« Fumer tue ». Vivre tue aussi

Sur l’ordre moral anti-fumeurs, un beau et réconfortant texte de Marie Perret (lu dans le numéro 438 de Respublica) auquel Mezetulle ajoute un petit commentaire.

« […]

Je me souviens de ce jour où mes élèves de Fleury-Mérogis (quartier des hommes) m’ont offert, pour me remercier des cours de philosophie, un paquet de Marlboro. Je me souviens de l’odeur enveloppante du tabac de la pipe de mon premier analyste (feu mon premier analyste, devrais-je dire, puisque les meilleurs fumeurs partent toujours les premiers) dont les scansions étaient accompagnées d’une petite toux éructante, et combien séduisante. Je me souviens de ma première cigarette, fumée lors d’un camp de guides de France dans le dos de la cheftaine, qui avait le goût caramélisé de l’Amsterdamer à rouler.

Je me souviens de la chanson de Brigitte Fontaine : «je fume sans trêve et sans répit, je fume, à m’en relever la nuit, je fume par amour de la vie… »

Je me souviens de la cigarette fichée à perpétuité dans la bouche de Jean-Paul Sartre, et que des bonnes âmes évinisées ont pris soin de faire disparaître de l’affiche officielle éditée lors du centenaire de sa naissance. Je me souviens de cette âme forte, et pleine de mauvais esprit, qui fume une fois par an un bon cigare lors de la journée anti-tabac. Je me souviens de cet été où j’avais remplacé ma paille par des gitanes maïs et où j’avais lu le Séminaire III de Lacan, qui est imprégné, pour l’éternité, de l’odeur entêtante du tabac brun.

Ce monde n’existe plus : je l’ai compris il y a deux ans lorsqu’un collègue, qui me voyait fumer, m’a dit que j’étais doublement vicieuse, puisque j’étais non seulement suicidaire mais aussi criminelle. Et puis, a-t-il ajouté, quel exemple pour les « jeunes »! Mea culpa, mais dieu n’est-il pas un fumeur de Havanes ?

Les fumeurs seront désormais parqués dans des aquariums où ils pourront s’adonner dans la honte à leur vice, bien entre eux et bien séparés du reste de l’humanité.

Car le discours de l’ordre moral a une vertu rassembleuse : qui peut nier que le tabac tue ? Pire : qui peut nier que le tabagisme passif tue d’innocentes victimes ? La cigarette est un excellent cheval de bataille pour faire oublier le CPE : en voilà une cause propre à attirer l’assentiment populaire !

Fumer tue, c’est vrai. Mais vivre, au fond, tue aussi ! »

 

N.B. Mezetulle ne fume plus depuis 30 ans mais a en horreur l’obsession du « clean » et du bien-être (surtout que rien ne se passe, que personne ne dépasse!), et se permet d’ajouter aux évocations faites par Marie : la cigarette après l’amour, après le bain de mer, à la sortie de la bibliothèque, la cigarette de la dernière minute chantée par Carla Bruni, et pour finir (moment sublime et délicieusement aporétique puisque c’est pour y parvenir, ménageant son souffle, que Mezetulle a cessé de fumer) la cigarette montagnarde au point culminant, celle qu’on exhale « à la face des mers, à la face des monts » et « par delà les confins des sphères étoilées » – « toute l’âme résumée » !

A lire ou à relire, Roland Dubillard : Confessions d’un fumeur de tabac français (Gallimard, 1974).

@ Marie Perret, 2006.
Cet article a été publié le 20 avril 2008 sur l’ancien site Mezetulle.net

One thought on “« Fumer tue ». Vivre tue aussi

  1. AvatarMichel ROY

    Nostalgie, ou prosélytisme,

    Je viens de « tomber » sur cet article alors que Mezetulle m’aide à lutter, à ma manière (rester à l’ombre!) contre la canicule, et je ne peux résister à l’envie de réagir.

    Beaucoup d’entre nous, anciens consommateurs de tabac, d’alcool ou d’autres substances ont ainsi plein de souvenirs nostalgiques liés au goût, au parfum de leur ex-substance favorite, et ce d’autant plus que l’odorat et la mémoire fréquentent des zones très voisines de notre cerveau (archaïque, en l’occurrence.)
    Ainsi peut-on formuler l’hypothèse que les substances addictives, et en particulier le tabac (avec son odeur) ne sont que des « doudous » qui nous aident à affronter les tensions, les absences, le manque affectif.

    Il est possible de prendre de la distance et d’être réellement indépendant vis-à-vis de ces substances quand notre personnalité est structurée, mais il en va tout autrement quand elle est en phase de structuration, d’où le danger à inciter les plus jeunes, et en particulier les adolescents, à « consommer ». Par ailleurs, le tabac (j’en ai fait l’expérience!) est une substance particulièrement addictive, et bien plus nocive sur le plan purement physiologique que les autres drogues, auxquelles malheureusement sa consommation est souvent associée.

    Je considère donc que lutter contre le tabac, de même qu’éviter d’en faire l’apologie, ne procède pas d’une attitude moralisatrice, ni même morale, mais d’une simple attitude de prévention, d’une forme de civisme. Il faut y ajouter la question du tabagisme passif: si un fumeur se détruit, c’est son choix, mais en même temps il fait courir des risques à son entourage, qui ne peut pas y échapper. Un buveur ne force pas son voisin de table ou de bureau à boire, un héroïnomane ne pique pas un autre qui ne serait pas consentant (sauf les cas rarissimes d’agression à la seringue), mais nous avons tous côtoyé des fumeurs qui nous enfument sans nous rien demander!

    Alors, oui, je sais que je ne vais pas me faire des amis, mais l’interdiction du tabac dans les espaces clos (pas seulement publics) me paraît être une mesure de salubrité publique.
    On pourrait aussi se poser la question du « vapotage » dans ces mêmes lieux de vie fermés, car son innocuité n’est pas, à ma connaissance, démontrée. Et ce qui semble évident par contre, c’est que le vapotage est lui aussi une addiction, le comportement compulsif de recherche du produit et d’inhalation est identique à celui de la cigarette!

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