistes atterrés), on nous dit que le calcul en part de PIB  pour les dépenses publiques (56,5 %) est idiot et que la méthode transposée aux dépenses privées aboutit à un montant représentant plus de 260 % du PIB, ce qui est absurde avouent les intéressés eux-mêmes. Au total, nous dépenserions ainsi chaque année en dépenses publiques et privées plus de 316 % des richesses que nous créons…  Seraient-ils tous devenus fous ?

Pour contester l’approche des dépenses publiques en part de PIB, nos amis économistes atterrés prétendent appliquer aux dépenses privées la même méthode idiote que celle qui serait appliquée aux dépenses publiques. En quoi est-il satisfaisant intellectuellement  d’appliquer une recette si elle est idiote ? Il faut donc tout reconsidérer dans une telle situation. Et si on calculait honnêtement ce qu’il faut entendre par dépenses publiques sans traficoter l’évaluation des dépenses privées ?

On regardera donc le montant réel des dépenses publiques et celui des dépenses privées à prendre en compte ou,  tout du moins, la méthode à utiliser pour être honnête intellectuellement lors d’une telle approche. Ce qui constituera déjà un progrès…

Mais, avant, il faut effectuer un premier point de méthode.

De deux choses l’une :

  • ou bien « tout » n’est pas dans le PIB et alors le total dépenses publiques + dépenses privées peut lui être supérieur, voire l’une des deux catégories prise isolément3, et la porte à toutes les approximations est dès lors ouverte ;

  • ou bien, moins confortable et plus sérieux, il faut considérer que « tout » est nécessairement dans le PIB puisque ce dernier recouvre par définition toutes les richesses créées y compris non marchandes ; dans cette hypothèse dépenses publiques et dépenses privées font nécessairement 100 % du PIB et pas un euro de plus.

Pour ma part, je considère que la somme des dépenses publiques et des dépenses privées sur une année ne peut, par définition, être supérieure au PIB. Comment pourrait-il en être autrement si le PIB, sans redondance de prise en compte des valeurs, récapitule toute la richesse créée ? Flux annuel et flux annuel seulement que le PIB, mais tout le flux des richesses  créées ; montant égal en outre, par définition selon les canons de l’économie la plus classique, à l’ensemble des revenus mais aussi à l’ensemble des dépenses des acteurs publics et privés.

En effet, le calcul du PIB ne retient aucune redondance dans la prise en compte des montants de valeurs créées, notamment en ne prenant que la valeur ajoutée à chaque étape sans reprendre les « consommations intermédiaires » nécessaires à la production d’un bien ou d’un service4. Pour rapporter le PIB aux dépenses publiques ou privées dans un ratio, il faut donc que l’appréciation du montant des dépenses ne présente aucune redondance de quelque nature que ce soit au sein des dépenses publiques ou des dépenses privées, ni entre elles. Sinon on fait un ratio avec des valeurs construites sans cohérence et au premier euro redondant le plafond de 100 % est dépassé … et l’idiotie patente est atteinte.

Aucun euro de richesse créée et aucun euro de dépense publique ou privée ne doit donc être pris en compte deux fois. C’est bien l’exigence intellectuelle requise. Hors de cette exigence de rigueur aucune honnêteté intellectuelle n’est garantie.

Vous avez dit « Dépenses publiques » ?

Selon les économistes libéraux, les dépenses publiques s’élèveraient en 2018 à presque 1 300 milliards d’euros annuels pour un PIB de 2 300 milliards d’euros. Qu’en est-il au juste ? Il faut entrer dans le détail de deux grandes masses de nature radicalement différente pour répondre à cette question.

1° Première masse : il s’agit des dépenses annuelles des divers types de collectivités publiques (État et collectivités territoriales, communes, départements et régions) dont il suffit de prendre les budgets qui fixent le montant annuel des dépenses autorisées. Soit, pour l’État, 340 milliards d’euros, et, pour les collectivités territoriales (CT), 214 milliards d’euros, soit au total 554 milliards d’euros.

Mais, si l’on veut être sérieux dans l’analyse, il faut sortir de ce chiffre de dépenses le montant des transferts entre ces collectivités, sinon on les compte deux fois : l’une, celle qui le verse, l’ayant inclus dans son budget  et l’autre, celle qui le reçoit, l’inscrivant donc aussi à son budget en dépenses.  Il s’agit notamment des dotations de l’État aux collectivités territoriales qui apparaissent en dépenses au budget de l’État et ensuite, consommées par celles-ci, elles apparaissent de nouveau au budget de ces collectivités dans leurs dépenses.

Le montant des transferts de l’État aux CT  s’élève chaque année à 104 milliards d’euros. Il convient de déduire ces 104 milliards de transfert du montant des dépenses identifié ci-dessus, 554 milliards d’euros. On aboutit donc à un montant total de 450 milliards d’euros pour ce premier chapitre des dépenses publiques.

2° Deuxième masse : il s’agit ensuite des dépenses des régimes dits sociaux qui s’élèvent annuellement à plus de 700 milliards d’euros de prestations ou allocations servies ou payées aux personnes physiques tous régimes confondus (vieillesse, santé et chômage) et qui sont financées non pas par l’impôt mais par les cotisations des personnes physiques et morales. Elles ne figurent pas dans les budgets des collectivités publiques (État ou CT) mais dans les comptes des organismes sociaux.

L’approche libérale malgré tout range ces dépenses dans les dépenses publiques au motif que ce sont des régimes à cotisations obligatoires (participant au montant des prélèvements dits obligatoires5) et un indicateur du degré de « socialisation » du pays. C’est le motif de ce placement dans les dépenses publiques, car pour le reste ces régimes sont soumis au droit privé et gérés par les partenaires sociaux, personnes privées. De surcroît, parfait équivalent de prestations qui seraient ou sont servies par ailleurs par des assurances privées pour des prestations du même type contre d’autres cotisations, ces dépenses ne devraient pas figurer dans les dépenses publiques, ce qu’elles ne sont pas6.

Si les prestations des régimes sociaux ne sont donc pas des dépenses publiques à proprement parler, ne les comptons pas comme telles lorsque nous cherchons à identifier la part de PIB consacrée aux dépenses publiques. Et ce n’est pas parce qu’elles sont effectivement un indicateur du degré de socialisation que cela change quelque chose à leur nature étrangère aux dépenses publiques. D’ailleurs, les sommes versées ou allouées sont prises en compte dans les dépenses privées de leurs bénéficiaires et sont donc déjà prises en compte par le PIB à ce titre. Il ne faudrait pas qu’il y ait aussi des redondances entre dépenses publiques et dépenses privées ! Ce n’est donc que par un glissement (idéologique) regrettable que l’on peut compter, comme le font certains, la totalité des dépenses des régimes sociaux dans les dépenses publiques7.

De la sorte, seuls les 450 milliards de dépenses des personnes publiques financées pour cela par l’impôt sont de véritables dépenses publiques. Soit ainsi environ 20 % du PIB et non pas 56,5 %.

Nous retrouvons avec cette méthode d’analyse le montant identifié par l’INSEE pour le secteur non marchand des administrations publiques, soit une part d’environ 20 % du PIB, ce qui, assez sérieusement au regard des importances respectives des secteurs marchand et non marchand dans notre pays, semble mieux correspondre à la réalité de notre économie – qui, chacun le sent bien, n’est pas une économie publique ou socialisée à hauteur de 56,5 % des richesses créées !

Vous avez dit « Dépenses privées » ?

Comme les économistes libéraux évaluent les dépenses publiques d’une manière que les économistes atterrés critiquent à juste titre, ces derniers déclarent en retour que les dépenses privées s’élèveraient ainsi à 260 % du PIB, soit 6 000 milliards d’euros8 ! Il faut bien admettre, après vérifications, que les économistes atterrés ont évalué les dépenses privées sans tenir compte de l’interdiction de redondance, ce qui discrédite toute tentative de les rapporter au PIB par un ratio. Une telle surenchère entre les uns et les autres, comme un concours de bêtises, ne produit rien de sensé.

En réalité, même sans être capable, du fait de la complexité des calculs, de faire le compte détaillé et fin de la réalité des dépenses privées sans redondance dans les prises en compte, nous pouvons trouver, en déduisant du PIB le montant des dépenses publiques évaluées sérieusement (454 milliards d’euros), un montant à peu près incontestable des dépenses privées. On s’en tient ainsi, ajouté au montant des dépenses publiques, à 100 % du PIB. Pas un euro de plus. La logique intellectuelle est alors préservée.

Et le résultat semble tout à fait pertinent, puisqu’on arrive à un montant annuel de dépenses privées d’un peu plus de 1 800 milliards d’euros, soit à peu près 80 % de notre PIB – ce qui intuitivement reflète mieux la réalité de notre économie qui, comme on l’a dit, n’est pas une économie publique à hauteur de 56 ,5 % de la richesse qu’elle crée. Quoi qu’en disent certains, très intéressés par l’assertion contraire.

Cohérence en montants donc, mais cohérence dans la proportion aussi puisqu’on aboutit, grosso modo, à un rapport de 1 à 5 entre dépenses publiques et dépenses privées, en cohérence avec les appréciations de l’INSEE sur la part en France de la valeur produite par l’économie publique non marchande.

Sérieusement, comment pourrait-on avoir une part de valeur non marchande quantifiée en France autour de 20 % pour un montant de dépenses publiques de 56,5 % ?

Il faut arrêter les délires idéologiques qui enfument les esprits sur « dépenses publiques » « dépenses privées », particulièrement dans leur mise en rapport avec le PIB.

Sources

Notes

1– Les analyses des uns et des autres figurent en rubrique « bibliographie  et sources » en fin de billet.

2 – Enfumage libéral par les ratios employés pour la dette publique qui mettent en rapport, au mépris de l’honnêteté intellectuelle, du stock (la dette) et du flux (le PIB), et, de surcroît, du stock pluriannuel sur du flux annuel ! Enfumage aussi par la lamentation sur le sort des générations futures à cause du passif (la dette), sans prendre en compte les actifs publics laissés aux générations futures. Enfumage également par l’oubli, soigneusement organisé dans les analyses, du montant de la dette privée dans les pays à dette publique faible… À quoi cela ressemble-t-il, sinon à un festival d’arnaques intellectuelles ?

3 – Comme le soutiennent les économistes atterrés qui évaluent nos « dépenses privées » à 260 % du PIB… Si on admet la possibilité surprenante pour les dépenses privées d’être plus importantes que le PIB, en toute logique il faut en admettre la possibilité pour les dépenses publiques et, donc, admettre qu’un État puisse prélever plus de richesses que sa société n’en crée ! On mesure mieux ainsi le ridicule de l’assertion et la tare logique qui la frappe…

4 – Ce que l’on appelle « consommation intermédiaire » représente la valeur des biens et services incorporés dans la valeur d’un bien ou service et nécessaires à sa production et qui ont été déjà pris en compte dans le calcul du PIB au titre de leur production propre ; si pour le calcul du PIB la valeur d’un bien produit reprend la valeur d’une consommation intermédiaire, alors le PIB sera frappé d’une redondance faussant son montant.

5 – Un régime obligatoire dont la cotisation l’est aussi ne constitue pas nécessairement une dépense publique, tel est le cas de l’assurance obligatoire automobile…

6 – La question est plus discutable pour ce qu’on appelle les dépenses sociales non contributives financées par l’impôt et non pas par des cotisations (les aides sociales pour lesquelles d’ailleurs on ne dépense pas « un pognon de dingue »…), mais la question est marginale par rapport aux grandes masses financières dont il est question ici (quelques milliards sur plus de 700). Inutile de polluer l’analyse dans le cadre d’un tel billet qui n’a pas vocation à l’exactitude absolue et à la complétude des chiffres. La question a bien été vue, mais laissée de côté délibérément.

7 – Au demeurant en redondance puisque, comme on l’a dit, ces dépenses sont prises par ailleurs en compte dans les dépenses privées ; cette redondance interdite pour le PIB rend faux tout ratio établi sur de telles bases pour les dépenses publiques.

8 – Le montant des dépenses privées qu’exhibent les économistes atterrés (260 % du PIB) ne peut être que le produit de la prise en compte, en redondance, des mêmes valeurs dans les calculs jusqu’à y faire entrer, entre autres, les consommations intermédiaires qui ne sont pas dans le PIB lequel ne prend en compte, comme on l’a dit, que les valeurs ajoutées.
Les « économistes atterrés », pour une démonstration par l’absurde, n’ont pas respecté le principe de non prise en compte de valeurs redondantes qui doit s’attacher à tout ratio avec le PIB et ont donc pu, en prenant en compte plusieurs fois les mêmes valeurs, gonfler à satiété les dépenses privées ; tout comme les économistes libéraux gonflent, en y mettant ce qui n’en relève pas, les dépenses publiques… Cette « gonflette » généralisée peut apparaître comme une catastrophe intellectuelle industrielle et témoigne du n’importe quoi qui n’a plus rien à voir avec un registre et une méthode scientifiques.

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