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Chapeau ou casquette ? Non : béret !

La randonnée en montagne s’accompagne d’un plaisir préliminaire que Mezetulle savoure à petites bouchées gourmandes la veille d’un départ : préparer le sac1. Le contenu de ce dernier a déjà été effleuré dans l’article Jogger et randonneur. Mais outre le sac, on emporte aussi bien sûr tout ce qu’on met sur soi : voilà une mine presque inépuisable de questions passionnantes toujours mal décidées, de choix déchirants. Les enjeux de ces choix ne sont peut-être pas aussi amples que ceux que Mezetulle a soulevés dans Couette ou couverture, mais ils méritent une petite pensée tout de même.

Prenons les choses par le haut. Impensable de partir en montagne sans couvre-chef. J’exclus d’emblée la randonnée hivernale, qui fait l’unanimité avec le très disgracieux et triste bonnet, m’en tenant à la sortie d’été où un soleil agressif est en principe de la partie. À observer les coutumes reçues par les randonneurs rencontrés en montagne depuis plus de trente ans, un dilemme oppose généralement ceux du chapeau (dont le concept technique inclut aussi le bob) et ceux de la casquette. Mais ni l’un ni l’autre ne convient vraiment : il faut trouver une troisième voie.

Le chapeau, gracieuse civilité au cœur de la nature

Longtemps, j’ai eu un faible pour le chapeau.

Indémodable, le chapeau soutient sa prétention au prestige, il unit avec une pointe d’affectation le passé et le présent, le rural et l’urbain, la rigueur de la symétrie et l’artiste désordre d’une crâne inclination, il admet des déclinaisons infinies dans le genre et dans le port, coiffant gracieusement hommes et femmes selon leur morphologie et leur complexion. Imbattable pour la politesse, par le raffinement du geste qui l’ôte ou qui le recoiffe, le chapeau affirme une sorte d’entêtement des bonnes manières, un attachement à la civilité et à la frivolité dans des lieux où elles sont d’autant plus urgentes qu’elles paraissent hors-sujet. Il ponctue ostensiblement la présence humaine dans une nature par définition indifférente, quand elle n’est pas hostile2. Même dans la version commando brousse-léopard qui s’acharne à l’abrutir tout en l’amollissant, il conserve quelque chose qui ressemble à de la préciosité, il sort toujours un peu du rang.

Côté technique, il n’est pas dépourvu de vertus. Protégeant aussi bien et simultanément front, oreilles et nuque par une ombre propice, il ne demande aucun ajustement laborieux dans les changements d’exposition. Sa coiffe loin ou près du crâne selon son degré d’enfoncement permet une ventilation réglable. Son ample visibilité n’est pas à négliger.

Je l’ai pourtant abandonné, le réservant à des lieux plus avenants et domestiqués où seules ses qualités brillent, alors que la montagne – même moyenne – parcourue sac au dos souligne ses défauts et les rend presque permanents. Le vent des crêtes le transforme en fanion capricieux et bruyant, et le fixer par une jugulaire ne sert qu’à l’empêcher de s’envoler tout à fait – sans compter que ce cordon disgracieux vient s’emmêler avec celui des lunettes de soleil. Qu’il soit ou non agité par le vent, son bord arrière vient trop souvent frotter le haut du sac. Enfin, un peu trop volumineux, il est assez difficile à ranger, et quand on le roule pour le glisser dans le sac, il en sort flapi, affreusement ondulé sur les bords, ayant perdu toute sa superbe… .

Le bob : la mocheté imperturbable d’un chapeau avili

Mais pourquoi s’enorgueillir d’un chapeau à larges bords? Il y a le bob, qui reste tout de même un chapeau si on en analyse la composition : coiffe ourlée d’un bord circulaire régulier. Consciencieusement enfoncé sur la tête, le bob résiste aux rafales et ne tutoie jamais le haut du sac à dos. Malléable, il se love aisément dans la poche du sac, et en ressort inchangé : puisqu’elle est déjà toujours froissée, sa mocheté demeure imperturbable. Voilà le hic – car ne parlons pas de la prétendue protection qu’il offre, toujours obtenue au prix d’un inconfort ; trop près de la peau, il habille plus qu’il n’abrite. Mais surtout sa laideur inattaquable vient à bout de n’importe quelle tête, si altière soit-elle. Je n’ai jamais vu personne qui, coiffé de ce stupide couvre-chef, n’ait pas l’air d’un demeuré ou au mieux d’une cloche.

En fait, pour qu’il soit présentable et qu’il ait quelque vertu flatteuse, il faudrait le porter comme celui des matelots américains : bords retroussés, ce qui revient à en annuler l’intérêt. Lequel, si on réfléchit bien, se borne principalement à être jetable sans regret, vu son coût dérisoire – et même parfois nul, distribué comme goodie. Que l’on prenne la chose dans un sens – « Je ne vaux rien et la preuve c’est que je suis moche » – ou dans l’autre – « Je suis moche et mon excuse c’est que je ne vaux rien » -, le bob reste irréversible, présentant toujours la même face jusque dans cette espèce d’humilité ostentatoire. Il suffit de voir une profusion de bobs plongeant sur le nez de troupes ambulantes bon enfant qui s’extasient à chaque détour du sentier pour se sentir presque coupable d’être un peu moins moche, un peu moins débraillé, un peu plus distant. Le bob ne rabat pas seulement le chapeau à son moment idiot, il le trahit ; c’est un chapeau avili, passé à la lessiveuse. 

La casquette et son urbanité décalée

Une solution de compromis serait de bricoler le bob pour le porter retroussé partiellement, de manière à former une visière. Mais là, il est évident que la casquette le surclasse. Même si on la choisit exempte de blason brodé snobinard, branchouillard et coûteux, même lorsqu’elle est aussi modeste que le bob, elle n’affiche pas d’orgueilleuse laideur. Il faut même reconnaître qu’elle peut avoir une certaine classe, sans bien sûr atteindre celle du chapeau dont elle conserve quelque chose de l’insolence urbaine, en la poussant parfois aux limites de la provocation. Porter en montagne une casquette de rappeur noire à visière plate obstinément orientée de travers même si le soleil tape de l’autre côté, c’est sans aucun doute inadapté et générateur de souffrance inutile, mais on sent bien que c’est exprès – et là, dans ces circonstances, il y a une esthétique porteuse d’une morale de l’exception devant laquelle on ne peut que s’incliner, même si on la trouve un peu tapageuse.

Si l’on modère ces extravagances baroques, la casquette en général ne fait pas mauvaise figure en montagne. Moins sensible au vent qu’un chapeau, elle protège bien les yeux d’une lumière malfaisante et se montre adaptée au port du sac à dos.  Mais les oreilles exposées… hum.. ce n’est pas toujours l’idéal. Pour le rangement dans le sac, elle est en revanche pire que le chapeau, avec sa visière rigide et cassante. Enfin, il faut bien l’avouer : plutôt seyante sur la tête des hommes, elle convient généralement très mal aux femmes. A moins d’étudier savamment le passage d’une queue de cheval dans la bride de réglage arrière, façon catogan, mais alors adieu aux variations d’exposition, on est sûre d’attraper un coup de soleil ; et puis vraiment quel geste chichiteux à faire chaque fois qu’on doit la recoiffer après l’avoir ôtée…

Le béret et la versatilité de la Pyrenean Touch relookée

Alors ? Après de longues années d’insatisfaction technique, esthétique et morale, j’ai opté, malgré ma méfiance envers ce qui sent le terroir (et qui ne se mange ni ne se boit), pour un grand classique pyrénéen : le béret3.

Sans aller jusqu’au surdimensionnement de la « tarte » du chasseur alpin, le béret peut être suffisamment large et malléable pour que son ombre protège à volonté aussi bien le front et les yeux que la nuque ou les oreilles, et cela sans aucun mouvement de rotation, par l’inclinaison que lui imprimera une simple chiquenaude. Il se roule aussi bien qu’un bob, se met dans la poche dont il ressort sans dommage et n’offre aucun point de contact avec le haut du sac pendant la marche. Le vent ne le déloge pas. En laine (naturellement « respirante »), il garantit aussi  bien de la chaleur que du froid, et résiste assez longtemps à la pluie. Son esthétique peut selon l’humeur et le moment enraciner le marcheur dans le Sud-Ouest profond, mais aussi se décaler en un tour de main vers des looks moins traditionnels – il se portera plat, incliné, en casquette, en pointe, à l’envers, bouffant : il permet toutes les utilités, tous les effets, toutes les drôleries. En cas de coup de froid, il peut se transformer en bonnet englobant les deux oreilles : impossible, même ainsi, d’avoir l’air aussi idiot qu’avec un bob.

La morale « couteau suisse » minimaliste du sac à dos (un objet doit pouvoir remplir au moins deux fonctions) est donc ici amplement satisfaite. Et l’esthétique y trouve aussi son compte. Coiffe rurale longtemps réservée aux hommes (souvent en armes), le béret est aisément et fort gracieusement passé sur la tête des femmes, allégé de son ourlet en cuir et arborant des couleurs variées pastel ou fluo qui lui donnent un zeste d’urbanité contemporaine, lui épargnant du même coup la connotation militaire où le poussent le bleu marine, l’amarante, le vert sombre et le noir. Il suffit d’un clin d’œil, d’un petit clinamen effleurant la Pyrenean Touch pour relooker le béret sans abolir son ancienneté pastorale, pour lui donner l’universalité et l’actualité qui le sortent du musée des coutumes locales désuètes, et pour le débarrasser de sa mauvaise réputation franchouillarde.

Alors je n’hésite plus, coiffée d’un béret, à aggraver mon cas en lestant le sac de randonnée d’un morceau de fromage odorant et d’une baguette de pain.
  

© Catherine Kintzler, 2011 et 2015. Cet article a été publié initialement sur Mezetulle.net en juillet 2011, et a reçu des commentaires qu’on peut lire ici.

Notes
  1. Sur la nature de ce plaisir préliminaire, voir Sport, jeu, fiction, liberté. []
  2. Voir Alpinisme et photographie []
  3. Déjà brièvement célébré dans l’article Le Stade de France pour les nuls, sur le blog La Choule. []

L’IGN perd le nord et la mémoire

La série de cartes « De loisirs de plein air » de l’Institut géographique national

La série des cartes IGN (Institut géographique national) « De loisirs de plein air » propose des chefs d’œuvre de marketing, inutilisables pour qui veut s’orienter, où au moins deux siècles de savoir et de savoir-faire sont délibérément massacrés par une frénésie d’effacement qui confond simplification et appauvrissement.

L’IGN publie depuis fort longtemps d’excellentes cartes topographiques au 1/25000e très appréciées des randonneurs, marcheurs, cyclistes et cavaliers. La Série bleue – relayée par les TOP 25 – est justement réputée pour sa précision, sa fiabilité, sa clarté de lecture, son haut niveau d’information cartographique, la rationalité de ses choix.

À quoi sert une carte ? À s’orienter, à apprécier la morphologie d’un terrain et à identifier des éléments remarquables ou utiles. Mais c’est aussi, et de ce fait même, un objet intellectuel qui réunit des disciplines variées et qui permet à celui qui consulte la carte de s’instruire : comment mesurer un angle, une distance, comment se représenter un relief, dans quel sens va la pente, comment interpréter une indication de toponymie, quelle est la logique du jeu des couleurs, etc. ? Une carte sert aussi à se donner le plaisir de penser et d’admirer les savoirs dont elle est un concentré.

Ce haut niveau de cartes topographiques mis à la disposition et à la portée de tous, relayé par l’excellent site Géoportail, met la barre trop haut ? La gamme s’est enrichie en 2007 avec un produit moins ambitieux : la série « Carte IGN de loisirs de plein air ». Dessein louable en soi : des cartes à grande échelle destinées aux promeneurs, moins encombrantes que celles de la Série bleue ou des TOP25, ciblées sur des zones fréquentées avec des suggestions d’itinéraires et des informations culturelles, c’est a priori une bonne idée. Mais, à les regarder de près, on mesure la piètre considération dans laquelle sont tenus leurs acheteurs potentiels. Des siècles de savoir et de savoir-faire sont charitablement épargnés à leurs cerveaux supposés débiles : on se trouve devant des chefs d’œuvre non pas de simplification mais d’appauvrissement volontaire.

Cette série couvre des secteurs très fréquentés par les promeneurs, et donc la plupart des grandes forêts d’Ile de France. Je m’en suis procuré trois.

Aucune indication explicite du nord géographique ne figure dans la légende ou les marges des cartes que je possède. Aucun méridien n’y est tracé. Devant cette lacune fondamentale, qui ruine toute idée de carte, mon étonnement fut tel que je suis retournée exprès à la boutique IGN pour demander au personnel si j’avais bien vu… : dites-moi comment on trouve le nord! Mais non, c’est bien ça : le nord n’est pas indiqué. Bien sûr, il est facile de voir que le haut de la carte est orienté au nord, mais rien ne dit que les bords de la carte soient rigoureusement orientés vers le nord géographique, et donc on n’a aucun outil fiable pour utiliser une boussole. 

Ce n’est pas tout. Les courbes de niveau, utiles pour savoir tout bêtement quand on monte et quand on descend, et intéressantes parce qu’elles permettent de se représenter la morphologie d’un paysage, ont disparu. Ne cherchez pas non plus quelques points cotés qui auraient échappé à cette frénésie d’effacement : il n’y en a pas !

Mais je suis injuste. Si, si, on a bien pensé à l’orientation, comme le révèle un détail savoureux. La mention « compatible GPS », annoncée pompeusement sur la couverture, se traduit par des amorces du quadrillage UTM sur les bords de la carte. Le problème est qu’on ne peut pas tracer soi-même le quadrillage : les amorces verticales n’étant présentes que d’un côté de la carte, on ne peut pas les joindre [1].

Le lecteur pourra se faire une idée sur pièces en comparant deux photos de la même portion de terrain, l’une dans la version classique (celle qu’on trouve sur le Géoportail de l’IGN correspondant aux informations qu’on trouve sur les cartes Série bleue et Top25) et l’autre dans la version allégée « Loisirs de plein air ».

J’ai choisi cette portion parce qu’elle est assez accidentée – Saint-Martin du Tertre est le point culminant d’Ile de France, où Chappe a expérimenté son télégraphe auquel un musée est consacré sur place. Mais je l’ai choisie aussi parce qu’elle est traversée par l’historique méridien de Paris. On voit très bien ce méridien, les courbes de niveau et les points cotés sur la version classique ci-dessous, faite à partir d’une copie d’écran du Géoportail. En outre, les cartes récentes de la Série bleue et TOP25 comportent le quadrillage UTM qu’on ne voit pas ici.

IGNGeoportailStMartin

Version classique (Géoportail)

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Version « Loisirs de plein air »

Résumons-nous : ces cartes « de loisir » sont des gadgets. Elles méprisent ceux qui les achètent en supposant qu’ils n’ont aucune notion d’orientation et – pire – qu’ils n’ont pas à en acquérir puisqu’elles ne comportent aucun repère permettant de s’instruire et de progresser. On suppose qu’ils s’en remettent à un GPS, et on leur jette en pâture indigeste les amorces d’un quadrillage pour le moins problématique à utiliser… Ce sont des plans coloriés qui invitent juste à suivre les itinéraires tracés en gros traits.

Dans l’exemple que je donne, l’IGN non seulement perd le nord, mais perd sa propre mémoire en effaçant délibérément un méridien dont la présence indiquerait, avec le nord, qu’il existe une histoire de la cartographie. On renonce aussi bien à la dimension géographique qu’à la dimension historique et à la dimension de progression « pédagogique » : on reste en surface à tous les sens du terme, la carte n’est plus un objet intellectuel et à peine reste-t-elle un objet utile. C’est juste bon à être vendu et à faire du fric.

Randonneurs, cyclistes, cavaliers, promeneurs qui sillonnez la France métropolitaine et les DOM-TOM [2], n’achetez surtout pas ces gadgets ! Visitez le Géoportail. Et munissez-vous de cartes IGN au 1/25000e Série bleue ou TOP 25 : elles sont bien faites, utiles, belles, pleines de savoir et d’histoire, elles donnent les outils pour voir et pour comprendre. Rien qu’en les regardant, on se sent plus intelligent.

 Notes

1– Il est exclu de s’aider de la distance par rapport à un bord vertical de la carte : en supposant que ce bord soit correctement orienté N-S, cela ne servirait à rien puisque les verticales UTM ne sont pas exactement orientées N-S. Mais peut-être que les bords de la carte sont orientés UTM ? Rien ne le dit.

2 – On reste confondu en voyant que le site de la Boutique Loisir de l’IGN catalogue les cartes de randonnée couvrant les DOM-TOM dans la rubrique « Randonnée Etranger » ! Il faut le voir pour le croire. 

© Catherine Kintzler

Alpinisme et photographie 1860-1940

de P-H. Frangne, M. Jullien et P. Poncet (Ed. de l’Amateur, 2006)

 

Le summum de l’urbanité et des bonnes manières vu par un objectif hissé à grand-peine dans des lieux sublimes et désolés où la nature implacable n’a affaire qu’à elle-même.
Pierre-Henry Frangne, Michel Jullien et Philippe Poncet, Alpinisme et photographie 1860-1940, Paris : Les Éditions de l’Amateur, 2006, in 4° 250 pages.

Comme dans un opéra, un cahier d’ouverture donne le ton.
Rochers, neiges et glaces bordés d’un noir aussi profond que celui d’un faire-part, avec parfois une page entière noire en vis-à-vis de l’aveuglement des glaciers. Vis-à-vis et non opposition : ces « monts affreux » que nos ancêtres tenaient pour sacrés – vénérables et maudits dans leur splendide inutilité – ces vastes solitudes (« lieux désolés » des disdascalies d’opéra), figures du mauvais infini, celui de la dévastation où la force de la nature se montre sous l’espèce primitive du cristal – sont effectivement une figure de la nuit, ne requérant nul regard. On comprend pourquoi très longtemps l’humanité les a tenues dans le lointain, comme le point aveugle de ce qui ne pouvait constituer un paysage.

Impressions sans âme sur une plaque après avoir traversé les lentilles de ce qu’on nomme si justement un objectif, ce ne sont d’abord que des images affolantes qui montrent ce que pourrait voir un regard qui n’en est pas un, parce qu’elles narguent l’œil humain par une visibilité qui fait l’économie de la vision. Il n’y a pas d’objet plus pur et plus éminent que le front des hautes montagnes pour solliciter et souligner l’insolence de la photographie comme art « achéiropoiétique », comme visibilité en absence d’œil : tout, de part en part, nous y est étranger. Cela ne requiert que l’opération infinitive des choses. C’est une variante de l’épouvantable azur par lequel se manifeste le noir interstellaire. Et même aujourd’hui, à considérer la plus banale carte postale de montagne, nous sommes saisis par ce vertige qui ne sait où une machine optique a bien pu se placer pour donner à voir cela.

Et voici que, tournant les pages, l’objectif s’infléchit. En reculant en deçà d’une croisée, l’ouverture de la focale se convertit en embrasure, en fenêtre. Et du coup, on commence à y voir d’un autre œil autre chose que de la chose absolue.

Coiffé d’un canotier, penché, presque accroupi en équilibre sur un bloc de glace, il s’incline vers un compagnon invisible pour lui tendre la main. Dans ces vastitudes gelées, le geste a quelque chose d’inconvenant tant il est familier, délié, préoccupé seulement d’une civilité à observer avant tout. C’est celui du voyageur serviable aidant une dame à se hisser sur le marchepied de quelque voiture de chemin de fer, mais je vous en prie madame, prenez donc ma main. Ou celui de la maman qui, se tournant vers lui, presse un bambin de parcourir à son tour les marches qu’elle vient de gravir : allons, dépêche-toi, monte, ce n’est pas si difficile. Dans ce gracieux « je me retourne pour t’aider » s’affiche toute l’aisance de l’urbanité là où elle n’a que faire. Grande comme le quart d’un timbre poste, elle perfore l’immensité glacée qui, loin de la noyer, s’engouffre et se vrille en elle comme le flot dans un entonnoir.

P. 111 Anonyme: traversée d'une crevasse, massif du Mont Blanc, fin XIXe siècle (Bibliothèque municipale de Grenoble), détail.

P. 111 Anonyme: traversée d’une crevasse, massif du Mont Blanc, fin XIXe siècle (Bibliothèque municipale de Grenoble), détail.

Ayant placé sa tonalité, le livre se déploie. Vont se succéder, grotesques et admirables, des silhouettes sans visage, des figures de l’humanité rivées sur ce que la nature a de plus indifférent et de plus hostile. Et c’est précisément parce qu’elles n’ont vraiment rien à faire dans ce « rien à voir », parce qu’elles y sont outrageusement déplacées, qu’on mesure l’urgence, la nécessité de monter là-haut, avec armes et bagages, en complets vestons, cravates, foulards et crinolines, pour y frapper les étendues glacées d’un minuscule poinçon brûlant, rien que pour y être en restant tranquillement et audacieusement soi-même. Ainsi, la virtuosité de l’alpinisme est fondée, on le savait confusément, sur une surabondance de bonnes manières, sur une exportation urgente des humanités dans ce qui ne les regarde pas.

Ne pas se méprendre cependant sur le caractère désinvolte des gestes. Il s’agit bien de photographie à l’ancienne, réfléchie, posée, démonstrative. A l’inverse de la photographie de montagne actuelle qui s’acharne à harmoniser la nature avec l’homme dans une bienheureuse couleur de spectacle, ici le geste, si technique et si acrobatique soit-il, s’exhibe volontairement dans son caractère éminemment déplacé, comme une provocation. De sorte que, gravée durement dans l’irréconciabilité du noir et du blanc, la présence humaine se montre tout à la fois impérative et extravagante, excessivement policée et excessivement empruntée.

C’est pourquoi le vocabulaire du sublime est encore le plus convenable pour désigner ces hiatus et ces séries étonnantes de porte-à-faux où chacun des termes – la montagne, l’humanité – campe sur son pôle et ne cède rien à l’autre. Chacun y ayant d’abord affaire à lui-même, on a sous les yeux des frictions, des collages, des incrustations à la fois grandioses et dérisoires. Le plus étonnant est qu’il ne s’agisse pas d’effets spéciaux : ils étaient vraiment comme ça ! Comme le fait remarquer Pierre-Henry Frangne citant Debord, c’est la réunion de ce qui est séparé en tant que séparé. Parce que son essence est la fragmentation et le prélèvement sur l’espace et dans le temps, nul art mieux que la photographie ne pouvait fournir l’image de ce grand écart, de ce superbe et monstrueux double démenti. Jamais l’incrustation de l’homme dans la nature n’aura paru aussi forte et aussi impossible : c’est précisément parce qu’une telle greffe doit à jamais rester stérile que la photo est émouvante. On est loin, très loin, de l’écologie bien pensante et du mièvre « amour de la nature ».

P. 241 Marc Vaucher : Georges Livanos, Dolomites, 1962 (Collection privée Sonia Livanos)

P. 241 Marc Vaucher : Georges Livanos, Dolomites, 1962 (Collection privée Sonia Livanos)

Fascinés par la nature implacable et pénétrés par le respect que l’humanité se doit à elle-même, il faut suivre ces hérauts et ces pionniers dans leur addiction à la rencontre monstrueuse, durant le siècle que parcourt ce magnifique ouvrage, jusqu’au seuil des années 1960 par lesquelles il se clôt. L’alpinisme s’y spécialise et s’y modernise, certes, conjointement aux techniques de l’instantané photographique, mais le fil ne se perd jamais. Le témoin d’une urbanité obstinée et impérieuse, égrenée au fil des pages et des cordées, vient ultimement s’affirmer dans l’élégante et poignante cigarette de Georges Livanos suspendu à une paroi des Dolomites. Accompagné par les magnifiques et subtils textes de Pierre-Henry Frangne, Michel Jullien et Philippe Poncet, on peut sans modération s’enivrer jusqu’au bout du livre d’un mélange exquis de tabac et d’air raréfié, vérification exacte d’une Élévation baudelairienne, avant que quelque Tartuffe ne s’émeuve au sujet de cette sulfureuse page 241 et réclame l’effacement  de ce « je ne saurais le voir », comme d’autres ont déjà osé le faire avec succès sur les célèbres portraits de Sartre, Malraux et Humphrey Bogaert.

© Catherine Kintzler, 2007
Cet article a été initialement publié le 5 septembre 2007 sur l’ancien site Mezetulle.net. Avec mes remerciements pour l’autorisation de reprendre deux photos.

Lire aussi l’article de Pierre Campion sur le site À la littérature.

Jogger et randonneur

Sur un sentier de montagne, deux mondes pédestres se croisent ; le léger et le lourd, le rapide et le lent 1, le clean et le souillé, l’élégant et le pataud. Deux mondes, deux esthétiques, deux morales se toisent dans l’échange des regards : est-ce un banal clivage entre l’urbain et le rural ? Pas si sûr...


Je rencontre un jogger sur mon sentier familier.

Il porte un ensemble flottant-débardeur très chic bleu roi fluo avec des reflets argentés, très brillant, très clean, et pour seuls accessoires un compte pulsations et un baladeur MP3. Je suis en short bermuda kaki plaqué de poches mutliples, sac au dos contenant pharmacie avec minidoses de tout (ne pas oublier l’arnica), nourriture, boisson et l’inévitable couteau suisse. Encore n’est-ce qu’une simple balade de deux ou trois heures, sinon j’aurais aussi carte, boussole, altimètre, écran solaire, allumettes et amadou (dans une boîte de pelliculle photo) sacs poubelle (pouvant servir de bottes pour traverser un torrent sans se déchausser, de sursac en cas de pluie), jumelles, lacets de secours (pouvant servir de garrot, de ficelle), épingles de sûreté (pouvant servir d’hameçon, de tire-échardes, de pince à linge) couverture de survie ultra-légère réflectorisée (pouvant servir de tapis de sol, de signalisation) et quelque vêtement – j’en passe. J’ai sur le dos un polo de tennis détourné, choisi parce qu’il n’a pas de couture sur l’épaule et qu’il évacue bien la sueur, et dont je hais le look minette pastel.

Il est tête nue, cernée (auréolée ?) d’un bandeau éponge assorti à son ensemble, il porte des chaussures de running à air compensé dégageant bien la malléole (petites chaussettes basses invisibles, ça doit porter un nom mais je ne le connais pas), d’où s’élance son mollet fin et musclé. Bronzage bien homogène, parfait. Je suis coiffée d’un chapeau de brousse léopard, chaussée de grolles de montagne (légères tout de même) qui surtout surtout prennent bien la cheville, chaussettes de laine roulées au-dessus laissant voir 20 cm de mollet (pas fin, juste un peu fluet) et le genou. Il est clair que le résultat sur le bronzage est désastreux : pire que le bronzage « cycliste », le bronzage zoné, comme jadis celui des faneuses et des glaneuses… un bronzage asservi, résultat d’autre chose, et non obtenu pour lui-même. Mes lunettes de myope sont attachées par un cordon qui les immobilise sur l’arrière de mon crâne, j’ai trop peur de les perdre.

Pour aggraver la scène et la porter à la caricature, il descend et je monte. Il survole le sentier coudes au corps, effleurant le sol de l’avant du pied, tel un Mercure auquel il ne manquerait que les ailes. Tel un Vulcain qui boîterait des deux côtés, je le foule soigneusement en posant à chaque pas toute la surface de la semelle, bougeant le reste du corps le moins possible : ne faire travailler que l’articulation du genou et celle de la hanche pour monter, soulager le mollet volontiers pris de crampes. Je prends appui sur un ancien bâton de ski recyclé dont j’ai ôté les rondelles, garni de grip pour raquette de tennis.

Une libellule tombée du ciel va frôler un batracien monté des enfers.
Nos regards se croisent. Deux mondes se toisent.

Lui, craintif à l’idée que je pourrais m’arrêter et entamer une conversation sénile sur le temps qu’il fait et le temps qu’il faut, les champignons, les chemins trop bien balisés où on ne se perd plus, la description de ce que c’était il y a trente ans, les récits de pics durement atteints, les leçons de sagesse à la noix reprises du berger ariégeois (« vous mettrez 3 heures si vous marchez normalement, mais 7 heures si vous vous pressez », on la connaît celle-là) et les soupirs sur le mode poético-réactionnaire (« tout fout le camp ! »). La mamy-boom va lui casser son rythme (parce que lui il n’a pas besoin d’écouter le berger, il fait ça en courant 1h aller-retour). Il anticipe la rencontre par un regard lointain mais pas hostile, juste de quoi me tenir à distance sans m’offenser. Ouf non on se salue sans s’arrêter – elle a compris ou elle s’essouffle déjà dans la montée, tant mieux. Il me méprise légèrement, pour ma lourdeur, pour ma lenteur, pour mon accoutrement fondé sur le bricolage et le détournement, pour l’idéologie « babacool » qu’il me suppose, pour mon âge….

Même si j’admire sa vitesse, sa légèreté, sa fragilité, cette manière de se signaler comme extra-ordinaire, je le plains, pour son aspect impeccable, pour son dénuement élégant et si bien étudié, pour sa gestique chichiteuse, pour sa temporalité brève, pour son mutisme, pour son souffle mécaniquement réglé, pour sa façon de traiter le chemin comme une piste sans accroc sans crotte sans cailloux sans ronces sans taons sans tiques sans odeurs sans râles sans chants sans plumes d’oiseaux laissées par les prédateurs sans taches de sang d’animaux blessés, sans serpents venimeux, pour son ciel bleu, pour ses zéphirs, pour son goût « des pays imbéciles où jamais il ne pleut ».

Sûr que dans la ville où il habite, le samedi avec son sac de tennis ou de golf jeté négligemment sur l’épaule, il fait la queue dans le métro pour prendre l’escalier mécanique : il ne transpire que proprement, quand il faut. Sa courte urbanité sans mémoire se mesure à l’usage qu’il fait des « équipements » et « aménagements » divers, sa ruralité avide d’air pur s’arrête à la merde de sanglier dont il craint de souiller ses « runnings ». Encapsulé dans un corps de rêve promu fin en soi, il est définitivement et partout de passage. Je suis dans la ville (que je préfère grande, imprévisible, capitale) comme je suis sur ce sentier, humant, m’incrustant, séjournant. J’aime l’odeur du métro – à l’approche de la rame la brise tiède soufflant du tunnel, portant la délicieuse odeur d’huile chaude et de métal frotté – autant que celle, légèrement écoeurante, du champignon qui se délite et pourrit. C’est pour lui que les commerciaux de la RATP ont naguère stupidement inventé de distiller des « parfums » (genre M. Propre) en station, parce que l’huile chaude il paraît que ça sent mauvais (en fait c’est surtout la superposition de parfum et de pisse humaine qui pue). Comme est mauvaise l’odeur du chevreuil (terrible odeur de bouc….), celle de la petite musaraigne crevée qui se décompose, là au bord du sentier… Ce n’est pas ça la nature qu’on voit dans les images de sports de glisse et les pubs pour petits déjeuners à la campagne sur la terrasse avec les enfants, images légèrement surexposées du bonheur insipide où rien n’arrive, où l’accident « pas grave » ne peut être que ludique et réparable comme une tache de confiture sur un tee-shirt pastel minette, images ripolinées du déni des choses telles qu’elles sont, où rien n’est perfectible puisque tout est parfait.

Sans doute aime-t-il la montagne – il en est tellement proche sans appareillage ; j’aime qu’elle me tienne en respect et j’en respecte les distances. Il est sûrement favorable à la « réintroduction » de l’ours dans les Pyrénées ; j’y suis hostile. Au fait, j’avais oublié un accessoire : dans le fond de ma poche, avec le mouchoir et le pq de secours, il y a un sifflet. Parce que si on rencontre un ours, il ne sert à rien de courir ça réveille le redoutable prédateur, il faut faire du bruit ça effraie la bête brute. J’ai des tas de bidules comme ça, parce qu’on ne sait jamais, parce que la nature, comme la ville, n’est pas belle et lisse mais râpeuse et sublime, parce que les zéphirs peuvent à tout moment se changer en aquilons, parce que les fils de la vierge sont tissés par des araignées, parce que le temps passe, que la pluie vient, que l’orage menace, que la nuit tombe, que le brouillard me rattrape, que le dernier métro se rate, que la vie s’écoule, que les choses précieuses et rares se dégradent, parce que vivre tue… Je me fais du cinéma moi aussi ? Probablement, mais on ne regarde pas le même film.

1 – Je sais bien que « jogging » désigne une course assez lente. Mais c’est une course – jamais les deux pieds à la fois en contact avec le sol – exportée à la montagne où la plupart des humains se contentent de marcher (sauf cas spécial du pas de gymnastique du chasseur alpin que par ailleurs tout oppose au « jogger »), ça va vite.

© Catherine Kintzler