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Rugby : la mentalité de « valeureux perdant »

Entre Cyrano de Bergerac et le « livret de compétences »

Après les courtes défaites contre l’Australie et la Nouvelle-Zélande, le XV de France a trébuché de peu (3 points) contre l’Angleterre à l’ouverture des 6 nations 2017. Cette régularité de « valeureux perdant qui méritait mieux » et dont on aligne les statistiques après chaque match (n’ont-ils pas coché toutes les cases du « livret de compétences » ?) demande quelque réflexion : ce qu’il faut réussir, c’est l’épreuve ! [Avec un ajout du 12 février après la victoire brouillonne contre l’Écosse… enfin !]

« On continue à ne pas gagner ». Je paraphrase ici, mais en le retournant, un mot d’esprit de Patrice Lagisquet, ironique devant le jeu terne, mais gagnant, du Biarritz Olympique à l’automne 20071.

Oui, comme le dit un article de Rugbyrama, après la très courte défaite du XV de France samedi 4 février devant l’Angleterre, « Etre de magnifiques perdants, ça suffit ! » On préférerait tout de même de médiocres gagnants. Les Anglais, qui balbutiaient leur rugby en première période, on gardé leur sang-froid et monté en puissance, changeant de méthode, corrigeant leur points faibles, sachant gérer l’horloge comme un partenaire et utiliser les ressources de leur banc. Ils ont gagné et pas du tout médiocrement par-dessus le marché. Le match était beau, passionnant.

C’est cependant à grands renforts de statistiques, occupation du terrain, occasions d’essai, engagement, touches, ballons rendus, mêlées, etc., que certains essayent de se consoler devant un tableur Excel. Sauf que le rugby, pas plus que la vie, ne se réduit à des statistiques. Le « contrôle continu », s’il peut excuser un faux-pas en compétition ou en examen, ne peut pas servir d’alibi à qui manque, régulièrement, de réussir les épreuves. Une épreuve, qu’il s’agisse d’une compétition sportive ou d’un examen, n’est pas cumulative en ce sens : c’est le moment où on remet tout en question, c’est un moment de vérité et non une accumulation de petits succès. La somme est celle du travail de préparation, et elle doit être mobilisée intégralement à l’instant « T » pour réussir.

Aligner les qualités de bon élève bien propre sur lui en cochant toutes les cases du « livret de compétences » ne suffit donc pas. Car les « compétences », à ce niveau, c’est la moindre des choses : ce sont des performances qu’on attend. Le bon élève n’est pas celui qui fait plaisir aux grilles préétablies de classification2, c’est celui qui est véritablement armé pour affronter les épreuves.

Heureusement, cette mentalité pleurnicharde et infantile de « perdant valeureux qui méritait tellement mieux », oscillant entre la célébration du panache humble de Cyrano de Bergerac, cet éternel loser, et l’aigreur de la calculette frustrée faisant les moyennes des différents « secteurs de jeu » – comme si on était ici en situation d’apprentissage – n’est pas celle des joueurs, ni celle de Guy Novès, qui, après avoir fait sans concessions la liste des fautes individuelles, déclare :

« On perd de trois points contre les Anglais, deux contre l’Australie et cinq contre la Nouvelle-Zélande (en novembre). Finalement on n’est pas si loin que ça, même si sur des périodes du match on a été quand même dominés, il y a des secteurs sur lesquels on peut progresser. On n’a que ce que l’on mérite. Malgré tout on perd et on ne méritait pas de gagner sur la fin du match. Il faut en prendre conscience et que ça nous serve de leçon. Et se tourner vers l’avenir en se disant qu’on a les moyens de mieux faire. » (Rugbyrama 6 février)

C’est au rugby que la langue courante a emprunté l’expression « il faut passer de l’essai à la transformation ». Il faut savoir passer de la salle de classe à la situation d’examen.

Ajout du 12 février après la victoire contre l’Écosse : où l’on voit que gagner n’est pas une « compétence » parmi d’autres

Ouf, ça y est ! Victoire 22 à 16 contre une équipe d’Écosse très accrocheuse ce dimanche 12 février, à l’issue d’un match crispant, avec un jeu brouillon, beaucoup moins bien décliné (à part une mêlée souveraine) que contre l’Angleterre le 5, mais… gagnant (ou plutôt « non-perdant »). Cette fois, même s’ils n’ont pas coché toutes les cases du « livret de compétences », ils n’ont pas oublié la case principale, dont on voit bien qu’elle ne valide pas une « compétence » parmi d’autres. On préfère ça !

Il est donc permis de souhaiter davantage : conjuguer l’application valeureuse et la gagne, c’est possible ? Il semble même que ce soit nécessaire pour enchaîner les épreuves de ce très bel objet sportif qu’est le Tournoi des 6 nations.

© Catherine Kintzler, 2017. Article publié parallèlement sur le blog La Choule.

Notes
  1. Il avait en effet déclaré : « On continue à ne pas perdre«  []
  2. Surtout si ces grilles sont établies par une école aveugle au réel – ce qu’une formation sportive de haut niveau ne peut pas se permettre. Aussi celles des « secteurs de jeu » restent heureusement près de la réalité et de la consistance d’une discipline, si on les compare aux « compétences » du collège 2016 ! []

École du savoir ou école utilitaire ?

Deux vidéos en marge du colloque du SNEP-FSU

« École du savoir ou école utilitaire ? » : c’était le titre d’une session du colloque « EPS et réussite pour tous » organisé par le SNEP-FSU en novembre dernier. Voici les vidéos des deux intervenants, Catherine Kintzler et Nico Hirtt, réalisées en marge de cette session.

Merci aux professeurs d’éducation physique de m’avoir invitée ; merci à eux de rappeler, inlassablement, que l’éducation physique fait partie des humanités. J’ai pu partager avec eux et avec Nico Hirtt un beau moment de réflexion sur l’école… et aussi quelques inquiétudes sur une politique scolaire qui ne songe qu’à l’adaptation, à l’immédiateté, à la « proximité » en congédiant la libéralité des savoirs, la gratuité – autrement dit la grâce – tant des esprits que des corps.

 

D’autres vidéos et documents relatifs à ce colloque  sont consultables sur le site SNEP-FSU.

Le prix Nobel et le footballeur

Brusquement, le « buzz » s’intéresse à la recherche fondamentale… Depuis que Jean-Pierre Sauvage a reçu avec deux autres chercheurs1 le prix Nobel de chimie, on l’a vu sous les projecteurs et derrière les micros toute la journée du 5 octobre. Loin de se laisser griser par le parfum médiatique, il ne profère pas les béatitudes habituellement répandues.

Mais non, ce n’est pas « juste magique »2, c’est le fruit du travail régulier, soutenu par une équipe, d’un « vrai penseur pas du tout bling-bling » comme le précise fort à propos un de ses collègues3. Et sa femme, que les journalistes ne manquent pas de solliciter, a le mot juste : « c’est bien », tout simplement ! Cela vaut bien que l’on boive juste une coupe de Champagne « dans un verre en plastique ».

Le nouveau lauréat garde donc la tête froide et dit, d’une voix intelligible, des choses parfaitement claires lorsqu’il s’efforce, là tout de suite en trente secondes (attention, c’est pour les auditeurs, il faut être très simple!) de résumer ses travaux. Mais il ne perd pas l’occasion, aussi, de rappeler que oui, il est toujours opportun de soutenir la recherche fondamentale – vous savez celle « qui ne sert à rien » et dont on s’aperçoit des décennies plus tard qu’elle est finalement très utile. On espère que le message sera reçu.

Puis vient la question à cent sous : « vous allez toucher le prix, 800 000 euros à partager avec vos deux co-lauréats : qu’allez-vous en faire ? ». S’ils se partagent également 800 000 euros, ça va faire 266 666 euros chacun. Et Jean-Pierre Sauvage, qui ne manque pas de répartie, de suggérer qu’on pense à Cristiano Ronaldo à qui, dit-il, « il suffit de dix minutes »4 pour empocher la même somme…

J’ai cherché à vérifier comme j’ai pu sur le web, et je n’ai trouvé que des chiffres remontant à 2012 et 2013 qui font état de gains d’environ 30 millions d’euros par an pour les footballeurs-stars. Il faudrait alors une petite dizaine de jours à Ronaldo ou à Messi pour engranger 820 000 euros. Ou encore 78 heures pour 266 000 euros, soit 3 jours 1/4.

Jean-Pierre Sauvage exagère ? Peut-être qu’il ne compte que le temps passé sur les terrains et à l’entraînement ? Ce qui serait vraiment injuste. L’énergie déployée pour les spots publicitaires à la télé, ça ne compte pas ? Le temps passé sur la table de massage, ça ne compte pas ? Les conférences de presse avec des questions compliquées (pas comme celles, ultra-faciles, qu’on pose à J.-P. Sauvage), ça ne compte pas ? Il ne voit donc pas que, quand on compte tout, on arrive seulement à 3 424 euros de l’heure, c’est-à-dire 570 euros toutes les dix minutes ?

Et puis quelle idée de comparer les gains d’un des meilleurs footballeurs internationaux (à qui il arrive d’envoyer un penalty sur le poteau en moins d’une seconde) avec ceux d’un chercheur universitaire qui a fait une découverte importante et reçoit une reconnaissance mondiale couronnant une vie de travail !

© Mezetulle, 2016

Notes
  1. Le Britannique Fraser Stoddart et le Néerlandais Bernard Feringa []
  2. Comme se croit obligé de dire en langage djeunn anglicisé le directeur de la faculté de chimie de Strasbourg, manifestement sous le coup d’une émotion qui le frappe d’une quasi aphasie. []
  3. Juste après sur la même vidéo, voir note précédente []
  4. Voir cet article, dernier alinéa. []

XV de France: honte, naufrage, mais aussi vérité

Jamais un tel score-fleuve en quart de finale Coupe du monde de rugby n’avait atteint celui qu’a encaissé le XV de France face aux All Blacks ce soir du 17 octobre à Cardiff : 62 à 13 ! Mais, à la différence des politiques, personne ne vient nous dire « le désastre vient de ce qu’on n’est pas encore allés assez loin dans cette voie, il faut persévérer car il n’y a pas d’autre politique possible ».

Ce match était pathétique, consternant. On croyait voir des cyclistes égarés sur un circuit de formule 1 : les Néo-Zélandais pouvaient se permettre de se déplacer en considérant que leurs adversaires étaient pratiquement immobiles ; ils se sont promenés, renversant tout sur leur passage par leur force, leur fraîcheur, leur rapidité, leur technique, leur virtuosité. Et on avait hâte d’entendre le coup de sifflet final pour arrêter le cauchemar. Déjà dans la précédente rencontre perdue contre l’Irlande, on avait attendu ce vilain soulagement de fin de match mettant un terme à une débandade naissante – mais c’était seulement dans les dix dernières minutes… on n’avait pas encore touché le fond.

Comment peut-on prendre une équipe finaliste de Coupe du monde il y a 4 ans, cette vice-championne du monde battue d’un point seulement par les mêmes All Blacks sur le score étriqué 8 à 7, et la mener vers un tel gouffre moral et physique ?

La copie n’est même pas à revoir. Il faut la déchirer et tout remettre à plat.

Et c’est là que la compétition sportive se montre comme révélateur et comme rapport à une forme de vérité aux antipodes du discours politique où sévissent les pompiers incendiaires.

Car lorsque les politiques échouent, nous avons toujours droit à un couplet du genre « oui on a échoué, mais c’est parce qu’on n’est pas allés assez loin, assez fort dans cette direction »… L’Europe, la sempiternelle réforme scolaire, le chômage ? Vous en reprendrez bien une louche car « il n’y a pas d’autre politique possible » et « il faut continuer dans la même voie, persévérer, ça finira par porter ses fruits ». En trente ans d’une telle « persévérance » dans la casse, il est même étonnant que la République française ait encore quelques beaux restes.. Alors, mettons les choses à leur place : au rugby, ce sont seulement 4 ans d’errements et de plongeons, et personne ne vient susurrer « persévérons » ! Une autre politique est donc possible.

© Mezetulle, 2015

Chapeau ou casquette ? Non : béret !

La randonnée en montagne s’accompagne d’un plaisir préliminaire que Mezetulle savoure à petites bouchées gourmandes la veille d’un départ : préparer le sac1. Le contenu de ce dernier a déjà été effleuré dans l’article Jogger et randonneur. Mais outre le sac, on emporte aussi bien sûr tout ce qu’on met sur soi : voilà une mine presque inépuisable de questions passionnantes toujours mal décidées, de choix déchirants. Les enjeux de ces choix ne sont peut-être pas aussi amples que ceux que Mezetulle a soulevés dans Couette ou couverture, mais ils méritent une petite pensée tout de même.

Prenons les choses par le haut. Impensable de partir en montagne sans couvre-chef. J’exclus d’emblée la randonnée hivernale, qui fait l’unanimité avec le très disgracieux et triste bonnet, m’en tenant à la sortie d’été où un soleil agressif est en principe de la partie. À observer les coutumes reçues par les randonneurs rencontrés en montagne depuis plus de trente ans, un dilemme oppose généralement ceux du chapeau (dont le concept technique inclut aussi le bob) et ceux de la casquette. Mais ni l’un ni l’autre ne convient vraiment : il faut trouver une troisième voie.

Le chapeau, gracieuse civilité au cœur de la nature

Longtemps, j’ai eu un faible pour le chapeau.

Indémodable, le chapeau soutient sa prétention au prestige, il unit avec une pointe d’affectation le passé et le présent, le rural et l’urbain, la rigueur de la symétrie et l’artiste désordre d’une crâne inclination, il admet des déclinaisons infinies dans le genre et dans le port, coiffant gracieusement hommes et femmes selon leur morphologie et leur complexion. Imbattable pour la politesse, par le raffinement du geste qui l’ôte ou qui le recoiffe, le chapeau affirme une sorte d’entêtement des bonnes manières, un attachement à la civilité et à la frivolité dans des lieux où elles sont d’autant plus urgentes qu’elles paraissent hors-sujet. Il ponctue ostensiblement la présence humaine dans une nature par définition indifférente, quand elle n’est pas hostile2. Même dans la version commando brousse-léopard qui s’acharne à l’abrutir tout en l’amollissant, il conserve quelque chose qui ressemble à de la préciosité, il sort toujours un peu du rang.

Côté technique, il n’est pas dépourvu de vertus. Protégeant aussi bien et simultanément front, oreilles et nuque par une ombre propice, il ne demande aucun ajustement laborieux dans les changements d’exposition. Sa coiffe loin ou près du crâne selon son degré d’enfoncement permet une ventilation réglable. Son ample visibilité n’est pas à négliger.

Je l’ai pourtant abandonné, le réservant à des lieux plus avenants et domestiqués où seules ses qualités brillent, alors que la montagne – même moyenne – parcourue sac au dos souligne ses défauts et les rend presque permanents. Le vent des crêtes le transforme en fanion capricieux et bruyant, et le fixer par une jugulaire ne sert qu’à l’empêcher de s’envoler tout à fait – sans compter que ce cordon disgracieux vient s’emmêler avec celui des lunettes de soleil. Qu’il soit ou non agité par le vent, son bord arrière vient trop souvent frotter le haut du sac. Enfin, un peu trop volumineux, il est assez difficile à ranger, et quand on le roule pour le glisser dans le sac, il en sort flapi, affreusement ondulé sur les bords, ayant perdu toute sa superbe… .

Le bob : la mocheté imperturbable d’un chapeau avili

Mais pourquoi s’enorgueillir d’un chapeau à larges bords? Il y a le bob, qui reste tout de même un chapeau si on en analyse la composition : coiffe ourlée d’un bord circulaire régulier. Consciencieusement enfoncé sur la tête, le bob résiste aux rafales et ne tutoie jamais le haut du sac à dos. Malléable, il se love aisément dans la poche du sac, et en ressort inchangé : puisqu’elle est déjà toujours froissée, sa mocheté demeure imperturbable. Voilà le hic – car ne parlons pas de la prétendue protection qu’il offre, toujours obtenue au prix d’un inconfort ; trop près de la peau, il habille plus qu’il n’abrite. Mais surtout sa laideur inattaquable vient à bout de n’importe quelle tête, si altière soit-elle. Je n’ai jamais vu personne qui, coiffé de ce stupide couvre-chef, n’ait pas l’air d’un demeuré ou au mieux d’une cloche.

En fait, pour qu’il soit présentable et qu’il ait quelque vertu flatteuse, il faudrait le porter comme celui des matelots américains : bords retroussés, ce qui revient à en annuler l’intérêt. Lequel, si on réfléchit bien, se borne principalement à être jetable sans regret, vu son coût dérisoire – et même parfois nul, distribué comme goodie. Que l’on prenne la chose dans un sens – « Je ne vaux rien et la preuve c’est que je suis moche » – ou dans l’autre – « Je suis moche et mon excuse c’est que je ne vaux rien » -, le bob reste irréversible, présentant toujours la même face jusque dans cette espèce d’humilité ostentatoire. Il suffit de voir une profusion de bobs plongeant sur le nez de troupes ambulantes bon enfant qui s’extasient à chaque détour du sentier pour se sentir presque coupable d’être un peu moins moche, un peu moins débraillé, un peu plus distant. Le bob ne rabat pas seulement le chapeau à son moment idiot, il le trahit ; c’est un chapeau avili, passé à la lessiveuse. 

La casquette et son urbanité décalée

Une solution de compromis serait de bricoler le bob pour le porter retroussé partiellement, de manière à former une visière. Mais là, il est évident que la casquette le surclasse. Même si on la choisit exempte de blason brodé snobinard, branchouillard et coûteux, même lorsqu’elle est aussi modeste que le bob, elle n’affiche pas d’orgueilleuse laideur. Il faut même reconnaître qu’elle peut avoir une certaine classe, sans bien sûr atteindre celle du chapeau dont elle conserve quelque chose de l’insolence urbaine, en la poussant parfois aux limites de la provocation. Porter en montagne une casquette de rappeur noire à visière plate obstinément orientée de travers même si le soleil tape de l’autre côté, c’est sans aucun doute inadapté et générateur de souffrance inutile, mais on sent bien que c’est exprès – et là, dans ces circonstances, il y a une esthétique porteuse d’une morale de l’exception devant laquelle on ne peut que s’incliner, même si on la trouve un peu tapageuse.

Si l’on modère ces extravagances baroques, la casquette en général ne fait pas mauvaise figure en montagne. Moins sensible au vent qu’un chapeau, elle protège bien les yeux d’une lumière malfaisante et se montre adaptée au port du sac à dos.  Mais les oreilles exposées… hum.. ce n’est pas toujours l’idéal. Pour le rangement dans le sac, elle est en revanche pire que le chapeau, avec sa visière rigide et cassante. Enfin, il faut bien l’avouer : plutôt seyante sur la tête des hommes, elle convient généralement très mal aux femmes. A moins d’étudier savamment le passage d’une queue de cheval dans la bride de réglage arrière, façon catogan, mais alors adieu aux variations d’exposition, on est sûre d’attraper un coup de soleil ; et puis vraiment quel geste chichiteux à faire chaque fois qu’on doit la recoiffer après l’avoir ôtée…

Le béret et la versatilité de la Pyrenean Touch relookée

Alors ? Après de longues années d’insatisfaction technique, esthétique et morale, j’ai opté, malgré ma méfiance envers ce qui sent le terroir (et qui ne se mange ni ne se boit), pour un grand classique pyrénéen : le béret3.

Sans aller jusqu’au surdimensionnement de la « tarte » du chasseur alpin, le béret peut être suffisamment large et malléable pour que son ombre protège à volonté aussi bien le front et les yeux que la nuque ou les oreilles, et cela sans aucun mouvement de rotation, par l’inclinaison que lui imprimera une simple chiquenaude. Il se roule aussi bien qu’un bob, se met dans la poche dont il ressort sans dommage et n’offre aucun point de contact avec le haut du sac pendant la marche. Le vent ne le déloge pas. En laine (naturellement « respirante »), il garantit aussi  bien de la chaleur que du froid, et résiste assez longtemps à la pluie. Son esthétique peut selon l’humeur et le moment enraciner le marcheur dans le Sud-Ouest profond, mais aussi se décaler en un tour de main vers des looks moins traditionnels – il se portera plat, incliné, en casquette, en pointe, à l’envers, bouffant : il permet toutes les utilités, tous les effets, toutes les drôleries. En cas de coup de froid, il peut se transformer en bonnet englobant les deux oreilles : impossible, même ainsi, d’avoir l’air aussi idiot qu’avec un bob.

La morale « couteau suisse » minimaliste du sac à dos (un objet doit pouvoir remplir au moins deux fonctions) est donc ici amplement satisfaite. Et l’esthétique y trouve aussi son compte. Coiffe rurale longtemps réservée aux hommes (souvent en armes), le béret est aisément et fort gracieusement passé sur la tête des femmes, allégé de son ourlet en cuir et arborant des couleurs variées pastel ou fluo qui lui donnent un zeste d’urbanité contemporaine, lui épargnant du même coup la connotation militaire où le poussent le bleu marine, l’amarante, le vert sombre et le noir. Il suffit d’un clin d’œil, d’un petit clinamen effleurant la Pyrenean Touch pour relooker le béret sans abolir son ancienneté pastorale, pour lui donner l’universalité et l’actualité qui le sortent du musée des coutumes locales désuètes, et pour le débarrasser de sa mauvaise réputation franchouillarde.

Alors je n’hésite plus, coiffée d’un béret, à aggraver mon cas en lestant le sac de randonnée d’un morceau de fromage odorant et d’une baguette de pain.
  

© Catherine Kintzler, 2011 et 2015. Cet article a été publié initialement sur Mezetulle.net en juillet 2011, et a reçu des commentaires qu’on peut lire ici.

Notes
  1. Sur la nature de ce plaisir préliminaire, voir Sport, jeu, fiction, liberté. []
  2. Voir Alpinisme et photographie []
  3. Déjà brièvement célébré dans l’article Le Stade de France pour les nuls, sur le blog La Choule. []

L’école du ressentiment

Jean-Michel Muglioni s’étonne que la nouvelle réforme de l’Éducation nationale fasse tant de bruit : les lecteurs de Mezetulle ne doivent être étonnés que par la franchise avec laquelle la ministre propose comme remède aux maux de l’école la cause même du mal, comme nous sommes plusieurs à l’avoir montré dans ces colonnes.

Je me souviens d’avoir lu sous la plume de l’helléniste Fernand Robert, après 1968, que s’étant aperçu dans les conservatoires que tous les élèves ne parviennent pas à jouer au piano le concerto de Tchaïkovski, on avait décidé de passer tous les pianos par les fenêtres. Ainsi, à chaque nouvelle réforme de l’Éducation nationale, et cette fois-ci encore, comme le montre clairement la suppression des classes européennes ou bilangues, on veut supprimer les filières d’excellence ou qui passent pour telles. La disparition du latin et du grec ne date pas d’aujourd’hui ! Il y a longtemps que l’enseignement des langues anciennes a été remplacé pour le plus grand nombre par une vague information dite culturelle sur les mythes de l’Antiquité. N’apprennent réellement le latin et le grec qu’un petit nombre d’élèves, ceux dont les familles sont au courant des arcanes du système éducatif et continuent d’avoir une réelle exigence pour la formation intellectuelle de leurs enfants. La réforme du collège proposée par la ministre de l’Éducation nationale va donc dans le sens des réformes déjà faites par les précédents gouvernements, quelle que soit leur couleur politique. On comprend donc assez mal que tous s’en plaignent.

Reprenant la thèse selon laquelle l’école reproduit les inégalités sociales, la ministre a clairement dit que les défenseurs de ces filières défendaient des intérêts particuliers, tandis qu’elle proposait des programmes et une pédagogie correspondant à ceux des élèves qui éprouvent le plus de difficulté. La question n’est pas de savoir si elle est sincère. Elle n’est même pas de savoir s’il est vrai que ses opposants défendent des intérêts particuliers : car c’est le cas de ce professeur d’allemand qui s’est plaint qu’on allait ainsi lui enlever ses meilleurs élèves. Elle n’est pas non plus de savoir si l’école telle qu’elle est aujourd’hui reproduit les inégalités sociales : tout le monde s’accorde à dire qu’elle les reproduit plus que jamais.

La question est de savoir si un programme et une méthode d’enseignement pour tous doivent être définis en fonction de ceux des élèves dont on a constaté l’échec scolaire, quel que soit leur nombre, ou au contraire en fonction du but qu’on veut atteindre : quel type de savoir est-il important d’enseigner ? À quelle idée de la culture se réfère-t-on ? Par exemple, veut-on qu’au sortir de l’école les élèves deviennent des hommes ou seulement les rouages d’un système économique ? Une fois le but défini, et il faut qu’il soit le plus élevé possible, le plus ambitieux, alors seulement la question se pose de savoir comment prendre en compte la diversité des élèves, car ils ne peuvent pas l’atteindre tous au même rythme et certains même auront les plus grandes difficultés à en atteindre seulement une partie. Vouloir que les lycées d’il y a un siècle accueillent tous les enfants de France n’a pas de sens : seraient laissés pour compte les plus fragiles. Concevoir une école pour les plus fragiles et les plus démunis et faire en sorte que dans l’enseignement public on ne puisse pas aller plus vite et plus loin qu’eux, c’est aussi creuser les inégalités, c’est même renoncer une fois pour toute à l’égalité. Car les plus démunis ne seront pas tirés vers le haut et les autres avanceront grâce à leurs dons ou au soutien de leurs familles.

Imaginons une réforme de l’enseignement du sport. J’ai connu des enfants maladroits qui avaient les plus grandes peines du monde à rattraper un ballon ou même à courir. J’ai pu constater que dans certains cas le mépris dont ils étaient l’objet de la part de leurs camarades ou de leurs professeurs leur interdisait tout progrès. Croira-t-on qu’en supprimant les jeux de ballon ou en décidant que le cent mètres peut être couru en trente secondes, on leur rendrait service et que les autres ne trouveraient pas le moyen de pratiquer le sport ailleurs que dans cette école réformée ? Ce que chacun trouve évident dès qu’il s’agit du sport, on ne le comprend plus lorsqu’il est question des disciplines intellectuelles. Il est permis de distinguer un sauteur qui saute plus haut que les autres, mais dans l’école réformée il est devenu indécent de faire en sorte qu’un talent puisse émerger. On sait que les élèves eux-mêmes en sont venus à imposer un classement inversé et à traiter de boloss le bon élève : il faut qu’ils aient appris ce mépris envers des meilleurs. L’école du ressentiment s’est mise en place depuis plus de cinquante ans sous prétexte de démocratisation. Et Nietzsche nous a appris que le ressentiment peut travailler des siècles à détruire ce qu’il abhorre.

L’Éthique de Benzema démontrée more geometrico

Jean-Claude Milner est un lecteur assidu de Spinoza, ce que les lecteurs de Mezetulle savent bien 1. Mais il suit assidument, aussi, les rencontres de football et les commentaires qu’en font les spécialistes. Les derniers matches de l’Équipe de France en Coupe du monde, où Karim Benzema n’a pas paru s’engager avec toute l’énergie qu’on pouvait attendre d’un brillant attaquant, lui ont inspiré ce texte « à la manière de Spinoza ».

 

Rappels et thématisation (par Mezetulle)

Le parcours de l’Équipe de France de football lors de la Coupe du monde au Brésil s’est achevé le 4 juillet par une élimination contre l’Allemagne en quart de finale (0-1). Depuis, les critiques envers Karim Benzema enflent et nourrissent une polémique : après un démarrage plus que prometteur (contre le Honduras le 15 juin et contre la Suisse le 20 juin), l’attaquant français accuse une baisse de régime à partir du match suivant (25 juin contre l’Equateur), comme s’il se sentait moins concerné.

Coïncidence remarquée par les commentateurs : ce relatif effacement s’est produit juste après que l’Espagne eut quitté la Coupe du monde (23 juin, match contre l’Australie). Or Benzema est l’un des joueurs les plus appréciés, à juste titre, du Real Madrid… La construction more geometrico peut dès lors s’enclencher, synthétiser nombre de critiques virulentes déjà présentes sur le web 2 en remontant à des principes plus généraux non moins acides.

 

L’Éthique de Benzema démontrée more geometrico (par Jean-Claude Milner)

Définition

Par jouer j’entendrai jouer au football à plein régime.

Axiome 1

Benzema est un Français moyen, sur qui est tombé, aléatoirement, un talent de footballeur.

Axiome 2

Le Français moyen, depuis le XXe siècle, est typiquement un salarié.

Axiome 3

Le Français moyen entretient à sa rétribution une relation fondée sur le principe suivant : étant donné sa force de travail, en dépenser la fraction la plus petite possible qui justifie, aux yeux de son employeur, le salaire versé.

Scolie : le Français moyen, s’il est modeste, s’en tient à la conservation du salaire ; s’il est ambitieux, il va jusqu’à en souhaiter l’augmentation.

 

Théorème 1

Benzema ne prête aucune attention à l’Équipe de France, puisqu’elle n’est pas son employeur et ne lui verse pas de salaire.

Scolie : les primes versées par l’Équipe de France ne sont pas un salaire et, quel qu’en soit le montant, elles ne sauraient rivaliser avec le salaire versé par le Real.

Théorème 2

Benzema ne se soucie que de son club. 

Corollaire : dans son club, il ne fournit que le plus petit effort possible qui lui permette de conserver ou d’augmenter son salaire. 

Pour le conserver, il joue une fois sur trois ; pour l’augmenter, il joue une fois sur deux. Le choix dépend du climat, de l’atmosphère familiale, etc.

Théorème 3

Si Benzema fournit un effort en Équipe de France, c’est uniquement pour se rappeler indirectement au souvenir de son club.

Corollaire 1. Benzema ne marque des buts et ne fait des passes en Équipe de France que pour maintenir ou augmenter son salaire du Real.

Corollaire 2. Il ne consent à jouer, en Équipe de France, qu’avec des joueurs connus et appréciés en Espagne ; Griezmann, qui joue en Espagne ; Ribéry, que les clubs espagnols connaissent par sa rivalité avec Ronaldo pour le Ballon d’or. Mais pas Giroud, parce qu’il joue dans une équipe (Arsenal) que les Espagnols méprisent.

Corollaire 3. Benzema a cessé de jouer dès que l’équipe d’Espagne a quitté le Mondial. Il savait que les Espagnols cesseraient de regarder et que ses réussites éventuelles compteraient pour rien. 

Scolie. Même raisonnement pour le Portugal (pratiquement éliminé depuis le 22 juin) : il ne servait à rien de s’affirmer face à Ronaldo, puisque celui-ci ne participait plus à la compétition.

Théorème 4

Benzema entretient avec le football la même relation que le Français moyen entretient avec son activité professionnelle.

Corollaire. Il est impossible de déterminer s’il aime ou n’aime pas le football.

Scolie. Cette détermination n’est pas pertinente ; elle relève du privé et n’affecte en rien la mise en acte de son talent potentiel.

Théorème 5

Il est indifférent à la compétition des autres joueurs, sauf si elle affecte son salaire.

Corollaire 1. Il a de très bons rapports avec Ronaldo au Real, parce qu’il lui est indifférent que Ronaldo l’éclipse sur tous les plans. Ce qui compte, c’est que les exigences de Ronaldo (ou celles de Gareth Bale) tirent les salaires (et donc le sien) vers le haut.

Corollaire 2. Il joue de la même manière, qu’il soit dans une équipe faible ou dans une équipe forte. Il joue au Real comme il jouait à Lyon.

Corollaire 3. Il ne progresse pas dans sa manière de jouer, sauf pour compenser les effets de l’âge et maintenir son salaire.

Théorème 6

Étant indifférent aux autres joueurs, il n’apprend rien d’eux,

Théorème 7

Étant indifférent aux autres joueurs, il ne leur apprend rien.

Corollaire 1. Il ne rend pas meilleure l’équipe où il se trouve, sauf si cela peut enrichir son club et, par là, indirectement augmenter son salaire.

Corollaire 2. Comme l’Équipe de France ne lui verse pas de salaire, il ne la rend pas et ne la rendra jamais meilleure.

Et voilà pourquoi l’Équipe de France est muette.

 

1 – Voir sur l’ancien site Mezetulle.net Spinoza trompeur et l’art d’écrire et la discussion entre C. Arambourou et C. Kintzler.

 2 – Les critiques de Pierre Ménès sont bien connues, mais il est intéressant aussi de lire les commentaires des lecteurs. Voir http://www.ladepeche.fr/article/2014/07/05/1913687-defaite-bleus-pierre-menes-tacle-karim-benzema-didier-deschamps.html, voir aussi http://www.foot01.com/equipe-de-france/pierre-menes-remet-un-deuxieme-taquet-a-benzema,148439

 © Jean-Claude Milner et Mezetulle, 2014
Cet article a été initialement publié sur l’ancien site Mezetulle.net le 10 juillet 2014.

Alpinisme et photographie 1860-1940

de P-H. Frangne, M. Jullien et P. Poncet (Ed. de l’Amateur, 2006)

 

Le summum de l’urbanité et des bonnes manières vu par un objectif hissé à grand-peine dans des lieux sublimes et désolés où la nature implacable n’a affaire qu’à elle-même.
Pierre-Henry Frangne, Michel Jullien et Philippe Poncet, Alpinisme et photographie 1860-1940, Paris : Les Éditions de l’Amateur, 2006, in 4° 250 pages.

Comme dans un opéra, un cahier d’ouverture donne le ton.
Rochers, neiges et glaces bordés d’un noir aussi profond que celui d’un faire-part, avec parfois une page entière noire en vis-à-vis de l’aveuglement des glaciers. Vis-à-vis et non opposition : ces « monts affreux » que nos ancêtres tenaient pour sacrés – vénérables et maudits dans leur splendide inutilité – ces vastes solitudes (« lieux désolés » des disdascalies d’opéra), figures du mauvais infini, celui de la dévastation où la force de la nature se montre sous l’espèce primitive du cristal – sont effectivement une figure de la nuit, ne requérant nul regard. On comprend pourquoi très longtemps l’humanité les a tenues dans le lointain, comme le point aveugle de ce qui ne pouvait constituer un paysage.

Impressions sans âme sur une plaque après avoir traversé les lentilles de ce qu’on nomme si justement un objectif, ce ne sont d’abord que des images affolantes qui montrent ce que pourrait voir un regard qui n’en est pas un, parce qu’elles narguent l’œil humain par une visibilité qui fait l’économie de la vision. Il n’y a pas d’objet plus pur et plus éminent que le front des hautes montagnes pour solliciter et souligner l’insolence de la photographie comme art « achéiropoiétique », comme visibilité en absence d’œil : tout, de part en part, nous y est étranger. Cela ne requiert que l’opération infinitive des choses. C’est une variante de l’épouvantable azur par lequel se manifeste le noir interstellaire. Et même aujourd’hui, à considérer la plus banale carte postale de montagne, nous sommes saisis par ce vertige qui ne sait où une machine optique a bien pu se placer pour donner à voir cela.

Et voici que, tournant les pages, l’objectif s’infléchit. En reculant en deçà d’une croisée, l’ouverture de la focale se convertit en embrasure, en fenêtre. Et du coup, on commence à y voir d’un autre œil autre chose que de la chose absolue.

Coiffé d’un canotier, penché, presque accroupi en équilibre sur un bloc de glace, il s’incline vers un compagnon invisible pour lui tendre la main. Dans ces vastitudes gelées, le geste a quelque chose d’inconvenant tant il est familier, délié, préoccupé seulement d’une civilité à observer avant tout. C’est celui du voyageur serviable aidant une dame à se hisser sur le marchepied de quelque voiture de chemin de fer, mais je vous en prie madame, prenez donc ma main. Ou celui de la maman qui, se tournant vers lui, presse un bambin de parcourir à son tour les marches qu’elle vient de gravir : allons, dépêche-toi, monte, ce n’est pas si difficile. Dans ce gracieux « je me retourne pour t’aider » s’affiche toute l’aisance de l’urbanité là où elle n’a que faire. Grande comme le quart d’un timbre poste, elle perfore l’immensité glacée qui, loin de la noyer, s’engouffre et se vrille en elle comme le flot dans un entonnoir.

P. 111 Anonyme: traversée d'une crevasse, massif du Mont Blanc, fin XIXe siècle (Bibliothèque municipale de Grenoble), détail.

P. 111 Anonyme: traversée d’une crevasse, massif du Mont Blanc, fin XIXe siècle (Bibliothèque municipale de Grenoble), détail.

Ayant placé sa tonalité, le livre se déploie. Vont se succéder, grotesques et admirables, des silhouettes sans visage, des figures de l’humanité rivées sur ce que la nature a de plus indifférent et de plus hostile. Et c’est précisément parce qu’elles n’ont vraiment rien à faire dans ce « rien à voir », parce qu’elles y sont outrageusement déplacées, qu’on mesure l’urgence, la nécessité de monter là-haut, avec armes et bagages, en complets vestons, cravates, foulards et crinolines, pour y frapper les étendues glacées d’un minuscule poinçon brûlant, rien que pour y être en restant tranquillement et audacieusement soi-même. Ainsi, la virtuosité de l’alpinisme est fondée, on le savait confusément, sur une surabondance de bonnes manières, sur une exportation urgente des humanités dans ce qui ne les regarde pas.

Ne pas se méprendre cependant sur le caractère désinvolte des gestes. Il s’agit bien de photographie à l’ancienne, réfléchie, posée, démonstrative. A l’inverse de la photographie de montagne actuelle qui s’acharne à harmoniser la nature avec l’homme dans une bienheureuse couleur de spectacle, ici le geste, si technique et si acrobatique soit-il, s’exhibe volontairement dans son caractère éminemment déplacé, comme une provocation. De sorte que, gravée durement dans l’irréconciabilité du noir et du blanc, la présence humaine se montre tout à la fois impérative et extravagante, excessivement policée et excessivement empruntée.

C’est pourquoi le vocabulaire du sublime est encore le plus convenable pour désigner ces hiatus et ces séries étonnantes de porte-à-faux où chacun des termes – la montagne, l’humanité – campe sur son pôle et ne cède rien à l’autre. Chacun y ayant d’abord affaire à lui-même, on a sous les yeux des frictions, des collages, des incrustations à la fois grandioses et dérisoires. Le plus étonnant est qu’il ne s’agisse pas d’effets spéciaux : ils étaient vraiment comme ça ! Comme le fait remarquer Pierre-Henry Frangne citant Debord, c’est la réunion de ce qui est séparé en tant que séparé. Parce que son essence est la fragmentation et le prélèvement sur l’espace et dans le temps, nul art mieux que la photographie ne pouvait fournir l’image de ce grand écart, de ce superbe et monstrueux double démenti. Jamais l’incrustation de l’homme dans la nature n’aura paru aussi forte et aussi impossible : c’est précisément parce qu’une telle greffe doit à jamais rester stérile que la photo est émouvante. On est loin, très loin, de l’écologie bien pensante et du mièvre « amour de la nature ».

P. 241 Marc Vaucher : Georges Livanos, Dolomites, 1962 (Collection privée Sonia Livanos)

P. 241 Marc Vaucher : Georges Livanos, Dolomites, 1962 (Collection privée Sonia Livanos)

Fascinés par la nature implacable et pénétrés par le respect que l’humanité se doit à elle-même, il faut suivre ces hérauts et ces pionniers dans leur addiction à la rencontre monstrueuse, durant le siècle que parcourt ce magnifique ouvrage, jusqu’au seuil des années 1960 par lesquelles il se clôt. L’alpinisme s’y spécialise et s’y modernise, certes, conjointement aux techniques de l’instantané photographique, mais le fil ne se perd jamais. Le témoin d’une urbanité obstinée et impérieuse, égrenée au fil des pages et des cordées, vient ultimement s’affirmer dans l’élégante et poignante cigarette de Georges Livanos suspendu à une paroi des Dolomites. Accompagné par les magnifiques et subtils textes de Pierre-Henry Frangne, Michel Jullien et Philippe Poncet, on peut sans modération s’enivrer jusqu’au bout du livre d’un mélange exquis de tabac et d’air raréfié, vérification exacte d’une Élévation baudelairienne, avant que quelque Tartuffe ne s’émeuve au sujet de cette sulfureuse page 241 et réclame l’effacement  de ce « je ne saurais le voir », comme d’autres ont déjà osé le faire avec succès sur les célèbres portraits de Sartre, Malraux et Humphrey Bogaert.

© Catherine Kintzler, 2007
Cet article a été initialement publié le 5 septembre 2007 sur l’ancien site Mezetulle.net. Avec mes remerciements pour l’autorisation de reprendre deux photos.

Lire aussi l’article de Pierre Campion sur le site À la littérature.

La violence et la voix : rugby et opéra

Comparer la jouissance de l’amateur de rugby à celle de l’amateur d’opéra peut sembler étrange. Pourtant, c’est un enjeu du même ordre que l’un et l’autre tout à la fois redoutent et souhaitent : de même que l’opéra relève la sauvagerie du cri, le rugby relève la violence de groupe.

Pour faire faire la guerre à un Anglais, dites-lui que c’est du sport ; pour faire faire du sport à un Français, dites-lui que c’est la guerre. 

La plaisanterie, bien connue de tous les studieux de la méthode Assimil, ne changerait pas de nature si on s’avisait d’intervertir les nationalités (comme le montre cruellement la vidéo ci-dessous) ou de les remplacer par d’autres, à volonté. C’est que sa structure dit une vérité dont le rugby joint les deux pôles.

 

 

Sport à la fois collectif et de combat, le rugby se situe éminemment et ouvertement au carrefour des violences de la guerre et du jeu. Eminemment car plus que tout autre sport il est une allusion à la guerre, une guerre élémentaire à mains nues qui ne requiert pas d’autre arme que celle des corps. Ouvertement parce que, loin de dissimuler ou d’évacuer ce rapport à la nudité de la violence, il en fait au contraire l’aveu.

Mais l’aveu, pour pouvoir être avouable et supportable, ne s’y déploie qu’à la faveur d’un apprivoisement de la violence de groupe: intégrée, tolérée et même parfois requise, elle y est à la fois admise et disqualifiée, dialectisée par toute une batterie de mouvements contraires dont j’ai déjà parlé sur ce blog.

 

Freud a montré qu’une civilisation ne peut s’installer que sur le renoncement aux pulsions, mais ce dernier peut prendre deux formes. Entre l’exclusion totale (le refoulement) et la sublimation, le rugby opte pour la sublimation : il choisit de « faire le tour » de la violence, au double sens d’une exploration et d’un escamotage.

Cela explique peut-être pourquoi le public n’y connaît pas les explosions de violence guerrière : les gradins n’y sont pas menacés du terrible retour du refoulé qui tout au contraire saisit trop souvent ceux du foot – sport « clean » qui opte pour le refoulement de la violence sur le terrain.

Voilà aussi pourquoi on peut comparer la jouissance de l’amateur de rugby à celle de l’amateur d’opéra.
« L’opéra est le dernier des sports sanguinaires » déclarait le pianiste Glenn Gould dans sa diatribe contre le concert public (1) – suggérant que les auditeurs, en désirant et en redoutant le contre-ut de la soprano, viennent assister à une sorte d’exécution.

Plus subtilement, le regretté Michel Poizat (2) a soutenu que la voix d’opéra, voix extrême à la fois au plus loin et au plus près du cri, à la fois extrêmement travaillée et extrêmement sauvage, est une assomption et un escamotage de ce que sans elle on n’entendrait pas du tout ou de ce qu’on n’entendrait que trop.

Ce que vient entendre l’amateur d’opéra – un objet à la fois perdu et produit par la civilisation – ressemble effectivement à ce que vient voir l’amateur de rugby – une violence collective à mains nues qui en l’absence de règle serait meurtrière, mais qu’il est tout aussi dangereux de condamner à la forclusion.

De même que l’opéra relève le cri, le rugby relève la violence de groupe. Il la relève à tous les sens du terme : il l’exalte en l’élevant mais pour cela il doit la remplacer, en faire le tour – l’escamoter sans l’abolir.

© Catherine Kintzler, 2007.

Notes

1- Glenn Gould, Le Dernier puritain (entretiens avec Bruno Monsaigeon), Paris: Fayard, 1983 et 1992.

2 – Voir notamment de Michel Poizat L’Opéra ou le cri de l’ange, essai sur la jouissance de l’amateur d’opéra, Paris : Métailié, 1986, 2e éd. 2001.

Propos mêlés sur le rugby

Sur le blog La Choule, ouvert en mars 2007 pendant le Tournoi des 6 nations et dans la perspective de la Coupe du monde de rugby 2007, j’ai publié des notes brèves. Ce texte en est une réécriture plus serrée, plus cohérente et purgée des figures de style anecdotiques ainsi que des inévitables plaisanteries de circonstance attachées à la publication en billets brefs sur une plate-forme réunissant des initiés se comprenant à demi-mot.

A la mémoire de Jean Marcenac, mon professeur
et à celle de Lucien Bescond, mon collègue.

Remerciements à Robert Damien
qui m’a encouragée à intervenir et qui m’a suggéré bien des pistes.

A la fin du quart de finale de Coupe du monde de foot en juillet 1998, Di Biagio s’écroule sur la pelouse après avoir frappé sur la barre transversale un tir au but qui devait être décisif : c’est lui en réalité qui était frappé par le foudre aberrant d’un dieu malin, absurde et implacable. Une lourde vague immémoriale de fatalisme soulevait les spectateurs, la Fortune avait parlé. J’ai alors compris pourquoi ma réticence à aller voir un match de foot « en vrai » allait bien au-delà des motifs ordinaires (mais qui n’en sont pas moins justifiés) qui retiennent en ces circonstances bien des femmes non pas à la cuisine mais plutôt au salon, lieu d’urbanité. C’est que la sacralité en général et en particulier celle d’un dieu absurde, décidément, ça ne me convient pas.

Il faut avouer que le foot opère au mieux pour ranimer et cultiver la bête superstitieuse, la rendre à la fois malléable et violente : à vider la vie de sa complication ordinaire (ballon rond, pelouse impeccable, visibilité totale des impacts et de la technicité des gestes par l’interdiction des mains et celle du corps à corps, simplicité du score – chaque point correspondant à un acte visible -, évidence de la règle principale puisqu’il suffit d’avancer pour avancer, beauté et clarté des mouvements collectifs), à la rendre ainsi parfaitement lisse et limpide, on pourrait croire qu’il s’agit d’un paradis pour les rationalistes dont je suis. Alors, pour expliquer que ça n’a pas marché, que « ça ne rentre pas dans la cage », il faut bien s’en remettre à un arrière-monde. Un dieu, tantôt chagrin et avare, tantôt prodigue vient infléchir les trajectoires de son doigt magique et réclame sa ration d’adoration et de vociférations, de « plût-au-ciel »? Inlassablement le mécanisme de l’asile de l’ignorance s’y édifie, transformant le stade en lieu de possession-dépossession : un lieu sacré c’est-à-dire un lieu où les hommes n’ont pas le droit de montrer qu’ils sont plus forts, plus beaux, plus généreux, plus intelligents que n’importe quel dieu.

Je m’attacherai donc à célébrer le rugby, sport d’immanence et de contrariétés où la terre n’est pas réduite à un terrain d’évolution, où la gravité n’est pas honteuse, où la faute est constitutive, où le corps tout entier est libéré et entravé, marqué de traumatismes guerriers, où le score est un alphabet raffiné et non un grossier syllabaire, où la contingence abolit le hasard et la fatalité, où la vie reste compliquée, opaque, cafouilleuse et salissante, où le plus beau « goal » se marque à la main c’est-à-dire en y allant soi-même, où les dieux enfin, présents en chair et en os sur le stade (et parfois, comme on sait, dans les vestiaires ou sur les calendriers), ne peuvent qu’avoir été inventés par les poètes et à la ressemblance des hommes.

L’inclusion paradoxale de la faute et la dimension critique

On parle du rugby comme d’un « sport de pénalité ». Ceux qui ne l’aiment pas prétendent que l’action est constamment interrompue, qu’il faut être un expert dans la connaissance du règlement pour suivre une rencontre, que c’est compliqué, que le jeu avance avec des fautes, etc. Comme si une rencontre sportive devait se dérouler sans accroc dans un monde ripoliné. Comme si la faute devait toujours être à l’extérieur, et comme si le jeu devait toujours être quelque chose de parfait et de limpide.
Or le rugby ne fonctionne pas ainsi, mais, en réalisant un compromis, il accomplit pleinement le concept du jeu qui idéalise l’ordinaire de la vie tout en le singeant au plus près 1. Il s’empare du réel, le rend supportable et le maîtrise sans en évacuer la complexité. C’est pourquoi la faute, sans y être niée, n’y est pas diabolisée ni placée irrémédiablement au-delà d’une ligne rouge à ne jamais franchir : elle y est traitée sous forme d’inclusion paradoxale.
Comprendre quelle faute a été commise est fondamental pour suivre le jeu. Non que les pénalités ne soient importantes dans d’autres jeux de balle, mais ici il y a une dimension constitutive, intérieure, de certaines fautes. Il n’est donc pas tout à fait juste de parler de « sport de pénalité ». La sanction n’est pas toujours une punition, on peut la jouer : une mêlée-sanction non seulement est une phase du jeu, mais elle peut être recherchée par l’équipe qui commet la faute. L’exemple le plus significatif est la touche : sortir des limites de l’aire de jeu peut être à la fois une faute et une façon de faire progresser la conquête du terrain ou de se sortir avantageusement d’une situation délicate. Il y a donc deux espèces de faute : celle qui construit le jeu, incluse dans sa progression et sa continuité, et celle qui lui est contraire.

La dimension constitutive de la faute révèle le statut critique du rugby, qui fonctionne à cet égard comme la pensée pour laquelle l’erreur n’est jamais quelque chose d’extérieur. Voilà pourquoi le rugby ne se joue pas dans un monde utopique où il y aurait la norme et le hors-norme séparés : bien au contraire la norme s’y nourrit de sa propre transgression, comme dans la vie. Le rugby n’est pas lourdement idéaliste, ça soulage !

La balle, le joueur, la main

Dans maint sport de balle, on dit que la balle circule. Quelle pauvreté ! Au rugby, la balle ne fait pas que circuler. On la serre contre soi comme un objet chéri, cette « balle en forme d’Enfant Jésus » comme le dit Jean Lacouture 2. On la pose délicatement comme si c’était un œuf avant de la taper en l’entourant de pâtisseries éphémères (petits talus en sable, en gazon – est-ce que la farine est autorisée ?) ou en recourant à un accessoire en plastique qui ressemble à un coquetier et que le Stade français apporte en grande pompe sur une petite voiture rose télécommandée (car c’est en marge du vrai jeu qu’on fait joujou, ce qui rappelle le jeu à son concept). Il arrive même, dans ces moments auxquels Eole participe malicieusement, qu’un partenaire s’allonge et pose un doigt stabilisateur sur son sommet, enfouissant la tête sous l’aisselle le plus loin possible du point d’impact. On la conserve à mi-corps dans les regroupements debout. On est obligé de s’en dessaisir le plus ostensiblement possible et vers l’arrière quand on est à terre. On l’écrase avec son corps pour marquer l’essai – on l’ « aplatit », ce qui équivaut à une signature On la suit des yeux quand elle s’envole entre les poteaux ou en chandelle. On l’attend au rebond difficile à prévoir. On la cueille, bras mains et poitrine en cuillère dans l’arrêt de volée. On l’introduit en mêlée dans un mystérieux « couloir » où il se passe et où il se dit, paraît-il, bien des choses !! On s’escrime en se poussant comme des bêtes pour la faire glisser du talon vers l’arrière, et dès qu’elle est sur le point de sortir, on détricote les jambes pour bien montrer qu’elle est là, à dix centimètres des doigts avides du demi de mêlée ; bientôt elle va passer des talons aux mains, de l’immobilité à l’envol, relayée dans une trajectoire dialectique comme celle des bateaux à voile : en arrière et sur le côté pour avancer.

La balle elle-même est un paradoxe, une chose inerte et une non-chose animée, à la fois ce qu’il y a de plus près et de plus loin, de plus fragile et de plus dur, de plus terrestre et de plus aérien, de plus rapide et de plus immobile, de plus caché et de plus visible. Son statut est multiple. Elle n’est pas un simple projectile qu’on envoie quelque part, ni un mobile que l’on manœuvre comme s’il était télécommandé. Un jeu de bistrot Baby rugby sur le modèle du Baby foot, avec des leviers, des tubes coulissants et des percussions fixes, est impensable. Pas moyen de mécaniser ce machin-là, et les choses non mécanisables il faut les faire soi-même à la main. C’est ainsi que je vois la main du rugbyman : la main n’est pas simplement un organe, mais surtout un schème, celui de l’opération humaine. Ce jeu est de ceux qu’il faut jouer « à la main » comme quand je fais un calcul à la main. Il ne suffit donc pas de dire qu’on joue au rugby avec les mains : c’est du fait main.

La terre et la gravité : corps glorieux et fragile des rugbymen et des danseurs

Dans un jeu de balle, on appelle en général terrain une surface qui se fait oublier, sauf par ses limites et sauf quand elle n’est pas bien entretenue. Une planéité sur laquelle les joueurs évoluent et où la balle roule, avec des effets et des rebonds de particule élémentaire calculable – ainsi du parquet luisant, de la surface synthétique où les baskets crissent et de la pelouse impeccable où s’agrippent les crampons du foot. Billard, effets, calculs, courses et arrêtés « au quart de tour ». Au mieux c’est un miroir mécanique, résultat d’un rebond au principe du jeu, en droit prévisible selon la nature du sol : gazon, terre battue, revêtement plastique du tennis. Quel ennui, ce sol qui porte si mal son nom de terrain !

Or le terrain du rugby, même s’il est plan, est avant tout de la terre pas battue, il en déploie les épices et les effluves au plus près des nez qui s’y écrasent, il en garde la sécheresse, l’humidité, la dureté, la mollesse, la viscosité, et cette réjouissante boue qui prolonge les aplatis, adoucit crémeusement les plaquages, fait déraper le crampon virant, déchausse le lourd pilier dans sa poussée, fait hoqueter l’en-avant, poisse la balle, macule le maillot d’une glorieuse salissure… 3

On ne se contente pas d’y évoluer comme des anges qu’on n’est pas. On y tombe lourdement et nécessairement, constitutivement, parce que le jeu le veut. Parce qu’on est soi-même un corps grave, parce qu’on est plaqué ou qu’on plaque, parce que la mêlée s’effondre, parce qu’on aplatit l’essai. La trilogie corps du joueur – balle – terre se conjugue, deux à deux, trois à trois, dans l’espace et dans le temps : contact nécessaire de la balle et du sol avant le coup de pied, rebond de la touche, lâcher prise du joueur à terre. Elle atteint son apothéose au moment de l’essai, validation maximale du triple contact.

Enfin le sol n’est pas un simple lieu, un site ou un moyen : c’est un véritable partenaire où il faut prendre ses appuis, eux aussi variés, lourds ou aériens, pour sauter ou pour s’affaler, pour virer, pour se retourner sur le côté comme un demi-scarabée, pour s’immobiliser, pour s’élancer, pour faire ployer les nuques adverses.

La gravité ne s’oppose donc pas au jeu, elle le constitue : le rugby fonctionne comme la danse qui s’autorise de la gravité sans la congédier. Footballeurs, basketteurs, joueurs de tennis peuvent se retrouver à terre, ridiculement. Seuls danseurs et joueurs de rugby s’y trouvent, ordinairement mais aussi glorieusement.

Constamment percuté et rudement frictionné, le corps du joueur est promu au niveau d’un corps glorieux par les marques de souffrance qu’il porte pendant et après le match. Gloire tirée des contusions, des bleus, des salissures, des brûlures provoquées par les glissades au sol, des oreilles fleuries, des pieds déchaussés et tournés, des crampes sautillantes. Et l’accoutrement qui va avec, bricolage opportuniste d’élastoplast de plombier en bandeaux auréolant le crâne des piliers, doigts enserrés, scotch magic sur les arcades sourcilières, lacets prenant des allures de bande velpeau. Plus la graisse immémoriale qui huile la peau des athlètes depuis deux mille ans… Un bain de boue par dessus le marché, finalement, on comprend que ça ne fait pas de mal.

Joueurs de rugby, vous avez bien des choses à partager avec les danseurs dont le corps, très exposé, connaît la peau chauffée et durcie par le contact avec le sol – en un sens plus rudes que vous, car souvent offerts au choc et aux frottements dans une nudité que vous réservez, chochottes, à vos vestiaires et à vos calendriers !!! Même s’ils sont épargnés par les traumatismes guerriers qui vous envoient à l’hosto, avec leur cortège de fractures, luxations et K.-O., ils connaissent aussi la périostite, les hernies, ruptures de ligaments et autres aponévroses.

Mais deux limites. L’une d’équipement : certes quelques rembourrages sous le maillot et le short, protège-tibia et protège-dents d’usage. N’oublions pas le « casque », alignement comique de dominos en plastique mou qui vous fait une tête de batracien, hideuse et sublime, soulignant le promontoire nasal, abaissant d’un cran le verrouillage frontal presque au niveau d’un néanderthalien : quel beau moment lorsque vous l’ôtez pour retrouver votre vrai visage de sapiens ! Magne, Betsen, Pelous : vous êtes vraiment les plus beaux à ce moment là ! Mais rien qui ressemble à une carapace, encore moins à une armure, offensantes pour l’adversaire et déformantes pour l’oeil du public. Rien que du défensif soft près du corps. Autre limite, hygénique et symbolique : pas de sang. Un rappel m’évitera de longs commentaires : à la moindre égratignure, le dieu grec de la guerre Arès tournait de l’oeil, avouant ainsi sa gémellité avec Aphrodite au cou si blanc ! 

Dialectique civilisée du contact et de l’évitement : il n’y a pas d’enfer

Comme chacun sait, le rugby met les corps en rude contact. Encore une comparaison, inévitable et qui se veut désobligeante, avec le foot. Mais alors que le foot se laisse aller parfois à un contact sournois et transgressif (car interdit) entre les joueurs (je passe sous silence les papouilles dès qu’un but est marqué), le rugby est une véritable culture du contact : il ne s’y laisse pas aller, mais il l’affiche, le permet, le civilise, le requiert. Nouveau paradoxe : de ce qui est ailleurs interdit, il propose un traitement différencié ; on découvre alors que l’interdit total du contact laisse celui-ci dans son état sauvage, et relève d’une conception simpliste de la culture prenant le risque d’un violent retour du refoulé. Au contraire, en réprimant et en canalisant cette violence sans l’exclure, le rugby montre qu’il a tout compris de la civilisation.

Parfois spectaculaire, le contact avec le corps de l’adversaire est admis, et même obligé dans les regroupements, les plaquages, les « percussions ». Aucun des autres sports collectifs ne le requiert, à plus forte raison ne peut-on y voir une pluralité des pratiques du contact. Ici, il s’effectue selon des lignes de force et de mouvement variées : pousser, tirer à soi, saisir le bassin de l’adversaire (et non ses épaules ou sa tête) pour le plaquer, anticiper l’élan adverse en même temps qu’on le percute.

Y réfléchir à deux fois aussi : cela affecte la notion d’évitement. Au rugby, l’évitement n’a pas pour objet l’interdiction de toucher l’adversaire, mais il est au contraire nourri de la possibilité de le faire. On n’évite pas l’autre parce que c’est interdit, on le fait parce que c’est un choix de jeu, parce que c’est l’occasion d’un leurre. L’évitement et le contact sont symétriques et non opposés.

Ne pas oublier non plus le contact avec le corps du partenaire : enlacement scapulaire des premières lignes et imbrications épaules-fesses, bras-cuisses pour former la mêlée, poussée verticale pour la prise de balle à la touche, empilement des corps pour « soutenir » le joueur à terre qui lâche la balle. Ce compagnonnage charnel ordinaire rend les étreintes, effusions et autres « papouilles » moins nécessaires, moins appuyées, moins gênantes et moins infantilisantes pour le spectateur quand elles se produisent dans la jubilation d’un point marqué.

Tous ces contacts apparemment désordonnés et débridés sont en réalité disciplinés, parce que permis. Contrairement aux apparences, le rugby fait dans la nuance. Il connaît autre chose que le « tout interdit » pendant le match et le « tout permis » hors match. Nuance du permis-mais-pas-tout, canalisation, exercice et reconnaissance de la force, fabrique de jeux de mains mais pas de vilains. Contacts pensés parce que avoués et non forclos, visibles et non relégués dans un infra-monde d’où ils ne peuvent que resurgir comme d’un enfer. Il n’y a pas d’enfer au rugby parce que les forces infernales sont présentes : humanisées ici et maintenant.  

Ni dieu ni hasard : l’ovale et la contingence suffisent à la gloire de l’humanité

On a dit tant de choses sur la forme ovale de la balle que j’hésite presque ici. Ce machin est très évidemment biscornu, au sens strict et au sens figuré. On est aux antipodes d’un jeu de billard, à tenter de saisir le rebond de cette perle baroque là où on ne s’attend pas à ce qu’elle soit. Plus le vent. La prévision est toujours en haleine, toujours poignante, souvent désavouée… les choses ne sont pas malléables.

Le rugby n’a rien à voir avec le hasard et tout avec la contingence. Le hasard, la Fortuna des Anciens avec ses yeux bandés, c’est un dieu qui se joue de nous, qui décide pour nous, que nous défions ou supplions dans des prières païennes. La contingence, c’est ici et maintenant, avec les yeux ouverts : c’est l’imprévisibilité, la force et la présence des choses qui sont ce qu’elles sont, et qui auraient pu être tout autres qu’elles ne sont. Mais pas besoin de leur attribuer une volonté, elles sont assez déroutantes comme ça… Et ici ça crève les yeux : c’est signé rien que par la forme de la balle « pas-ronde », comme les choses de la vie.
Un jeu qui montre et qui accepte autant la contingence n’a pas besoin du dieu hasard. Pour la même raison, même s’il admet le fétichisme, il n’a pas besoin de fatalité. Tout est là sous nos yeux, aucun deus ex machina ne vient tirer les ficelles de l’heur et du malheur : les choses sont déjà assez compliquées comme ça, on fait déjà assez de bêtises comme ça pour n’avoir pas besoin de recourir à un arrière-monde et lui rendre un culte. Il faut saisir les circonstances, on le peut, on le doit, on le réussit, on le rate ; la vie est à la fois compliquée et rationnelle.

Voilà pourquoi je crois aussi qu’on n’assiste pas à un match de rugby comme à un sacrement. De l’enthousiasme, mais pas de fanatisation : seuls les éléments et les forces en présence, dans leur variété et leur complexité, sont suffisants pour expliquer la victoire ou la défaite ; il y avait du vent, ça a glissé, le rebond n’était pas de ce côté, on n’a pas été bons, « ils » ont été plus forts, ou plus intelligents, ou plus constants. Le tout est d’être là au bon moment et de faire le bon geste. Le tout, et il en reste toujours.

On n’a d’ailleurs que faire d’un dieu supplémentaire, caché et importun, puisque les dieux sont là, sur le stade, en direct : les dieux, les demi-dieux et les héros de l’épopée antique. Rien à voir avec une divinité féroce, jalouse, fatigante, irrationnelle, exclusive, possessive, et que par dessus le marché on est obligé d’aimer. Ici on dirait que les dieux de l’Olympe et les héros se déploient dans un éventail varié. Ils sont plusieurs, pleins de qualités, de vertus, de turpitudes et de défauts. Ils réussissent magnifiquement et ils se plantent lamentablement : ce sont des dieux et des héros à l’image des hommes, on remet les choses à l’endroit.

Ils nous ressemblent, on se reconnaît : il y a le trapu qui pousse fort, le hargneux qui ne lâche pas, le petit qui court vite, le calme qui regarde en lui-même avant de taper, le stratège qui voit la bonne combinaison et qui fait des grands signes, le surdoué qui sait tout faire et qui peut remplacer n’importe qui, le rusé qui extrait la balle en regardant autour de lui comme un chat qui chasse les taupes. Et cela vaut au mental comme au physique. Il y en a pour tous les talents, toutes les forces, toutes les erreurs, toutes les balourdises. Malgré l’uniformisation croissante des gabarits, c’est encore taillé à la mesure et à la gloire de l’humanité.  

Des points et non des buts : finesse et rationalité

Contrairement à une apparence grossière, le rugby est fondé sur la nuance, sur des déclinaisons de gammes continues. Bref, tout en finesse.

Toute rencontre sportive se traduit rationnellement par un décompte : le score. Le score au rugby est fait de points et non de buts ; la distinction importe. L’unité élémentaire (le point) a valeur alphabétique ou atomique : elle ne correspond en effet à aucun acte isolable sur le terrain, c’est un abstrait. On ne marque que des ensembles de points, un peu comme on écrit les mots avec des lettres de l’alphabet, lesquelles n’ont aucun sens de manière isolée. J’ose à peine rappeler le b-a ba : 5 pour un essai, 2 pour une transfo, 3 pour une pénalité, 3 pour un drop… En revanche, la pertinence de l’unité se trouve dans le décompte, en tant que différence : on peut être devancé d’un point. Et ça fait une différence !

Autrement dit : le score du rugby s’exprime en une langue quantitative évoluée, articulée en micro-éléments abstraits qui ne prennent leur valeur que dans la série et les différences entre séries. Et non en une langue grossière, où chaque point correspond réellement à un acte de jeu isolable (le « but », vous voyez de quoi je parle ?) : dans ce dernier cas, on n’est même pas du niveau d’un syllabaire, on est dans un système de signaux, une pictographie où chaque signe correspond à une chose. Quelle grossièreté !

L’une des conséquences de cette finesse du score articulé rappelle une thèse déjà abordée : le score est rarement injuste par fatalité. Ce qui est mortel, humiliant, n’est pas d’encaisser un but où tout se joue, mais une série de points, ce qui suppose la continuité entre plusieurs phases de jeu. Et si l’arbitrage n’est pas complètement aberrant ou partisan, la différence au score reste rationnelle, proportionnelle aux forces et aux habiletés en présence.
Une autre conséquence est la notion de choix tactique : tenter une pénalité plutôt que la jouer à la main ou choisir la pénaltouche, c’est essayer de maîtriser dans un calcul l’état du score, le moment du match, le temps qui reste à jouer, les éléments naturels (distance, vent)… apprivoiser la contingence.

Mouvement contraire et totalité du corps

Lorsque j’étais enfant, j’admirais le geste de ma mère battant une omelette, je pensais que cette alliance de rapidité, de précision, d’adresse et de force me serait à jamais inaccessible. Mais j’y suis parvenue. Pour cela, comme pour apprendre à coudre, à tenir un crayon, à sauter à la corde, j’ai dû apprendre à ne pas m’abandonner au premier mouvement de mon corps pour pouvoir le rendre disponible au mouvement vrai, fort, habile et rapide qui en révèle toute la puissance.

Toute discipline, qu’elle soit corporelle ou intellectuelle, s’effectue grâce au mouvement contraire qui contraint pour libérer, qui fait le vide pour rendre possible l’appropriation. Et donc on peut dire cela, a fortiori, de tout sport de haut niveau. Mais aucun ne le fait de manière aussi éclatante que le rugby, car aucun n’affiche aussi insolemment que la contrariété est partout, à tout moment, à son principe.

Reculer pour avancer, mains en arrière sur le côté et pieds en avant tout droit sculptant cette magnifique torsion du corps qui s’empare des joueurs à la passe. Proximité et éloignement de la balle, qui circule dans le jeu et s’immobilise dans le regroupement. Rapidité de la percée vers l’essai et patience de la poussée collective qui grignote du terrain. Mains qui serrent la balle au plus près du corps et qui s’en dessaisissent aussitôt qu’on est au sol. Force totale de la percussion et adresse totale de l’évitement.

Même la feinte, si technique au foot, s’inscrit dans la totalité du corps et prescrit la totalité au corps: un corps totalement allant, totalement pesant, totalement aérien, totalement campé, totalement mobile, totalement vaillant, totalement recueilli et retenu. En cela bien sûr le rugby est exemplaire de l’éducation, qui libère sous la condition de la contrainte. Mais au-delà d’un simple exemple, il est ce que les philosophes appelleraient un schème. Un schème inscrit l’idée dans la matière à la manière d’une règle : c’est comme un principe matérialisé.

Au rugby, la contrariété et la liberté qui en résulte, le vide et l’appropriation qu’il rend possible ne sont pas simplement travaillés dans un geste, dans une technique particulière, mais concernent toujours le corps tout entier, individuel et collectif, pris dans sa totalité et dans toutes ses propriétés (gravité, rapidité, adresse, extension, immobilité, consistance, fluidité, ténacité, versatilité…). Encore une fois comme dans la danse, il y en a pour tous les corps, petits malins et gros balourds 4, pour toutes les vertus du corps et pour le corps tout entier.  

Guerriers, poètes et paysans en trilogie légendaire : une civilisation, et non une « culture »

Une légende récurrente du rugby, liée au culte de la force, a attiré mon attention depuis longtemps. Je l’ai entendue pour la première fois sous forme orale dans l’Ariège, il y a une trentaine d’années. L’équipe de Lavelanet, connue pour son jeu dur, comptait « à l’époque » un pilier qui disait-on était capable de « soulever une paire de bœufs ».
Invraisemblable.

Ce qui est invraisemblable n’est pas qu’un pilier de légende ait pu soulever plus d’une tonne (ça c’est normal), non : c’est qu’on ne voit pas par quel moyen une paire de bœufs pourrait rester assez solidaire pour être soulevée d’une pièce par une main, même herculéenne. Certainement pas par le joug. Fixé sur les cornes au moyen de liens de chanvre ou de cuir, il resterait inévitablement dans toute main qui le prendrait de bas en haut… Quant au reste de l’attelage, c’est également impossible quand on sait que dans ces régions montagneuses on n’utilise ni chariot à roues ni timon rigide, mais des traîneaux rattachés aux animaux par une chaîne. J’étais donc en présence d’un récit fabuleux.

Et voilà que, au hasard de mes lectures, je retrouve un Hercule paysan bien plus précis sous la plume de Denis Tillinac:

Alfred Roques, le Pépé du Quercy, le Porthos de Cahors, pansu comme les piliers du Pont Valentré, témoin ou survivant d’un rugby français de la haute époque, d’essence gasconne et paysanne. On disait qu’il retournait des bœufs en les prenant par les cornes. On disait qu’il soulevait des voitures pour amuser les enfants. Des voitures, des tracteurs, des montagnes : on fabulait éperdument sur ce menhir taciturne … 5

La métaphore revenait sur les rails, ou plutôt dans les ornières, refluant des bœufs retournés à l’objet rigide et inerte, le véhicule. L’illumination vint d’une troisième lecture. Les Contes du rugby 6 où Henri Garcia donne à l’histoire d’Alfred Roques une forme encore plus précise :

Alfred se contentait d’épater le canton de Cazes-Mondenard par de simples travaux de la ferme. C’est ainsi qu’un jour, alors qu’on installait la batteuse à la ferme des Roques, le cric se brisa. Tout le monde discutait en vain sur la meilleure méthode à employer pour mettre la lourde machine sur cales, lorsque l’Alfred qui écoutait sans mot dire s’avança :
– Tenez-vous prêts avec les cales.
Il se fit un silence général, lorsqu’il se glissa à quatre pattes sous l’énorme machine. Chacun retint son souffle et dans un gémissement rauque, la lourde masse décolla du sol. (p. 47-48)

Cette fois, j’y étais. Voilà la version occitane d’une fable populaire contée par un des plus grands écrivains de langue française. On aura reconnu un célèbre passage des Misérables où Jean Valjean, sous le nom de M. Madeleine, soulève la charrette du père Fauchelevent 7. Rien n’y manque, pas même le cric défaillant. Qu’en conclure ? Que ce grand poète a été lu et relu par des générations de paysans, qui l’ont adopté avec la dimension qui lui sied. Poète assez fort lui-même pour soulever le poids d’un mythe herculéen et le recréer de toutes pièces. On vérifie alors ce que disait Hegel, un autre géant de la pensée : ce ne sont pas les dieux qui ont créé les hommes, ce sont les poètes qui ont inventé les dieux.

Mais l’histoire d’Alfred Roques ne s’arrête pas là. Henri Garcia lui attribue d’autres exploits. Il maîtrise d’une seule main un étalon qu’on vient de châtrer – on retrouve sous une autre forme les bœufs non pas soulevés, mais retournés d’un revers de main du texte de Tillinac. Enfin, employé à l’entretien du stade de Cahors, il laboure le sol entièrement à la bêche (à la main) et, sollicité en 1961 pour une dernière tournée en Afrique du Sud, il préfère pourtant renoncer afin de poursuivre la construction de sa maison de ses mains.

Il faut remonter ici un peu plus haut que Victor Hugo pour flairer la trace de deux sources anciennes, mais la réminiscence n’en est pas moins scolaire. Le jeune Alexandre le Grand dompta le cheval Bucéphale en le plaçant face au Soleil – une seule main lui avait certainement suffi pour cela : bien sûr c’est Plutarque et ses Vies… Quant au paysan-fondateur appuyé sur sa bêche (ou sur sa charrue) et qui revient à son champ aussitôt sa tâche glorieuse accomplie, il faut se tourner vers la fabuleuse histoire romaine pour identifier le vertueux Cincinnatus, bien connu des générations de latinistes qui ont pâli sur le De Viris Illustribus d’ Aurélius Victor.

Guerriers politiques, paysans travailleurs et poètes conteurs ou scribes – tous adeptes d’un culte mythique de la force quelle qu’en soit la nature : la trilogie est parfaite, elle se décline dans chacun des personnages, dans chacune des légendes… Le rugby est nourri de ces mythes gréco-latins, qui puisent probablement leur source lointaine dans l’idéologie indo-européenne naguère étudiée par Georges Dumézil. Il n’est pas une simple « culture », mais il est partie prenante d’une grande civilisation dont il conserve la mémoire… et les mains !  

Antiparisianisme et machisme : encore quelques (beaux ?) restes

Un peu de poil à gratter ne fera pas de mal dans ce chapelet de propos élogieux. Mais il serait trop facile d’aller le chercher du côté des détracteurs du rugby. Je l’ai trouvé dans l’article d’un fin connaisseur, Philip Dine 8: « Du collégien à l’homme (et retour) : rugby et masculinité en Grande-Bretagne et en France » 9 dont j’extrais ce passage iconoclaste.

En tant que « sport de terroir », le rugby pouvait même servir d’antidote à l’exode rural des trente glorieuses. Dans les années 1950 et 1960, l’O.R.T.F. offrait à la nation un « rugby champagne » au pétillement international avec des attaquants vedettes comme les frères Boniface et Jean Gachassin, et permettait ainsi de présenter une image de continuité masculine définie régionalement qui masquait les changements rapides et radicaux qui se produisaient dans l’ensemble de la campagne française. C’était l’époque de l’exode rural déclenché par l’accélération de l’industrialisation, la réorganisation agricole programmée par la D.A.T.A.R. et la modernisation administrative de la France. Avec le soutien officiel du général de Gaulle et de l’ensemble de ses ministres, les rugbymen du Sud-Ouest devinrent un symbole de la continuité mâle qui pouvait être opposée à la nouvelle domination urbaine du « jeune cadre dynamique » et du « soixante-huitard ». Dans cette récupération nationale d’une passion jusque-là provinciale, Roger Couderc et Pierre Albaladéjo, les Obélix et Astérix des ondes, eurent un rôle clé, en proposant une construction ethnique de la masculinité française à opposer aux incertitudes sociales et politiques de ces temps de plus en plus troublés. Au moins sur le terrain de rugby et sur les écrans de télévision, les hommes étaient toujours des hommes ; et en plus Basques, Gascons et Catalans.

Ah ces « valeurs » rurales, régionales, viriles, tribales, le cassoulet qui tient au corps, l’air pur de l’Ovalie côté Sud qui vous nettoie les poumons des souillures citadines et des grisailles nordistes : ça vous préserve de l’émasculation, de la dégénérescence, ça vous vide l’esprit de l’urbanité efféminée et des manières de gonzesses-intellectuelles-parisiennes ! Là je sens comme un malaise, un léger froid dans le dos (et encore, j’ai pris des gants, j’ai sauté le passage sur le rugby pendant les années 40…). Mais on peut tout de même rappeler que ces chichiteux de Parisiens bourgeois intellos ont introduit le rugby anglais sous sa forme moderne en France, après qu’il eut fait un débarquement remarqué au Havre. Et un siècle plus tard, voilà qu’ils ont osé le rose, les paillettes et un semis de fleurs sur le maillot ! Ouf, nous voilà sauvés de la grande santé terrienne et de la régénération uniforme !

Et les femmes ? Je n’aborderai pas la question de la pratique féminine du rugby, en pleine expansion mais que je connais peu, pour m’en tenir à celle de la persistance d’une féminité inhumaine  – placer les femmes au-dessus ou au-dessous de l’humanité est l’essence même du machisme. 

Anne Saouter 10 a beaucoup réfléchi et travaillé sur les rapports entre le rugby et les femmes – celles qu’elle appelle « les femmes du rugby » : comme ce terme l’indique, il ne s’agit pas des joueuses, mais des femmes qui environnent le monde masculin du rugby. Dans une contribution à l’ouvrage collectif Rugby : un monde à part ? 11 intitulée « Etre rugby, ou à propos d’une sociabilité de chair », après avoir évoqué la position inconfortable, discrète et pleine de tensions des « épouses », elle entreprend la description des « mères » exubérantes, nourricières et laveuses de maillot :

[…]  même quand l’individu masculin devient adulte, un lien très fort persiste avec la mère par l’entremise du maillot, et plus précisément de son entretien, chose dont ne veut justement pas se charger l’épouse. Quand il le peut, le joueur continue souvent, même après le mariage, d’apporter son linge sale à sa mère. […] Contrairement à l’épouse, la mère dans le rugby se « partage ». Laveuse ou nourricière, elle n’est pas censurée dans son maternage. Il en est également ainsi dans les tribunes : elle peut gesticuler, crier, et même donner des coups de parapluie (c’est du moins le genre d’anecdote qu’on se plaît à raconter dans le rugby : à en croire les récits, chaque club aurait sa mamie dotée de son parapluie menaçant !). Ces deux figures féminines, l’épouse qui devrait presque se contenter de répondre à l’adage « sois belle et tais-toi », et la mère librement volubile parce qu’absente de la sexualité des hommes n’ont rien de bien original dans notre société. Il est néanmoins étonnant de les constater à ce point figées dans le rugby.

Alors : épouse ou mamie ? Ni l’une ni l’autre! Je ne veux aucun ces rôles inhumains d’ange ou de sorcière, auxquels s’ajoute inévitablement une troisième figure ambivalente et déplorable, ange-démon qui hante les troisièmes mi-temps, celle qu’on désigne par une totalité sous condition de la série d’exclusions : « toutes des p…, sauf ma mère, ma sœur, ma femme et ma fille ». Mais ces figures hélas ne sont pas l’apanage de la « culture rugby » – qui cette fois abandonne son aire civilisatrice pour rejoindre un autre sport de balle parfois perdu par ses coups de tête. 

Les noces du rugby et de la littérature : un gentilhomme campagnard bougon sur le bitume

Revenons à la civilisation pour terminer par les noces du rugby et de la littérature, lesquelles ne renoncent pas aux rugosités qui viennent d’être évoquées, mais qui, en les poétisant, les apprivoisent et les conjurent. Le choix est vaste et embarrassant, d’Antoine Blondin à Jean Lacouture, en passant par Pierre Mac Orlan. Mais mon penchant m’entraîne vers un récit rugueux, boueux, venteux, ensoleillé, fulgurant, plein de charme, réac et provocateur comme je les aime : Rugby Blues de Denis Tillinac 12.

Son écriture roborative réussit une prouesse : il y a presque plus de noms propres que de noms communs dans mainte page de cette prose qui pourrait faire penser à un annuaire de téléphone et que pourtant on lit… comme un roman. Prouesse ironique (et sans doute savamment calculée) quand on sait que l’auteur, gentilhomme campagnard bougon, héritier des « hussards » machos et hyperboliques, ne partage pas tant son litron de gros rouge avec Oulipo et autres Perec qu’avec Antoine Blondin.
Il a beau tenter de faire croire qu’il est un mufle :

Le rugby est masculin, le pansexualisme de ses chansons tourne en vase clos dans la libido des joueurs, ce sont des légionnaires en campagne, des hommes privés de femmes. Qu’ils se rattrapent en permission est une autre affaire, sur laquelle mieux vaut ne pas s’appesantir, encore que les épouses de rugbymen soient sans illusions. (p. 39)

Il a beau multiplier les provocations et les déclarations superbes de mépris :

En semant un club sur les sols ingrats d’en deçà de la Loire, on peut récolter une saison nationale, comme il advint à Besançon, puis à Arras. ça n’ira jamais bien loin. Certains ont le goût des cultures minoritaires, qui se font catholiques à Boston, footballeurs à Los Angeles, socialistes en Vendée. Je concède aux Flamands ou aux Lorrains le droit de jouer au rugby ; on s’y risque même en Allemagne. Je préfère voir valser les « gonfles » là où elles poussent toutes seules, autour des bastides ocre et rose. Question d’harmonie. (p. 43)

On n’y croit pas, ou plutôt si : on y croit comme on croit à L’Iliade et à L’Odyssée, et c’est exactement ce qu’il faut.

Et quelle magnificence dans l’aveu qu’il fait quand même, ce rustre à la plume si fine et si forte, d’un petit pincement au coeur aporétique avec Paris, cité de rustres errants sur le bitume, magnifiés par l’encre (celle des journaux et surtout des livres) et les tournées de bistrots, puis, oserai-je ajouter, reconvertis en noeud pap et maillot rose… Il faudrait ici recopier plusieurs pages dans le genre Paris-je-t’aime-moi-non-plus : on croirait presque lire le plus parisien des poètes hurleurs, Léon-Paul Fargue.

Célébrons donc avec Denis Tillinac, sur la note bleue qui nous chante que tout fout le camp, « les affinités secrètes du rugby et de la littérature » en relisant une page de ce poème des malins et des balourds – la conjonction, comme on le verra, étant ici de stricte coordination et non d’alternative, allégorisée par le derby Tulle-Brive et, plus au large, par la dualité Corrèze-Aquitaine :

Entre les deux, faut-il choisir ? J’aime les gladiateurs, les laboureurs, les déménageurs des packs. Leur code d’honneur sera peut-être le dernier vestige de l’antique chevalerie. J’aime les piliers de devoir, les seconde ligne de soutien, les bœufs qui poussent, plaquent, encaissent sans ciller et rendent la monnaie par déontologie. J’aime aussi les virtuoses aux semelles de feu, les harmoniques du jeu de ligne, les intrépides qui partent de leur en-but comme les Rois Mages vers Bethléem. Après tout il y a un siècle que le rugby communie sous les deux espèces, le pain des avants, le vin des trois-quarts. Deux façons d’être, deux hémisphères psychologiques. Dans mon panthéon, Boni côtoie d’humbles « mulets » aux tronches barrées de cicatrices. J’ai pris de vifs plaisirs en assistant à des joutes confinées dans le périmètre sulfureux des avants. C’est mon côté tulliste. Je ne me réjouis pas moins lorsqu’un ballon file de main en main à la vitesse de l’éclair. C’est l’école aquitaine. (p. 142-143)

Pour résumer le tout, arrêtons-nous sur le laconique portrait d’un célèbre joueur : « des allures de Barbe-bleue, des fleurs plein les yeux » (p. 100). Allons tout ne fout pas le camp. Tillinac, je te pardonne d’avoir prophétisé en 1993 que « Paris n’aura été rugby que le temps d’une aimable mode » 13, parce que le derby Tulle-Brive demeure profondément vivant dans son élargissement à chaque pays de rugby, à chaque hémisphère, et donc à chaque match et à chaque équipe, parce qu’un poète dit toujours vrai surtout quand il ment, parce qu’un poète fait les choses lui-même « à la main » sans le secours du ciel, et que c’est mille fois mieux que tout ce que peut dire un prophète. 

Notes

1 – Voir Roger Caillois, Les Jeux et les hommes, Paris : Gallimard, 1995 (1958).
2 – Jean Lacouture, Voyous et Gentlemen. Une histoire du rugby, Paris : Gallimard, 1973.
3 – Le club de foot PSG a refusé le Stade Jean Bouin à une rencontre de rugby Top 14 le 13 mai 2007, au motif que le rugby abîme la pelouse !! Le résultat est que cette rencontre s’est tenue royalement à Saint-Denis sur la pelouse nationale du Stade de France.
4 – Voir Christian Pociello Le Rugby ou la guerre des styles, Paris : Métailié, 1983.
5 – Denis Tillinac, Rugby Blues, Paris : La Table ronde, 1993, p. 16.
6 – Henri Garcia, Les Contes du rugby, Paris : La Table ronde, 1961.
7 – Victor Hugo, Les Misérables, Première partie, Livre V, chapitre 6.
8 – Professeur de langue et civilisation françaises à Loughborough University.
9Le Mouvement Social, 2002/1 (no 198), p.75-90. En ligne sur le site Cairn.
10 – Auteur de Etre rugby, jeux du masculin et du féminin, MSH / Mission du patrimoine ethnologique, 2000.
11Rugby : un monde à part ? sous la direction de Olivier Chovaux et de Williams Nuytens, Arras : Artois presses université, 2005.
12 – Voir la référence note 5.
13 – Il se trouve qu’au moment où je termine cet article, le Stade français remporte le 9 juin 2007 son treizième Bouclier de Brennus (Champion de France) depuis 1892. Certes, le rugby de la capitale a connu une longue éclipse. Absent des finales du championnat de France de 1909 à 1997, il a fait depuis cette date un retour, sous forme de « rugby paillettes », remarqué, régulier (et bien entendu exécré comme il se doit !) en conquérant cinq fois le titre. 

 

Jogger et randonneur

Sur un sentier de montagne, deux mondes pédestres se croisent ; le léger et le lourd, le rapide et le lent 1, le clean et le souillé, l’élégant et le pataud. Deux mondes, deux esthétiques, deux morales se toisent dans l’échange des regards : est-ce un banal clivage entre l’urbain et le rural ? Pas si sûr...


Je rencontre un jogger sur mon sentier familier.

Il porte un ensemble flottant-débardeur très chic bleu roi fluo avec des reflets argentés, très brillant, très clean, et pour seuls accessoires un compte pulsations et un baladeur MP3. Je suis en short bermuda kaki plaqué de poches mutliples, sac au dos contenant pharmacie avec minidoses de tout (ne pas oublier l’arnica), nourriture, boisson et l’inévitable couteau suisse. Encore n’est-ce qu’une simple balade de deux ou trois heures, sinon j’aurais aussi carte, boussole, altimètre, écran solaire, allumettes et amadou (dans une boîte de pelliculle photo) sacs poubelle (pouvant servir de bottes pour traverser un torrent sans se déchausser, de sursac en cas de pluie), jumelles, lacets de secours (pouvant servir de garrot, de ficelle), épingles de sûreté (pouvant servir d’hameçon, de tire-échardes, de pince à linge) couverture de survie ultra-légère réflectorisée (pouvant servir de tapis de sol, de signalisation) et quelque vêtement – j’en passe. J’ai sur le dos un polo de tennis détourné, choisi parce qu’il n’a pas de couture sur l’épaule et qu’il évacue bien la sueur, et dont je hais le look minette pastel.

Il est tête nue, cernée (auréolée ?) d’un bandeau éponge assorti à son ensemble, il porte des chaussures de running à air compensé dégageant bien la malléole (petites chaussettes basses invisibles, ça doit porter un nom mais je ne le connais pas), d’où s’élance son mollet fin et musclé. Bronzage bien homogène, parfait. Je suis coiffée d’un chapeau de brousse léopard, chaussée de grolles de montagne (légères tout de même) qui surtout surtout prennent bien la cheville, chaussettes de laine roulées au-dessus laissant voir 20 cm de mollet (pas fin, juste un peu fluet) et le genou. Il est clair que le résultat sur le bronzage est désastreux : pire que le bronzage « cycliste », le bronzage zoné, comme jadis celui des faneuses et des glaneuses… un bronzage asservi, résultat d’autre chose, et non obtenu pour lui-même. Mes lunettes de myope sont attachées par un cordon qui les immobilise sur l’arrière de mon crâne, j’ai trop peur de les perdre.

Pour aggraver la scène et la porter à la caricature, il descend et je monte. Il survole le sentier coudes au corps, effleurant le sol de l’avant du pied, tel un Mercure auquel il ne manquerait que les ailes. Tel un Vulcain qui boîterait des deux côtés, je le foule soigneusement en posant à chaque pas toute la surface de la semelle, bougeant le reste du corps le moins possible : ne faire travailler que l’articulation du genou et celle de la hanche pour monter, soulager le mollet volontiers pris de crampes. Je prends appui sur un ancien bâton de ski recyclé dont j’ai ôté les rondelles, garni de grip pour raquette de tennis.

Une libellule tombée du ciel va frôler un batracien monté des enfers.
Nos regards se croisent. Deux mondes se toisent.

Lui, craintif à l’idée que je pourrais m’arrêter et entamer une conversation sénile sur le temps qu’il fait et le temps qu’il faut, les champignons, les chemins trop bien balisés où on ne se perd plus, la description de ce que c’était il y a trente ans, les récits de pics durement atteints, les leçons de sagesse à la noix reprises du berger ariégeois (« vous mettrez 3 heures si vous marchez normalement, mais 7 heures si vous vous pressez », on la connaît celle-là) et les soupirs sur le mode poético-réactionnaire (« tout fout le camp ! »). La mamy-boom va lui casser son rythme (parce que lui il n’a pas besoin d’écouter le berger, il fait ça en courant 1h aller-retour). Il anticipe la rencontre par un regard lointain mais pas hostile, juste de quoi me tenir à distance sans m’offenser. Ouf non on se salue sans s’arrêter – elle a compris ou elle s’essouffle déjà dans la montée, tant mieux. Il me méprise légèrement, pour ma lourdeur, pour ma lenteur, pour mon accoutrement fondé sur le bricolage et le détournement, pour l’idéologie « babacool » qu’il me suppose, pour mon âge….

Même si j’admire sa vitesse, sa légèreté, sa fragilité, cette manière de se signaler comme extra-ordinaire, je le plains, pour son aspect impeccable, pour son dénuement élégant et si bien étudié, pour sa gestique chichiteuse, pour sa temporalité brève, pour son mutisme, pour son souffle mécaniquement réglé, pour sa façon de traiter le chemin comme une piste sans accroc sans crotte sans cailloux sans ronces sans taons sans tiques sans odeurs sans râles sans chants sans plumes d’oiseaux laissées par les prédateurs sans taches de sang d’animaux blessés, sans serpents venimeux, pour son ciel bleu, pour ses zéphirs, pour son goût « des pays imbéciles où jamais il ne pleut ».

Sûr que dans la ville où il habite, le samedi avec son sac de tennis ou de golf jeté négligemment sur l’épaule, il fait la queue dans le métro pour prendre l’escalier mécanique : il ne transpire que proprement, quand il faut. Sa courte urbanité sans mémoire se mesure à l’usage qu’il fait des « équipements » et « aménagements » divers, sa ruralité avide d’air pur s’arrête à la merde de sanglier dont il craint de souiller ses « runnings ». Encapsulé dans un corps de rêve promu fin en soi, il est définitivement et partout de passage. Je suis dans la ville (que je préfère grande, imprévisible, capitale) comme je suis sur ce sentier, humant, m’incrustant, séjournant. J’aime l’odeur du métro – à l’approche de la rame la brise tiède soufflant du tunnel, portant la délicieuse odeur d’huile chaude et de métal frotté – autant que celle, légèrement écoeurante, du champignon qui se délite et pourrit. C’est pour lui que les commerciaux de la RATP ont naguère stupidement inventé de distiller des « parfums » (genre M. Propre) en station, parce que l’huile chaude il paraît que ça sent mauvais (en fait c’est surtout la superposition de parfum et de pisse humaine qui pue). Comme est mauvaise l’odeur du chevreuil (terrible odeur de bouc….), celle de la petite musaraigne crevée qui se décompose, là au bord du sentier… Ce n’est pas ça la nature qu’on voit dans les images de sports de glisse et les pubs pour petits déjeuners à la campagne sur la terrasse avec les enfants, images légèrement surexposées du bonheur insipide où rien n’arrive, où l’accident « pas grave » ne peut être que ludique et réparable comme une tache de confiture sur un tee-shirt pastel minette, images ripolinées du déni des choses telles qu’elles sont, où rien n’est perfectible puisque tout est parfait.

Sans doute aime-t-il la montagne – il en est tellement proche sans appareillage ; j’aime qu’elle me tienne en respect et j’en respecte les distances. Il est sûrement favorable à la « réintroduction » de l’ours dans les Pyrénées ; j’y suis hostile. Au fait, j’avais oublié un accessoire : dans le fond de ma poche, avec le mouchoir et le pq de secours, il y a un sifflet. Parce que si on rencontre un ours, il ne sert à rien de courir ça réveille le redoutable prédateur, il faut faire du bruit ça effraie la bête brute. J’ai des tas de bidules comme ça, parce qu’on ne sait jamais, parce que la nature, comme la ville, n’est pas belle et lisse mais râpeuse et sublime, parce que les zéphirs peuvent à tout moment se changer en aquilons, parce que les fils de la vierge sont tissés par des araignées, parce que le temps passe, que la pluie vient, que l’orage menace, que la nuit tombe, que le brouillard me rattrape, que le dernier métro se rate, que la vie s’écoule, que les choses précieuses et rares se dégradent, parce que vivre tue… Je me fais du cinéma moi aussi ? Probablement, mais on ne regarde pas le même film.

1 – Je sais bien que « jogging » désigne une course assez lente. Mais c’est une course – jamais les deux pieds à la fois en contact avec le sol – exportée à la montagne où la plupart des humains se contentent de marcher (sauf cas spécial du pas de gymnastique du chasseur alpin que par ailleurs tout oppose au « jogger »), ça va vite.

© Catherine Kintzler

Sport, jeu, fiction, liberté : W de Perec

Lecture de W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec

 Une partie du plaisir que nous prenons à jouer et à faire du sport relève de la fiction : être ailleurs, vivre comme si on était un autre, entrer dans un monde qui, pour un temps, nous soustrait à l’univers infini de notre vie quotidienne. En ce sens, le sport est une activité libérale et réflexive. Mais qu’il soit perverti et retourné, comme dans le roman de Perec et selon des critères empruntés à Roger Caillois, en un univers sur-réel sans fin, et il devient un cauchemar où nous ne rêvons pas : nous y sommes rêvés. Sans la co-présence du réel et du fictif, il n’y a plus de place pour la moindre parcelle de liberté.

Une version différente de ce texte a été publiée dans Regards sur le sport. Hommage à Bernard Jeu, textes réunis par Jean-Marc Silvain et Noureddine Seoudi, Villeneuve d’Ascq : Presses de l’Université de Lille-III, collection Travaux et recherches, 2002.

 1 – Relire le roman de Perec à la lumière d’un ouvrage de Roger Caillois

Tout amateur de sport éprouve une fascination en lisant le roman de Georges Perec W ou le souvenir d’enfance, qui se présente en deux récits parallèles et alternés.

L’un est un récit à la première personne de l’enfance de l’auteur, un petit garçon juif réfugié à Villard de Lans sous la garde de ses parents adoptifs. L’absence de souvenirs d’enfance, la pauvreté de son histoire personnelle, il la doit à l’Histoire, la grande, «avec sa grande hache» qui, en faisant de son père un soldat mort au front et de sa mère une victime des camps de concentration, a coupé de lui toute mémoire. Alors qu’il avait treize ans, ce petit garçon avait inventé une histoire fondée sur le fantasme olympique : celle de W, un îlot proche de la Terre de Feu où vit une société «exclusivement préoccupée de sport».

L’autre face du roman est une narration romanesque classique. Gaspard Winckler, le narrateur, y est conduit à rechercher la piste d’un enfant disparu, dont il a sans le savoir usurpé l’identité. Atteint d’un mal mystérieux, sourd, aphasique et prostré, cet enfant a été embarqué par sa mère dans une croisière désespérée à l’autre bout du monde : elle nourrit l’espoir qu’un événement déclenchera chez son fils le processus de guérison. Mais le navire a sombré près de la Terre de Feu à la suite d’une collision. Seul, le corps de l’enfant n’a pas été retrouvé. La mère s’est épuisée, les reins brisés par une malle, à tenter d’ouvrir la porte de sa cabine : les sauveteurs la retrouvèrent morte, ses ongles en sang ayant entaillé la porte de chêne.
Ce détail, comme bien d’autres, noue les deux récits parallèles qui convergent vers l’univers concentrationnaire.

Le narrateur part à la recherche de l’enfant. Puis, à partir de la page 85, qui signale une coupure dans le roman, son récit se transforme en description. On y voit l’île de W, «là-bas, à l’autre bout du monde», où la vie est exclusivement consacrée au sport. Cette description mobilise une multiplicité de procédés «oulipiens» chers à Perec (combinatoires, calculs, jeux sur les noms propres, entrecroisements de signifiants). La cité de W est fondée sur une organisation olympique rigoureuse, où la vie de quatre villages est réglée par des compétitions d’athlétisme rituelles qui se succèdent dans un savant chassé-croisé où toutes les possibilités de rencontre sont exploitées systématiquement. Les différents types de championnats sont soigneusement hiérarchisés et donnent lieu à une taxinomie dont les athlètes tirent leurs noms – car ils n’ont pas de noms propres. Tout est orchestré par une organisation suprêmement habile et inaccessible, tout jusqu’à la nourriture des athlètes, un régime savamment déficitaire en sucre qui les met en perpétuel état de demande sans les abrutir complètement. Tout est calculé, jusqu’aux irrégularités qui viennent apparemment troubler et fausser les compétitions. Dans certaines rencontres en effet, la règle peut changer brusquement, un système inédit de handicaps peut être soudainement mis en place à l’insu des participants, de sorte que qui perd gagne et inversement.

Plus la description s’avance et plus la mécanique de ce réglage devient opaque et étouffante jusqu’à l’horreur. Ici, on apprend que les vaincus sont exposés à des humiliations et des brimades «en principe interdites» mais en réalité tolérées et encouragées par les organisateurs ; cela va du simple gage aux sévices plus sérieux et jusqu’à la mort par lapidation. Plus loin, c’est une description apocalyptique du partage et du viol des femmes sur un stade à l’issue d’une course truquée où tout est permis et où chacun, entièrement nu à l’exception des chaussures de course, est exposé aux coups de crampons soigneusement aiguisés pour l’occasion.
Inutile d’atteindre la fin du roman (qui se termine par une citation du livre de David Rousset L’univers concentrationnaire) pour comprendre que ce paradis olympique n’est autre qu’un camp de concentration.

Une fois sa lecture achevée, le lecteur se livre à une lecture rétrospective de déchiffrage dans laquelle il peut relever des signes conduisant à cette fin. La géographie de W est une allusion limpide à la géographie infernale de la littérature classique fabuleuse. Citons encore le vêtement des athlètes, leur nourriture, l’organisation minutieuse de l’injustice, la démarcation à la fois étanche et étrangement poreuse qui sépare les athlètes des Officiels, la devise, le système de nomenclature, le doublage des noms par des sobriquets, l’emploi emphatique des majuscules initiales pour désigner les fonctions administratives. Le tout se cristallise dans le signifiant «W» qui donne son titre au roman et qui noue aussi ses deux fils parallèles. Ce W, qui frappe le vêtement des athlètes, est, sur l’autre versant du livre, l’objet d’une combinatoire où il se métamorphose en insigne nazi.

Je m’intéresserai à la description de la société athlétique de W, non pas pour montrer qu’elle renvoie à l’univers concentrationnaire, mais pour étudier les procédés de ce renvoi, grâce à un rapprochement avec un ouvrage de Roger Caillois, Les jeux et les hommes, où Caillois dégage les propriétés du jeu, et où il en étudie les corruptions.

Cela donne lieu à une première thèse, technique. Pour obtenir les propriétés de l’univers concentrationnaire, il suffit de faire subir au sport les perversions des caractéristiques qui l’apparentent au concept de jeu tel qu’il est décrit par Caillois. D’une activité éminemment agréable, le sport devient un enfer, de sorte que tout se passe comme si Perec avait emprunté à Caillois les critères du jeu, les avait attribués au sport, et les avait systématiquement pervertis.

Mais la différence est que Perec va beaucoup plus loin : plus que de perversion, on pourra parler d’hyperbole. De ce fait son roman nous en apprend davantage sur le jeu, sur le sport et sur le plaisir que nous en tirons et surtout sur les conditions qui rendent ce plaisir possible et qui, si elles sont désavouées ou retournées, transforment jeux et sports en enfer. C’est la thèse philosophique qui suivra de la thèse technique. En revenant à des textes classiques comme les Maximes et réflexions sur la comédie de Bossuet et Les Passions de l’âme de Descartes, on pourra y esquisser une théorie du frivole et de la «frime».

 

2 – Le principe de corruption

Le malaise grandissant éprouvé par le lecteur à mesure qu’il avance dans la description de la vie à W peut se comparer à un sentiment de trahison du sport. Mais trahison signifie aussi une forme de fidélité et une sorte de révélation. Examiner les lois de déformation qui gouvernent cette trahison, c’est en même temps remonter à l’objet d’origine qui se trouve perverti. Cette remontée régressive s’effectue aisément si on s’appuie sur le concept de jeu tel que Roger Caillois le définit et l’étudie dans son ouvrage Les jeux et les hommes. Les déformations satisfont à un principe général que Caillois expose au chapitre IV et qu’il appelle «corruption du jeu». L’auteur l’énonce ainsi, en parlant du jeu : «toute contamination avec la vie courante risque de corrompre et de ruiner sa nature même».

L’idée fondamentale est que le jeu est une activité à part, séparée du reste de l’existence. On joue pour être soustrait un moment au réel infiniment envahissant de la vie ordinaire – cela s’applique à la pratique du sport amateur, fondement du concept olympique, et donc au fantasme olympique dont W est, de l’aveu même de l’auteur, expressément inspiré.

J’appellerai irréalité cette séparation que le jeu découpe sur la vie ordinaire (Caillois parle aussi de réalité seconde) : il s’agit d’un moment où nous vivons sur le mode de la fiction, comparable en partie à celui sur lequel nous vivons la fiction esthétique. Il existe par ailleurs, comme Caillois le précise aussi, des jeux qui utilisent la fiction comme principe (jeux de rôles, poupées, etc.), mais cela n’empêche pas tout jeu d’entretenir un rapport essentiel à la fiction, en ce sens que l’espace et le temps du jeu font que nous avons l’impression d’être ailleurs, de vivre une autre vie, et même parfois d’être un autre. Cette irréalité a donc aussi une propriété cosmologique : jouer, c’est produire un monde, quelque chose de délimité, de clos, qui a ses règles propres.

La pratique libérale et dilettante du sport présente évidemment cette propriété, qui explique en grande partie son agrément. Cela ne signifie nullement que nous ne prenons pas le sport au sérieux, mais que ce sérieux (celui avec lequel je choisis et j’entretiens avec soin mon matériel de randonnée, avec lequel je prépare mon sac de montagne, avec lequel je choisis l’itinéraire, je scrute la météo) est entièrement tourné vers la production d’un autre monde, dans lequel je m’habille autrement, je parle autrement, je fais autre chose, un monde qui se distingue de mon activité ordinaire.

Mais cette séparation ou irréalité s’accompagne d’un corollaire : c’est l’idée de contamination. Monde à part, vécu sur une modalité irréelle, certes, mais pour que cela soit possible et pour que cette irréalité ne soit pas une hallucination, pour que cette fiction soit distincte d’une illusion (car l’illusion et l’hallucination, à la différence de la fiction, sont vécues sur le mode du réel), encore faut-il qu’il y ait un réel, un référent sur lequel s’enlève le monde du jeu, avec lequel il contraste, mais avec lequel il entretient des relations. La vie ordinaire forme la toile de fond sur laquelle je découpe le jeu, aussi bien dans le temps que dans l’espace. Et cette vie ordinaire côtoie le jeu, de sorte que bien souvent le jeu la singe, l’imite (un enfant joue à être aviateur, maîtresse d’école, médecin) tout en l’idéalisant. Il existe donc un rapport de structure, à la fois d’opposition, de distinction et de parallélisme entre le monde ludique et la vie ordinaire.

Caillois parle de corruption du jeu chaque fois que ce rapport structural entre jeu et vie ordinaire est brouillé : si le jeu, pour une raison ou pour une autre, ne peut plus être distingué de l’activité ordinaire, il est corrompu.
Il écrit, page 101-102 (chap. IV) :

[…] « il peut être intéressant de se demander ce que deviennent les jeux, quand la cloison rigoureuse qui sépare leurs règles idéales des lois diffuses et insidieuses de l’existence quotidienne perd sa netteté nécessaire. »

Il donne des exemples, notamment celui du joueur professionnel, pour qui le jeu n’est plus une activité ludique, mais une activité ordinaire. En réalité, le jeu lui-même ne perd pas sa nature : le joueur professionnel ne change pas la nature du poker ; ce qui est modifié, c’est le rapport de l’agent au jeu. Le joueur professionnel ne joue plus, il travaille, il réinjecte dans le jeu le souci ordinaire de la vie, le sérieux et l’amertume de la vraie vie.

Je prends un autre exemple, emprunté à ma propre pratique en amateur d’une activité sportive. La randonnée en montagne est agréable tant que le rapport réel/irréel est tel que le réel alimente l’irréel, ou alimente le fantasme d’irréel sans l’envahir. Je n’apprécie pas trop (sauf à des fins d’entraînement) une promenade totalement exempte d’imprévu ou de danger. Mais cet imprévu et ce danger ne doivent pas menacer le monde légèrement euphorique que je me construis dès que je mets mes chaussures et que j’endosse mon sac. Un orage, passe encore, mais si je vois la foudre frapper un rocher à 100 m de moi, c’est trop : je suis happée par une dimension qui détruit le monde ludique en me ramenant sévèrement aux soucis du réel. Le réel reprend ses droits et peut transformer la promenade en cauchemar.

 

3 – Aspect morphologique : les perversions

Muni de ce principe structural emprunté à Caillois qui articule le monde ludique (fini) à l’univers ordinaire (sans limite), on peut examiner les procédés mis en place dans W. On peut éclairer de façon nette une distinction que Caillois suggère et emploie, mais qu’il ne théorise pas de façon explicite : la distinction entre corruption et perversion. La corruption, comme on vient de le dire, c’est le fait qu’il y a contamination du jeu par la vie ordinaire, de telle sorte que le joueur n’a plus le sentiment d’être dans un espace et un temps spécifiques, abstraits d’un univers sérieux et infini. La corruption est donc un effet moral. Si on se demande à présent comment cette corruption s’introduit, comment elle est produite, on constate que c’est toujours par un ou des procédés de déformation d’une ou plusieurs propriétés du jeu : ou encore par perversion, détournement. La perversion est donc un paramètre de type morphologique qui agit sur la forme même du jeu, c’est un mouvement, une modification dont l’effet est corrupteur.

Prenons les caractères qui, selon Caillois, entrent dans la définition du jeu. Il en dénombre six, au nombre desquels il place le caractère fictif (sentiment d’irréalité), sur lequel je ne reviendrai pas. J’illustrerai chacun des autres par un ou deux exemples de perversion puisés dans W.

1° Le jeu est une activité libre.

Il suppose une adhésion volontaire et implique aussi que l’on puisse s’en retirer librement. Cela l’oppose aux activités contraintes de notre vie ordinaire, même si, par ailleurs, il nous arrive d’y prendre un certain plaisir. Le moins qu’on puisse dire est que ce n’est pas le cas du sport à W, qui y revêt le caractère, non pas obligatoire (car on peut s’obliger volontairement à une règle librement acceptée), mais nécessaire d’une activité allant même au-delà de l’activité professionnelle. Le sport à W est hyper professionnel, en ce sens général qu’il n’y a pas d’autre horizon et pas d’autre choix mais aussi en ce sens particulier que la répartition des athlètes selon leurs spécialités n’offre aucune latitude, aucun jeu précisément, et cela même contre toute logique ou tout calcul sportif, c’est-à-dire que l’hyper professionnalisme contrarie le concept même de sport (chap. XIV, p. 113-114).

La perversion se révèle double : de ludique, le sport devient réel, mais cette réalité, en contredisant les lois mêmes du sport professionnel, devient une sorte de sur-réalité. Les habitants de W ne vivent ni dans un espace fictif, ni dans un espace réel, mais dans un espace sur réel, comme celui d’un cauchemar.

2° Le jeu suppose des limites dans le temps et dans l’espace, précises et fixées à l’avance.

Si ces limites deviennent floues, «ce n’est plus du jeu», et de même si le jeu envahit totalement l’existence de quelqu’un, ce n’est plus une activité ludique, mais le jeu devient une réalité de substitution.

Les compétitions de W satisfont à peu de chose près ce caractère: comme les rencontres sportives normales, elles ont lieu sur des terrains délimités et durent un certain temps. Et pourtant, c’est l’intégralité de la vie, avec tous ses moments et en tous lieux, qui est habitée et hantée par la compétition. Cela apparente partiellement la vie des athlètes de W à celle des sportifs professionnels, qui doivent faire attention constamment à leur régime alimentaire, à leur mode de vie. Mais cela va bien au-delà, puisque cette contamination prend la forme, non d’une professionnalisation relevant d’une vie maîtrisée, d’une vie humaine en laquelle on peut se reconnaître, mais d’un destin pesant sur l’athlète avant sa naissance et pendant toute sa vie. Tout dans la vie de l’athlète est marqué par l’activité sportive : son appartenance, ses adversaires, la spécialité qu’il pratique, les vêtements qu’il pourra porter, les noms qu’il pourra recevoir, le sort qu’il subira à l’issue heureuse ou malheureuse d’une rencontre, sa retraite et la façon dont il mourra. Tout n’est pas prévisible, loin de là (et c’est même l’une des dimensions d’horreur de la vie à W), mais tout est pris dans les filets de l’activité sportive qui, en ce sens, n’a ni commencement ni fin.

Du reste l’histoire de W n’est pas situable dans un temps historique linéaire, mais plutôt dans un temps mythique circulaire : elle n’a pas à proprement parler d’origine, elle ne connaît ni progrès ni révolution, tout est ainsi depuis toujours et tout sera ainsi pour l’éternité.
Là encore, on peut remarquer une perversion à double torsion. Le sport pratiqué à W s’éloigne doublement d’une activité ludique, d’abord parce qu’il ressemble à une activité professionnelle réelle, et ensuite parce qu’il pousse celle-ci à son point de sur-réalité : il devient le seul réel qui compte, au mépris de toutes les lois du réel.

3° Je regrouperai ici deux caractères que Caillois distingue dans son énumération. (3.1) Le jeu est une activité incertaine, mais (3.2) c’est une activité réglée, soumise à des règles qui suspendent provisoirement les lois ordinaires.

Par incertitude, Caillois entend que l’issue n’est pas connue à l’avance pour ceux qui s’engagent : on ne sait pas qui va perdre et qui va gagner. Il veut dire aussi qu’un jeu doit solliciter, à l’intérieur de limites et de contraintes précises, une invention renouvelant la situation.
Mais cette incertitude et cette latitude, si elles introduisent une contingence dans le déroulement et l’issue du jeu, ne sont pas totales. De même qu’un jeu dont l’issue serait connue à l’avance ou dont toutes les situations pourraient être prévues dans le détail n’en serait plus un et engendrerait l’ennui, de même un jeu où tout est possible, où la situation peut devenir entièrement incohérente par rapport à l’ordre que le jeu instaure et dans lequel il se déroule, cela n’est pas davantage un jeu. En bref, le jeu ne peut évoluer ni dans le domaine de la nécessité absolue ni dans celui du chaos total : il se situe dans une plage moyenne où la contingence s’introduit dans la contrainte et grâce à elle, évitant aussi bien l’ennui que ce qui est totalement déroutant.

Le monde de W est tellement réglementé, quadrillé, formé par un entrecroisement de combinatoires, qu’il est effectivement guetté par l’ennui et la monotonie. Voilà l’impression que le lecteur éprouve pendant les premiers chapitres consacrés à la description de l’île (chap. XII, XIV, XVI). C’est une forme de perversion évidente, qui aplanit le plaisir du jeu et le transforme en régularité de tous les instants. La perversion consiste également à transformer la règle (celle du sport) en loi : W n’a pas d’autre législation que celle qui ordonne les rencontres sportives. On ne peut donc pas y distinguer vie sportive, vie sociale et vie politique. Personne à W ne peut s’offrir, grâce au sport, le luxe d’une double vie. Le minimum de frime nécessaire à l’existence quotidienne, qui introduit une respiration dans l’ordinaire, est impossible. On n’y joue jamais, on est toujours terriblement sérieux : le sport est un horizon indépassable.

Donc W est bien tout d’abord un univers infini d’ennui fondé sur l’indistinction des registres de la vie humaine. C’est le premier volet de la perversion de ce troisième critère : à la place de l’incertitude se glisse la nécessité, laquelle confond de plus règle du jeu et loi de la cité.
Mais, au milieu du chapitre XVIII, tout bascule sur l’autre versant de la perversion de ce même critère, qui va être tiré maintenant en sens inverse. A la place d’une incertitude agréablement réglée, qui caractérise le jeu, c’est un chaos totalement imprévisible, mais horriblement organisé de l’extérieur, qui va envahir petit à petit le roman. Le moment où se produit cet effet de miroir dans la perversion, est très précis. Après avoir exposé les principes du régime alimentaire des athlètes, perpétuellement tenus en léger état hypoglucidique, le chapitre XVIII décrit la manière dont sont célébrés les vainqueurs à W : on les convie à un somptueux repas très riche en sucres (p. 123), ce qui leur offre une chance supplémentaire de gagner encore. Le système se bouclerait alors en une uniformité trop parfaite parce que démobilisatrice. On pousse donc les athlètes vainqueurs à festoyer plus que de raison, à s’enivrer, à passer une nuit blanche le verre à la main en compagnie des officiels et des entraîneurs. Le lendemain matin, on les envoie à nouveau sur les stades avec la gueule de bois. Un grain de sable est savamment glissé dans la machine et y introduit un élément de changement. A partir de là, le lecteur découvre que le dérèglement est l’art suprême de l’organisation de W : il a un statut constitutif. Le dérèglement y atteint la dimension d’un art politique.

On est éclairé au chapitre XXII, qui énonce le principe même de l’organisation par le dérèglement, la mise au point d’un univers où personne ne sait à quelle sauce il sera mangé, quelle nouvelle torture il devra subir ou à quelle nouvelle faveur il sera brusquement élevé. W n’est pas gouverné par des lois, mais par l’arbitraire de la règle porté à un degré absolu.

Pour conclure sur ce troisième critère (incertitude et prévisibilité, liberté et contrainte), il faut une fois de plus souligner que le procédé de perversion est à double détente : W pervertit le jeu en le rendant à la fois uniforme et chaotique. Sur W, le sport est déformé par des caricatures symétriques : en un sens, on peut tout prévoir ; en un sens on peut s’attendre à tout. Les deux modalités infernales qui démentent et falsifient la vie elle-même, laquelle est fondée sur une contingence passionnante soutenue par un ordre général, se font face. A l’ennui se superposent «l’espoir insensé et la terreur indicible», qui ne sont que des figures du désespoir. Ne s’attendre à rien, s’attendre à tout, c’est se trouver face à un vide total.

4° Le jeu est une activité improductive : il ne crée pas de richesses, mais il se contente de les déplacer.

Ce critère est évidemment falsifié par la vie à W, où le sport est la seule activité, où il n’est autre qu’un travail. Il est falsifié aussi de façon ironique puisqu’à la fin du roman, on s’aperçoit que les performances accomplies par les athlètes sont dérisoires : le sport n’y produit même pas de réussites sur le plan des résultats mesurables.

Mais là encore, un second tour est donné à la vis de la perversion. Car bien qu’il soit le seul horizon d’activité sur W, le sport n’en reste pas moins gratuit, on ne voit pas d’où viennent les richesses, comment sont obtenus les biens qui y sont présents, avec quoi on achète la nourriture par exemple. Cette société tourne en rond, c’est un circuit économique totalement absurde, dans lequel rien n’est produit, où rien ne circule, rien ne vient de l’extérieur puisqu’il n’y a pas d’extérieur. Le caractère improductif du jeu s’y trouve donc à la fois démenti et exalté jusqu’à son point hyperbolique.

 

4 – L’effet moral et le double tour de vis

L’effet de ces différents procédés de perversion à l’œuvre dans le roman conduit à quelques réflexions philosophiques.

L’effet principal est certainement celui de la corruption, en ce sens qu’il y a contamination entre deux domaines qui sont, en principe, à la fois distincts et articulés l’un à l’autre. Si, comme le pense Caillois, nous nous livrons au jeu et au sport pour éprouver le plaisir de l’altérité par rapport au monde ordinaire, alors on peut dire que sur W le sport n’a pas d’autre en ce sens qu’il n’y a rien d’autre. Le sport devient le seul ordre auquel on puisse souscrire : il est l’ordinaire des athlètes et de tous les habitants de l’île. On ne peut donc pas y faire du sport pour s’abstraire du souci ordinaire. La contamination est telle que l’effet est l’inverse de celui que nous attendons du jeu ou de la pratique d’un sport : le jeu ne forme plus un monde dans lequel on entre librement et duquel on peut sortir. Il y devient un univers.

La seule façon de s’extraire de l’univers qui nous environne de toutes parts et dans lequel nous sommes englués est de produire une fiction, ou une méta-réalité. C’est ce que nous faisons lorsque nous pensons que nous sommes libres (nous produisons une méta-réalité, que nous appelons «sujet», qui échappe à la série des conditions déterminées, qui ne relève pas de l’ordre physique de la nature, c’est un objet métaphysique). C’est aussi ce que nous faisons lorsque nous allons au théâtre : nous sommes dans la salle, laquelle est incluse évidemment dans l’univers, mais nous nous figurons que, par rapport à ce que nous voyons sur la scène, nous occupons un lieu qui n’est nulle part et qui n’est pas dans le temps, puisque le lieu et le temps sont durant toute la fiction ceux de la scène. Voilà pourquoi, entre autres, les problèmes du temps et de l’espace au théâtre ne relèvent nullement de la convention : il y a un espace et un temps de théâtre, lesquels font que, durant la représentation, nous sommes placés comme si nous étions des dieux. La fiction esthétique, d’une manière générale, présente ces propriétés qui font qu’elle est toujours une pensée métaphysique ou qu’elle pose les problèmes de la métaphysique.

Or, une partie du plaisir que nous prenons à jouer et à faire du sport relève de cet agrément : être ailleurs, vivre comme si on était un autre, entrer dans un monde qui, le temps du jeu, nous soustrait à l’univers infini de notre vie quotidienne. C’est pourquoi j’avancerai l’idée que, en ce sens, le sport est une activité libérale et réflexive.

Libérale parce qu’elle ne peut pas se penser si on ne fait pas l’hypothèse d’un sujet libre et désintéressé, qui prend du plaisir à s’abstraire du réel, à occuper un position en retrait laquelle s’apparente, d’une part à la position esthétique, de l’autre à la position spéculative du chercheur. Seul un être méditatif et enclin à la contemplation peut penser à faire du sport : quelle drôle d’idée ! Réflexive parce que toute activité qui refuse de s’immerger dans le premier plan de la vie ordinaire, qui prend du recul, se pense elle-même par la même opération, se donne une représentation d’elle-même, s’arrache à une forme de conscience immédiate et, ce faisant, se pense toujours sous la catégorie de subjectivité métaphysique, de sujet libre.

Mais encore faut-il, pour que cette activité nous donne le sentiment de notre propre liberté, qu’elle soit éprouvée sur le mode de la force et de la difficulté surmontée : nous y puisons alors le sentiment d’une maîtrise que nous exerçons. Une trop grande facilité la fait rentrer dans un ordinaire insipide, une trop grande difficulté nous donne le sentiment d’un réel écrasant. Aussi le rapport au réel est-il paradoxal, comme on l’a vu déjà avec Caillois. Le réel, pour être mis à distance, doit cependant être ressenti comme présent et susceptible de reprendre ses droits, mais pas au point de nous engloutir totalement. Un jeu où nous gagnons trop facilement ne nous donne aucun plaisir, un sport dans lequel on nous réclame des performances inaccessibles devient une torture.

Ce nouage entre métaphysique, esthétique et morale, personne ne l’a mieux exprimé que Descartes, dans sa correspondance avec Élisabeth et dans son traité Les Passions de l’âme, où on trouve aussi une très brève mais très profonde théorie du sport :

« Et il est aisé de prouver que le plaisir de l’âme auquel consiste la béatitude, n’est pas inséparable de la gaieté et de l’aise du corps, tant par l’exemple des tragédies qui nous plaisent d’autant plus qu’elles excitent en nous plus de tristesse, que par celui des exercices du corps, comme la chasse, le jeu de la paume et autres semblables, qui ne laissent pas d’être agréables, encore qu’ils soient fort pénibles; et même on voit que souvent c’est la fatigue et la peine qui en augmente le plaisir. Et la cause du contentement que l’âme reçoit en ces exercices, consiste en ce qu’ils lui font remarquer la force, ou l’adresse, ou quelque autre perfection du corps auquel elle est jointe; mais le contentement qu’elle a de pleurer, en voyant représenter quelque action pitoyable et funeste sur un théâtre, vient principalement de ce qu’il lui semble qu’elle fait une action vertueuse, ayant compassion des affligés; et généralement elle se plaît à sentir émouvoir en soi des passions, de quelque nature qu’elles soient, pourvu qu’elle en demeure maîtresse. » (A Élisabeth, 6 octobre 1645)

« Mais la cause qui fait que pour l’ordinaire la joie suit du chatouillement, est que tout ce qu’on nomme chatouillement ou sentiment agréable consiste en ce que les objets des sens excitent quelque mouvement dans les nerfs, qui serait capable de leur nuire s’il n’avaient pas assez de force pour lui résister ou que le corps ne fût pas bien disposé. Ce qui fait une impression dans le cerveau, laquelle étant instituée de la nature pour témoigner cette bonne disposition et cette force, la représente à l’âme comme un bien qui lui appartient, en tant qu’elle est unie avec le corps, et ainsi excite en elle la joie. C’est presque la même raison qui fait qu’on prend naturellement plaisir à se sentir émouvoir à toutes sortes de passions, même à la tristesse et à la haine, lorsque ces passions ne sont causées que par les aventures étranges qu’on voit représenter sur un théâtre, ou par d’autres pareils sujets, qui ne pouvant nous nuire en aucune façon, semblent chatouiller notre âme en la touchant. » (Les Passions de l’âme, art. 94)

Dans W, toute cette dimension libérale, qui permet de se percevoir soi-même et d’être maître, est systématiquement rabattue sur un réel inexorable qui annule tout sentiment de maîtrise et de liberté. Ce qui devrait être un monde est réduit à être l’univers, le seul univers, l’infinité de l’ennui et du désespoir. Il devient impossible aux habitants de repousser à distance convenable ce qu’ils vivent pour pouvoir le contempler, ils n’ont aucun moment de respiration, aucune expérience leur témoignant qu’ils sont libres et forts. L’horreur particulière qui s’en dégage est que cette réduction de la distance est produite par une activité qui en principe devrait donner de la distance.

J’ai souligné à maintes reprises que Perec procède à une double perversion du sport dans son roman, qu’il donne deux tours d’écrou.

Le premier consiste à rabattre le sport sur la vie réelle, à lui donner grosso modo les caractéristiques d’une activité professionnelle, ce qui réintroduit le souci de la vie ordinaire : c’est une réduction du sport à la quotidienneté. La dimension fictive du sport est effacée et diluée dans le réel, le sérieux de la vraie vie. Mais, même dans la vraie vie, nous avons toujours la possibilité de trouver une activité qui nous permettra de vivre sur le mode fictif. Je suppose que les sportifs professionnels, envahis par les soucis que leur donne leur profession, ont dans leur vie quelque point de fuite qui les retire de leur quotidienneté. Or, l’une des propriétés de l’univers concentrationnaire, c’est justement qu’un tel retrait est impossible. Le génie du tortionnaire, c’est de trouver le moyen qu’aucun point de fuite ne soit ni possible ni même imaginable : alors il y a réduction totale de toute conscience proprement humaine.

Le second tour de vis, beaucoup plus étrange et plus efficace dans l’horreur, achève cette perfection de la torture. Il consiste à porter les propriétés fictives elles-mêmes à leur point hyperbolique, le point où elles font réalité. C’est ce qui apparente la vie sur W à un cauchemar. En un sens, rien n’y tient debout, rien n’y résiste à l’examen des conditions de possibilité de l’expérience. Et en même temps, c’est cette négation même de réalité qui devient le seul réel. Il y a production d’une sur-réalité pire que la réalité elle-même, parce que de cette sur réalité on ne peut pas s’échapper. Perec ne rabat pas simplement le monde du sport sur l’univers : de ce qui devrait être un monde, il fait un univers.

L’effet cosmologique est indissociable de l’effet moral. Le sujet est à proprement parler démoralisé parce qu’il n’a plus de point métaphysique lui permettant de s’extraire et de se penser lui-même. Imaginons une vie où toute activité fictive, toute activité contemplative, toute activité purement spéculative serait rendue impossible. Ce serait déjà un enfer, un étouffoir. Mais imaginer une vie où cette impossibilité serait produite par le fait que, chaque fois que nous croyons nous livrer à une activité de ce type, nous sommes déçus et démentis, elle nous échappe, elle fond entre nos mains ou se retourne en son contraire : nous ne pouvons plus rêver, parce que chacun de nos rêves est réel, et donc devient un cauchemar. Où se mettre pour être quelqu’un et dire «Je suis, j’existe» ? Face à un tel malin génie, il n’y a même plus de quelqu’un. Nous sommes des jouets.

Ici encore, je me tournerai vers des textes classiques, car ce mouvement de resserrement par lequel le fictif est rabattu sur le réel, a déjà été fortement pensé par les adversaires du théâtre au XVIIe siècle. Nicole dans ses Lettres sur l’hérésie imaginaire et Bossuet dans ses Maximes et réflexions sur la comédie ont l’un et l’autre parfaitement expliqué leur haine du théâtre. A cause de sa nature fictive, le théâtre nous propose un monde irréel mais à la faveur duquel nous nous croyons libres de vivre toutes nos passions. Le théâtre nous affranchit : sous prétexte qu’il s’agit d’une fiction, nous donnons libre cours à notre moi, lequel est haïssable. Nous venons au théâtre, non pas tant pour y admirer des héros dont nous savons bien qu’ils n’existent pas, mais pour nous adorer nous-mêmes, croyant y éprouver innocemment toutes les passions sous le prétexte qu’elles sont vécues par procuration.

Effectivement, ce que Nicole et Bossuet ont très bien vu, c’est que le rapport à la fiction est un rapport à notre propre liberté et que la vie, lorsqu’elle est déconnectée du sérieux, lorsqu’elle peut être vécue avec frivolité, devient agréable. Descartes l’avait dit, aussi : même les passions tristes, lorsqu’elles sont produites par la lecture, le théâtre, le jeu, sont agréables parce qu’on se sent remué sans se sentir esclave, parce qu’on récupère une maîtrise. Descartes le dit aussi pour le sport (la chasse, la paume et autres exercices «qui ne laissent pas d’être agréables, encore qu’ils soient fort pénibles»). C’est que cette peine, d’abord nous est accessible, qu’elle relève de notre propre maîtrise, qu’elle témoigne de notre force et ensuite qu’elle n’est pas produite par quelque chose que nous ne maîtrisons pas. Ce que nous cherchons donc, à travers le sentiment de notre propre force ou de notre propre adresse, c’est le témoignage de notre liberté.

Voilà ce que Nicole et Bossuet dénoncent, ce qu’ils ont parfaitement compris, ce qu’ils récusent, ce qu’ils soupçonnent à juste titre : il existe des moments où nous nous arrangeons pour être des dieux. Les dieux du stade ? peut-être. Toujours est-il que le moment de recul et de virtuosité que nous offrent jeux et sports et que nous offre aussi le plaisir esthétique, que nous offre enfin le plaisir de comprendre, le plaisir d’être intelligent, ce sont des moments divins. Traduction en langage rigoriste : ce sont les moments glorieux et vaniteux. Le programme rigoriste consiste, par conséquent, à ramener les hommes au sérieux de la vraie vie, à réintroduire l’amertume dans les passions en les subordonnant aux circonstances réelles. Il faut fermer les portes des théâtres, revenir à la misère réelle, et s’occuper de cette misère : afin de ne jamais oublier que l’homme est misère et de ne jamais croire que nous pouvons être des dieux. Programme humanitaire et féroce qui dénonce, avec le luxe, toute activité frivole. Voilà pourquoi l’humanitaire (vous devez penser sans cesse à la misère réelle et vous sentir coupable chaque fois que vous faites quelque chose d’inutile) est contraire à l’humanité.

 
 

5 – L’antithétique de la fiction et la liberté

Je suggérerai pour finir quelques rapprochements et un élargissement vers la relation constituante entre fiction et liberté sous la forme d’une antithétique de la fiction.

Une théorie de la « frime » pourrait être fondée sur le principe du point de fuite essentiel à toute liberté. Pour échapper au désespoir, et lorsqu’une situation est désespérée, il n’y a guère que la frime qui puisse offrir quelque moment réflexif et qui puisse soutenir l’idée même de liberté. C’est une mauvaise action qui relève du rigorisme le plus élémentaire que de critiquer les pauvres gens qui jouent : mais c’est précisément parce qu’ils n’ont rien qu’ils jouent ! De même, c’est une mauvaise action d’empêcher les vieillards de jouer aux cartes et de se disputer violemment, etc. La frime est le degré le plus désespéré de la liberté, mais c’est un degré de liberté.

Au sujet du sport, quelque chose de très inquiétant se produit dans la société contemporaine, c’est le phénomène des loisirs, au sens d’une industrie, d’une activité économique ; cela s’oppose au loisir au sens libéral et aristotélicien du terme. Or ces loisirs, par la manière dont ils sont mis en place, exploités et vécus, ont des propriétés un peu comparables aux deux étages de perversion présents dans le roman de Perec. « Les loisirs » sont des activités contraintes, dominées par un conformisme, par un « il faut ». De même qu’on a joué au tennis il y a dix ans parce que le patron jouait au tennis, de même on se précipite sur les terrains de golf. Activités conformes, réglées sur la vie ordinaire, où le sport devient une obligation, une activité comme il faut à laquelle il devient difficile d’échapper. Lorsque je regarde le visage contracté de certains joggers affublés de leur petit flottant fluo, s’appliquant à souffler en cadence et les yeux rivés sur leur compte-pulsations, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’un surmoi féroce les guide, et non le plaisir d’être un dieu. Ce n’est plus une contrainte ludique qui s’exerce ici, mais bien une contrainte sociale, fait social au sens classique que lui a donné la sociologie française.

Ensuite, les loisirs, ou plutôt ce qu’on appelle « les activités de loisir » sont présentées comme un sur-réel, avec les conséquences cauchemardesques que l’on connaît. Allumons la télévision : ce ne sont qu’images parfaites et sans accroc de « glisse » sur l’eau, sur la neige, en parapente, etc. Allez-y, c’est si facile, la nature est si accueillante, etc. Bilan : trois tués en montagne, quatre naufragés, deux personnes percutées par un scooter des mers par week-end, etc. A chaque fois, on apprend que les gens se sont lancés sans entraînement, sans connaissance, sans équipement sérieux, mais avec le look et rien d’autre, en état d’anesthésie dans ce qu’ils croyaient être un rêve, dans ce qu’ils croyaient n’avoir aucune consistance. Et c’est précisément la consistance de ce rêve qui le transforme en cauchemar.

D’une part, les loisirs réintroduisent la contrainte sociale en lieu et place d’une contrainte ludique. D’autre part, les loisirs fabriquent du sur-réel qui tourne mal. Ne serait-ce pas une forme atténuée, feutrée, insidieuse et fragmentaire de ce que Perec nous présente sous forme hyperbolique, aiguë et continue ?

De manière générale, ce roman engage une réflexion sur la position ludique et sur la position esthétique, dans ce qu’elles ont de commun et sur leurs enjeux moraux.
Il s’agit d’une position critique vis-à-vis du réel, en ce sens qu’elle a la capacité de s’extraire du réel ordinaire, mais sans en être séparée radicalement. Le réel est mis à distance, mais on ne peut pas parler d’une évasion, car la présence du réel est maintenue. Le point de fuite s’autorise du réel et ne lui tourne pas le dos. C’est précisément ce qui permet à la position ludique et à la position esthétique de révéler le réel et de constituer du même coup une positon morale.

En effet, si ce point de fuite est constituant aussi bien théoriquement (il me fait savoir qu’il y a du réel, et quel il est en le révélant par le jeu de l’hypothèse) que pratiquement (il rend possible l’appréhension du sujet par lui-même), c’est en vertu de ce rapport paradoxal au réel, qui l’éloigne tout en le constituant

Il suffit pour s’en convaincre de se donner les deux formes possibles d’abolition de ce rapport (ce que fait le roman de Perec) pour produire un effet destructeur à la fois de toute connaissance possible et de toute liberté possible. On les énoncera sous la forme d’une double antithétique ; dans chacun des couples, les deux propositions pourtant antinomiques sont équivalentes quant à leurs effets destructeurs de la liberté.

  • Première thèse : « tout est réel, il n’y a pas de fiction possible, rien ne peut être ni supposé ni feint ni rêvé » – autrement dit aucune hypothèse n’est envisageable, le réel ne peut pas se constituer comme réel, il forme le seul horizon possible.
  • Première antithèse : « tout est rêvé, il n’y a pas de réel » – autrement dit rien ne peut cliver le champ des impressions qui sont toutes équivalentes, rien ne peut être infirmé ni confirmé, il n’y a pas de proposition falsifiable.

Ces deux formes s’énoncent aussi moralement :

  • Seconde thèse : « tout est obligatoire au sens d’une nécessité » : la transgression est impensable et par conséquent la liberté est impossible. La passion qui accompagne cette forme de l’impératif est le désespoir.
  • Seconde antithèse : « tout est permis » : mais si rien n’est défendu, on ne peut jamais rien transgresser, la liberté est donc impossible aussi. La passion qui accompagne cette forme est l’ennui.

Ces deux extrémités de l’absolument nécessaire et de l’absolument contingent enserrent le spectre qui constitue le nécessaire en vertu du possible : c’est celui aussi des passions et du piment de la vie ; mais c’est ainsi que Corneille définit, très précisément la gamme du vraisemblable sans laquelle le théâtre est impossible. Il y a deux manières de décourager le spectateur et de rendre la fiction insipide : ne représenter que du nécessaire (on peut tout prévoir, le spectateur désespère), ne représenter que du radicalement contingent (on peut s’attendre à tout, le spectateur s’ennuie). Quant à la version morale de l’impératif totalisant qui abolit la position critique en matière esthétique, elle a été philosophiquement énoncée par Thierry de Duve dans la troisième partie de son ouvrage Au Nom de l’art. Nathalie Heinich en décline les nombreuses varriantes sur le plan du comportement appréhendées par l’examen sociologique, dans Le Triple jeu de l’art contemporain.

Ainsi, et d’une manière générale, la co-présence du réel et du fictif apparaît comme une condition nécessaire de la liberté. Il se pourrait même qu’elle soit suffisante, puisqu’elle permet d’en assurer le degré minimal, celui qui me reste lorsque je suis plongé dans une situation absolument contraignante. Comme le dit Descartes dans une des Lettres à Elisabeth, paraphrasant un célèbre exemple stoïcien : lorsque nous sommes pris dans une situation qui nous prive entièrement de toute marge de manœuvre, il nous reste encore la ressource de feindre que nous soyons au spectacle de nous-même. On le voit, Descartes ne supposait pas un tortionnaire plus rusé encore que son Malin génie, un tortionnaire qui parviendrait à verrouiller tout point de fuite – pire : à faire que le point de fuite lui-même soit un verrou – et par cette forclusion à abolir l’humanité. Mais c’est que Descartes n’a connu ni la guerre mondiale, ni l’univers concentrationnaire, ni plus banalement l’illimitation des moyens de communication, l’omniprésence des loisirs et la transparence de la société à elle-même : il n’avait pas lu Orwell ni Perec ; il vivait encore dans un monde.

 

© Catherine Kintzler pour la version de 2006 et Presses Universitaires du Septentrion pour la version de 2002

Références bibliographiques

Références utilisées :
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