Une France intolérante et obsédée par les religions : deux mythes

Un sondage et un rapport récents permettent de prendre quelque distance avec deux mythes complaisamment répandus : celui d’une France où le fait religieux serait une norme sociale jouissant d’une appréciable notoriété, celui d’une France intolérante ou, plus particulièrement, « islamophobe ».

A lire et à entendre bien des médias, ainsi que bien des « décideurs », les questions religieuses obsèdent les esprits des Français. Rares sont les jours sans piqûre de rappel dans les médias et les discours d’« experts » au sujet de l’importance des religions.

On entend, sans trop y prendre garde, des expressions comme « religion majoritaire », « première, deuxième religion de France ». Ces expressions, banalisées et isolées de toute explication, prennent une valeur absolue qui surdimensionne la place et le rôle de l’attitude religieuse qu’il ne faudrait surtout pas minimiser ou trop critiquer. Leur effet (voulu ?) sur l’opinion est à rapprocher de l’imposture légale par laquelle sont présentés les résultats des élections où ne sont pris en compte, dans le calcul des pourcentages, que les suffrages exprimés.

Dans un état d’esprit voisin, il n’est pas rare d’entendre que la France, particulièrement investie dans les questions religieuses au point qu’il s’agirait d’une obsession, serait allergique à l’expression des religions et supporterait mal l’appartenance religieuse : en bref, il n’y aurait pas plus intolérants que la France et ses habitants !

Autant d’idées fausses et complaisamment répandues au profit d’un mythe antirépublicain dont les adeptes sont, eux, particulièrement allergiques à toute expression de non-appartenance qu’ils ont vite fait de convertir en obsession et en hostilité envers « la » religion.

Un sondage mené en novembre 2014 par Sociovision remet les pendules à l’heure s’agissant de l’importance des religions, notamment en ce qui concerne l’engagement personnel des Français. Pour aller vite et vulgairement : une très grande partie des sondés s’en fiche royalement. De sorte que, pour pasticher les expressions admises, on pourrait dire que la « première religion » en France est plutôt l’indifférence aux religions, quand ce n’est pas l’athéisme déclaré.

Selon ce sondage,

  • 46% des Français se déclarent « rattachés à une religion ou pratiquants » (10% de « pratiquants » et 36% de « croyants qui ne pratiquent pas ») ;
  • 14% se déclarent « rattachés à une religion sans être croyants » ;
  • 39% déclarent n’être « rien de tout cela »… ça fait beaucoup !

Quant à l’analyse plus fine de l’appartenance religieuse, on découvre que l’islam est quantitativement faible (6%), la pyramide des âges et la proportion de pratique réelle y étant plus dynamiques que pour le catholicisme qui apparaît comme une religion vieillissante .

Quelle disproportion avec l’inflation de discours relatifs à l’islam et à son importance, que selon les uns on « stigmatise » dès qu’on émet la moindre critique, et qui selon les autres serait proche de « l’invasion » ! Où l’on voit bien que les uns comme les autres adoptent le même fonds de commerce. Position d’autant plus fantasmatique qu’elle s’acharne à faire comme si ces 6% de musulmans déclarés étaient tous unifiés autour des courants les plus rétrogrades de cette religion, comme s’il n’y avait pas plus différent d’un musulman qu’un autre musulman, comme si toutes les musulmanes portaient le voile, etc.

Quant à la prétendue « islamophobie », elle est bien plus à mettre sur le compte de l’indifférence d’un grand nombre de Français à toute religion que sur une hostilité particulière qui peut certes exister. L’indifférent s’agace d’autant plus qu’il ne cesse d’entendre un discours inflationniste qui « gonfle » l’importance des religions en général, de l’islam en particulier et, à l’intérieur de celui-ci, de sa fraction la plus rétrograde, au mépris de la réalité.

Mais les musulmans et les personnes de culture musulmane aussi peuvent s’agacer pour les mêmes raisons et tout aussi légitimement. N’auraient-ils pas droit à l’indifférence ? Qu’on leur lâche les basques ! Qu’on cesse de convoquer, pour les représenter et capter leur parole, tout ce que l’islam a de plus réactionnaire, relayé à grand bruit par la bienpensance multiculturaliste qui sur ce plan ne diffère de l’extrême-droite que par l’inversion du signe accolé à cet intouchable que serait l’islam ! 

 

Ce qui nous amène à la seconde question, au second mythe : cette sécularisation massive, qui se conjugue avec une législation laïque, est-elle un indice d’intolérance ?

Une étude très récente issue de l’International Humanist and Ethical Union, intitulée The Freedom of Thought Report 2014, se penche sur l’ampleur et la « légalité » des discriminations religieuses dans l’ensemble du monde, pays par pays. Elle a ceci d’intéressant qu’elle ne prend pas simplement en compte la discrimination envers les religions au sens strict (question de la liberté religieuse) mais aussi celle qui vise, dans de très nombreux pays, les non-croyants et les athées (question de la liberté de conscience).

L’étude se penche à la fois sur la législation et sur les pratiques sociales. Elle met en place des critères critiques variés, par exemple « Existe-t-il une religion officielle ? » ; « L’incroyance est-elle dépréciée ? » ; « Y a-t-il une législation sur le blasphème ? ». L’ensemble, réuni dans des tableaux commentés pays par pays, aboutit à une sorte de notation exprimée par des couleurs et une appréciation en 5 degrés (je les laisse ici à toute leur saveur en anglais, car cela reste parfaitement intelligible pour les francophones) :

  • Noir : « Grave violations »
  • Rouge : « Severe discrimination »
  • Orange : « Systemic discrimination »
  • Jaune : « Mostly satisfactory »
  • Vert : « Free and equal »

Les critères sont expliqués p. 18 et suivantes de l’étude.

On sera peut-être étonné d’apprendre que l’Allemagne et l’Italie se classent dans le rouge, au même niveau que l’Algérie, la Pologne, la Russie, la Chine, la Nouvelle-Zélande, entre autres. Pas très brillant, et plutôt moins bien que l’Espagne, le Canada, le Brésil et le Royaume-Uni qui, très médiocrement malgré tout, atteignent un modeste orange .

Quant aux vénérés « pays du Nord », hum, à part la Norvège en jaune (qui rappelons-le a aboli en 2012 une législation rendant la pratique religieuse obligatoire pour les luthériens), ce n’est guère mieux : rouge pour le Danemark, orange pour la Suède et la Finlande.

La France, de son côté, atteint un honorable jaune – au même niveau que les USA ou le Japon. Mais qu’est-ce qui l’empêche d’obtenir le très rare « vert » de la Belgique et les Pays-Bas ? Il faut lire de près la petite case jaune du tableau p. 496 – et le commentaire qui suit, p. 496-97.

Ce qui fait obstacle à la liberté de conscience en France, c’est la législation discriminatoire de l’Alsace-Moselle et de certains territoires d’Outre-mer. Un motif analogue vaut aussi un « jaune » aux USA, car certains États y interdisent les fonctions officielles aux athées. On notera cependant que le nombre de critères « jaunes » est plus important pour les USA qui en comptent trois (p. 206) que pour la France qui n’en a qu’un (il n’en faudrait aucun pour passer au vert).

Le commentaire de la situation française se poursuit p. 497 : que penser de l’interdiction du voile intégral ? Ce n’est en rien une discrimination car toutes les tenues couvrant intégralement le visage sont concernées, et cela pour des motifs d’ordre public.

Regardons à présent le glorieux « vert » obtenu par les Pays-Bas. Il est tout récent, ce pays ayant aboli sa législation sur le blasphème en décembre 2013. C’est très intéressant.

 

Ce qui menace la liberté de conscience en France, donc, ce n’est pas une laïcité prétendue « liberticide » contre toute évidence – aucune mesure ne produit autant de liberté à cet égard que la laïcité : elle est faite pour cela. Ce qui menace la liberté de conscience, c’est au contraire que la laïcité n’est pas suffisamment respectée et étendue sur l’ensemble du territoire. C’est l’inflation du discours encensant le fait religieux comme universel et qui encourage par là chacun à s’y inscrire. C’est le peu de considération dont jouit, dans ces discours, la non-appartenance, quand elle n’est pas accusée d’être une source de discrimination : car les apôtres du communautarisme n’hésitent pas à mettre le monde à l’envers ! C’est l’existence surannée d’un droit local, et le discours complaisant qui le présente comme un modèle de modernité.

© Catherine Kintzler, 2014

Documents et références

Les pages citées dans ces deux documents :

Sociovision p. 2-3Freedom of Thought p. 496-7

3 réflexions au sujet de « Une France intolérante et obsédée par les religions : deux mythes »

  1. Ping : Hiram.be | Une France intolérante et obsédée par les religions : deux mythes

  2. Buford Norman

    Un petit commentaire, en partie pour tester le nouveau site et en partie pour donner ma réaction comme Américain à cette excellente présentation de « Ce qui menace la liberté de conscience ». Aux USA, l’encensement du fait religieux, s’il était pris en compte par cette notation à cinq degrés, mériterait au pays un rouge ou un noir.

    Répondre
    1. MezetulleMezetulle

      Cher Buford. Merci pour ce commentaire. Le lien vers le site Quinault est dans les « favoris ».

      On voit bien à travers cette étude que le régime de toleration reste fondé sur le principe de Locke qui exclut les athées au motif de leur prétendue non-fiabilité. Cette fidélité malgré tout connaît des degrés. Je vais quand même prendre un peu la défense des USA ! la bienpensance et le discrédit dont tu parles y existent, ils ont des conséquences non-négligeables, mais la loi fédérale protège cependant la liberté d’opinion sans exclure personne et expose la séparation entre Églises et État : on n’est pas dans le noir ni dans le rouge. Les conséquences matérielles de cette normalité du religieux (« bannissement » de fait des athées qui sont mis à l’écart des fonctions officielles dans certains États – ce qui en soi mériterait au moins la note « rouge ») -, font l’objet de plaintes et sont alors condamnées au niveau juridique fédéral. C’est ce qu’indiquent plusieurs articles de presse que j’ai pu lire.
      Cela reste bien sûr une notable différence entre régime de toleration – où l’attitude religieuse est une norme dont on s’excepte difficilement, même si elle ne fait pas nécessairement loi – et régime de laïcité – où la question du modèle religieux est étrangère à la formation de l’association politique.

      Par ailleurs ce dont du fais état explique aussi que l’athéisme soit « militant » aux USA. Les Américains athées se regroupent en communautés susceptibles de faire pression. Là encore il y a différence entre le régime de tolérance dont l’efficacité repose partiellement sur la capacité à se regrouper pour faire valoir son opinion et le régime de laïcité où la pression « lobbyiste » n’est pas un comportement spontané (quoique cela entre de plus en plus dans les mœurs).
      La question philosophique qui se pose est celle de la nature du lien : lien communautaire qui suppose une unité des positions qui se regroupent ; lien politique qui inversement garantit la différence entre les éléments de l’association. Or les non-croyants posent la question par leur existence même. Ils sont certes plusieurs, et même très nombreux (le sondage que j’ai commenté le montre, en tout cas en France), mais cette pluralité peut-elle et doit-elle recevoir une expression de groupe, une expression en termes de communauté ? comment peuvent-ils se regrouper en communauté d’opinion ? Certains le font, mais aucune autorité communautaire, aucun corps de doctrine ne les unifie: ils sont simplement regroupés en régime d’association. D’ailleurs le souhaitent-ils ? Le fondement de leur position n’est-il pas au contraire d’affirmer la disjonction avec une telle expression ? Locke le pensait, et il pensait que c’est précisément à cause de cela qu’il fallait leur refuser l’accès au politique. Il suffit de retourner, non pas la question, mais la réponse de Locke pour obtenir la thèse de l’association politique laïque. Ce retournement suppose qu’on pense l’association politique comme disjointe de tout autre lien, notamment religieux. Ainsi, dans mon petit firmament philosophique, Locke est le penseur qui a tracé le champ où va pouvoir s’installer la laïcité, bien qu’il ne soit pas un penseur de la laïcité. Il a posé la question structurante.

      Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *