« Vous ne pouviez pas vous offrir une Opel ? » : une pub édifiante

Vous n’avez pas pu échapper à cette fascinante vidéo publicitaire d’Opel.
Scène de voisinage dans une périphérie pavillonnaire bon chic bon genre. Un pré-ado blondinet, accoudé à la clôture mitoyenne, apostrophe son voisin qui s’apprête à monter dans une voiture noire plutôt chic elle aussi. Derrière le garçon se profile une rutilante voiture rouge. On va assister à une exemplaire leçon d’arrogance et d’insolence, à l’exaltation de la mise en déroute d’un adulte (qui n’a pas une Opel) par une petite racaille bien comme il faut (dont le père possède une Opel).

Le gamin a pris l’initiative du dialogue par une appréciation de connaisseur en matière de bagnole : – « Classe, votre voiture ! ». Et l’autre de répondre, poliment ringard : « – Merci ! » ; ce nigaud compassé n’a pas compris que c’était un appât destiné à mettre l’adversaire (car il s’agit d’un combat) à découvert. En effet, cette sensibilité avouée à la « classe » d’une voiture va le mettre sur le terrain et à la merci du petit rapace bien léché, bien peigné, qui a parfaitement assimilé les valeurs et les techniques de la compétition libérale moderne.

Menée de main de maître, l’agression verbale enchaîne les coups directs : -« Vous la contrôlez avec votre portable ? » – « N..non.. » – « Et elle prévient les secours en cas d’accident, non ? » – « …. ». Jusqu’à l’humiliation finale – « Vous ne pouviez pas vous offrir une Opel ? ». Il ne reste plus au vaincu qu’à baisser la tête et à ruminer sa défaite en prenant la faute sur lui : c’est vrai ça, que n’a-t-il acheté l’Opel….. non pas pour ce qu’elle est, mais pour pouvoir soutenir son rang dans l’arène bling-bling où s’affrontent les matuvu ?

Changement de plan. Avec un regard de triomphe, le mioche se détache de la clôture au moment où le maître de la voiture rouge sort de la maison et fait un bref salut de la main au voisin qui lui répond pensivement. C’est à l’évidence le père de l’insolent. Il respire l’aisance, la force, la sûreté de soi, la santé, l’allégresse, la jubilation d’avoir une voiture « contrôlée avec son portable ». Père et fils montent à bord : c’est le moment pour Opel de prendre la main en voix off et d’illustrer, pour les quelques secondes qui restent, certaines capacités de la voiture.

opel

C’est très bien fait : en quelques cruelles salves décochées par l’enfant, on a appris bien des choses sur cette merveilleuse voiture – c’était l’objectif principal.

Dira-t-on que la voiture est présentée comme celle des vainqueurs, ceux qui se glorifient de piétiner autrui, qui encouragent et cultivent cette « compétence » (si spontanée chez les bambins) en leurs enfants ? Ce serait forcer l’interprétation que d’accuser ce fringant propriétaire d’une belle voiture d’élever son fils dans la culture de l’insolence. Rien ne permet de dire que le père a entendu le dialogue et qu’il l’approuve, ni que, une fois le véhicule démarré, il partage avec son fils le doux plaisir de jouir de la déconfiture d’autrui – en allemand la « Schadenfreude ». Le scénario jette très habilement l’incertitude là-dessus : la morale familiale est sauve.

Reste l’air du temps, « sociétal » comme on dit. La glorification de l’arrogance et de sa complice l’humilité vicieuse1 n’est portée, très objectivement, que par la reprise et l’adaptation d’une scène fréquente de la vie ordinaire entre un jeune insolent et un homme d’âge mûr qui consent à se laisser maltraiter. La scène, en effet, est saisissante de vraisemblance : tous les jours nous voyons des adultes s’abaisser devant des enfants dont le culot et la passion pour la domination n’ont jamais été réprimés, leur lécher les bottes en se méprisant eux-mêmes.
Le service publicitaire d’Opel nous jette à la figure avec un brio magistral cet ingrédient ordinaire de la recette de fabrication des racailles.

© Mezetulle, 2016.


Notes
  1. L’expression « humilité vicieuse » et la symétrie entre cette humilité et l’arrogance sont empruntées à Descartes, Les Passions de l’âme, art. 159 et 160. Note ajoutée le 24 oct. []

6 réflexions au sujet de « « Vous ne pouviez pas vous offrir une Opel ? » : une pub édifiante »

  1. morose

    Édifiant
    Je me console en me disant que puisque une assistance est prévue en cas d’accident, c’est que cette magnifique Opel rouge peut en avoir (des accidents), ce qui la ramène au niveau des voitures et des chauffeurs ordinaires.
    Mais je ne perds rien pour attendre, la brillante Opel rouge qui suivra, circulera sans conducteur.
    Ce sera elle, la  » fringante »

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    1. MezetulleMezetulle Auteur de l’article

      Oui, en espérant que ce bel « objet connecté » ne soit pas contrôlé à distance par un pirate.. !

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    2. John Sheppard

      La voiture sans conducteur ? Le drone à roulettes du djihadiste !
      Encore un peu de patience, amis terroristes ; les majors de l’automobile vous bricolent une arme tellement intelligente que vous n’aurez même plus besoin de vous suicider avec votre demi-tonne d’explosifs.
      Merci Opel … et les autres.

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  2. Pierrot

    On préférerait avoir des êtres humains qui soient reliés plutôt que des objets connectés qui dépendront toujours des batteries qui à force de se multiplier finiront pour polluer complètement notre belle planète bleue.
    Nous aurons des patients servis par des infirmières robots, les repas des malades seront donnés par des petits robots se promenant dans les hôpitaux. Les chirurgiens seront remplacés par des robots et finalement toute l’intelligence des êtres humains sera assujettie à des étranges machines mobilisées par l’intelligence artificielle tandis que dehors des milliers des êtres vivants crèveront à cause du petit monde connecté, pour que, finalement ce petit monde finisse par disparaître lui aussi. C’est ainsi qu’est faite la loi de la vie …

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  3. Muglioni Jean-Michel

    J’ai moi aussi subi cette publicité d’Opel qui cultive les plus basses passions humaines. Le pire est que personne ne se révolte. Nous sommes peu nombreux à éprouver un malaise profond devant la concurrence sans frein et sans honte qui instrumentalise les enfants. Nous sommes encore moins nombreux à voir qu’ainsi se forme une racaille qui ne reconnaît plus aucune autorité légitime. Pourquoi le gamin de la publicité écouterait-il ses professeurs ?
    Depuis longtemps nos prétendus spécialistes de science politique ou d’économie ont oublié de réfléchir sur les passions humaines : le terme de passion a même été banni de leur vocabulaire. On invoque seulement les déterminismes économiques ou sociaux sans jamais remettre en cause la fabrique et l’usage de l’envie, de l’appât du gain, etc. Les politiques peuvent utiliser ces ressorts sans que personne ne s’y oppose. Rien ne changera tant que ce genre de publicité, par exemple, ainsi que leurs auteurs et leurs commanditaires, ne seront pas l’objet d’une réprobation publique.
    Depuis plus de vingt ans, et sous l’impulsion de la gauche, on appelle incivilités des délits. Aujourd’hui les incivilités des élèves et de leurs parents se transforment naturellement en crimes. La racaille s’en prend aux établissements scolaires. Syndicats, administration et des gouvernants cachent l’impossibilité d’enseigner. Quand le corps enseignant se révoltera-t-il comme la police ? Car enfin quoiqu’on doive penser des passions fascisantes d’une partie de la police, faut-il là encore s‘étonner qu’indépendamment de tout syndicat elle se révolte, ou au contraire, qu’elle ait tardé à se révolter ?
    Jean-Michel Muglioni

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  4. Claustaire

    L’impression que beaucoup de nos communicants, journalistes, médias, etc. sont en âge où ils ont des enfants, jeunes ou ados, enfants qu’il faudrait toujours flatter, à qui il faudrait toujours donner la parole, dont on devrait toujours approuver les bons mots, etc. Envie de (com)plaire au jeunisme ambiant (mais est-ce nouveau ?). Pas un reportage radio sans que le micro ait été tendu à un enfant, fût-il à peine en âge de parler… Certes, qui n’a pas la nostalgie de son enfance et donc l’envie de complaire à qui vivrait ce qu’on saurait fragile et illusoire paradis ?

    Tous les régimes un peu totalitaires se sont servi des enfants pour manipuler, impressionner ou surveiller les parents. Le monde de la publicité relève bien de ce totalitarisme, de cet infantilisme hégémonique.

    Dans l’E.N. impression aussi que l’élève est d’abord plus à séduire qu’à instruire. On me dira que l’un ne va pas sans l’autre et que Molière aussi savait qu’avant tout, il faut savoir plaire. Mais on sait aussi que la fin n’est jamais pure de ses moyens.

    Dans le présentéisme de l’éternelle imminence ‘amémorielle’ qui sature l’air (plutôt que l’esprit) de notre temps, il est fatal que le jeunisme fasse de la jeunesse (ce qu’il y a de plus transitoire ds une vie d’homme) son référent suprême et sa principale arme de domination massive.

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