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Manifeste pour la reconquête d’une école qui instruise

L’école du négoce : commentaire du Manifeste par Tristan Béal

En ce moment, à l’initiative d’enseignants, de parents et de syndicalistes, circule un Manifeste pour la reconquête d’une école qui instruise1 . Ce texte pointe le lien entre démantèlement de l’école républicaine et destruction de tout travail digne ; il montre également que cette double attaque contre l’esprit et le travail se déroule sur fond d’une guerre économique inavouée, guerre dont l’un des belligérants est cette Europe du négoce qui, loin d’avoir besoin de citoyens éclairés et de travailleurs protégés par des droits forts, ne cherche qu’une main d’œuvre corvéable et devant rester à la marge de l’humanité, une masse méprisée.

Dès que j’ai pris connaissance de ce Manifeste, deux mots ont aussitôt capté mon attention : « reconquête » et « instruise ».

Instruire et éduquer

De plus en plus le verbe « instruire » et le nom « école » ne sont plus utilisés de concert. Du reste, il n’est qu’à lire l’intitulé du ministère qui a charge de l’enseignement dans notre République alanguie.

« Éduquer », étymologiquement, c’est mener hors de. Le mot donne ainsi à penser que « éduquer » c’est faire passer d’un état à un autre ; ce qui, dans le cadre scolaire, est passer de l’ignorance à la connaissance. Il arrive aussi que l’on emploie ce verbe dans le même sens que « polir » : quand on dit de quelqu’un qu’il n’a pas reçu d’éducation, c’est qu’il manque de sociabilité, qu’il manque de politesse, d’aménité, qu’il n’a pas su polir les aspérités de son tempérament pour faire société avec ses contemporains. Et l’on en arrive peu à peu à l’idée contemporaine de socialisation : l’école de l’éducation nationale peut alors être entendue comme une école où l’on polit à ce point l’esprit des élèves qu’il n’en reste plus rien d’aigu2.

« Instruire » vous a un côté martial, lui ; le verbe latin dont il est issu recèle un sens militaire : instruere, c’est ranger une armée en bataille après l’avoir préparée au combat à force d’entraînements. L’école de l’instruction est une école de lutte, pas une école de polissage : on n’y façonne pas un citoyen moutonnier mais un esprit critique, un esprit qui, dès le plus jeune âge, sera renvoyé à ses seules forces. Faire de l’analyse grammaticale, effectuer des opérations, écrire des dictées, tous ces enseignements que l’on voudrait réduire à leur seule dimension rébarbative, tous ont pourtant une seule et unique vertu libératrice : apprendre à faire la distinction du vrai et du faux en rapportant le cas à la règle expliquée et apprise. Plus cet entraînement « critique » se fera tôt, plus l’on peut espérer que les élèves d’une telle école seront plus tard des citoyens vigilants qui ne s’en laisseront pas conter de belles par leurs politiques. Du reste, Condorcet avait pointé avec vigueur ce lien entre scolarité émancipatrice et citoyenneté alerte : « Un peuple ignorant est un peuple esclave ».

Après la bataille

Une république se juge donc à son école. D’où la pertinence du syntagme « école de la république » : car on peut être certain qu’une république qui accepte une école du décervelage et de l’énervation n’a de république que le nom, qu’elle n’est qu’une république qui se paie de mots et qui ne veut pas écouter toute la valeur dont ceux-ci sont lourds.

Le mot « reconquête » du titre de ce Manifeste a lui aussi un côté combatif et sous-entend que les citoyens d’une république ont la république qu’ils méritent. Nous sommes des tard-venus, comparés aux révolutionnaires de 1789 et de 1848, aux communards de 1871 et aux résistants de la Seconde Guerre mondiale ; nous sommes nés dans un pays où, depuis soixante ans, il n’a rien fallu que nous arrachions de haute lutte, nous sommes non pas des citoyens conquérants mais des antiquaires : nous conservons. Et nous conservons mal : qu’il s’agisse de notre système de retraite par répartition, de notre protection sociale ou de notre école…

L’école niée

« Rarement [les] responsables politiques, à commencer par les ministres successifs de l’Éducation nationale, se sont acharnés à ce point à démanteler et à détruire l’école publique », peut-on lire à la première page du Manifeste.

L’école est un lieu paradoxal en ce qu’il cherche à se nier lui-même. L’école a réussi sa mission d’instruction quand l’élève n’a plus besoin d’elle ; l’école est libératrice quand ses maîtres travaillent à leur propre disparition pour que chaque élève devienne à lui seul son propre maître. Dit autrement, l’école est anarchiste : c’est un lieu où règne la règle intangible pour différencier le vrai du faux et qui favorise pourtant l’éclosion d’un esprit qui ne reçoit de commandement que de soi seul.

Or, depuis maintenant de longues années3, l’école de notre République avachie est détruite de l’extérieur par les gouvernements successifs : l’école ne s’efface pas d’elle-même pour laisser place à un élève intimement scolaire devenu à lui-même son propre maître ; non, cette destruction est à présent comme la raison d’être du ministère de l’Éducation nationale.

Ainsi, comme l’a montré Jean-Noël Laurenti dans un texte fort éclairant paru dernièrement sur le site du journal en ligne Respublica, réforme des rythmes scolaires et réforme du collège marchent main dans la main. La première, par son amoindrissement scolaire et son inflation extrascolaire, prépare la seconde : dès le primaire, elle conditionne les futurs collégiens à n’envisager l’école que comme un lieu de vie et de garderie. Une sénatrice, madame Gonthier Maurin, lors de l’examen de la loi de refondation, avait parlé de « territorialisation » de l’école ; le fait est : la réforme des rythmes territorialise le temps scolaire du primaire, lequel temps scolaire n’est plus qu’un territoire du temps total de l’enfant, pendant que la réforme du collège territorialise les « savoirs » (ce qu’il en reste, tout du moins) en autant de territoires apparemment pédagogiques qui ne forment pas un tout réellement affermi et émancipateur4.

Ce morcellement de l’école pointé par le Manifeste se retrouve également dans l’esprit d’individualisation à l’œuvre dans l’éducation nationale.

Revenons à ce lieu paradoxal qu’est une salle de classe. Non seulement le maître y travaille à sa propre disparition en étant pourtant plus que présent, mais dans une salle où le groupe semble primer c’est pourtant au jugement de chacun que le maître s’adresse. Dans une salle de classe, le lien est vertical et non pas horizontal : l’élève s’élève vers le savoir grâce au tuteur transitoire qu’est le maître. La solitude pédagogique de l’élève est donc réelle et salvatrice. Or, de même que l’école de l’anarchie est travestie en école du désordre et du bruit, de même l’école de la solitude libératrice est ravalée au rang d’une école de l’abandon de l’élève à lui-même. L’image agrandie et administrative de cet abandon de l’élève, c’est l’individualisation dont le ministère veut innerver l’ensemble de l’enseignement : municipalisation du primaire du fait de la réforme des rythmes scolaires, autonomisation des établissements à cause de la réforme du collège, l’école n’est plus la même pour tous mais varie selon son lieu d’exercice. Ce n’est plus une école une et indivisible comme la République une et indivisible, c’est une école éclatée pour une république des territoires, une école où l’élève se retrouve seul face à un monde qu’il ne sera plus en mesure plus tard de juger et de maintenir à distance, un monde résolument immonde dont la violence n’appellera que la violence. Le citoyen éclairé, lui, est seul face au monde en un tout autre sens : il raisonne le monde au lieu de réduire son jugement à n’être qu’une simple caisse de résonance des fallacieuses paroles qui bruissent autour de lui ; ce citoyen aristocratiquement seul est porté par toute l’humanité qui l’a précédé et dont il a pris connaissance en faisant précisément ses humanités durant sa scolarité. La bête de somme sortant actuellement de l’école de notre république négrière5 est seule de cette solitude de l’isolement : l’isolement du travailleur exploité qu’aucun Code du travail ne protège, du travailleur réduit à sa seule force de travail dans un rapport d’assujettissement total à l’employeur.

Notre actuelle école servile, cette école qui n’est plus qu’un lieu d’éducation parmi d’autres, une école diluée dans un tout éducatif, une telle école n’a plus besoin de maîtres, c’est-à-dire de gens au savoir reconnu et statutairement indépendants, donc diplômés et fonctionnaires d’État. L’école fragmentée a besoin d’un maître possiblement asinin et à la merci des potentats locaux6. N’oublions pas, comme on peut le lire sur le site du ministère, que les recteurs d’académie ont la possibilité à présent de recruter des agents non titulaires sur des fonctions d’enseignement relevant du premier degré. Or un enseignement véritablement laïque n’est possible que s’il est dispensé par des personnels relevant de la fonction publique, seule à même de protéger le maître et les élèves contre toutes pressions, que celles-ci soient sociales, économiques, municipales ou cléricales.

L’école du lucre

« La loi de refondation n’est que la déclinaison des directives européennes… » (p. 2)

Cette école qui n’en a plus que le nom, c’est l’école telle qu’elle est voulue par l’Europe, non pas l’Europe des Lumières, mais l’Europe du négoce. L’école des marchands européens est le contraire de l’école du loisir7, seule libératrice. Une telle école est l’école d’une humanité surnuméraire8, ce peuple que l’on destine seulement à consommer entre deux emplois précaires mais surtout pas à assouvir autre chose que la part consumériste de son être social. À quoi bon éclairer une telle humanité que l’on souhaite corvéable à merci, l’échine pliée, et ne trouvant ses loisirs non plus « entre l’absinthe et les grand-messes » mais entre des achats compulsifs et des loisirs avilissants ?

« Le 18 janvier 2016, Hollande, présentant son projet « loi travail » devant le Conseil économique, social et environnemental, va droit au but : il faut « adapter notre droit du travail aux réalités économiques des entreprises ». » (p. 3)

Cette école des ténèbres marchandes porte donc la guerre en elle-même. Il ne s’agit plus de former des citoyens du monde au jugement affermi mais des esclaves toujours prêts à vendre moins cher leur force de travail que leurs voisins tout aussi asservis. C’est l’école de la concurrence économique débridée, non de l’apogée de l’humanité en chacun.

« Ou bien une école qui transmet des savoirs certifiés par des diplômes nationaux et des qualifications reconnus dans les conventions collectives et le Code du travail. Ou bien une école des compétences, de la déqualification au service de la déréglementation, éclatée en projets éducatifs de territoire, pour une société sans droits et sans règles, sauf celle du profit. » (p. 3)

Ce sont donc les enfants du peuple qui ont le plus à perdre dans cette destruction de l’école par temps d’austérité, eux qui, à la différence des « héritiers », n’ont que l’école pour maîtriser la langue et déjouer les pièges de la parole spécieuse des puissants. Car si l’école est détruite, le travail l’est tout autant. Non seulement le citoyen n’advient pas dans une telle école du loisir nié, mais le futur travailleur ne trouvera plus qu’un travail où il ne s’accomplira pas, un travail qui portera bien la marque de son étymologie, cet instrument de torture qu’était pour les Romains le tripalium. Mettre à bas l’instruction publique et casser le Code du travail vont donc de pair. « C’est dans un même objectif que le gouvernement détruit l’école qui instruit et délivre des diplômes nationaux et qu’il dynamite le Code du travail qui protège les travailleurs : livrer la classe ouvrière et sa jeunesse à l’exploitation capitaliste. » (p. 4)

Le Manifeste se termine par l’évocation d’une nécessaire destruction « des institutions antidémocratiques de la Ve République ». Il est vrai que, dans la Constitution du 4 octobre 1958, on peut lire que : « L’organisation de l’enseignement public obligatoire gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État » ; il serait bien plaisant que, fort de cette lecture, chaque citoyen constate que l’État faillit à son obligation d’instruction publique, puisque, bien loin de faire en sorte que soit dispensé sur l’ensemble du territoire de la République un enseignement structuré et libérateur, notre État pourvoyeur préfère sacrifier l’école publique et l’émancipation des élèves en leur préférant une politique du lucre menée dans le seul intérêt d’une classe accapareuse.

Notes

1 – Voir ci-dessous le texte en pdf. Lien vers le site du Manifeste : http://www.manifestecole.fr/index.php

2 – « C’est à cette condition [d’être laïque] qu’elle [l’école] permet d’instruire les futurs citoyens et de leur faire acquérir pleinement la liberté de réfléchir et la liberté de penser. Elle s’oppose à l’enseignement des religions, à l’enseignement de « valeurs » qui ne seraient qu’un formatage des esprits .» (p. 4 du Manifeste)

3 – Et pas seulement depuis le ministère de M. Fillon, comme le sous-entend l’accroche du Manifeste (« Notons que si tous les ministres, depuis Fillon, ont participé à cette offensive [de destruction de l’école publique]… »).

4 – Voir ce que le Manifeste dit, p. 2, de l’appel de Bobigny.

5 – « Balayée la transmission des connaissances, balayée l’école qui instruit, celle-ci serait réduite à insuffler à la jeunesse « l’esprit d’entreprise » ! C’est dire, on ne peut plus clairement, qu’il est inutile de transmettre de véritables connaissances, validées par des diplômes nationaux. C’est dire que l’enseignement n’aurait pour seul but que son utilité économique immédiate, plus exactement son utilité pour les entreprises. » (p. 3)

6 – « Les PEdT [projets éducatifs de territoire], dans un même mouvement, menacent de destruction imminente le statut de fonctionnaire d’État des enseignants et disloquent le droit à l’instruction pour asservir l’école aux intérêts particuliers locaux. » (p. 2)

7 – Notre « négoce » vient du latin negotium ; c’est dire que le commerce est du côté du manque, de la privation (neg), de l’absence de cet otium (le loisir) : ce moment de liberté que l’on goûte dans la solitude, loin de l’agitation du monde, et qui permet d’accomplir notre humanité.

8 – L’expression vient de Jean-Claude Michéa, L‘enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes (pp. 48-49).

Texte du Manifeste

Le texte peut être lu, téléchargé et signé en ligne à l’adresse http://www.manifestecole.fr/index.php

La prétendue « laïcité à l’entreprise » : la droite s’emmêle

Le principe de laïcité ne concernant que la sphère publique, il ne saurait s’appliquer dans l’entreprise privée, sauf si celle-ci est chargée d’une mission de service public. Pour avoir rappelé « La liberté du salarié de manifester ses convictions, y compris religieuses », le préambule Badinter au projet de loi El Khomri a fait l’objet de critiques contradictoires, donc également faibles, comme nous l’avons montré1. Mais voici que l’extrême-droite et la droite s’y mettent, faisant assaut de laïcité contre la réforme souhaitée par le MEDEF !

Étonnants laïques, juristes ignorants

Le FN a tiré le premier, le 16 mars 2016, par un communiqué de Bertrand Dutheil de La Rochère, dénonçant un « article anti-laïque » « [introduisant] les dissensions religieuses au sein de l’entreprise », lesquelles, juridiquement « insécurisées », seront prêtes à tous les « accommodements raisonnables » [sic] pour « acheter la paix sociale ». C’est beau comme du « Riposte Laïque » !

Le 21 mars, Jean-François Copé, décidément en mal d’existence, dégaine à son tour : « ce combat [laïque] n’appartient à aucun parti politique. », dit-il pour se défendre de courir après le FN. Et d’annoncer une pétition contre l’introduction de « ce type d’élément religieux dans l’entreprise », qui va se trouver « insécurisée », car – tenez-vous bien – , « il n’y a jamais eu de référence religieuse dans le code du travail ». Eh bien, perdu !

La sincérité laïque d’une droite amatrice de crèches de la Nativité dans les bâtiments publics au nom de la « tradition chrétienne de la France » prête à rire. Mais c’est son ignorance du code du travail, bien prévisible puisqu’elle le déteste, qui lui fait proférer des énormités. Rectifions !

Les convictions religieuses sont déjà autorisées à l’entreprise (ce sont même les seules !)

En effet, le code du travail actuel interdit explicitement les discriminations pour, notamment, « convictions religieuses ». M. Copé trouvera ces « références religieuses » à l’art. L1132-1 (les lecteurs de l’UFAL le savent), répétées à l’art. L1321-3 – 3, qui interdit que le règlement intérieur contienne de telles discriminations.

Comme nous l’avons montré dans notre précédent article2, le problème est que, par un tour de passe-passe, les « convictions religieuses » (avec les « opinions politiques ») sont les seules à se voir protégées par le code du travail actuel : à cet égard, la formulation du préambule Badinter est préférable.

En revanche, dans le projet de loi, les motifs justifiant des « restrictions aux droits des personnes et aux libertés individuelles et collectives » (actuellement « la nature de la tâche à accomplir »), sont excessivement élargis à « la bonne marche de l’entreprise » – critère que semble donner carte blanche au seul employeur.

L’attaque par la droite de la réforme El Khomri au nom (usurpé) de la « laïcité » vise à brouiller les pistes, puisque, pour l’essentiel, FN et LR approuvent le torpillage du code du travail voulu par les patrons, et le trouvent même trop mou ! Elle invite aussi les défenseurs des droits des salariés, comme ceux de la laïcité, à se méfier des lectures trop rapides…

© Charles Arambourou et UFAL, 2016. L’article ci-dessus a été publié le 22 mars sur le site de l’UFAL, repris ici avec l’aimable autorisation de l’UFAL et les remerciements de Mezetulle.

Notes de l ‘éditeur

1- Dans l’article « Le torpillage du code du travail menace-t-il aussi la laïcité ? » publié le 8 mars sur le site de l’UFAL (Union des familles laïques). Mezetulle engage vivement les lecteurs qui veulent en savoir plus à lire cet article plus développé. On lira également l’analyse de l’initiative du groupe Paprec d’installer une charte de la laïcité en entreprise. 

2 – Voir la note précédente.

La politique économique de l’Europe empêche de lutter contre le terrorisme

Il est probable que le gouvernement tunisien n’a pas pris toutes les mesures qu’impose la lutte contre le terrorisme. Il est certain que les islamistes prétendument modérés qui ont gouverné plusieurs années ont alors non seulement laissé faire mais soutenu et voulu le pire. Il est certain aussi que depuis qu’ils ont été démocratiquement mis en minorité, depuis que les attentats du Bardo ont montré les conséquences de cette victoire de la démocratie, l’Europe et la France n’ont pas aidé la Tunisie.

Mais comment des pays contraints de limiter le déficit de leurs comptes à trois pour cent de leur produit intérieur brut peuvent-ils lutter contre le terrorisme, faire la guerre dans toute l’Afrique, et aider les pays qui se relèvent à peine de la dictature ou de l’islamisme ? Il y a certes plusieurs façons de comprendre que « les nerfs des batailles sont les pécunes ». Mais l’urgence est-elle de sauver les revenus du capital ou de se battre ? Est-elle de défendre un modèle économique ou la liberté de penser ?

Où l’on voit que le libéralisme n’est pas libéral en toute chose.

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2015.

Grèce. Histoires de dette, de cigales, de fourmis et de cochons

Deux textes de Jean-Michel Muglioni

En 2011 alors que la « crise » grecque battait son plein et qu’on voyait fleurir l’injurieux acronyme PIGS désignant les pays endettés 1, Jean-Michel Muglioni offrait à Mezetulle deux articles qu’il me semble plus qu’opportun de remettre « à la Une » en ce moment. Je les regroupe ici, sous un titre général de mon cru, dans l’ordre chronologique de leur publication initiale et sans y rien changer. Mezetulle

 

1 – Histoires de dette (21 juillet 2011)

Les propos des économistes accrédités dans les médias et dans l’entourage des politiques au sujet de la dette grecque ont inspiré à Jean-Michel Muglioni une « sainte colère ». Le fonctionnement qu’il dénonce n’est que trop vrai, il mérite qu’on s’en indigne, et qu’on songe à s’en défendre. Pourquoi les banques prêtent-elles à des débiteurs qu’elles savent incapables de rembourser ? Parce qu’elles savent aussi que « nous devrons tous, salariés et pensionnés, remettre de l’argent dans leurs caisses, selon l’usage ».

Lecteur, je te demande de bien vouloir excuser le ton de ce propos : il faut que je me remette, sans autre violence que celle des mots, d’une colère contre moi-même qui m’a pris quelque temps après avoir entendu parler à la radio un de nos penseurs politico-médiatiques patentés. Il y avait quelque chose de séduisant dans le ton modéré de ce brave homme qui, parlant de la dette grecque et de l’absence de politique européenne, du « manque absolu de volonté politique dans la zone Euro », nous prévenait que si la Grèce fait faillite, quelques banques françaises et allemandes la suivraient et que nous nous trouverions devant une crise financière comparable à celle qui a exigé il y a deux ans que les Etats, c’est-à-dire les contribuables, renflouent les caisses des spéculateurs. Mon modéré faisait appel à la solidarité européenne (ce qui m’a plu) mais il mettait sur le même plan que cette nécessité la responsabilité des Grecs, qui ont trop emprunté et qui, disait-il, n’y étaient pas contraints. Eh bien je suis furieux de n’avoir pas jeté mon poste par la fenêtre à ce moment-là et d’avoir implicitement approuvé.

Les Américains qui ont emprunté pour se loger, il y a quelques années, et qui n’ont pu honorer leurs traites, n’étaient sans doute pas contraints de le faire. Mais les banques qui leur ont donné de l’argent elles aussi étaient-elles contraintes de le faire ? Les banques françaises et allemandes qui ont accordé tant d’emprunts aux Grecs l’ont-elles fait sous la menace ? Oui, les particuliers qui s’endettent sont responsables de leur choix ! Mais les prêteurs, eux, sont coupables. On me dit que les emprunteurs étaient corrompus ? Mais qui l’ignorait, et qui ignore dans les affaires particulières que le ménage pauvre qui s’endette pour un écran plat n’a pas de quoi payer ni même parfois de quoi comprendre ce qui lui arrive ? Les banques n’avaient pas à donner de l’argent aux gouvernements grecs, et si leurs dirigeants ignoraient que la Grèce ne pouvaient rembourser, il faut les révoquer. L’Europe se comporte avec les Grecs comme Shylock. On prête pour pouvoir ensuite disposer de l’endetté et lui découper une livre de chair. Après cela il est aisé aux riches de traiter les plus pauvres de cochons! Mais il faut être riche pour savoir emprunter sans se ruiner. Quand nos banques françaises et allemandes vont s’écrouler parce que la Grèce ne pourra pas payer (sa dette s’accroît chaque jour), nous devrons tous, salariés et pensionnés d’Europe, remettre de l’argent dans les caisses des bandits. Selon l’usage.

La Grèce, il y a environ 30 ans, ne proposait pas dans ses épiceries les mêmes denrées que nos supermarchés ; depuis son insertion dans la zone Eeuro, du cercle polaire, en Finlande, à la Crète, le voyageur n’est plus dépaysé. Belle unification de l’Europe ! Il fallait que le marché européen s’accroisse de quelques consommateurs. Les Grecs furent séduits par cette abondance, et la corruption fut bienvenue, qui permettait à ceux d’entre eux dont le salaire officiel était insuffisant, de consommer comme les autres Européens : n’était-ce pas justice ? Comme leur Etat ne peut plus rembourser le crédit qui lui a été octroyé par les banques allemandes, françaises, etc., l’Europe les contraint à brader les entreprises publiques et à en licencier le personnel, pour trouver des fonds : on vend les services publics pour nourrir les usuriers du Nord. Qu’ainsi le pays ne puisse plus fonctionner et que la récession qui en résulte inévitablement coûte plus cher que la dette, peu importe, pourvu que ces rapaces s’enrichissent.

Je ne n’ai aucune compétence pour parler d’économie. Mais un ignorant rirait de la physique si les techniques qu’elle permet de mettre en œuvre échouaient à peu près toutes. Aussi peut-on douter du sérieux de la science économique, du moins de celle dont les politiques et les médias nous abreuvent. Quelques vérités élémentaires sont pourtant à la portée du profane. Le surendettement, qu’il touche les particuliers ou les Etats, est un jeu qui se joue au moins à deux : la famille qui emprunte jusqu’à s’étrangler parce qu’elle est dans la misère ou parce qu’elle ne résiste pas aux séductions du marché, et les banques qui lui prêtent ce qu’elle réclame. Le marché est fait pour que les plus pauvres se ruinent : chacun est submergé de publicités de banques ou d’officines de crédit lui proposant de l’argent en apparence gratuit qu’il faut une certaine vertu ou une certaine compétence pour refuser. Quand les argentiers du Nord traitent de porcs les pays du Sud, quand l’Allemagne qu’on dit riche donne des leçons aux pays méditerranéens, veut-on que les Latins repartent en guerre contre les barbares ? 

 

2 – La cigale et la fourmi. Peut-on parler de « cigales » grecques et les opposer aux « fourmis » du Nord ? (28 septembre 2011)

Jean-Michel Muglioni refuse le modèle de la fourmilière qui lui semble être le seul « idéal » aujourd’hui proposé aux hommes par les politiques : travailler plus !

« C’était en hiver ; leur grain étant mouillé, les fourmis le faisaient sécher. Une cigale qui avait faim leur demanda de quoi manger. Les fourmis lui dirent : « Pourquoi, pendant l’été, n’amassais-tu pas, toi aussi, des provisions ? – Je n’en avais pas le temps, répondit la cigale : je chantais mélodieusement. » Les fourmis lui rirent au nez : « Eh bien ! dirent-elles, si tu chantais en été, danse en hiver. » Cette fable montre qu’en toute affaire il faut se garder de la négligence, si l’on veut éviter le chagrin et le danger. » (« La cigale et la fourmi », Esope (VIIe-Ve siècle avant J.-C.), Fables, traduction de Claude Terreaux, Arléa, 1994).

La fable d’Esope condamne sans appel la cigale. Il y manque l’ironie de La Fontaine dont le poème chante, et donc sauve les cigales, c’est-à-dire les poètes. La Fontaine n’est pas dupe de l’avarice d’une fourmi peu prêteuse.

Nous devons à Platon un éloge des cigales dans un mythe que Socrate raconte à Phèdre au bord de l’Ilisos, tous deux accablés par la chaleur de l’été attique et envoûtés par le chant des cigales. Les érudits n’ont pas trouvé l’origine de ce mythe qu’on croit donc généralement inventé par Platon. Or n’est-ce pas d’abord l’inversion de la fable d’Esope et de l’éloge de l’avarice ordinaire ?

Paraphrasons. Dans les temps anciens, à l’époque où les Muses révélèrent le chant aux hommes, certains d’entre eux furent à ce point mis hors d’eux-mêmes par le plaisir qu’ils éprouvèrent, qu’ils en oublièrent le boire et le manger et qu’à force de chanter sans éprouver ni faim ni soif ils moururent sans même s’en rendre compte. Les cigales sont la métamorphose de ces hommes : ils revivent ainsi comme ils ont vécu, chantant tout le jour, étrangers aux nécessités de l’existence, libérés par leur amour de la musique du besoin dont les fourmis de la fable sont esclaves. Et les Muses leur ont donné pour mission après leur mort de leur dire qui parmi les hommes les ont honorées, et particulièrement qui a chanté la plus musicale des musiques :

« […] à l’aînée, Calliope, et à sa cadette Uranie, ceux que les cigales signalent, ce sont les hommes qui passent leur vie à philosopher et qui honorent la musique propre à ces deux Muses ; car, entre toutes, avec le ciel pour principal objet et les questions de l’ordre divin aussi bien qu’humain, ce sont elles qui font entendre les plus beaux accents ! » (trad. Léon Robin, Belles lettres 1983).

Comme toujours, le mythe platonicien est une exhortation à philosopher : ici, à poursuivre le dialogue au lieu de se laisser abattre par la chaleur de midi et de faire la sieste. « Nous avons donc, tu vois, conclut Socrate, mille raisons de parler et de ne pas nous endormir à l’heure de midi. » L’indifférence philosophique aux nécessités de l’existence, au besoin qui accapare les hommes, est symbolisée par la cigale, et ne signifie plus la paresse : il n’est pas question de faire la sieste ! Et il est essentiel que cette indifférence vienne de ce que les cigales éprouvent comme les hommes d’autrefois dont elles sont la métamorphose un plaisir extrême à chanter : l’oubli de satisfaire les besoins élémentaires ne vient pas d’une étourderie ou d’un idéal ascétique, mais de l’amour irrésistible qui emporte celui qui a une fois vu et éprouvé la beauté de ce qu’il y a de plus beau. Les cigales que les fourmis de la fable d’Esope méprisent sont devenues chez Platon les hommes qui consacrent leur vie à la pensée, libres et non prisonniers de la nécessité, vie qu’autrefois on disait libérale et non servile. Aristote bientôt pourra écrire que l’homme d’affaire est contre nature.

Certains commentateurs politiques opposent les cigales grecques et les fourmis du Nord. C’est beaucoup d’honneur pour la corruption générale qui a sévi pendant des années en Grèce. C’est assez bien vu pour juger un modèle dont mes amis allemands n’ont eux-mêmes que faire, n’ayant pas la fourmilière pour idéal politique. Quiconque aime la musique, c’est-à-dire, au sens que ce terme avait dans la Grèce antique, la culture de l’esprit, quiconque n’a pas perdu le sens esthétique et la volonté de comprendre, doit préférer le vieil homme qui, assis devant la porte d’un riche, contemple le ciel bleu et attend l’aumône, à l’homme affairé qui accumule plus qu’il ne pourra jamais consommer – et je parle d’un travailleur acharné qui ne prend pas le temps de jouir de ses richesses.

Que nous devions consacrer au travail assez de temps pour ne pas vivre aux dépens d’esclaves, soit ! Que chacun paie son tribut à la nécessité et même trouve dans le travail une discipline qui lui apprenne à régler ses désirs, soit ! Le mendiant est un profiteur. Mais la part de la vie dévolue aux nécessités n’est guère musicale. Nous avons réparti l’esclavage au nom des droits de l’homme : est-ce une raison pour en faire un idéal ? Pourquoi travailler plus ? L’entrepreneur est utile à la société mais sa vie n’est pas enviable. Il faut lui rendre hommage s’il « donne » du travail, le chômage en effet n’ayant rien de commun avec le loisir des cigales. Mais faire de l’entreprise l’unique modèle de nos enfants est un non-sens. Reprochons plutôt aux Grecs d’aujourd’hui d’avoir voulu imiter la croissance européenne : cette folie est plus grave que le fait d’avoir faussé les statistiques ou d’avoir oublié que ne pas payer ses impôts ou ses cotisations sociales finit parfois par coûter cher.

© Jean-Michel Muglioni, 2011
Lire les articles sur le site d’origine : Histoires de dette et La Grèce et le « modèle » de la fourmi.

1 – PIGS : Portugal, Ireland, Greece, Spain. Il faut ici laisser les termes en anglais – tout le monde sait en effet que l’argent soutiré aux peuples à grand renforts d’austérité fructifie à la City. [Note de Mezetulle]

Les risques calculés du néo-libéralisme

Une politique de l’inaperçu

La technostructure ? Nous savons vaguement qu’elle existe, lointaine. Alors ça fait du bien de pouvoir se dire qu’on l’a rencontrée, que son existence est vraiment tangible. En général elle se cache ; mais il lui arrive de se montrer, notamment pour exposer l’art de se cacher. C’est encore pire qu’on ne l’avait imaginé.

[Cet article a été publié le 13 mai 08 dans Marianne en ligne, je l’ai également publié sur l’ancien site Mezetulle.net. Il n’a rien perdu de son actualité].

La « faisabilité» de la « seule politique possible »

Parcourant le site internet de l’OCDE  – c’est un endroit où on a quelques chances de rencontrer de la littérature technocratique -, je tombe sur un article signé par Christian Morrisson : « La Faisabilité politique de l’ajustement » [également téléchargeable ici] dans Cahier de politique économique n° 13.

Mélange d’intimidation (ça a l’air traps) et de camouflage (les non-initiés ne peuvent pas dire du premier coup de quoi ça parle au juste), le titre a pour effet de décourager les béotiens dont je suis. Mais voulant savoir ce qu’est une faisabilité politique, je m’arme de patience pour me plonger dans un texte qui se révèle plus qu’intéressant : édifiant.

L’article commente les mesures de « stabilisation » économique appliquées par les gouvernements pour s’aligner sur une politique économique que l’auteur ne définit pas, (probablement parce que c’est la seule possible ?). On apprend très vite que cette politique est tout simplement celle de la réduction des coûts et des déficits, et de la libéralisation maximale de tout secteur susceptible de marchandisation. Ces mesures sont en général impopulaires. Le problème est donc de les mettre en œuvre sans faire trop de dégâts. Par dégâts, il faut entendre principalement le « foin » que font les gens qui en sont les victimes. L’article se penche sur les manières douces de faire passer ces mesures (c’est ça la faisabilité), et à cet effet il distingue entre « stabilisation » et « ajustement » :

« En effet, le programme de stabilisation a un caractère d’urgence et comporte nécessairement beaucoup de mesures impopulaires puisque l’on réduit brutalement les revenus et les consommations des ménages en diminuant les salaires des fonctionnaires, les subventions ou l’emploi dans le bâtiment. En revanche, les mesures d’ajustement structurel peuvent être étalées sur de nombreuses années et chaque mesure fait en même temps des gagnants et des perdants, de telle sorte que le gouvernement peut s’appuyer facilement sur une coalition des bénéficiaires pour défendre sa politique. »

C’est quand même très bien dit. L’ajustement ne se contente pas d’ajouter des mesures de relance ou de compensation économique donnant un volet positif à une politique brutale de réduction des déficits ; il peut présenter, habilement manié, deux vertus politiques importantes : être indolore et permettre de diviser ses victimes en les touchant inégalement. Tout l’art est de savoir s’en servir.

Bien entendu, l’auteur se défend d’un tel objectif et prévient que sa démarche est de strict caractère scientifique. Je n’hésiterai pas cependant à emprunter la mauvaise voie pour proposer une lecture tendancieuse et délibérément « malinterprétante ».

 

Pour la technostructure l’erreur n’existe pas : il n’y a que des échecs dus à des maladresses

Loin d’être stupidement antisocial, le texte explique que les mesures de stabilisation se heurtent à des résistances émanant des plus pauvres- et là il faut quand même prendre des gants -, mais aussi émanant de sources bien plus faciles à transformer en boucs émissaires – et là on peut y aller plus franchement :

« […] des fonctionnaires ou des salariés d’entreprises publiques peuvent, par la grève dans des secteurs clés, bloquer l’action gouvernementale. Des chefs d’entreprises protégées peuvent, par le lobbying , freiner la libéralisation commerciale. »

Mais enfin, le problème est tout de même de faire passer la pilule. C’est dans ce cadre que s’apprécie « la faisabilité politique » du programme. Notons bien qu’il n’est jamais question d’erreur (ce qui remettrait en cause le bien-fondé même du programme, question hors-sujet et non scientifique : on ne va tout de même pas faire de la politique). Cet évitement de la notion d’erreur au profit de celle d’échec est très utile puisqu’ il permet de garder le cap sur une politique désavouée par l’opinion ; encore plus fort : il permet de camper sur une politique désavouée par les électeurs eux-mêmes… ! on leur dira par exemple qu’ils ont mal compris, qu’on s’est mal expliqué, qu’il y a eu défaut de communication, qu’on a adopté une mauvaise méthode.

Qu’est-ce que l’échec d’un programme de stabilisation économique ? On savourera ces exemples qui tiennent lieu de définition :

« Un programme interrompu par des grèves est un échec ; un programme appliqué au prix d’une répression faisant des centaines de morts est aussi un échec. »

Le concept d’échec permet de rendre commensurables les conséquences d’une grève et celles d’une répression sanglante. On vous le disait bien : c’est scientifique puisque quantifiable, et en plus c’est plein de bons sentiments.

L’article se plonge ensuite dans l’examen des conséquences politiques des mesures de stabilisation, sur la base d’études menées antérieurement. On examine les succès et échecs des divers programmes sur un échantillon de pays d’Amérique latine et d’Afrique. On y apprend que les mesures qui font le plus de vagues sont celles « qui touchent toute la population », comme les hausses de prix et que d’autres, étant invisibles (comme la réduction des investissements publics), passent comme une lettre à la poste. D’où l’idée d’un programme économique « politiquement optimal », traduisons : inaperçu. Ainsi une bonne note est décernée au Maroc des années 80 où le gouvernement a réussi à augmenter les prix alimentaires par des « modulations » épargnant certains secteurs et en menant une campagne habile qui « a su influencer opportunément l’opinion publique ».

 

Un exemple de bonne méthode : comment démanteler les services publics en douceur

Le moment fort du texte est dans sa seconde partie, destinée à tirer les conséquences de ce tour d’horizon académique et à les projeter sur d’autres pays. Cela s’énonce en termes de stratégie et d’évitement des risques. Dans les stratégies préventives, on notera par exemple l’affaiblissement des corporatismes. Qui serait en désaccord avec ce louable objectif ? Sauf que la suite précise vraiment de quoi il s’agit :

« Cette politique [d’affaiblissement des corporatismes] peut prendre diverses formes : garantie d’un service minimum, formation d’un personnel qualifié complémentaire, privatisation ou division en plusieurs entreprises concurrentes, lorsque cela est possible. »

Vous avez compris qu’il s’agit du démantèlement des services publics ? Voyons, ne soyez pas grossiers, vous avez l’esprit mal tourné ; on peut dire cela avec plus de décence.

D’une manière générale, les fonctionnaires civils sont dans le collimateur. D’abord ils sont nombreux, et il est aisé de réduire leurs salaires ; ensuite il est très facile de monter une grande partie de la population contre eux ; enfin ils sont toujours hostiles à quoi que ce soit et ils ne votent jamais bien. Alors pourquoi se gêner ? :

« Il est souhaitable, par exemple, de limiter les réductions de salaire aux fonctionnaires civils et d’accorder une aide bien adaptée à des familles pauvres 1. Cette stratégie permet de gagner des soutiens, sans en perdre, puisque beaucoup de fonctionnaires civils auraient été de toute façon hostiles à l’ajustement. »

En cas de crise, le plus dangereux, dans un pays d’Europe, ce sont les grèves lorsqu’elles provoquent des manifestations. Surtout lorsqu’elles sont le fait de fonctionnaires « qui ont le temps », par exemple les enseignants… et qui sont susceptibles de mettre des étudiants et des lycéens dans la rue. On comprend que l’exemple de l’enseignement public est un cas d’école particulièrement intéressant : comment l’« ajuster » sans s’exposer aux « risques » ?

 

Les « mesures sans risque » : l’exemple parfait de l’enseignement

L’évocation des « mesures sans risque » est l’occasion d’une magnifique recette d’habileté :

« Pour réduire le déficit budgétaire, une réduction très importante des investissements publics ou une diminution des dépenses de fonctionnement ne comportent pas de risque politique. Si l’on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de service, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire, par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux universités, mais il serait dangereux de restreindre le nombre d’élèves ou d’étudiants. Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement et l’école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population. »

Baissez la qualité de l’enseignement graduellement et au coup par coup, en dissociant autant que possible les établissements et en vous gardant bien d’introduire une sélection. Cette mesure permettra à terme de rendre l’école exsangue de façon indolore et de tourner les familles vers la marchandisation de l’enseignement – comme on l’a déjà fait pour l’eau, les télécom, les énergies, comme on est en train de le faire pour la santé. La voie est tracée.

Vous croyez que ce texte est tout récent et qu’il correspond aux objectifs actuels de la politique de notre pays – entre autres ? Mais non ! Il a été publié en 1996. On ne va tout de même pas nous faire croire que le gouvernement actuel, à la suite de quelques autres, vient de le découvrir.

 

1 – On appréciera la prudence et la précision de la rédaction. Il aurait été certainement « déstabilisant » d’écrire : « aux familles pauvres ». Aider « des » familles pauvres de manière « adaptée » coûte moins cher tout en permettant de faire une campagne de pub.

© Catherine Kintzler et Marianne en ligne, 2008.

Sur un sujet voisin, lire l’article de Marie Perret Comment ruiner l’école publique ?

La séduction de la terreur

Jean-Michel Muglioni propose ici un début de réflexion sur la cause générale de la séduction du terrorisme.

Une ère de terrorisme ne fait que commencer. Le vide intellectuel et moral de notre temps et la réduction de la politique à l’économie font le lit des fanatismes religieux, car les hommes ont d’autres exigences que l’argent. Pourquoi notre société a-t-elle des enfants perdus ? C’est qu’il n’y est pas question d’en faire des hommes mais seulement des producteurs et des consommateurs.

 

La chute du mur de Berlin

Jusqu’en 1968 le marxisme régnait sur les esprits. Un idéal était proposé aux hommes. On pouvait certes savoir depuis longtemps quels crimes il couvrait – et peut-être sa nature révolutionnaire n’est-elle pas étrangère à ces crimes -, mais c’était encore un idéal politique et il pouvait être rationnellement discuté. Or dans un monde en pleine croissance le terrorisme séduisait déjà. On ne saurait donc l’expliquer par ce qu’on appelle la crise et la mondialisation.

La chute du mur de Berlin a signifié, ou même elle a eu pour cause la fin de la croyance au paradis sur terre : qui en effet s’imaginait encore trouver un modèle de l’autre côté du mur quand il est tombé ? Il n’y a depuis lors d’espérance que pour l’autre monde, et cette espérance n’est pas moins terrible. Dorénavant, un seul mur sépare de l’idéal : la mort. De là une ère de terrorisme qui ne fait que commencer, car le vide intellectuel et moral de notre temps laisse le champ libre aux fanatismes religieux – ou plus pudiquement au retour du religieux.

Le nihilisme

Le terrorisme ne mobilise pas le monde contre lui : rares sont les manifestations de grande ampleur pour le dénoncer. Au contraire la barbarie, les pires crimes des fanatismes religieux et politiques montrés sur les écrans du monde entier suscitent de nouvelles vocations : le terrorisme séduit. D’où vient cette séduction du nihilisme destructeur ? Du nihilisme des paisibles consommateurs d’Europe et des pays riches : ils ne croient plus en rien, et pour avoir chaud cet hiver, ils sont prêts à tout céder à leurs fournisseurs de gaz et de pétrole. L’horreur des crimes de ceux qui se disent soldats de Dieu ne doit pas nous cacher notre propre responsabilité : il ne suffit pas de considérer que c’est une affaire entre l’islam et la modernité.

L’illusion de la croissance

Qu’offrons-nous à la jeunesse qui puisse s’opposer à la propagande des fanatiques ? De l’argent pour ceux qui ne sont pas au chômage, de l’assistance pour les autres. De bonnes consciences disaient l’autre matin sur France Culture que l’essor des écoles de commerce montre qu’enfin la France se transforme. Certes il faut faire marcher l’économie, éradiquer le chômage, indemniser les chômeurs : il faut de bonnes écoles de commerce. Mais faire du monde un marché n’a pas de sens. Dans l’hypothèse même où un accroissement indéfini des richesses serait possible, qui se satisfera de cette perspective ? Peu importe qu’on veuille réaliser un progrès social par le libéralisme, le social-libéralisme ou le socialisme, c’est-à-dire dans tous les cas par la croissance : la réduction de la politique à l’économie fait le lit des fanatismes religieux, car les hommes ont d’autres exigences que l’argent[1].

Oui, il faut une politique économique (on la cherche vainement aujourd’hui, mais le primat de l’économie empêche qu’on conçoive et veuille une politique quelconque, même économique). Sans doute faut-il se battre contre les armées de terroristes qui envahissent la Syrie et l’Irak et s’en donner les moyens militaires, tous les moyens militaires possibles (il n’est pas sûr que ce soit le cas aujourd’hui). Mais la prospérité économique et la défaite militaire des terroristes n’élimineront pas les fanatismes : la nullité des projets « occidentaux » leur assurera encore longtemps une victoire idéologique.

La subordination de l’école à l’argent

On dira à juste titre qu’il y a mille cas particuliers, que les recruteurs savent manipuler les esprits, que l’internet est leur arme, que cette arme porte surtout sur les plus fragiles, que la confusion du virtuel et du réel qui affecte certains habitués des jeux vidéo les rend fous, etc. Il y a en effet une infinité de causes particulières du terrorisme. A la police, aux services spéciaux et à la Justice de les déterminer dans chaque cas. Mais, comme Montesquieu, ne faut-il pas chercher la cause générale ? Pourquoi notre société a-t-elle des enfants perdus ? C’est qu’il n’y est pas question d’en faire des hommes mais seulement des producteurs et des consommateurs. Le classement PISA (Program for International Student Assessment : programme international pour le suivi des acquis des élèves) mesure l’excellence de nos écoles ou leur insuffisance. Il est fait par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques (Organisation for Economic Co-operation and Development, OECD) : ces dénominations disent tout. On s’étonne par exemple de trouver parmi ces terroristes des ingénieurs formés dans de prestigieuses universités : mais peut-être ont-ils senti que la pratique des sciences y était toute entière subordonnée aux impératifs économiques et non pas d’abord et principalement à la recherche de la vérité. Partout les réformes des universités visent à les aliéner au marché.

La dérive psychologique, pédagogiste et policière

Un témoignage pour finir. Un proviseur reçoit à la rentrée 2014 un ami nommé dans son lycée ; il le prévient de ce qui l’attend. Je résume : vous ne pourrez pas faire cours, mais arrangez-vous pour que les élèves ne sortent pas de l’établissement ; et voici quel chemin emprunter pour arriver au lycée sans trop de risques. Cet homme soucieux de la sécurité de son personnel ne parle plus de pédagogie mais de gestion de conflits. On avait jusqu’ici le pédagogisme, c’est-à-dire la subordination du contenu aux caprices des élèves, ou plutôt des usagers, on a maintenant des techniques douces en apparence mais policières dans leur nature : les lecteurs de Mezetulle ne devraient pas s’étonner de cette dérive nécessaire. Georges Canguilhem a montré quel rapport il y a entre la psychologie et la préfecture de police. Ainsi, comment un peuple peut-il avoir quelque crédit et exister en tant que peuple, comment peut-il encore avoir la moindre idée de ce qu’est la citoyenneté et résister au terrorisme, quand il lui paraît naturel que l’enseignement relève de la gestion de conflits – ce qui, à ce qu’on me dit, commence dès les plus petites classes avec les plus petits enfants, et pas seulement dans le lycée dont je viens de parler ? Parce que nous ne voulons pas des hommes mais des producteurs et des consommateurs, nous sommes devenus depuis déjà longtemps incapables de prendre soin de nos enfants. Que mille Français soient partis en Irak ou en Syrie, c’est peu de chose à côté de ce qui nous attend.

Que faire ?

On objectera encore une fois que je ne dis pas ce qu’il faut faire. Mais je l’ai dit : proposer aux hommes autre chose que la croissance, durable ou non. Quelque chose comme un idéal. Ce qui requiert une école fondée sur le contenu qu’on y enseigne, c’est-à-dire où la vérité et la beauté des contenus prévaut sur l’intérêt économique et les préoccupations sociales les plus légitimes. Il est vrai qu’une telle idée de l’école (c’est une idée, car cette école n’a jamais existé) suppose que les puissants ne méprisent pas la culture, que ceux qui sont en charge de l’école ne méprisent pas les enfants du peuple et que le ministère de l’Éducation nationale ne les réduise pas à la sociologie de leurs quartiers. Mais l’indifférence des classes dirigeantes à la culture et la réduction du politique au sociologique ne sont-elles pas une conséquence du règne sans partage de l’économie ?

P.S. J’ai hésité à envoyer cette rapide analyse. Mais je vois dans Marianne (n°915 du 31 octobre au 6 novembre, p.18) un « débat Régis Debray-Bernard Maris » où chacun dénonce l’hégémonie de l’économie et le vide intellectuel et moral qui fait de la jeunesse des banlieues européennes la proie des recruteurs pour le djihad.

Nous sommes finalement assez nombreux à faire le même diagnostic et sur la politique et sur l’école. Aujourd’hui comme hier, les catastrophes historiques ne viennent pas de ce qu’on ne sait pas : on sait mais on ne veut pas ; ou parce qu’on ne veut pas, on ne veut pas savoir. La seule leçon de l’histoire, c’est qu’il n’y a pas de leçons de l’histoire, mais ce n’est pas parce qu’il est impossible d’analyser le présent à la lumière du passé. Et si l’histoire ne se répète jamais – les situations sont toujours nouvelles -, c’est toujours le même jeu des mêmes passions. On appelle « crise » dans les sociétés humaines leur état permanent de désordre et d’injustice auquel on sait comment remédier mais auquel on s’évertue de ne pas remédier. Et parfois une catastrophe épouvantable provoque un sursaut, comme les décisions du Conseil National de la Résistance après la dernière guerre mondiale. Mais du pire ne sort pas toujours le meilleur.

 

Notes

[1]              Et par exemple – je l’ai dit dans ces colonnes – le sens du travail est perdu : on a généralement oublié qu’un métier n’est pas fait pour enrichir celui qui l’exerce mais pour collaborer au bien commun, lequel ne se réduit pas à la richesse. La société qu’on nous propose comme modèle, à supposer même qu’elle soit aussi prospère qu’on voudra, est une société d’esclaves mercenaires.

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2014