L’école doit-elle enseigner la morale?

Un dossier-débat dans L’Humanité

L’Humanité du 2 novembre a publié un dossier-débat sur la question « L’école doit-elle enseigner la morale ? », avec trois textes, signés Laurence De Cock, Grégory Chambat et Catherine Kintzler.

Voici le début de ma propre contribution, intitulée « La discipline est la condition de l’instruction » (le titre est de la rédaction) :

La question de la discipline et de la morale se pose à l’école de manière d’autant plus aiguë que cette dernière est constamment sommée de s’incliner devant les caractéristiques sociales et prétendument identitaires des élèves, alors qu’elle devrait s’efforcer de les suspendre pour instruire. Un prêchi-prêcha surajouté ne peut pas colmater une brèche qui désorganise l’école de l’intérieur en prétendant la régler.

Sans l’expérience individuelle de l’appropriation de connaissances, la morale scolaire se prive de son fondement substantiel. Son enseignement est abstrait, vain ou normalisateur si l’école par ailleurs est divertie de sa mission d’instruction, laquelle fait faire à chacun l’expérience concrète de l’autonomie. Un enfant qui comprend comment fonctionne une retenue dans une soustraction accède à la plus haute forme de la liberté : il est l’auteur de sa pensée et voit aussi que tout esprit est susceptible de cette expérience.

On peut lire la suite, ainsi que les deux autres contributions, en ligne sur le site de L’Humanité : http://www.humanite.fr/lecole-doit-elle-enseigner-la-morale-619527

Attention ! L’édition « papier » du journal datée du 2 novembre, page 12, a malencontreusement interverti deux auteurs, en m’attribuant le texte de Laurence De Cock et réciproquement…. Une bourde de mise en page… ça m’a fait tout drôle de lire (entre autres) sous ma signature que « discipline » est « un mot horrible » !
Si vous avez un exemplaire fautif, gardez-le : c’est à la fois une perle et un collector !

© Catherine Kintzler 2016

 

2 réflexions au sujet de « L’école doit-elle enseigner la morale? »

  1. Mathieu Kessler

    J’ai une difficulté à comprendre en quoi ce que vous définissez comme la « morale scolaire » peut avoir un rapport avec la morale.

    La morale scolaire, c’est la discipline, dites-vous. Un élève discipliné respecte son maître et se respecte lui-même comme élève en respectant le savoir, mais si les choix pédagogiques du professeur ne servent pas sa cause, le contrat implicite est rompu. Dans la plupart des cas, ce contrat est rompu de façon involontaire, du fait d’une foule de malentendus. Il en résulte un sentiment d’échec, la conviction que tout effort est une souffrance inutile, imposé, dans le pire des cas, par un méchant professeur qui cherche à m’humilier, et dans le meilleur des cas, par un adulte impuissant, incapable de comprendre pourquoi je n’y arrive pas et donc incapable de m’aider. Lorsqu’un élève en vient à l’une ou l’autre de ces représentations, il décroche, s’ennuie, puis cherche à se divertir par tous les moyens. Le professeur rappelle l’élève indiscipliné à l’ordre, il le menace, puis lui accorde une juste punition en rétribution de sa culpabilité. Et voilà le retour de la morale, mais chercher la paille dans l’œil d’autrui est-ce que cela garantit contre la poutre qui se loge dans le nôtre ? De ce fait, sommes-nous vraiment dans une situation morale ou bien assistons-nous à une instrumentalisation des sentiments moraux au profit d’une volonté de conserver le contrôle et de défendre des intérêts égoïstes ?

    Cordialement,
    MK

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    1. MezetulleMezetulle

      Bonjour,

      Le terme « morale scolaire » employé en début d’article est un peu trompeur, il ne désigne pas une morale qui serait spécifique à l’école mais tout simplement, en relation avec le titre de la page-débat, la morale qu’on demande aux professeurs d’enseigner. La thèse principale de mon texte est très élémentaire : on ne peut « enseigner » aucune morale si on n’installe pas d’abord les conditions de l’enseignement, lesquelles sont en elles-mêmes de nature morale. Si ces conditions ne sont pas installées, tout enseignement de la morale devient une prédication vaine ou contre-productive.
      S’il faut citer un texte, ce serait l’admirable communication de Bachelard au VIe congrès d’éducation morale de 1934 : « Valeur morale de la connaissance scientifique ». Mais on pourrait aussi relire quelques célèbres scènes du Bourgeois gentilhomme, où M. Jourdain découvre ce qu’est un objet de savoir libéral, lequel lui révèle que la liberté du savoir est homomorphe à la liberté du sujet qui se l’approprie, d’où son impatience à « enseigner » ce qu’il vient d’apprendre.

      Je ne comprends pas l’application du concept de contrat, qu’il soit ou non implicite, à l’enseignement. Il ne peut y avoir de contrat qu’entre des égaux, la notion de « contrat pédagogique » me semble absurde ou frauduleuse. S’il y a une espèce de contrat (et encore le terme ne convient pas juridiquement, car il n’y a pas de contrat entre la République et les fonctionnaires qu’elle emploie, encore moins entre la République et les citoyens), c’est dans l’idée que les missions des professeurs leur sont fixées par la loi. Or par définition, je le dis dans le texte, je suppose que l’école doit d’abord instruire.

      C’est ici que je vous donne raison. Si le professeur n’instruit pas, l’élève sent qu’il est floué, il perd toute estime et il décroche : il est la dupe de ce faux « contrat pédagogique » qui serait passé avec lui (comme si on pouvait négocier la grammaire, la table de multiplication et choses semblables) et plus rien ne devient possible, il ne reste plus qu’à terroriser ou à jouer. La « discipline » devient un objet vide qui ne peut plus exister que de manière extérieure (par la crainte ou par la séduction et l’avilissement mutuel de l’élève et du professeur – ce qui montre que le recours à la séduction dans le cadre scolaire est au fond la même chose que le recours à la crainte). Aussi ne peut-on pas enseigner sous contrainte policière (voir notamment sur Mezetulle l’article de Jean-Michel Muglioni « Que signifie enseigner sous protection policière ? » http://www.mezetulle.fr/que-signifie-enseigner-sous-protection-policiere/ ). Dans ce texte je m’efforce au contraire d’expliquer en quoi la discipline ne peut s’imposer qu’en vertu d’une intériorité, c’est en ce sens qu’elle est à la fois la condition et l’effet de l’enseignement, c’est en ce sens qu’elle est « morale » au sens philosophique du terme pratique.
      Encore faut-il admettre que l’intérêt ne précède pas l’enseignement, mais qu’il en résulte – chose que beaucoup de théoriciens « pédagogues » ne comprennent pas. Il est du devoir de l’école de proposer aux élèves autre chose que ce à quoi ils pensent spontanément s’intéresser, c’est pourquoi l’enseignement suppose l’étrangeté, le dépaysement, le détour, c’est pourquoi il est le contraire de la « proximité ».

      Ce qui est singulier c’est que beaucoup de gens assez savants ne comprennent pas cette idée de la discipline, mais que le bon sens populaire en général la comprend et la réclame. Déclarer au sujet de l’école publique qu’ « on n’enseigne pas dans le brouhaha » ne relève d’une volonté de contrôle et de la préservation d’intérêts particuliers que si par « enseigner » on entend autre chose qu’instruire.

      Bien cordialement à vous, CK

      Répondre

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