La violence et la voix : rugby et opéra

Comparer la jouissance de l’amateur de rugby à celle de l’amateur d’opéra peut sembler étrange. Pourtant, c’est un enjeu du même ordre que l’un et l’autre tout à la fois redoutent et souhaitent : de même que l’opéra relève la sauvagerie du cri, le rugby relève la violence de groupe.

Pour faire faire la guerre à un Anglais, dites-lui que c’est du sport ; pour faire faire du sport à un Français, dites-lui que c’est la guerre. 

La plaisanterie, bien connue de tous les studieux de la méthode Assimil, ne changerait pas de nature si on s’avisait d’intervertir les nationalités (comme le montre cruellement la vidéo ci-dessous) ou de les remplacer par d’autres, à volonté. C’est que sa structure dit une vérité dont le rugby joint les deux pôles.

 

 

Sport à la fois collectif et de combat, le rugby se situe éminemment et ouvertement au carrefour des violences de la guerre et du jeu. Eminemment car plus que tout autre sport il est une allusion à la guerre, une guerre élémentaire à mains nues qui ne requiert pas d’autre arme que celle des corps. Ouvertement parce que, loin de dissimuler ou d’évacuer ce rapport à la nudité de la violence, il en fait au contraire l’aveu.

Mais l’aveu, pour pouvoir être avouable et supportable, ne s’y déploie qu’à la faveur d’un apprivoisement de la violence de groupe: intégrée, tolérée et même parfois requise, elle y est à la fois admise et disqualifiée, dialectisée par toute une batterie de mouvements contraires dont j’ai déjà parlé sur ce blog.

 

Freud a montré qu’une civilisation ne peut s’installer que sur le renoncement aux pulsions, mais ce dernier peut prendre deux formes. Entre l’exclusion totale (le refoulement) et la sublimation, le rugby opte pour la sublimation : il choisit de « faire le tour » de la violence, au double sens d’une exploration et d’un escamotage.

Cela explique peut-être pourquoi le public n’y connaît pas les explosions de violence guerrière : les gradins n’y sont pas menacés du terrible retour du refoulé qui tout au contraire saisit trop souvent ceux du foot – sport « clean » qui opte pour le refoulement de la violence sur le terrain.

Voilà aussi pourquoi on peut comparer la jouissance de l’amateur de rugby à celle de l’amateur d’opéra.
« L’opéra est le dernier des sports sanguinaires » déclarait le pianiste Glenn Gould dans sa diatribe contre le concert public (1) – suggérant que les auditeurs, en désirant et en redoutant le contre-ut de la soprano, viennent assister à une sorte d’exécution.

Plus subtilement, le regretté Michel Poizat (2) a soutenu que la voix d’opéra, voix extrême à la fois au plus loin et au plus près du cri, à la fois extrêmement travaillée et extrêmement sauvage, est une assomption et un escamotage de ce que sans elle on n’entendrait pas du tout ou de ce qu’on n’entendrait que trop.

Ce que vient entendre l’amateur d’opéra – un objet à la fois perdu et produit par la civilisation – ressemble effectivement à ce que vient voir l’amateur de rugby – une violence collective à mains nues qui en l’absence de règle serait meurtrière, mais qu’il est tout aussi dangereux de condamner à la forclusion.

De même que l’opéra relève le cri, le rugby relève la violence de groupe. Il la relève à tous les sens du terme : il l’exalte en l’élevant mais pour cela il doit la remplacer, en faire le tour – l’escamoter sans l’abolir.

© Catherine Kintzler, 2007.

Notes

1- Glenn Gould, Le Dernier puritain (entretiens avec Bruno Monsaigeon), Paris: Fayard, 1983 et 1992.

2 – Voir notamment de Michel Poizat L’Opéra ou le cri de l’ange, essai sur la jouissance de l’amateur d’opéra, Paris : Métailié, 1986, 2e éd. 2001.

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