« La Laïcité, défi du XXIe siècle » de Gérard Delfau

Il y a des textes d’analyse politique rédigés avant les massacres de novembre 2015 que leurs auteurs préféreraient peut-être aujourd’hui ne pas avoir écrits – ou avoir écrits autrement. Il y en a d’autres au contraire qui rétrospectivement n’en prennent que plus de pertinence : le dernier livre de Gérard Delfau1 (achevé durant l’été 2015) est de ceux-ci. Loin d’être démentie ou même affadie par la rupture de 2015, son analyse de la laïcité se nourrit des leçons de l’histoire, à tous les sens du terme, et offre à ses lecteurs des références solides pour réfléchir sur le passé, pour s’en inspirer et pour penser le présent. Le « bloc législatif laïque », loin d’être achevé, poursuit sa vie et aujourd’hui, plus que jamais, il se présente comme un défi planétaire : « le XXIe siècle sera laïque, ou ne sera pas ».

Comme en témoigne son vibrant avant-propos, le livre de Gérard Delfau s’inscrit dans l’après-janvier 2015 avec une formule saisissante : « nous avons perdu notre innocence » (p. 13). Cette expression n’a pas le sens qu’elle pouvait prendre aux USA après septembre 2001 – l’innocence perdue ici n’est pas celle d’un peuple qui se croyait universellement aimé, ni celle d’une île-continent idyllique qui se découvre menacée et fragile. Le « nous » dont parle l’auteur s’applique tout particulièrement aux partisans et aux militants de la laïcité, trop longtemps bercés par l’incantation et le prêchi-prêcha, par la fausse évidence d’une idée dont ils ne voulaient plus connaître la difficulté et l’ampleur. Elle désigne aussi ceux qui, par générosité, ont lié question laïque et question sociale au point de les faire coïncider. Or la question laïque excède la question sociale. Vouloir cette coïncidence à tout prix, c’est rester désarmé devant les errements qui feignent d’ignorer la nature des groupes politiques se réclamant d’une guerre sainte. C’est se priver d’arguments face à ceux qui avancent les seules causes sociales pour rendre compte de la violence religieuse. La « sociologie de l’excuse » se nourrit de confusion conceptuelle et politique. L’auteur rappelle à juste titre (p. 71) qu’elle fut pratiquée sous une autre forme au début du XXe siècle par certains courants socialistes qui différaient le combat laïque au prétexte qu’il s’agissait d’une diversion bourgeoise destinée à freiner la lutte prolétarienne. Il y revient dans le cours de l’ouvrage, en abordant sans préjugés le discours de culpabilisation post-coloniale.

Rendue rétrospectivement encore plus béante par les massacres de novembre 2015 à Paris, encore plus révélatrice du mécanisme de « l’idiotie utile » par les agressions de Cologne, la rupture dont s’autorise l’ouvrage n’en fait cependant pas un livre de circonstance. Il s’agit surtout d’un ouvrage de fond qui doit faire référence. Un bilan détaillé réussit à conjuguer le récit historique et l’approche juridique pour les éclairer mutuellement. De la Révolution française à l’affaire Baby-Loup et aux enjeux européens de notre époque, c’est une fresque qui conserve le souci du détail, et cela sans jamais ennuyer le lecteur, émaillée d’explications de texte judicieuses (par exemple les 4 premiers articles de la loi de 1905, le testament laïque de Jules Ferry) où l’auteur n’hésite pas à mettre à l’épreuve ses propres déclarations passées.

La fameuse loi de 1905 de séparation des Églises (noter le pluriel) et de l’État, y est bien sûr traitée avec une grande acuité et l’ampleur qu’elle mérite. L’auteur remet quelques pendules à l’heure en rappelant qu’il ne s’agit pas d’un compromis avec le catholicisme, ni de l’œuvre d’une majorité anti-religieuse revancharde : c’est le résultat à la fois d’une longue évolution de laïcisation des institutions et du sursaut d’un pays en crise qui se libère sous la menace d’un coup d’État militaire.

Et puis, on l’oublie trop souvent, cette poutre maîtresse du « bloc législatif laïque » est loin d’en épuiser l’alpha et l’omega ; elle ne couvre ni n’explique pas tout.

Après en avoir exposé le déploiement historique (où la période actuelle n’est pas en reste) et l’ampleur juridique, l’auteur propose une lumineuse représentation synoptique de ce « bloc législatif » dans un tableau commenté (pp. 170-171). Quand on parle du dispositif laïque, il faut notamment y inclure l’état civil et le mariage, la municipalisation des cimetières et des funérailles, le droit des associations, les droits des femmes, la laïcisation de l’hôpital public, la fin de vie, la question actuelle des « entreprises de conviction » et du droit du travail, ainsi que les questions politiques à l’échelle européenne et mondiale. Tous ces aspects sont abordés avec minutie et clarté, exemples et commentaires de décisions de justice à l’appui. Sans oublier bien sûr les lois scolaires qu’il est peu éclairant de vouloir rattacher à la loi de 1905 qu’elles précèdent, et qui poursuivent leur chemin aujourd’hui notamment avec la loi de 2004 interdisant le port de signes religieux ostensibles à l’école publique. À cet égard, on peut regretter que l’auteur reste muet sur les réformes scolaires qui, menées depuis trente ans toutes tendances politiques confondues, détruisent l’idée même d’instruction publique au profit d’une école publique « lieu de vie » assujettie à son extérieur et à la demande sociale, laquelle ne jure que par des « compétences » et des comportements : même si on y affiche une « charte de la laïcité », une telle école est-elle vraiment laïque ? La laïcité scolaire ne consiste-t-elle pas avant tout à discipliner pour libérer, à installer la sérénité pour instruire et mettre les esprits debout, et non à saturer les élèves de bons sentiments et de discours édifiants sur des « valeurs » qu’une république laïque devrait se garder d’ériger en religion civile ?

Ce point aveugle est d’autant plus étonnant (ou excusable!) que l’auteur, ancien sénateur, ancien vice-président du Parti radical de gauche, jette un regard lucide et sans concession sur les tentatives de « toilettage », les atermoiements et autres accommodements qui contournent la loi, ou qui adjectivent la laïcité pour mieux la dénaturer, quelle qu’en soit l’inspiration politique – et la gauche n’est pas spécialement épargnée. De façon très argumentée, il règle leur compte à la notion impertinente de « pacte laïque », aux tentatives récentes en faveur d’un régime dérogatoire pour l’islam, aux dérives communautaristes, ainsi qu’aux théories de saupoudrage et de diversion qui noient le concept de laïcité dans un pluriel destiné à l’affaiblir.

Ce n’est pas uniquement par cet aspect critique que l’approche historique de la laïcité pratiquée par Gérard Delfau rejoint l’approche philosophique que j’ai présentée dans mes propres ouvrages2 sur le sujet. La convergence thématique et politique des deux démarches, qui diffèrent par leurs méthodes et leurs outils, fait qu’elles s’instruisent et s’enrichissent mutuellement. Écrit dans un style fluide, ce livre clair, précis et complet peut être lu comme un récit, consulté comme un ouvrage de référence, et servir d’exemple pour nourrir et poursuivre un combat libérateur.

[On lira aussi la recension par Pierre Hayat dans le journal en ligne Respublica du 6 janvier 2015]

1 – La Laïcité, défi du XXIe siècle, Paris : L’Harmattan, 2015. Sur ce thème, Gérard Delfau a publié auparavant Du Principe de laïcité. Un combat pour la République (Paris : Les Éditions de Paris, 2005) et Éloge de la laïcité (Paris : Vendémiaire, 2012).

2 – Qu’est-ce que la laïcité ? (Paris : Vrin, 2007) et Penser la laïcité, (Paris : Minerve, 2014).

© Catherine Kintzler, Mezetulle, 2016.

12 réflexions au sujet de « « La Laïcité, défi du XXIe siècle » de Gérard Delfau »

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  2. Pierre Régnier

    Régis Debray n’ayant pas cru devoir citer explicitement comme un « fait religieux » à faire connaître à l’école la conception violente de Dieu – ce que je nomme « théologie criminogène » quand elle est enseignée au sein des religions – il est logique que ce soient désormais des partisans de l’islamisation de la France qui, au gouvernement, s’emparent de la notion « d’enseignement du fait religieux à l’école » pour faire avancer encore un peu plus leur délétère entreprise, jusqu’ici jamais entravée même après les massacres de janvier et novembre 2015.

    Pour moi ce n’est pas la laïcité elle-même qui devrait être vue comme un « défi du XXIe siècle » mais la laïcité PACIFIANTE. Ce qui revient à dire que l’actuelle conception de la laïcité, officialisée par la loi de 1905, devrait être considérée comme dépassée et la loi fermement réformée. Non pas, bien sûr, pour aggraver ses insuffisances, comme le voulait Nicolas Sarkozy afin de rendre moins visible sa violation quasi-permanente par les gouvernants, mais pour l’améliorer en introduisant « la différenciation » dans le traitement des religions par la République.

    Il faut que le droit d’exercer librement un culte religieux soit CONDITIONNÉ par le rejet de ce qui est culture de la violence au sein des religions demandant ce droit.

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    1. MezetulleMezetulle

      Bonjour,
      Le livre dit bien – et je l’ai souligné dans l’article – que la loi de 1905 n’épuise pas, et de loin, la laïcité. J’ai également soutenu cette idée, avec une autre approche, dans les deux ouvrages cités à la note 2, et dans de nombreux articles sur Mezetulle (ancien et nouveau).

      La proposition d’un traitement différencié des religions en tant que telles par la puissance publique suppose que cette dernière puisse avoir un droit d’ingérence au sein des religions : elle est diamétralement opposée au concept même de laïcité qui, précisément, traite les religions à égalité en leur imposant à toutes des règles purement extérieures. Maintenant si vous voulez dire qu’il faut contrôler et réprimer les appels directs à la violence (car s’il fallait réprimer la violence comme culture, il faudrait interdire L’Iliade et une grande partie de la littérature, interdire le rugby, etc.), cela est déjà explicitement prévu : en ce qui concerne spécifiquement les religions voir l’article 35 de la loi de 1905, et de manière générale tout appel à la violence est passible de sanctions (on se souvient, par exemple, de l’imam de Vénissieux).

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  3. Pierre Régnier

    Merci pour votre réponse. Elle confirme notre désaccord sur l’essentiel. Je suis résolument pour un droit d’ingérence de la puissance publique dans le contenu des religions. Il est déraisonnable, et même complètement fou, de traiter de la même manière une religion dont les textes par elle sacralisés appellent à tuer, et celles dont les textes par elles sacralisés appellent à la non-violence et à la paix.

    La résistance à la violence théologique ne peut se limiter à la répression des prêcheurs qui l’expriment de manière explicite dans le temps présent, par des appels à maltraiter et à tuer aujourd’hui. Si, comme chacun sait, il y a maintenant de très nombreux « imams de Vénissieux » en France, et qu’ils sont efficaces pour envoyer des jeunes paumés faire le djihad en Syrie ou/et massacrer à Charlie Hebdo, dans des magasins cachers ou au Bataclan, c’est précisément parce qu’ils ont compris que les « vrais musulmans » doivent désormais contourner les lois protectrices des peuples non encore soumis, et faire connaître les appels criminogènes du prophète (appels « de Dieu » transmis par son « messager ») vieux de 14 siècles.

    Ce sont désormais ces vieux appels divinisés qui, laissant indifférents les défenseurs de la laïcité, sont maintenant plus efficaces que les appels directs à maltraiter et tuer aujourd’hui. Tout le monde peut comprendre le caractère indirectement mais très explicitement criminogène de cette trilogie :
    1/ il faut croire en Dieu
    2/ Il faut lui obéir
    3/ Il a appelé à tuer pour de bonnes raisons

    Il faut exiger des religions la DÉSACRALISATION de leur violence théologique et, pour cela, il faut la « dé-diviniser », faire comprendre qu’elle a été créée PAR DES HOMMES et non par un Dieu. Surtout si, comme c’est le cas dans toutes les religions monothéistes, ce Dieu appelle par ailleurs ses fidèles à une vie vertueuse, altruiste, généreuse…

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    1. MezetulleMezetulle

      Bonsoir,

      Effectivement nous ne sommes pas d’accord !

      Je pense que nous avons un outillage pénal largement suffisant pour poursuivre et condamner les appels à la violence, y compris lorsqu’il s’agit de l’exercice d’un culte (article 35 de la loi de 1905). Encore faut-il que ces appels soient établis et qu’on puisse définir les délits. Or ce que vous suggérez excède cette définition et suppose plus que de l’ingérence. Pour appliquer ce que vous suggérez, il faudrait un dispositif inquisitorial (ou de type stalinien, mais en l’occurrence cela revient au même) de censure qui se prononcerait sur une interprétation produite par le juge lui-même (comme le montre votre raisonnement reconstruit en trois temps dont vous dites très bien qu’il ne s’agit pas d’un appel direct à tuer) et qui pourrait aussi, le cas échéant, se prononcer sur des intentions. Je ne vois pas quelle autorité compétente pourrait s’arroger le droit de reconstruire une doctrine pour lui faire dire ce qu’elle ne dit pas directement, et pour juger de simples propositions dans la mesure où elles ne contiennent aucun appel explicite à la violence, aucune insulte. Jusqu’à nouvel ordre, l’erreur, la fausseté, les déclarations délirantes, les raisonnements tordus, ne sont pas un délit. Tenons-nous en aux définitions formelles de l’appel à la violence, de l’appel au meurtre, et aux définitions de l’injure.

      Plus largement, cette question rejoint celle de la liberté formelle. J’ai publié deux articles à ce sujet sur l’ancien Mezetulle : « Liberté philosophique et libertés formelles » ; et « La liberté comme forme : le cycliste et le censeur ».

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      1. Pierre Régnier

        L’islamisation de la France et de l’Europe continuera donc.

        Mais la loi « garantissant la laïcité républicaine » restera peut-être en place, même quand la France sera totalement soumise à l’islam. J’ai entendu ce matin que l’Arabie saoudite, qui décapite ceux qui lui déplaisent en déplaisant « à Dieu », vient de se donner une ministre de la tolérance. Tous les espoirs nous sont donc permis.

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        1. MezetulleMezetulle

          Bonjour,
          Le terme « tolérance » dit bien qu’il ne s’agit que d’une tolérance : tout est permis effectivement au tolérant, surtout s’il s’agit d’un prince. Et même lorsqu’il s’agit d’un régime de droit, le régime de tolérance n’est pas incompatible avec une religion officielle d’État. Ce n’est pas le cas du régime de laïcité. Mais là où je vous rejoins c’est que les lois ne suffisent pas et n’ont jamais suffi, elles ne peuvent s’appliquer qu’en vertu d’une volonté politique et avec le soutien effectif des citoyens : c’est à eux d’être vigilants. En ce sens ce qu’on a appelé « l’esprit du 11 janvier » montre que tout espoir n’est pas perdu…

          En ce qui concerne la désacralisation et les relations entre violence et religion, je vous recommande la lecture de l’article d’André Perrin « Religion et violence : la question de l’interprétation« , sans oublier les commentaires qui contiennent des réponses très éclairantes de l’auteur.

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  4. Bruno Moysan

    Merci de publier ce texte. Gérard Delfau représente pour moi la voix et la voie de la Raison… J’avais fait pour la Fondation Jean-Jaurès (qui malheureusement l’a sorti du site) un compte rendu de son Eloge de la laïcité, Vendémiaire, 2012, livre absolument remarquable. Très compliqué de faire le compte-rendu d’un livre quand on est d’accord sur tout ou presque !!

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