Des habitus laïques ? Des habitus antilaïques ? (par Gwénaële Calvès)

Selon Gwénaële Calvès, la notion d’habitus laïque est hautement problématique 1. Si un comportement perçu comme « laïque » est imposé par la loi, il ne relève pas d’un habitus. S’il n’est pas imposé par la loi, mais qu’il relève de l’usage ou de la coutume, en quoi peut-on le rapporter au principe de laïcité ? Ces difficultés d’identification touchent à une question fondamentale : la laïcité a-t-elle vocation à régir les mœurs ?

 « Les lois de laïcité » (comme disait naguère, à très juste titre, le Conseil d’État) forment un ensemble complexe mais cohérent, qui organise la séparation du religieux et du politique. S’y ajoutent les normes que le juge et l’administration formulent pour interpréter, compléter ou contourner ces lois, ainsi que la normativité assourdie (le droit « mou ») qui se dégage des vade-mecum, des prises de position ministérielles, des chartes, des guides…

Depuis toujours, cet univers de lois et de normes se trouve investi de significations plurielles et conflictuelles. C’est inévitable, puisque les cultures et les identités politiques laïques sont multiples, adossées à des mémoires, des représentations, des valeurs différentes.

Mais existe-t-il, en sus de ces lois et normes, des « habitus » laïques que nous aurions tous en partage, quelle que soit notre conception de la laïcité ?

Si la notion d’habitus désigne des mœurs, des usages, des manières de se comporter en société (par exemple d’interagir avec autrui, de se vêtir, de se nourrir, de se distraire), la question peut paraître absurde. La laïcité vise, depuis l’origine, à assurer la liberté et l’égalité. Son projet n’a jamais été d’imposer le respect d’un manuel de savoir-vivre. Elle n’a pas vocation à régir les mœurs.

Que pourrait alors recouvrir l’étonnante notion d’« habitus laïque » ? Et quel serait son contraire, l’habitus antilaïque, le comportement ou la manière d’être qui s’analyse comme un manquement à la laïcité ?

L’habitus laïque

L’habitus laïque peut s’envisager comme une norme sociale qui résulte, indirectement, d’une norme juridico-politique : la laïcité. Son contenu serait une forme de discrétion, voire de silence, en matière religieuse ; une réticence à faire publiquement état d’éventuelles convictions religieuses ; une tendance à refouler les pratiques religieuses dans les espaces privés et communautaires.

On peut sans doute en identifier des traces dans la sphère publique, ainsi que dans la société civile.

Dans la sphère publique, le silence sur le religieux est bien sûr imposé, le plus souvent, par le droit de la laïcité. Ce n’est pas un habitus qui astreint les agents publics à une obligation de neutralité confessionnelle, c’est la loi.

Là où la loi ne s’applique pas, seule la coutume républicaine conduit à exclure Dieu de la vie politique. Nous ne sommes pas aux États-Unis, et il est bien certain que nos dirigeants ne nous invitent jamais à prier, qu’ils n’invoquent jamais publiquement l’aide de Dieu pour gouverner le pays, et que de manière générale ils s’attachent à réaffirmer que la religion est extérieure à la sphère de l’autorité publique et de la loi commune.

Dans les rapports entre les gouvernants et les cultes, l’étiquette laïque – ou la tradition républicaine – a néanmoins beaucoup évolué au fil du temps.

Le 11 novembre 1918, par exemple, le président de la République, le président du Conseil et le président de la Chambre des députés se sont abstenus d’assister au Te Deum célébré à Notre-Dame de Paris. Le 26 août 1944, en revanche, le général de Gaulle était présent pour la même messe d’action de grâce. Et aujourd’hui, il est courant de voir des responsables politiques assister à des offices religieux, même si les usages républicains leur imposent d’y assister passivement, en simples spectateurs.

Un manquement à ces usages n’est bien sûr pas sanctionné : Nicolas Sarkozy a ainsi communié lors d’une messe catholique où il représentait l’État. Il lui est même arrivé de faire un signe de croix, en pleine cour des Invalides, devant les cercueils de soldats français tombés en Afghanistan. Les habitus laïques des gouvernants sont inégalement partagés.

Ils semblent mieux ancrés du côté des cultes et des Français religieux qui s’abstiennent, le plus souvent, d’invoquer Dieu à l’appui de leurs revendications. La Manif pour tous, ce puissant mouvement d’opposition à l’ouverture du mariage aux couples de même sexe dont chacun savait qu’il était mû par des convictions religieuses, s’est ainsi présentée comme une sorte de collectif d’anthropologues, qui entendait défendre les structures invariantes du couple et de la parenté. En d’autres temps, les mêmes invoquaient le droit naturel (pour s’opposer, par exemple, à la loi de 1938 qui a reconnu une pleine capacité civile à la femme mariée), ou se présentaient comme les gardiens de droits fondamentaux (le droit à la vie, par exemple, pour s’opposer à la légalisation de l’avortement).

La raison de leur silence tient à ce que l’argument religieux n’est pas audible sur la scène politique française. Encore une fois, nous ne sommes pas aux États-Unis.

Il est vrai que les demandes d’exemption (par des maires réclamant une clause de conscience pour ne pas célébrer un mariage homosexuel, par des élèves réclamant une dispense d’assiduité…), ou même des demandes d’adaptation des règles de fonctionnement du service public (horaires d’ouverture, menus de la cantine…), se font de plus en plus insistantes. Mais leurs chances de succès restent très faibles, puisque le droit français est notoirement rétif à ce genre de revendications. Il est conforté à cet égard par le droit européen (quoi qu’on en dise), et peut-être aussi par un habitus laïque ancré dans la société civile.

Dans la société française, on ne jette pas sa religion au visage d’autrui. Il s’agit là d’une règle de civilité largement respectée : les personnes qui pratiquent une religion restent le plus souvent discrètes sur leur pratique, dans la plupart des espaces sociaux.

Est-ce une conséquence – indirecte – des lois et normes de laïcité ?

Peut-être. Les règles de laïcité permettent à chacun de vivre hors de toute religion, et surtout elles permettent le déploiement d’une myriade de relations sociales d’où toute référence à la religion est bannie.

L’état civil est laïcisé depuis 1792, le recensement ne comporte aucune question sur la religion depuis 1872, les employeurs ne collectent pas l’impôt d’église, les fichiers qui font apparaître les opinions religieuses des personnes sont en principe interdits… Tout cela ne crée pas un climat propice à l’affirmation spontanée, en société, d’une éventuelle affiliation religieuse. C’est une information qu’en général on garde pour soi.

Par ailleurs, nous avons la chance de bénéficier de ces « espaces de respiration laïque », comme les appelle Catherine Kintzler, que sont les services publics. Notre école publique est une école sans Dieu, Dieu est absent de nos tribunaux, de nos caisses d’allocations familiales, de nos mairies, etc., de sorte qu’une partie de notre vie en commun – de nos interactions quotidiennes – se déroule en des lieux où prévaut une règle de silence sur le religieux. Cela contribue peut-être à ancrer l’idée selon laquelle la religion doit rester à sa place, et ne pas s’afficher dans les lieux fréquentés par tous.

D’autres facteurs expliquent sans doute aussi cette situation, et ils n’ont rien à voir avec la laïcité.

D’abord, dans leur majorité, les Français n’ont pas de religion. C’est une assez bonne raison pour ne pas en parler. Ensuite, la religion n’est pas spontanément perçue comme un facteur de paix et de concorde entre les citoyens. Les Français se souviennent des massacres, violences et conflits en tout genre suscités dans leur pays par la question religieuse. Enfin, il existe chez nous une tradition de dévalorisation de la religion, au confluent de plusieurs veines (rabelaisienne, voltairienne, Père Duchesne, Charlie-Hebdo…). Cette tradition nationale ne saurait toutefois s’analyser comme un « habitus laïque », tout simplement parce qu’un certain nombre de Français impeccablement respectueux de la laïcité sont, par ailleurs, de fervents chrétiens, musulmans, juifs ou autres.

Des habitus antilaïques ?

L’habitus antilaïque – le type de comportement qui heurterait la laïcité – ce serait quoi ?

D’après ce qu’on peut lire ou entendre dans la période actuelle, sont probablement visés le phénomène dit de « religion dans la rue », ainsi que le développement de mœurs étrangères à la société française, plus ou moins directement liées à la religion musulmane.

La religion dans la rue, qui se déploie hors de ses temples, a joué un rôle majeur dans l’histoire de la construction laïque. Je ne parle pas du sujet anecdotique du port de la soutane, dont il fut décidé en 1905 qu’il resterait libre, mais des « manifestations extérieures du culte », régies par l’article 27 de la loi du 9 décembre 1905.

Après l’arrivée au pouvoir des républicains, en 1879, de nombreux maires avaient interdit, par voie d’arrêté municipal, les cortèges, les processions, les convois funéraires ostentatoires et autres messes en plein air. Cela n’avait pas manqué de susciter des tensions parfois vives, l’« espace public », comme on dit aujourd’hui, faisant l’objet de deux revendications contraires : celle des catholiques, qui réclamaient le droit de manifester leur culte à l’extérieur de leurs églises, et celle de libres penseurs qui se disaient agressés par ces exhibitions, et atteints dans leur liberté de conscience.

En 1905, la solution la plus raisonnable semblait consister à inscrire dans la loi le principe de l’interdiction, ne serait-ce que pour tarir une source importante de conflits locaux. Aristide Briand justifiait aussi (et surtout) le principe de l’interdiction générale en invoquant une règle de neutralité de la rue. Sans cette neutralité, avait-il soutenu avant de changer complètement d’avis sur ce point, la liberté de conscience ne saurait être assurée.

«Les Églises […] n’ont pas le droit d’emprunter la voie publique pour les manifestations de leur culte et imposer ainsi aux indifférents, aux adeptes des autres confessions religieuses, le spectacle inévitable de leurs rites particuliers […]. La séparation entre le monde religieux et le monde laïque […] doit être absolue et décisive » (Rapport du 4 mars 1905 au nom de la Commission relative à la séparation des Églises et de l’État, p. 332).

Cette solution n’a finalement pas été retenue par le législateur, qui a décidé de soumettre les manifestations extérieures du culte au droit commun de la police municipale. Cela signifie que ces manifestations ne peuvent être interdites que si le risque de trouble à l’ordre public est avéré, et qu’il est impossible d’y parer autrement que par l’interdiction.

Or la volonté de protéger la neutralité religieuse de la rue est étrangère à la notion d’ordre public. Le Conseil d’État l’a clairement souligné en 1909, par son arrêt Abbé Olivier qui a partiellement annulé un arrêté municipal qui interdisait la présence visible des membres du clergé dans les convois funéraires catholiques, spectacle de nature, selon le maire, à « blesser les sentiments religieux et philosophiques » des passants. Dans son ordonnance du 16 août 2016 suspendant un arrêté municipal qui bannissait le port du burkini, le Conseil d’État a tout naturellement repris, mot pour mot, le passage central de son arrêt de 1909. La volonté de protéger la neutralité religieuse de la plage est étrangère à la notion d’ordre public.

Bien sûr, la nécessité de protéger l’ordre public peut conduire à limiter certaines formes d’expression religieuse dans la rue. En témoigne la loi de 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public, dont il faut rappeler qu’elle est dénuée de tout rapport avec le principe de laïcité.

Les mœurs liées à l’islam – comme religion ou civilisation – ne posent pas davantage problème sous l’angle de la laïcité, sauf dans l’hypothèse où elles seraient invoquées comme la source d’un droit à s’exempter du respect de la loi commune (j’ai déjà évoqué cet aspect des choses).

Pour le reste, de quoi s’agit-il ? Sont généralement évoqués les pratiques alimentaires et vestimentaires, les rapports entre les sexes, et l’omniprésence des interdits religieux dans la vie quotidienne. Ces mœurs dites musulmanes – qui sont parfois de facture toute récente, comme la nouvelle crispation autour des anniversaires, qu’il serait strictement interdit de célébrer – ne facilitent pas le vivre-ensemble. Cela résulte parfois d’une démarche délibérée, lorsqu’un projet politique d’inspiration séparatiste travaille à conforter ces mœurs, pour créer une véritable contre-société soudée autour d’une référence à l’islam.

La réalité du problème, dans certaines villes, est indéniable, mais quel rapport avec la laïcité ? Lorsqu’un homme refuse de me serrer la main parce que sa religion le lui interdit, il serait ridicule de ma part d’invoquer la loi et les normes laïques, et plus encore un « habitus laïque » de la société française. Le type de relations qu’entretiennent les femmes et les hommes dans notre société n’est en rien imputable à la séparation des Églises et de l’État !

La montée en puissance de l’islam politique, ou même simplement de pratiques religieuses rigoristes, exclusives, non négociables, menace la cohésion sociale et les libertés individuelles. Elle marque aussi une régression intellectuelle majeure. Que faire pour l’enrayer ? Je ne détiens évidemment pas la solution. Mais je sais que si la laïcité doit être invoquée, ce ne peut pas être une « laïcité d’habitus », une laïcité « saucisson-pinard», celle des apéros en plein air organisés à Barbès par des groupes d’extrême droite.

Cette conception identitaire de la laïcité est la négation même des principes, des idéaux et des exigences laïques.

1 Gwénaële Calvès a développé cette réflexion à l’invitation des organisateurs du cycle de conférences « République, École, Laïcité » du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) et du Conseil des sages de la laïcité du Ministère de l’Éducation nationale. Comme on le verra, son analyse est sensiblement différente de celle qu’on peut lire dans l’article de Jean-Eric Schoettl « Laïcité : la norme et l’usage » . Les deux approches ont été présentées par leurs auteurs lors de la séance de clôture (9 décembre 2020) du cycle de conférences. On les trouve en téléchargement sur la page du Conseil des sages du site du Ministère de l’Éducation nationale :
https://www.education.gouv.fr/le-conseil-des-sages-de-la-laicite-41537
Gwénaële Calvès est professeure de droit public à l’université de Cergy-Pontoise, notamment auteur de Envoyer les racistes en prison ? Le procès des insulteurs de Christiane Taubira, LGDJ, coll. Exégèses, 2015 et de Territoires disputés de la laïcité. 44 questions (plus ou moins) épineuses, PUF, 2018.

2 thoughts on “Des habitus laïques ? Des habitus antilaïques ? (par Gwénaële Calvès)

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  2. AvatarAlain CHAMPSEIX

    Ces deux articles si précis attirent d’autant plus l’attention que, partant d’un même principe qui ne saurait être remis en cause, le lien entre République et laïcité, ils arrivent à des conclusions divergentes. Ils signalent donc la présence d’un problème. Celui-ci tient, d’une part, à la relation entre religions et laïcité – cette dernière suppose-t-elle des premières une certaine autocensure, comme une réserve ? et, d’autre part, à la nature même du lien politique : entre-t-il en concurrence avec le religare/relegere du religieux ?

    La première question supposant la seconde, c’est par cette dernière qu’il est possible de commencer. Il semble qu’elle paraît insoluble tant que l’on considère la communauté politique, celle des citoyens, comme une communauté parmi d’autres. C’est contestable. La société politique, tout d’abord, n’est jamais immédiate par définition : alors que pour toute une série de raisons les hommes sont divisés, tellement divisés que même le partage d’un credo ou de pratiques confessionnelles ne suffit pas à les mettre d’accord (il y a plus d’une façon d’être chrétien ou musulman, catholique ou sunnite), la politique est ce lieu où il faut en passer par la raison pour décider. Or la raison suppose que l’on s’écarte de soi, que l’on passe du « nous » au « je » du jugement et, par là, à l’universalité de la pensée. Ensuite, il n’est pas certain que le terme de « communauté » soit adapté pour désigner l’État et, spécialement, la République. Dans le domaine scientifique (au sens large), un accord, du moins en principe, est toujours possible. Mme Kintzler a pu montrer que la « République des Lettres » est une bonne image de la République mais, en même temps, qu’elle n’est qu’une image. Le simple fait que l’on ait recours au vote en toute rationalité indique bien qu’il n’est pas possible de se mettre d’accord uniquement en discutant. On n’imaginerait pas, par contre, que l’on mette aux voix une thèse de physique ou de mathématiques. Il est cependant possible d’aller plus loin encore dans la mesure où cette idée ne se comprend bien qu’en insistant sur un point : la République n’est pas un fait empirique, un contenu vécu mais avant tout une idée. Qu’elle puisse être exprimée par des symboles (le drapeau, l’hymne national, Marianne plus proche d’Athéna que de Vénus ou de la Vierge Marie), de manière indirecte par conséquent, en fournirait comme une confirmation. Toutefois une idée n’est pas un simple idéal, encore moins une utopie car s’il est vrai qu’aucun d’entre nous n’est véritablement un citoyen qui passe son temps à délibérer avec les autres à propos du bien public, il est vrai aussi que cette idée forme, donne une empreinte à la société telle qu’elle est vécue pour peu, il est vrai, qu’elle soit sans cesse remise en avant. Quelle est cette idée ? Que les hommes ne constituent pas une simple espèce d’êtres vivants parmi d’autres mais ont une nature morale par laquelle ils sont égaux et ne valent que par la liberté. Par où l’on voit qu’ils ont à conduire la société et non à être conduit par elle. Tel nous semble être aussi le fondement de la laïcité : La République est liée à l’essence de l’être humain, elle ne saurait, par conséquent se réduire à une adhésion subjective et à des mœurs et, partant, à une religion ou une absence de religion.

    Faut-il en conclure que la République, parce qu’autre que toute religion, suppose toujours la limitation de celle-ci ? Si tel était le cas, on ne comprendrait pas pourquoi la loi de 1905 garantit la liberté de culte et la rattache à la liberté de conscience. Tâchons donc un instant de nous placer au point de vue religieux. Prenons l’exemple d’un catholique qui ne peut admettre que le clergé dépende de quelqu’un d’autre que du « Vicaire du Christ » (le pape), qui estime que le Royaume de Dieu n’est pas de ce monde, qu’il est membre de l’Église, c’est-à-dire de la communion de croyants, ce corps mystique de Jésus, que celle-ci découle non de la volonté des hommes mais de la Grâce à laquelle pourtant il adhère en toute liberté par ses prières, son obéissance et les sacrements : est-il nécessairement outré par le fait qu’il vit dans une société où d’autres personnes ont d’autres croyances et où, même il y a des incroyants ? Je ne vois pas comment, même indépendamment de ce qu’il croit, il pourrait en être offusqué et s’en trouver contraint. J’ai connu un catholique qui, à l’occasion d’une visite de Jean-Paul II à Paris, avait éclaté de rire devant une caricature où était écrit « Le chef de l’obscurantisme se rend dans la ville-lumière ». Je me demande même s’il n’en était pas secrètement heureux. Par conséquent, la laïcité ne limite en aucun cas une religion quelconque – et l’on aurait pu prendre l’exemple du fidèle d’une autre confession et même d’un athée – ; elle s’oppose aux tentatives pour tel ou tels adeptes d’imposer quoi que ce soit à leurs concitoyens. Mais même en ce cas, ce n’est pas la religion qui est en cause en elle-même mais la violation du droit, le non respect de l’homme. Si une musulmane désire poser un fichu sur sa chevelure comme les curés jadis portaient leur soutane dans la rue, elle ne fait du tort à personne et elle ne se contredit pas. Il n’y a pas à la vouer aux gémonies comme un Conseiller régional a osé le faire en Bourgogne-Franche-Comté au nom de la laïcité. Si par contre, on veut m’imposer de ne pas écouter de la musique parce que cela déplairait à Dieu, là je dis : « non » pour de motifs qui n’ont aucun rapport avec la théologie.

    Pour conclure, il me semble qu’il est possible de rejoindre la position défendue par Gwénaële Calvès en ce sens que penser à des habitus laïques reviendrait à gommer la nature même de la politique en général et de la République en particulier : parce qu’elle n’est pas une communauté positivement vécue, elle ne saurait reposer sur quelque chose comme une discrétion comme s’il s’agissait de partager une morale sociale fondée sur le vivre-ensemble. La République, c’est aussi le droit de ne pas v i v r e avec les autres, aurait-on envie de dire. Bien des musulmanes aimeraient bien ainsi que leurs grands frères leur « lâchent les baskets ». Avouons, également, qu’il est difficile de partager le propos du Président de la République qui a été cité « Laisser à la porte les représentations spirituelles de chacun, pour définir un projet temporel commun » car même si l’on laisse de côté les adjectifs « spirituels » et « temporel », il ne va pas de soi que la République consiste à rechercher une unanimité ou, du moins, un large accord sur quelque problèmes communs comme l’économie ou l’écologie. Ces questions sont d’une importance extrême et sans rapport avec une quelconque polémique stérile à l’heure où l’on parle d’autant plus des « valeurs » de la République que, dans les faits, on se détourne de plus en plus de ses principes.

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