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La question de la « place des religions » est-elle pertinente et féconde pour l’avenir de la République ? (par Jean-Pierre Carlet)

La question de la « place des religions » dans la République envahit actuellement les propos médiatico-politiques ad nauseam. Jean-Pierre Carlet1 s’interroge sur la récurrence et la banalisation de cette confessionnalisation du discours public pour en souligner les enjeux profonds. Que la religiosité soit l’horizon indépassable de notre vie c’est, au fond, ce que croit tout fondamentalisme. Mais la notion de « République », lorsqu’on la prend au sérieux, n’offre-t-elle pas, à propos des croyances, d’autres questionnements plus pertinents ?2

Une étrange et insistante interrogation

Au soir du 11 janvier, les citoyens français, qui avaient défilé sans banderoles ni slogans partisans et qui s’étaient donc rassemblés seulement en tant que citoyens, étaient en droit d’attendre que leurs gouvernants d’abord, les média et les intellectuels ensuite, s’interrogent sur la valeur de la République. Car ce n’est pas seulement la liberté d’expression qui était atteinte par les meurtres de janvier, ce n’est pas seulement le vivre ensemble de communautés et de religions différentes, c’était aussi, dans les outrances du journal Charlie, la République. Il me semble en effet que ce journal avait pour notre République la fonction qu’avait le pamphlet du marquis de Sade pour la 1re République : « Français, encore un effort si vous voulez être républicains ! » (texte extrait de La Philosophie dans le boudoir). Notamment sur les questions de religion, de mœurs ou de politique, les journalistes de Charlie faisaient beaucoup d’efforts pour maintenir ce que Maurice Blanchot3 appelle « l’inconvenance majeure » : « tout dire » – « la folie de Sade – », comme si une République ne pouvait rester à la hauteur de ses promesses que si elle prenait le parti de ne ménager aucun groupe, aucune sensibilité, dès lors que ceux-ci prétendent faire la loi commune ou simplement l’infléchir.

Las, c’est le retour de la question de la place de la religion que l’on a dû subir. Il faudrait, pour établir objectivement ce fait depuis les attentats meurtriers, éplucher soigneusement les articles de journaux, les émissions de radio ou de télévision et, bien sûr, les programmes de formation pour les professeurs – par manque d’appétence pour la tâche, j’avoue me fier ici simplement à mon sentiment personnel ! C’est le divorce entre la mobilisation française et l’interrogation avancée qui paraît étrange, par contre la question en elle-même nous est familière depuis la fin des années 80 en France : c’est avec elle que nous, Français, étions sommés de devenir post modernes, c’est-à-dire ouverts aux autres, moins rigides en nos principes, plus tolérants, bref, mondialisés.

On remarquera toutefois que pareille interrogation de la part des démocraties se contente aujourd’hui de prendre à la lettre les déclarations et les prétentions des mouvements criminels : ce serait au nom d’une foi – ici, l’islam – que la guerre sans merci serait conduite, de la même façon que, jadis, les « croisés » occidentaux justifiaient l’entreprise de conquête, due en réalité aux déséquilibres démographiques de l’Europe du XIe siècle, par un idéal de piété : garantir la possession du tombeau du Christ ! Si tel était le cas, alors oui, il faudrait reprendre à notre compte la thèse de l’idéologue américain Samuel Huntington, celle d’un « clash – choc – des civilisations », avec les conséquences suivantes : des efforts soutenus pour des conflits extérieurs multiples, une gouvernance intérieure pour « gérer » les croyances ; dans les deux cas, les intérêts sociaux de l’organisation économique mondiale restent impensés et pour cela posés comme l’ordre inamovible des choses ; l’on assigne à des situations sociales traitées comme fatalités une identité religieuse qu’il convient, au mieux, d’amadouer.

Qu’il s’agisse d’un état de guerre permanent aux frontières de l’Europe ou d’une négociation intérieure continue avec les religions les plus menaçantes ou les plus influentes, c’est la réalité même d’une République laïque qui se trouve ainsi mise à mal : le commun de la vie des citoyens n’est plus défini par chaque membre autonome de la collectivité sociale, il est remis aux mains des représentants patentés des religions, au gré des rapports de force entre elles, chaque individu n’étant plus, même à son corps défendant, que le membre passif d’une identité collective toujours menacée – c’est la logique d’un « Tu nous appartiens », parfois exprimé publiquement par une pensée fasciste.

Faut-il donc croire à pareille question ? S’interroger sur la place des religions en une République n’est-ce pas, avant même toute réponse, croire que la religiosité est l’horizon indépassable de notre vie, croire que le vivre ensemble est déterminé par des croyances, croire que République et laïcité ne sont que l’habillement particulier, vieillot et obsolète d’une société foncièrement chrétienne ? Au fond, n’est-ce pas croire à ce que croit tout fondamentalisme ? La notion de « République », lorsqu’on la prend au sérieux, n’offre-t-elle pas, à propos des croyances, d’autres questionnements plus pertinents, plus fructueux aussi, ceux que, par ignorance ou intérêt, les dirigeants mondiaux n’ont pas su ou voulu entendre dans la mobilisation française du 11 janvier ?

Une singulière demande de reconnaissance publique de la part des religions

Posons tout d’abord le contexte : en France et dans le monde proche il ne semble pas que la violence sociale soit le fait d’une République intolérante ! – c’est ce que l’on pourrait appeler la rhétorique du renversement qui justifie toute agression par une agressivité supposée de l’autre. De même et symétriquement, ce n’est pas à cause de sa religion qu’une personne dont le nom a une consonance étrangère se voit, en notre pays, refuser un emploi, ce n’est que la manifestation d’un racisme rampant dont l’explication et le refus requièrent des raisons qui ne sont pas d’ordre religieux. Voilà pour les conditions objectives de la problématisation, celles qu’une recherche soucieuse de vérité et d’efficacité peut difficilement négliger.

Quant au contenu de la question de la place de la religion (mais le terme devrait inévitablement être mis au pluriel, avec la rivalité qui s’ensuit) en notre république, peut-être convient-il d’abord de rechercher si la mise en avant du terme de « religion » est opportune pour définir un espace public de liberté : l’oubli du sort des options que constituent l’agnosticisme et l’athéisme peut-il être indifférent aux enseignements de l’histoire, depuis le procès en impiété de Socrate jusqu’à notre actualité la plus récente (cf. délit de blasphème en nombre de pays, d’abord en nos départements d’Alsace-Moselle…) ? Je note en passant que cet oubli de ce qui est hors religion est insistant, non seulement dans les média mais aussi dans les sphères du pouvoir : projet (daté du 18 décembre 2014) de programme de l’Enseignement Moral et Civique pour les lycées4 en lequel l’expression « pluralisme des croyances » est censée introduire les élèves des classes terminales à la compréhension du principe de laïcité.

De même, puisque l’on parle de religion, dont le concept ne peut se limiter à celui de lien social, s’impose la nécessité d’une analyse de la croyance : à quoi bon nombre de gens croient-ils, et d’abord les fanatiques ? C’est pour Rousseau une interrogation première si l’on veut concevoir un Émile autonome :

« La foi des enfants et de beaucoup d’hommes est une affaire de géographie. Seront-ils récompensés d’être nés à Rome plutôt qu’à La Mecque ? On dit à l’un que Mahomet est le prophète de Dieu, et il dit que Mahomet est le prophète de Dieu ; on dit à l’autre que Mahomet est un fourbe, et il dit que Mahomet est un fourbe. Chacun des deux eût affirmé ce qu’affirme l’autre, s’ils se fussent trouvés transposés. Peut-on partir de deux dispositions si semblables pour envoyer l’un en paradis, l’autre en enfer ? Quand un enfant dit qu’il croit en Dieu, ce n’est pas en Dieu qu’il croit, c’est à Pierre ou à Jacques qui lui disent qu’il y a quelque chose qu’on appelle Dieu ; et il le croit à la manière d’Euripide :

O Jupiter ! car de toi rien sinon
Je ne connais seulement que le nom *. 

* [Note de Rousseau] Plutarque, Traité de l’amour, traduction d’Aymot. C’est ainsi que commençait d’abord la tragédie de Ménalippe ; mais les clameurs du peuple d’Athènes forcèrent Euripide à changer ce commencement. » 5

En nous permettant de distinguer entre crédulité et foi, entre rapport immédiat aux hommes de notre milieu et rapport authentique à Dieu, la pensée éducative de Rousseau nous invite à ne pas user inconsidérément du vocable « religions ».

Si l’on veut comprendre les causes d’affirmations identitaires et neutraliser ainsi leur potentielle violence, ne faut-il pas se défier du pouvoir toujours redoutable du terme « religion », aussi commode pour séduire rapidement des foules (« respect de la croyance » pour éviter de dire accommodement avec le fanatisme aveugle) que pour dissimuler telle ou telle passion (« islamophobie » pour ne pas dire racisme) ?

Avoir peur de la religion ? Pourquoi distinguer le théologique et le politique ?

Il y a certainement des phobies, peurs qui reposent sur des répulsions inconscientes et des rejets ethnocentriques ou racistes (pas spécialement religieux…) plutôt que sur des dangers objectifs. Mais les phobies ne doivent pas masquer les craintes, justifiées par un grand nombre d’actes connaissables par tous (c’est le sacrifice d’Iphigénie qui a valeur de modèle pour les penseurs de l’Antiquité) :

« Tant la religion put conseiller de crimes. » Lucrèce, De la Nature, I, vers 101.

Au nom de quoi, de quelle instance, faudrait-il régler la question de la place des religions dans la Cité ? C’est là une question essentielle, peut-être la question première de l’autorité, puisque, du côté des religions, ce qui fait l’instance suprême du jugement pour l’ensemble de la vie terrestre est la position d’une puissance indiscutable par les hommes parce que transcendante (« Je suis la voie, la vérité, la vie » dit le Christ selon Jean). Du reste, c’est significativement du concept d’autorité que les penseurs majeurs du XVIIe siècle (Galilée, Descartes, Hobbes, Pascal, Spinoza…) feront le centre de gravité de leur réflexion philosophique, le monopole ecclésial faisant obstacle au développement mondain de l’autorité de la raison. Bien sûr, l’évidence de la multiplicité des religions et des croyances, par la menace d’une guerre sans fin entre elles, s’oppose à pareille prétention et contraint tout pouvoir collectif un tant soit peu durable à distinguer entre le domaine théologique et le domaine politique, entre le salut des âmes et l’utilité de la vie commune, pour affirmer la primauté du second. Depuis le XVIe siècle, nous avons là un mouvement de sécularisation qui affecte toutes les sociétés, mais pas sans heurts ni refus. C’est donc la crainte d’un tel rapport à la vérité, propre à la religiosité, qui soutient la prévention à l’encontre des virtualités de la croyance religieuse – sans qu’il s’agisse d’une « phobie », comme on le dit maintenant en France et comme le soutient sans aucune critique Martha C. Nussbaum dans Les religions face à l’intolérance6, – : le fanatisme (absolu prétendument donné dans l’expérience et donc manipulable par les habiles), le cléricalisme (emprise des clercs autoproclamés de l’absolu sur « la populace »).

Je soutiendrai volontiers et, je l’espère, sans grande originalité que le régime de laïcité est l’aboutissement le plus consistant – mais le moins admis effectivement ! – de cette distinction salutaire, en ce qu’il contraint de différencier ce qui organise le pouvoir collectif, le « public », organe de l’institution des libertés, et ce qui appartient au domaine civil ou social (nommé de façon très équivoque espace « privé », mais le vocabulaire du Droit doit avoir des droits !), lieu de coexistence des libertés. La neutralité de l’agent de l’État laïque est à comprendre non comme un rejet (lecture « américaine » et intéressée d’une Martha C. Nussbaum7, qui valide la lecture non moins intéressée des fondamentalismes), mais comme un évidement ostentatoire. L’évidement peut être éclairé politiquement – le minimalisme moral ou l’abstention volontaire concernant le Bien de chacun -, psychanalytiquement – la loi de la castration ou l’impossibilité du discours du Maître – et philosophiquement – la position critique qui soumet toute certitude à l’examen et nécessite de façon vitale une école qui instruit. L’évidement définit le pouvoir commun pour que l’indéfini de la société civile puisse exister au grand jour et faire que toute option spirituelle, même singulière, reçoive au sein de la communauté un bon accueil. La confusion des deux caractérise très exactement l’instrumentalisation liberticide ou raciste de la laïcité et rejoint, par l’empêchement imposé à tel ou tel groupe social particulier, l’option théocratique.

« Nous tous » ou « Nous autres » ? La question de la place de la République pour chaque religion

Nul doute que la distinction entre démocratie et République est indispensable pour l’analyse critique de la question posée aujourd’hui et soutenue avec obstination par les média : si l’on se réfère seulement aux exigences formelles d’impartialité et d’équité dans la tolérance, toute conviction collective mérite reconnaissance – telle est la logique démocratique qui incite à se poser la question de la place des religions dans la Cité. La perspective républicaine, en revanche, ne reconnaît que des citoyens distincts – entre eux, aussi bien que relativement aux groupes sociaux dont ils sont issus – et la question des religions y est donc nécessairement subordonnée à celle des convictions essentiellement personnelles. Le « Nous tous », qui suppose de chacun un travail d’abstraction pour se définir comme citoyen, prévaut sur le « Nous autres », qui repose sur l’adhésion à une origine particulière. En République, il serait contradictoire de prétendre faire droit à la moindre obédience antérieure à l’association des citoyens. C’est ainsi que l’on peut comprendre le principe de laïcité comme la consécration des droits de chaque personne, individuellement considérée et rendue, par la loi et l’instruction, indépendante de toute appartenance passive à un ensemble préexistant (« la Nature ne crée pas des Nations mais des individus » dit Spinoza8) : le laos (un peuple qui s’assemble) est composé de n’importe qui et doit donc, pour son organisation, s’en remettre à la décision de chacun et de tous, échappant par là à toute forme d’emprise particulariste (un kleros) désignée par le mot « cléricalisme ». En régime de laïcité, comme le montre fort rigoureusement Catherine Kintzler dans son dernier livre9, le lien politique délie de tout lien social et l’on peut penser, conformément à ce qu’impose l’ordre des mots adopté dans la définition de la République française par plusieurs de nos constitutions, que la laïcité est le principe institutionnel grâce auquel la République a une chance de devenir enfin républicaine ! Vraisemblablement à l’adresse des politiques, peut-être aussi des intellectuels, ces analyses – auxquelles le présent texte est évidemment redevable – me semblent établir, fort opportunément aujourd’hui, deux choses : d’abord que, politiquement et moralement, l’on ne peut se dispenser de construire le concept de « laïcité », ensuite qu’un tel effort impartial ne peut que réfuter aussi bien les tentatives d’accommodement du principe que la déclamation facile et instrumentale du nom.

Il faut alors renverser la question proposée à cor et à cri par les média et le monde politique et demander aux religions non seulement si la « vérité » dont elles se réclament reconnaît la « vérité » des autres, si elles admettent une « psychologisation » de leur foi – ce que faisait magistralement et courageusement Locke pour définir un régime de tolérance -, mais d’abord si elles acceptent que leur « vérité » n’ait aucune valeur politique, car c’est la condition d’existence d’une véritable chose commune, car c’est cela, vivre en République. Cette proposition de renversement de la question a aussi un sens philosophique, celui d’un chantier de réflexion que je crois encore ouvert aujourd’hui : si les hommes n’ont plus le refuge d’une révélation publique de La Vérité, d’où peut leur venir la consistance d’une existence – relativisme désenchanté et si possible hédoniste, ou bien, désir/devoir de culture ?

Responsabilité politique et pressions religieuses

La question de la place des religions en une république me semble posée avec une insistance très dommageable pour l’avenir de la communauté des citoyens. Tout en réduisant fâcheusement la liberté de conscience à la liberté de religion, tout en réactivant la concurrence entre les religions ainsi que la tendance « cléricaliste » de chacune, cette question apparaît finalement comme l’effet d’un retrait de la République que pointait Régis Debray10 dès 1989 (cf. années 80, premiers effets de la mondialisation sur les esprits français) :

« Il n’est rien dont l’Europe ait aujourd’hui plus besoin : restituer aux individus leur dignité de citoyen. Si l’espace public ne leur confère plus cette dignité, ils iront la chercher ailleurs. Car il n’est pas de lien social sans référence symbolique. L’Etat commun à tous viendrait-il à perdre la sienne que les Eglises et les tribus le remplaceraient bientôt dans cette fonction unificatrice. Par simple appel d’air.
Quand une République se retire sur la pointe des pieds, ce n’est pas l’Individu libre et triomphant qui occupe le terrain. Généralement, les clergés et les mafias lui brûlent la politesse, tant il est vrai que chaque abaissement du pouvoir politique se paie d’une avancée politique des autorités religieuses, et d’une nouvelle arrogance des féodalités de l’argent. »

Corrélativement, on peut estimer qu’une telle interrogation empêche de poser les questions qui peuvent inciter chacun à un engagement en faveur d’une vie bonne : Quelle politique promouvoir pour que, par le moyen d’une égalité accrue, le droit de chaque personne de croire ce qu’elle veut ne soit pas, dans la violence, l’ultime manifestation d’une vie reléguée à tout autre égard ? Quelles institutions politiques devons-nous défendre pour que, émancipée de toute protection divine déclarée, la vie humaine garde une valeur ?

 

Notes

1 – Ancien professeur de philosophie (lycées, formation de professeurs, 1er cycle des universités, institut de travailleurs sociaux). Membre du bureau de l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public.

2 – L’ensemble du texte présent est issu d’une participation de l’auteur à une rencontre organisée par la Société Alpine de Philosophie autour de la question : « La place de la religion dans la République ». Cette rencontre a pris la forme d’une table ronde mentionnée sur le blog de la Société Alpine de Philosophie.

3 – Maurice Blanchot, L’inconvenance majeure, texte précédant le texte de Sade, Français, encore un effort si vous voulez être républicains, Jean-Jacques Pauvert, 1965.

5 – Jean-Jacques Rousseau, Émile, livre IV, [1762], éditions Flammarion, Paris 2009, p. 372-373.

6 – [2012] Climats Flammarion, 2013, chap. 1, 2 et conclusion.

7 – Martha C. Nussbaum, ouvrage cité : pour le rejet supposé de la religion, lire p. 186 « Etant donné la tradition d’anticléricalisme et l’attachement à la laïcité propre à ce pays [la France], il a été décidé que la religion ne devait pas intervenir dans le domaine public, qui, lui, peut avantager la non-religion au détriment de la religion. » ; pour le caractère missionnaire du livre, lire p. 94 « Elle [l’Europe] doit d’urgence adopter la solution américaine, même si les Européens ne sont pas convaincus (à tort, à mon avis) que cette solution est celle qu’exige la justice. ».

8 – Traité théologico-politique, chap XVII.

9 – Catherine Kintzler, Penser la laïcité, Minerve, 2014.

10 – Régis Debray, « République ou Démocratie », in Le Nouvel Observateur, 30 novembre 1989 ; in Contretemps, éditions Gallimard, 1992, p. 51-52.

© Jean-Pierre Carlet et Mezetulle, 2015.

Existe-t-il des « cimetières chrétiens » en France ?

La délaïcisation par accoutumance

Après la déplorable série récente de profanations de sépultures, on a pu constater que l’expression « cimetière chrétien » (sur le modèle du « cimetière juif » de Sarre-Union situé en Alsace-Moselle) a été employée sans précaution notamment pour désigner les cimetières de Saint-Béat (Haute-Garonne) et de Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse (Aude).

Pourtant, cette appellation est erronée : aucun cimetière chrétien, juif, musulman ou d’une autre confession n’existe sur le territoire de la République française, pour la bonne raison que c’est rendu impossible par la loi du 14 novembre 1881 dite « sur la liberté des funérailles »1.

Cela n’a pas empêché Cécile Deprade, procureur de la République de Saint-Gaudens, de déclarer, au sujet de Saint-Béat : « Il s’agit de dégradations dans un petit cimetière chrétien. Des plaques, des croix et des pots ont été cassés ».

Si l’on peut comprendre l’emploi approximatif du terme « cimetière » pour désigner des « sépultures » par un non-spécialiste, ou même (encore que moins excusable) par un journaliste pressé de remettre son papier, cet emploi ne peut en aucun cas être innocent dans la bouche d’un magistrat représentant l’État et (on l’espère) ayant quelques notions de droit.

C’est ainsi que la délaïcisation s’installe par petites touches et par gros mots d’une novlangue d’autant plus nocive qu’elle est inaperçue. On accoutume les gens à la norme religieuse qu’on transforme en norme sociale puis en norme politique, on feint de confondre la laïcité avec le « dialogue inter-religieux », et, par ces petites négligences de langage dont certaines sont soigneusement calculées, non seulement on encourage ce qu’on prétend combattre, à savoir le repli communautaire, mais on finit par exclure près de 40% de la population, qui se déclare indifférente à toute religion.

La circulaire du 19 février 20082 rappelle en ces termes la réglementation laïque des cimetières.

  • La loi du 14 novembre 1881, dite « sur la liberté des funérailles », a posé le principe de non-discrimination dans les cimetières, et supprimé l’obligation de prévoir une partie du cimetière, ou un lieu d’inhumation spécifique, pour chaque culte. Ce principe de neutralité des cimetières a été confirmé par la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des églises et de l’Etat.

  • Les cimetières sont des lieux publics civils, où toute marque de reconnaissance des différentes confessions est prohibée dans les parties communes. Seules les tombes peuvent faire apparaître des signes particuliers propres à la religion du défunt.

L’existence de cimetières confessionnels ne peut donc relever que d’un état antérieur à la législation de 1881, et aucun nouveau cimetière de ce type ne peut être créé après promulgation de la loi.

On peut s’étonner par ailleurs d’entendre parler de « carrés » confessionnels . Cela peut s’expliquer par les circulaires de 1975 et 1991 autorisant ces « carrés ». Mais la circulaire du 19 février 2008 abroge ces circulaires et revient à l’application de la loi du 14 novembre 1881. Il n’y a donc pas, à proprement parler, de « carrés musulmans » ou autres dans les cimetières. On continue à employer cette expression, car un maire peut procéder, en vertu de ses pouvoirs de police, à des regroupements de fait de sépultures pourvu que ces derniers ne soient pas identifiables par des signes dans les parties communes et pourvu que personne ne soit empêché ou obligé de s’y faire inhumer au motif de sa religion ou de sa non-religion. Mais là encore, l’emploi du terme « carré » est impropre, car il impliquerait l’existence de délimitations extérieures identifiables et suggère l’idée d’une discrimination exercée sur les défunts selon leur religion ou leur absence de religion3. Avec le lexique, c’est donc là aussi une accoutumance qui s’installe.

Mezetulle a déjà abordé ce sujet en ligne à deux reprises.

 

Notes

1 – À l’exception de l’Alsace-Moselle, les lois dites laïques ne s’y appliquant pas – d’où l’expression correcte de « cimetière juif » dans le cas de Sarre-Union. Précisons cependant que l’existence de cimetières ou de « carrés » confessionnels en Alsace-Moselle ne s’applique que pour les quatre cultes reconnus. Pour le culte musulman, ce sont, comme le précise très clairement la circulaire du 19 novembre 2008 (voir la référence note suivante), les conditions valides partout ailleurs qui s’appliquent : possibilité de procéder à des « regroupements de fait », mais non identifiables de l’extérieur. On peut donc se demander si le « cimetière musulman » inauguré en grande pompe en février 2012 par le maire de Strasbourg est conforme à cette disposition.

2 – Consultable en ligne sur le site du Bulletin officiel du ministère de l’Intérieur (année 2008) et directement téléchargeable sur legifrance http://circulaire.legifrance.gouv.fr/pdf/2009/04/cir_13981.pdf

3 – Sur la question, on consultera entre autres l’article suivant qui récapitule les étapes historiques de la législation des cimetières. Il est très intéressant du fait que son auteur Barbara Charbonnier regrette l’impossibilité légale de constituer des « carrés » : http://www.funeraire-info.fr/integration-des-carres-confessionnels-au-sein-des-cimetieres-communaux-28344/

 

Les religions relient-elles les hommes ou les séparent-elles ?

Religions, fanatisme et obscurantisme

« Suite aux tragiques événements de ce début d’année, une demi-journée d’étude et de rencontre », qui a été de grande qualité, a été organisée par l’inspection de philosophie. Mais l’intitulé « ressources philosophiques et spirituelles de l’Islam » étonne Jean-Michel Muglioni, d’autant plus que dans une autre académie il est proposé aux professeurs, certes dans un contexte de liberté d’esprit total, et pour la vraie défense des Lumières, « d’expliciter […] la valeur civilisatrice de toutes les religions ». L’auteur rappelle ici que l’histoire des religions est aussi l’histoire de l’intolérance et de ses crimes. Bref, il ne voit pas que la spiritualité telle qu’elle est comprise par le christianisme ou l’islam puisse nous apprendre à lutter contre le fanatisme et l’obscurantisme, ni qu’on puisse la considérer comme un substitut de la philosophie dans un enseignement laïque.

Les avatars du christianisme et de l’islam

Islam avec un I majuscule désigne une civilisation, avec un i minuscule, une religion, la religion musulmane. La civilisation ainsi nommée ne se réduit pourtant pas à la religion musulmane : comme dans le monde chrétien, religion et civilisation y furent souvent en conflit. Partons du XVIIe siècle. Descartes a la prudence d’aller vivre en Hollande pour échapper au sort que le catholicisme a réservé à Galilée. L’œuvre de Malebranche, le révérend père Malebranche de l’Oratoire, est mise à l’Index. Je ne parle pas de la persécution des homosexuels, ni du chevalier de La Barre, au XVIIIe siècle : en pays chrétien, la liste des horreurs est longue ! Changeons de monde. Averroès fut exilé comme hérétique et ses livres brûlés : or sa pensée entre dans la catégorie « philosophie islamique ». Faut-il définir l’Islam par les victimes de l’islam ? Définir la philosophie chrétienne par les auteurs condamnés par l’Église romaine ? Tel serait alors un Islam des Lumières, en un sens aussi critique à l’égard de l’islam que les Lumières au XVIIIe siècle à l’égard du christianisme.

Lire les philosophes comme philosophes ou pour leurs croyances religieuses ?

Mais si nous lisons Avicenne ou Averroès comme n’importe quel philosophe, c’est qu’ils sont intelligibles non pas seulement pour des musulmans mais aussi pour le philosophe chinois auquel s’adresse Malebranche. A ce titre, philosophes donc, ils n’appartiennent pas plus à l’Islam que Platon ou Aristote à la civilisation païenne : si au XVIIe siècle il allait de soi qu’on parle de Platon comme d’un philosophe païen, les historiens de la philosophie et les simples lecteurs ont aujourd’hui abandonné cette catégorie. Dès lors on peut s’étonner qu’on ait proposé une formation pour les professeurs de philosophie intitulée Ressources philosophiques et spirituelles de l’Islam. Il est sans doute bon que ceux qui connaissent les philosophes comme Averroès ou Avicenne, pour reprendre les mêmes exemples, soient mis à contribution pour éclairer leurs collègues. Mais que dirait-on d’une formation qui s’intitulerait « ressources philosophiques de la Chrétienté » ?

D’un certain usage des mots spirituel ou spiritualité

Et que se passerait-il si le ministère de l’Éducation nationale se mêlait de faire savoir aux professeurs de philosophie quelles sont les « ressources spirituelles de la Chrétienté » ? L’usage du terme spirituel dans cet intitulé ajoute à ma perplexité. Il est pris au sens que lui donne le discours religieux et non les textes philosophiques : il ne renvoie pas aux débats métaphysiques, c’est-à-dire à ce qu’il y a de philosophique chez tel ou tel philosophe de l’aire musulmane (ainsi un texte d’Averroès proposé à cette journée d’étude traite de la spiritualité de l’âme), mais il s’agit de la spiritualité entendue au sens de la vie religieuse, de la croyance en tant qu’elle est précisément d’un autre ordre que la philosophie. Chercher chez des philosophes des « ressources philosophiques » pour enrichir son enseignement, cela va de soi pour tout professeur de philosophie, mais des « ressources spirituelles » en ce sens ? Ajouter spirituel à philosophique, c’est comme vouloir compléter l’instituteur par le curé.

Au cours de son histoire, le christianisme a-t-il toujours été civilisateur ?

Or j’apprends que dans une autre académie cette demande est faite aux professeurs : « Je compte sur vous pour expliciter auprès de vos élèves et selon les formes que vous choisirez, la valeur civilisatrice de toutes les religions, la fonction émancipatrice du savoir et la radicalité intellectuelle et politique d’une défense inconditionnelle de la liberté de penser et de s’exprimer par l’ironie, l’impertinence, la critique – « paresse et lâcheté sont les causes qui… », mais d’abord l’importance du deuil, du respect et du besoin de paroles douées de sens. » L’allusion au texte de Kant, Réponse à la question qu’est-ce que les Lumières1, la liberté pédagogique et doctrinale laissée aux professeurs, tout ici s’inscrit dans la tradition de l’enseignement philosophique qui fait la spécificité du secondaire français. Toutefois, si là aussi l’intention est bonne, demander qu’on explicite « la valeur civilisatrice de toutes les religions » est pour le moins maladroit. Demandons-nous non pas seulement si les diverses religions ont civilisé les hommes, mais si elles ont contribué à les rendre ennemis les uns des autres, comme en témoignent les croisades et les guerres de religion entre protestants et catholiques ou entre shiites et sunnites : cette question serait sans doute plus appropriée à la situation tragique à laquelle il s’agit de faire face. Suffit-il en effet, pour comprendre les événements de janvier et pour s’opposer à l’idéologie des terroristes, de rappeler qu’il y a eu de grands penseurs musulmans, qui comprenaient l’islam autrement que les assassins qui s’en réclament ? Est-ce répondre au discours religieux qui justifie ces assassinats que montrer la « valeur civilisatrice de toutes les religions ? »

Car il n’est pas rare qu’on tue au nom de sa foi. Allez visiter le Musée du Désert à Mialet2 pour voir en quoi le catholicisme a contribué à la civilisation ! Et si le christianisme ne se réduit pas aux croisades, à l’inquisition, aux guerres de religion, à la mise à l’Index de la plus grande partie de ce qui a été écrit de grand en matière de science et de pensée, au refus de la liberté de conscience et de la démocratie jusqu’au XXe siècle, à sa complicité active avec le franquisme, au refus de l’accouchement sans douleur, etc., il n’empêche que tout cela appartient au christianisme. Autre exemple. Un film, qui a eu un certain succès, raconte l’histoire d’Averroès. Le Destin de Youssef Chahine, sorti en 1997, nous montre le philosophe persécuté réfugié chez les Gitans : beau mensonge, sans doute pour échapper à la censure, puisque les historiens nous apprennent qu’il s’agissait de Juifs. Les Juifs n’ont jamais pu vivre libres et égaux en droits ni dans la civilisation chrétienne, ni dans la civilisation islamique : faut-il en conclure que pogromes et civilisation vont de pair ?

Formation religieuse ou philosophique ?

Qu’on ne m’objecte pas que les crimes commis au nom d’une religion ne nous disent pas la vérité de cette religion ou des religions. Les exemples que j’ai extraits de l’histoire du christianisme ne sont pas tout le christianisme, mais ces crimes ont tous été commis au nom du christianisme et justifiés en leur temps par de grands esprits – et non pas par une simple minorité devenue folle. Ce ne sont pas des accidents. Qu’ils horrifient des chrétiens et des musulmans sincères ne signifie pas que leur religion n’y est pour rien : aujourd’hui, l’islam et l’Islam doivent se demander pourquoi le terrorisme se réclame de la religion musulmane. Pourquoi, comme l’écrit Lucrèce, la religion a conseillé tant de crimes3 : comprendre Avicenne, prendre la mesure de la grandeur de philosophes musulmans et savoir qu’il y a une « spiritualité » musulmane comme il y a une « spiritualité » chrétienne ne nous éclairera pas sur une constante de l’histoire des religions dont les événements de janvier sont un des avatars.

La diversité des religions

La première chose à apprendre à des élèves et même à des étudiants qui entendent par religion leur religion, qu’ils soient juifs, catholiques ou musulmans, c’est que précisément leur religion n’est pas la seule. Qu’il y a des religions sans Dieu. Qu’on peut être civilisé sans être chrétien ou musulman, et même sans avoir de religion. Qu’il y a eu une religion païenne polythéiste, elle aussi inséparable d’une civilisation et même de la civilisation à laquelle nous devons la démocratie : car la démocratie n’est pas née en pays monothéiste, et elle a dû chez nous être conquise contre l’Église romaine : faudrait-il la dire païenne ?

La fin de la laïcité

La panique qui a pris le Ministère de l’éducation nationale après les attentats de janvier 2015 risque de nous amener, avec l’empressement de fonctionnaires zélés et sous un discours moralisateur de défense de la laïcité, à la fin de la laïcité : au retour du religieux comme pièce maîtresse du lien social. Ainsi l’usage idéologique de l’islam par des organisations terroristes internationales a gagné la partie. Mais sa victoire vient de ce que depuis longtemps le rapport de l’État au religieux a cessé d’être laïque.

 

Notes

1  Au second alinéa, on lit en effet : « La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu’un aussi grand nombre d’hommes préfèrent rester mineurs leur vie durant, longtemps après que la nature les a affranchis de toute direction étrangère (naturaliter majores) ; et ces mêmes causes font qu’il devient si facile à d’autres de se prétendre leurs tuteurs. Il est si aisé d’être mineur !… »

3  De la nature, I, 101. Et sur la découverte du manuscrit de ce poème au début du XVe siècle on lira le remarquable ouvrage de Stephen Greenblatt, Quattrocento, illustration aussi de l’histoire de la religion romaine.

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2015.

Entretiens croisés « Quelle laïcité pour demain ? »

Dans L’Humanité du 13 février

Dans L’Humanité du 13 février1, une table ronde en forme d’entretiens croisés, intitulée « Quelle laïcité pour demain? », réunit André Tosel, Isabelle Saint-Martin et Catherine Kintzler. 

Dans une table ronde classique, les intervenants se succèdent et les derniers peuvent ajuster leur propos à ce qu’ils ont entendu. Il en va différemment ici : la formule « entretien croisé », qui procède par écrit, isole chacun des intervenants « en aveugle » devant les questions et les met tous dans les mêmes conditions de délai et de calibre. Chacun est donc renvoyé à ce qui lui importe essentiellement et le résultat est très intéressant.

Trois questions ont été proposées par la rédaction : 

1 – De vifs débats, assortis parfois de tensions, entourent les échanges touchant à la laïcité. Est-ce le signe d’un malentendu ou d’un malaise plus profond ?

2 – « Des ressources seront produites sur les pédagogies de la laïcité et pour l’enseignement du fait religieux », a déclaré récemment la ministre de l’Éducation. Ces mesures vous semblent-elles répondre à des lacunes et à une orientation souhaitable du système scolaire ?

3 – Quelle forme peut prendre, selon vous, une laïcité intelligente ?

On peut lire l’intégralité de l’entretien en ligne , avec une présentation bibliographique de chaque intervenant.

  1. Accès en ligne sur le site de L’Humanité pour les abonnés ou payant à l’unité []

Le terrorisme est-il l’arme des pauvres ?

Les tueries des 7, 8 et 9 janvier ont donné à nombre de commentateurs l’occasion d’avancer l’idée selon laquelle ce sont la pauvreté, le chômage, l’exclusion et le manque d’éducation qui font le lit du terrorisme. La thèse n’est pas nouvelle. Cette lecture sociale exclusive sert même souvent d’excuse. André Perrin l’examine de près et la fait passer au crible des épreuves classiques de falsification.

Les tueries des 7, 8 et 9 janvier ont donné à nombre de commentateurs l’occasion d’avancer l’idée selon laquelle ce sont la pauvreté, le chômage, l’exclusion et le manque d’éducation qui font le lit du terrorisme. La thèse n’est pas nouvelle. En ouvrant la conférence de Monterrey le 18 mars 2002, six mois après les attentats du 11 septembre, George Bush déclarait  : « Nous luttons contre la misère parce que l’espoir est une réponse au terrorisme »1 et quelques mois plus tard son épouse Laura ajoutait : «  Les enfants qui bénéficient d’une éducation sont davantage susceptibles d’épouser les valeurs qui aboutiront à la défaite du terrorisme »2.
Tout récemment c’est le Pape François qui adressait au premier ministre d’Australie, président du G 20, une lettre dans laquelle il lui exposait ce qu’il attendait de ce groupe : « Il faudrait également que celui-ci conduise à une élimination des causes profondes du terrorisme, qui a atteint des proportions jusqu’ici inimaginables ; ces causes incluent la pauvreté, le sous-développement et l’exclusion »3. Quelque éminente que soit l’autorité du souverain pontife, elle ne doit pas nous dissuader de soumettre à l’examen la proposition qui fait des phénomènes qu’il évoque les « causes profondes du terrorisme » car celle-ci se heurte à un certain nombre d’objections.
On a depuis longtemps remarqué que ce n’est pas le continent le plus pauvre de la planète, le continent africain, plus précisément l’Afrique sub-saharienne, qui a fourni depuis un demi-siècle les gros bataillons du terrorisme4 et si sous nos latitudes des apprentis terroristes sont recrutés dans les « banlieues », ils ne le sont pas parmi les derniers des exclus, les SDF par exemple. Si donc il existe une relation causale entre terrorisme et pauvreté, elle n’est pas mécanique au point que la propension au terrorisme croisse en raison directe de la misère. Le chercheur marocain Samer Aboulkassim écrit  : « La pauvreté peut en effet constituer l’une des causes qui pourrait éventuellement pousser les jeunes à faire partie de mouvements terroristes. Mais ceci n’est valable que dans certains cas seulement. En fait, la pauvreté est loin d’être un élément décisif. Elle pourrait l’être éventuellement dans le cas des candidats recrutés pour servir de kamikazes, mais pas en ce qui concerne le volet de la planification des attentats. Les têtes pensantes bénéficient, pour la plupart, d’une situation financière confortable dans leur pays d’accueil »5. Pour savoir dans quelle mesure la pauvreté peut se voir assigner le statut de cause du terrorisme, il faut donc prendre connaissance des études, enquêtes et travaux qui ont été consacrés aux liens qui les unissent.

Le terrorisme, les pauvres et les élites

Si l’on considère le terrorisme qui a sévi en Europe à partir du début des années 1970, celui de la Fraction Armée Rouge en Allemagne, des Brigades rouges en Italie, d’Action directe en France, il semble bien difficile de le relier à la misère sociale. Joëlle Aubron était issue d’une famille bourgeoise tout comme Jean-Marc Rouillan, fils d’un inspecteur de la jeunesse et des sports, et Nathalie Ménigon était employée de banque. En Allemagne la journaliste Ulrike Meinhof était la fille d’un historien, tout comme Andreas Baader tandis que Gudrun Esslin, fille d’un célèbre pasteur et descendante directe de Hegel, était doctorante en philosophie. Quant à Horst Mahler il était avocat. Et en Italie c’est précisément l’échec des Brigades rouges dans leur tentative de s’implanter dans le milieu ouvrier qui les a conduites à adopter la stratégie de « propagande armée » consistant à enlever et à assassiner des hommes politiques, des magistrats, des policiers désignés comme « serviteurs de l’État ». Dans un article intitulé « Terrorisme : la pauvreté n’est pas coupable » l’économiste Daniel Cohen écrit : « Une étude portant sur 350 personnes engagées dans l’Armée rouge japonaise, la bande à Baader, l’IRA ou les brigades rouges a montré que la grande majorité des auteurs d’attentats ne sont pas pauvres : les 2/3 ont fait des études supérieures et viennent de milieux aisés. L’image du « terroriste » recruté dans les bidonvilles de la grande pauvreté apparaît à l’opposé de la réalité »6.

Qu’en est-il du terrorisme islamiste qui nous occupe aujourd’hui ? Dans un article fameux paru au lendemain des attentats du 11 septembre, Jean Baudrillard parlait d’« un terrorisme de riches »7. Personne n’ignore en effet que 15 des 19 pirates de l’air, au service d’une organisation dirigée par un multimillionnaire, étaient issus de la classe moyenne et instruite. De même les huit terroristes arrêtés après les attentats manqués de Londres et de Glasgow, les 29 et 30 juin 2007, appartenaient tous au milieu hospitalier : cinq médecins, une laborantine et deux étudiants, ce que Bob Ayers, spécialiste en sécurité internationale auprès de l’ONG Chatham House commentait ainsi : « Certes ce n’est pas une nouveauté. Après tout les kamikazes du 11 septembre étaient largement éduqués eux aussi. Mais après les attentats du métro londonien le gouvernement s’était convaincu que l’extrémisme naissait dans les milieux pauvres, marqués par l’injustice et la frustration. Il pensait alors que lutter contre la pauvreté suffirait à prévenir les attentats futurs. Aujourd’hui, il s’aperçoit que ce sera bien plus difficile »8
Les différentes études qui ont été consacrées à ce sujet aboutissent au même constat. Scott Atram, directeur de recherches au CNRS et professeur à l’Université du Michigan, écrit  : « Les terroristes kamikazes ne sont ni pauvres ni ignorants  ; ils n’ont pas le sentiment de n’avoir plus rien à perdre »9. Dans le même sens les travaux d’Alan Krueger sur le terrorisme au Moyen-Orient ont permis d’établir que les terroristes ont un niveau de vie supérieur au taux de pauvreté et au moins un diplôme du secondaire, aussi bien chez les membres du Hezbollah libanais que chez les Palestiniens. Alain Krueger et Jitka Maleckova font ainsi état d’une enquête réalisée en décembre 2001 par l’agence palestinienne PCPSR (Palestinian Center for Policy and Survey Research) auprès de 1357 Palestiniens âgés de 18 ans et plus à qui la question suivante a été posée : « Y a-t-il des circonstances qui vous amèneraient à justifier l’usage du terrorisme pour atteindre des buts politiques ? ». Si l’on rapporte les réponses à la catégorie socio-professionnelle des personnes interrogées, on voit que 34,6% des ouvriers et employés répondent positivement à cette question, contre 41% des étudiants et 43,3 % des professions libérales, commerçants et agriculteurs. Si on les rapporte au niveau d’instruction, on constate que les réponses positives croissent avec celui-ci : 32,3% pour les illettrés, 37,5% pour ceux qui ont un niveau d’école élémentaire, 39,4% pour ceux qui ont un niveau secondaire. On a pu corrélativement établir que du côté israélien les actes les plus violents contre les Palestiniens ont été l’œuvre du groupe Gush Emonim (Bloc des Fidèles) qui a sévi en particulier à la fin des années 70 et dans les années 80, composé de militants mieux rémunérés et plus instruits que la moyenne de la population israélienne10. Ces données sont corroborées par le sondage Gallup réalisé auprès de 9000 personnes de 9 États musulmans, de l’Asie orientale au Maghreb, avec une marge d’erreur de 3% : les radicaux (dont la population est distinguée des modérés par la réponse à la question  : « approuvez-vous ou désapprouvez-vous les attentats du 11 septembre ? ») ont des revenus financiers et un niveau d’éducation plus élevés que les modérés, ce qui avait déjà été établi par l’étude de Marc Sageman portant sur la biographie de 166 djihadistes11.
Enfin une étude récente menée par des chercheurs des universités de Georgetown, Princeton et Stanford auprès d’un échantillon représentatif de 6000 Pakistanais donnent les mêmes résultats  : « Les Pakistanais pauvres n’aiment pas plus les groupes militants que les Pakistanais de la classe moyenne […] ceux qui manifestent la plus forte aversion sont les Pakistanais pauvres des milieux urbains »12.

En France non plus on ne peut réduire le recrutement des terroristes et les attentats qu’ils fomentent à des causes économiques. Le 23 janvier dernier Pierre Rosanvallon déclarait sur les ondes de France Culture  : « Il n’y aurait rien de plus grave que de penser que ces gens-là sont simplement le produit de dysfonctionnements dans la société française »13. À cet égard il convient de prêter attention à l’alerte lancée par Dounia Bouzar qui dirige le CPDSI (Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam). Aux questions : d ’où viennent les jihadistes français ? Sont-ils plutôt issus des classes populaires ou aisées ? elle répondait :

« Ce sont majoritairement des adolescents et des jeunes majeurs âgés de 14 à 21 ans. Avant nous observions surtout des jeunes fragilisés au niveau social et familial, sans espoir social et issus de classes populaires. Mais une véritable mutation du discours intégriste se produit : il gagne désormais différentes classes sociales. Au CPDSI, sur 200 familles, nous traitons 70% de jeunes issus de classes moyennes et 10% de classes supérieures. Certains ont des parents qui sont médecins dans le 16e arrondissement de Paris, beaucoup sont enseignants, éducateurs ou encore avocats. C’est bien en cela qu’il y a mutation  : les intégristes arrivent à retourner des jeunes pleins d’espoir et « bien dans leurs baskets », plus seulement ceux fragilisés. Les familles issues de classes populaires restent touchées, mais elles ont plus peur de nous solliciter »14.

Terrorisme, fanatisme religieux et volonté de puissance

Que des apprentis terroristes puissent aussi être recrutés dans les classes défavorisées est un fait mais cela n’autorise pas à compter la pauvreté parmi les causes du terrorisme car on impute à la triade pauvreté-chômage-exclusion beaucoup trop d’effets pour qu’elle puisse rendre compte de chacun en particulier : on lui doit aussi bien la petite délinquance et la grande criminalité. Mais qu’est-ce qui explique qu’un chômeur s’oriente vers le terrorisme plutôt que vers le vol de mobylette ou le braquage de banques ? Quant aux skinheads et autres hooligans, amateurs de ratonnades et de violences homophobes, ils sont rarement fils d’avocats, de médecins ou de patrons du Cac 40, mais plutôt issus du prolétariat ou du sous-prolétariat. Et on se souvient sans doute que le meurtrier présumé de Clément Méric n’était pas, à l’instar de sa victime, un étudiant à Sciences-Po fils de professeurs d’université, mais un fils d’artisan espagnol immigré. Qu’est-ce qui explique qu’un exclu choisisse de mitrailler des juifs et des caricaturistes plutôt que de faire le coup de poing avec des militants d’extrême-gauche ? Et ce n’est pas tout car c’est encore par le chômage et la précarité qu’on explique la progression du vote en faveur du Front National15 : si c’est la pauvreté qui explique à la fois qu’on dépose tel bulletin dans l’urne et qu’on pose une bombe dans une école, ce n’est évidemment pas la pauvreté qui peut expliquer qu’on fasse l’un plutôt que l’autre.

Sans doute la pauvreté favorise-t-elle bien des maux et c’est pourquoi Thomas d’Aquin disait déjà qu’un minimum de bien-être est nécessaire à l’exercice de la vertu16. Il y a suffisamment de bonnes raisons de combattre la pauvreté pour ne pas s’en donner de mauvaises qui ont de surcroît l’inconvénient d’occulter les racines du mal qu’on prétend identifier : « à trop se focaliser sur une explication «  économique » (dans tous les sens du terme) nous nous détournons des véritables causes du terrorisme », écrit Joseph Henrotin17, « le terrorisme serait la continuation de la politique par d’autres moyens, plutôt que celle de la lutte des classes »18.
A Lunel, petite commune de l’Hérault d’environ 26000 habitants, il s’est trouvé une vingtaine de « jeunes » pour partir faire le jihad en Syrie et six d’entre eux y ont trouvé la mort. Outre qu’ils étaient loin d’être tous chômeurs – parmi les six morts l’un était étudiant en informatique, un autre maçon et un troisième gérant de café – il n’y a pas eu vingt départs à Montpellier, où la population est dix fois plus nombreuse et où les jeunes musulmans au chômage ne manquent pas. Cependant la mosquée de Lunel était dès 2010 désignée par l’Institut d’études de l’islam et des sociétés du monde musulman (EHESS) comme proche du Tabligh, courant qui prône une lecture littéraliste de l’islam et œuvre pour la réislamisation des musulmans (revivalisme). Quant à Lahoucine Goumri, Imam de Lunel, il avait déclaré : « Je ne condamne pas du tout ces départs. Les gens sont libres de partir ou de rester. Il y a des gens qui pensent que c’est un djihad, d’autres qui pensent que là-bas il y a une injustice à combattre […] Pourquoi condamner ces jeunes qui sont partis en Syrie combattre une injustice et pas ces Français qui sont partis et ont tué des bébés palestiniens avec Tsahal l’été dernier  ? »19. Inversement Mohamed Khattabi, Imam de la mosquée Aïcha de Montpellier, a fait la déclaration suivante  : « Je connaissais bien l’un des jeunes de Lunel, puis j’ai perdu de ses nouvelles. Il y a eu un voyage, à l’étranger, et je ne l’ai plus revu. Ce ne sont pas des martyrs. Ce ne sont pas des héros, ce sont des zéros. […] Les jeunes, faites attention, ne mettez pas votre communauté en défaut. Le mort, il est mort, et c’est fini. Mais qui subit les conséquences ? Les parents, et toute la communauté. Les vivants »20. Les conditions matérielles d’existence des jeunes musulmans étant analogues à Lunel et à Montpellier, faut-il chercher la « cause » dans l’infrastructure économique ou dans la superstructure idéologique ?
Des intellectuels arabes, bien placés pour voir comment les choses se passent au Moyen-Orient, ont d’ores et déjà répondu à cette question. Ainsi Muhammad Mahfouz, directeur du magazine libanais Al-Kalima : « La raison réelle qui se cache derrière la mobilisation d’une poignée de jeunes hommes est purement culturelle. Cela signifie que ces jeunes ont grandi dans une atmosphère culturelle spécifique qui se fonde sur une interprétation stéréotypée de la religion. Cette interprétation sert d’incubateur fondamental à ce groupe. Ceci explique pourquoi des jeunes appartenant à des familles riches ou bien placées dans la hiérarchie des fonctionnaires de l’État sont impliqués dans des crimes terroristes »21. Et Abdalah Rashid, écartant de même l’attribution de la cause de l’extension du terrorisme à la pauvreté et au manque de justice sociale, voit la raison de l’implication des jeunes musulmans dans le terrorisme dans « le lavage de cerveau terrifiant »22 qu’ils subissent de la part des oulemas : « Ces oulémas alimentent les jeunes musulmans de toutes sortes d’idées racistes et de principes extrémistes destructeurs, et les allaitent d’hostilité, de haine et de ressentiment à l’égard des autres peuples et des adeptes d’autres religions divines »23.

Ce « lavage de cerveau terrifiant » dénoncé il y a déjà dix ans au Moyen-Orient correspond exactement aux observations actuelles de Dounia Bouzar sur la dimension sectaire du recrutement des djihadistes en France : théorie du complot, mythologie de l’élection et de la régénération du monde par la violence, exploitation de la volonté de combattre l’injustice, exaltation du sentiment de toute-puissance. Les ressorts sur lesquels s’appuient les recruteurs sont psychologiques et non sociologiques. Le sociologue Farhad Khosrokhavar qui a interrogé en prison un certain nombre de terroristes24 décrit ainsi le candidat au terrorisme : « Il est prêt à mourir et à tuer, les autres ont peur pour leur vie, donc il leur est supérieur »25. Cette motivation a une connotation visiblement hégélienne, plus précisément hégéliano-kojévienne, qu’on peut nommer de différentes façons – désir de reconnaissance, sens de l’honneur, volonté de puissance ou de maîtrise – mais qui est en tout cas irréductible à l’ « économique ». Comme Dounia Bouzar, Farhad Khosrokhavar met en évidence l’émergence d’un nouveau modèle d’adhésion à l’islamisme radical  :

« À ce modèle classique s’en juxtapose un autre depuis la guerre civile en Syrie à partir de 2013. Ce sont des jeunes de classes moyennes, de plus en plus des adolescents attardés, des convertis de presque toutes les religions, chrétiens, juifs, bouddhistes…, mais aussi des jeunes filles souvent de bonne famille qui vont joindre la horde des prétendants au djihad exacerbé. Eux n’ont pas la haine de la société, ni n’ont intériorisé l’ostracisme dont la société a accablé les jeunes des banlieues, ils ne vivent pas non plus le drame d’une victimisation qui noircit la vie. Mais alors qu’est-ce qui les motive ? Chez eux sévit une dimension anti-Mai 68 : les jeunes d’alors cherchaient l’intensification des plaisirs dans l’infini du désir sexuel reconquis, désormais, on cherche à cadrer les désirs et à s’imposer, par le biais d’un islamisme rigoriste, des restrictions qui vous ennoblissent à vos propres yeux. On cherchait à se libérer des restrictions et des hiérarchies indues, désormais, on en réclame ardemment, on veut des normes, on y aspire et on les sacralise. On était anarchiste et on avait la haine du pouvoir patriarcal, à présent, on trouve une société vide de sens et l’islamisme radical, en départageant la place de la femme et de l’homme, réhabilite une version distordue de patriarcat sacralisé en référence à Dieu. Mai 68 était la fête ininterrompue et le mouvement hippie se voulait sa continuation dans le délire du voyage exotique jusqu’à Katmandou ou en Afghanistan, libre encore de l’emprise du djihadisme. À présent, le voyage initiatique est une quête de pureté dans l’affrontement de la mort au nom du martyre »26.

«  Une société vide de sens  ». C’était le constat de Jean-Michel Muglioni dans un récent article intitulé « La séduction de la terreur » : « Le vide intellectuel et moral de notre temps laisse le champ libre aux fanatismes religieux »27. Si le fanatisme suicidaire des nouveaux candidats au jihad trouve sa source dans une « quête de pureté » et une soif d’absolu que la vacuité morale de notre société est impuissante à combler, il est vain d’espérer qu’un énième « plan pour les banlieues », quelque utile qu’il puisse être par ailleurs, sera de nature à le combattre : «  la réduction de la politique à l’économie fait le lit des fanatismes religieux, car les hommes ont d’autres exigences que l’argent », écrivait encore Jean-Michel Muglioni28. Il ne faut donc pas se tromper de combat comme le rappelle Abdennour Bidar dans la belle Lettre ouverte qu’il a adressée au monde musulman :

« Même les intellectuels occidentaux ont de la difficulté à le voir : pour la plupart, ils ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion – en bien et en mal, sur la vie et sur la mort – qu’ils me disent : « Non, le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc. » Ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur d’une civilisation humaine ! Et que l’avenir de l’humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière, mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité tout entière ! »29.

Le terrorisme, la religion et la République

Lutter efficacement contre le terrorisme suppose qu’on ne s’aveugle pas sur ses causes. L’erreur n’est pas seulement mauvaise en soi, elle est aussi dangereuse : « En liant la lutte contre le terrorisme et l’aide au développement, ne fait-on pas courir indûment aux pays pauvres le risque de faire dépendre l’intérêt qu’on leur porte de l’intensité de la menace terroriste, ce qui conduirait à un double risque  : de voir d’une part cet intérêt s’éroder en cas de recul du terrorisme ; de convaincre d’autre part les pays pauvres de la réalité (fabriquée) d’un lien qui n’existerait pas sinon ? », écrit Daniel Cohen30. L’aide au développement doit bien évidemment continuer, mais le combat contre le terrorisme est moins un combat contre la pauvreté qu’un combat pour la vérité, et c’est donc un combat d’idées. Si la modernité a affaibli la religion sur le sol européen, les progrès technologiques qu’elle a engendrés, alliés à l’espace indéfiniment ouvert de la mondialisation, ont fourni des pouvoirs démesurés de propagande, d’endoctrinement et de décervelage à ses figures les plus archaïques. L’école est aujourd’hui désemparée devant ce défi.
Il y a ainsi un immense effort de réflexion et de remise en question qui s’impose d’une part au monde musulman, d’autre part à nos propres sociétés occidentales et plus précisément européennes. S’agissant du monde musulman, il ne faut pas se voiler la face. Il faut arrêter, sous prétexte de ne pas « stigmatiser » nos compatriotes musulmans dont il est évident que l’immense majorité ne se reconnaît pas dans l’islamisme et réprouve le terrorisme, de répéter absurdement que « tout cela n’a rien à voir avec l’islam ». Comme si l’affrontement planétaire des chiites et des sunnites n’avait rien à voir avec l’islam ! Comme si l’assassinat de « blasphémateurs » et d’« apostats » n’avait aucune signification religieuse ! Il va de soi que le massacre de la Saint Barthélémy est diamétralement opposé à l’enseignement du Christ, mais a-t-on jamais prétendu qu’il n’avait « rien à voir avec le christianisme » ? Autant soutenir que les guerres de religion n’ont rien à voir avec la religion ! « L’islamisme est, certes, la maladie de l’islam, mais les germes sont dans le texte lui-même », disait Abdelwahab Meddeb31, récemment disparu, et c’est pourquoi il n’avait de cesse d’appeler les musulmans à un travail d’interprétation seul capable de purifier la religion du fanatisme et de la violence : « C’est à une guerre des interprétations que nous convions les oulémas s’ils veulent vraiment gagner le défi du désamorçage de la violence que leur religion recèle »32. S’agissant de nos sociétés elles doivent pour leur part comprendre qu’une courbe de croissance ne peut combler le vide spirituel de ceux qui sont prêts à succomber à la tentation du terrorisme et qu’il ne faut pas les laisser devant la désespérante alternative du fanatisme religieux et de la jouissance consumériste. Résumant dans une formule frappante les analyses de Marcel Gauchet, Pierre Manent écrivait : « L’autonomie collective – la République – en se dressant contre l’hétéronomie collective – la religion – a fini par produire le triomphe de l’autonomie individuelle, de la pure démocratie qui a finalement absorbé la République aussi bien que la religion »33.
Ce constat indique peut-être en creux la voie qu’il importe de tracer : restaurer cette autonomie collective et, à travers elle, métamorphosé, ce que la religion et la République avaient de commun, un sacré susceptible d’unir véritablement les hommes et de donner par-là à la société qu’ils forment un visage assez enviable pour concurrencer victorieusement les idéologies mortifères. Évoquant la marche du 11 janvier, Fahrad Khosrokhovar écrivait : « Le sursaut spontané des centaines de milliers de citoyens après le massacre de Charlie Hebdo laisse présager d’un début de solution en termes d’exaltation de valeurs collectives sacrées échappant au nihilisme des prophètes de malheur qui nous promettent la mort de la République, de la laïcité et de l’homme tout court »34. Puisse-t-il en être ainsi.

Notes

1 Cité par Daniel Cohen « Terrorisme  : la pauvreté n’est pas coupable » Le Monde 6-7 octobre 2002 http://www.radicalparty.org/fr/content/terrorisme-la-pauvret%C3%A9-nest-pas-coupable

2 Cité par David Wessel The Wall Street journal ; Courrier international 5 juillet 2007.

3 La Croix 12 novembre 2014.

4 En outre les travaux de James Piazza ont montré que parmi les dix pays les plus touchés par le terrorisme entre 1986 et 2002, seuls trois (Yemen, Angola et Pakistan) ont un indice de développement faible. James A. Piazza « Rooted in poverty ? Terrorism, poor economic development and social cleavages » in Terrorism and Political Violence, 2006, p. 160.

5 Samer Aboulkassim « La pauvreté n’explique pas tout » Aujourd’hui le Maroc 9 décembre 2005.

6 Daniel Cohen article cité.

7 Jean Baudrillard « L’esprit du terrorisme » Le Monde 2 novembre 2001.

8 « Le Royaume-Uni, laboratoire des médecins terroristes », Libération 4 juillet 2007.

9 Scott Atram « Genesis of suicide terrorism », Science 7 mars 2003.

10 Alan B. Krueger et Jitka Maleckova « Education, poverty, political violence and terrorism  : is there a causal connection ? » Working papers n° 9074 Woodrow Wilson School University of Princeton Mai 2002.

11 Voir Joseph Henrotin « Le terrorisme est un problème politique » L’Echo 9 janvier 2007..

12 Christine Fair, Graeme Blair, Neil A. Malhotra, Jacob N. Shapiro « Poverty and support for militant politics : evidence for Pakistan », Social Science Research Network Mai 2011.

13 France Culture 23 novembre 2015 18 h Magazine de la rédaction.

14 Direct Matin 10 janvier 2015. Écouter aussi son intervention sur France Inter le 17 janvier 2015 à 8h20.

15 Cf. Luc Rouban Directeur de recherches au CNRS CEVIPOF-CNRS N° 2 Novembre 2013 : « L’électorat FN se distingue de tous les autres électorats par sa précarité économique ». Voir aussi Laurent Jouanneau Alternatives économiques N° 332 Février 2014 et l’enquête du cabinet de conseil Taddeo (Le Monde et Libération du 11 avril 2014).

16 Thomas d’Aquin De Regno (Du gouvernement royal) ch. XV.

17 Art. cit.

18 Ibid.

19 Voir Le Midi libre 12 décembre 2014. Cet Imam a été remplacé depuis.

20 Voir 20 minutes 28 octobre 2014.

21 Muhammad Mahfouz Saudi Gazette 30 décembre 2014.

22 Abdalah Rashid Al-Itihad 10 janvier 2005.

23 Ibid.

24 Fahrad Khosrokhavar Quand Al-Quaida parle, Grasset 2006.

25 Id. Le Monde 9 janvier 2015.

26 Ibid.

27 Jean-Michel Muglioni « La séduction de la terreur » Mezetulle 10 novembre 2014.

28 Ibid.

29 Abdennour Bidar « Lettre ouverte au monde musulman », Marianne 13 octobre 2014.

30 Daniel Cohen, art. cit.

31 Abdelwahab Meddeb, Libération 23 septembre 2006.

32 Id. La conférence de Ratisbonne avec Jean Bollack et Christian Jambet Bayard 2007 p. 85.

33 Pierre Manent Cours familier de philosophie politique Fayard 2001 p. 45.

34 Article cité.

© André Perrin et Mezetulle, 2015

[NdE : sur la lecture « sociale » du terrorisme, voir aussi l’article de Yolène Dilas-Rocherieux « Communisme, révolution, islamisme« .]

Actes antisémites en Grande-Bretagne : triste record 2014

L’information avait été diffusée le 20 janvier 2015 par le site Le Monde.fr : en 2014 en Grande-Bretagne les actes antisémites recensés n’ont jamais été aussi nombreux (plus d’un millier) depuis… 1984, date de création de ce recensement.

On se demande bien pourquoi cette information « peu commentée jusqu’à présent » selon la formule éloquente utilisée par Le Monde.fr, refait surface aujourd’hui, reprise par de nombreux sites d’information.

Le « multiculturalisme » aurait-il quelque chose à voir avec ça ? Non, non, certainly not : cela est uniquement dû à la recrudescence des affrontements au Moyen-Orient voyons ! En revanche tout le monde sait bien, au contraire, que, en France, les actes antisémites sont principalement dus au détestable « modèle laïque », of course.

Références : 

Le Monde.fr http://www.lemonde.fr/religions/article/2015/01/20/inquietude-dans-la-communaute-juive-britannique_4559589_1653130.html?xtmc=grande_bretagne_attentats_antisemites&xtcr=1

Voir également le site du Parisien.fr http://www.leparisien.fr/flash-actualite-monde/royaume-uni-nombre-record-d-actes-antisemites-en-2014-05-02-2015-4508489.php

Élus et complaisances communautaristes

Les langues se délient

Je découvre sur le site du Huffington Post un article poignant 1 décrivant la « dérive » par laquelle des élus locaux (le texte parle du PS mais on n’aura aucun mal à croire que d’autres partis, et pas seulement de gauche, sont concernés) se sont fourvoyés, au prétexte de « tolérance », dans une complaisance clientéliste envers des revendications communautaristes religieuses de plus en plus envahissantes.

Le texte, qui se présente comme un mea culpa – car l’auteur est lui-même ancien élu municipal -, est accablant :

« Je me suis, moi aussi, perdu dans les demandes toujours plus importantes qui ne faisaient en définitive que renforcer les particularismes, creuser un fossé entre les administrés et mettre à mal la laïcité. »

Il ajoute (c’est moi qui souligne) :

« Dans l’action, dans la nécessité de répondre aux injonctions du patron politique local, je n’ai pas pris le recul nécessaire pour dire suffisamment clairement que nous étions en train de nous fourvoyer. Que nous participions directement au délitement républicain. Que faute de travailler au renforcement du modèle républicain émancipateur, clé de voûte de la stabilité dans une société en crise économique et sociale, et en perte de repères, nous avons, en liant naïveté et opportunisme, fait le jeu de ceux qui, plus ou moins consciemment, refusaient ce modèle et qui se sont retranchés dans leur identité particulière. Plus grave, nous avons piégé les citoyens qui cherchaient à s’extraire de la contrainte communautaire, nous avons trahi la promesse républicaine. Faute d’avoir travaillé à renforcer notre modèle républicain et laïc, à inventer de nouveaux outils capables de dépasser ces replis, ces élus se sont au contraire vautrés dans ce clientélisme à la petite semaine. »

Oui, on en apprend de belles ! les langues se délient. Mais ne savions-nous pas que cette politique « accommodante » fut il n’y a pas si longtemps non seulement tolérée, mais ouvertement exposée et promue au sommet de l’État ? On se souvient des « Rapports sur la fondation de la politique d’intégration » initiés par le « Rapport Tuot » et remis en automne 2013 à Jean-Marc Ayrault qui recommandaient, en une novlangue très révélatrice , cette même politique discriminatoire et particulariste au niveau national. Ils ont été présentés élogieusement à l’époque sur le site du Premier Ministre. Malgré mes efforts, je ne les y ai pas retrouvés et les liens donnent sur une page d’erreur ; on peut comprendre que Manuel Valls – et c’est tout à son honneur – ait promptement fait disparaître de ce site des textes qui faisaient honte à la République. Mais on les trouve toujours sur le site de la Documentation française, du reste Mezetulle les avait enregistrés à l’époque et les met à la disposition des lecteurs2.

Enfin ! quelques élus et « décideurs » (voir par exemple Malek Boutih) ont le courage de briser le silence, le « pas-de-vagues ». Saluons leur honnêteté, et souhaitons-leur de ne pas être recouverts par la chape de plomb des appareils qui s’obstinent, contre vents et marées, à soutenir des mesures propres à démanteler l’association politique républicaine.

 

1 – « Quand le communautarisme municipal se heurte au fondamentalisme religieux » par Pierre Bouchacourt, Huffington Post,1er février 2015.

Le sens de la marche du 11 janvier : sursaut ou soumission ?

Une affaire Calas mondialisée

Le sens d’un rassemblement populaire dépend de son avenir. La manifestation d’unité nationale du 11 janvier 2015 sera aussi insignifiante que la manifestation des champs Elysées après la victoire de l’équipe de France de football, si elle n’est pas suivie par une politique réellement républicaine et d’abord par un sursaut laïque de la part du gouvernement français, c’est-à-dire d’une gauche qui a abandonné la laïcité depuis déjà longtemps, comme nous sommes nombreux à l’avoir écrit sur Mezetulle. La France est devant une affaire Calas mondialisée1 : comment défendre la liberté d’expression que combattent par le crime non pas seulement quelques terrorismes mais des peuples prisonniers du fanatisme religieux et politique ?

1. Suffit-il d’avoir défilé ?

1-1. Comment interpréter une manifestation ?

Interpréter la mobilisation d’un peuple est chose délicate. L’unité des slogans (dimanche 7 janvier 2015, on lisait partout : je suis Charlie) ne signifie pas que tous les manifestants ont les mêmes mobiles. Des racistes allergiques à toute forme d’immigration pouvaient grossir les rangs de partisans du multiculturalisme hostiles à la laïcité. Je ne parle pas des simples suiveurs ou des curieux. Des intérêts parfois assez bas peuvent se mêler à des idéaux véritables. On se souvient des foules amassées à Paris autour de Pétain métamorphosées en rassemblement gaulliste six mois plus tard. Il ne suffit donc pas que quatre millions de personnes aient manifesté pour que nous soyons sûrs que le peuple français a retrouvé sa tradition républicaine et que les promeneurs étaient là en tant que citoyens, c’est-à-dire non pas simplement, par exemple, par compassion, mais en vertu d’une volonté éclairée et résolue.

1-2 Un sursaut populaire

Certains signes, et d’abord le nombre considérable des manifestants et leur calme, c’est-à-dire leur résolution, laissent toutefois penser que nous n’avons pas eu seulement affaire à un conglomérat d’émotions diverses ou contradictoires ni à une manipulation des médias et des politiques. Mais le sens de ce mouvement sera ce qu’en feront les gouvernements français et européens : si rien ne change dans leur politique, tout sera vite oublié ; si au contraire des mesures radicales sont prises, alors on pourra dire que ces rassemblements ont été essentiels.

 

2. La liberté d’expression

2-1. Il y a un islam fanatique

Quelles mesures ? Sans doute des mesures policières et judiciaires. Mais elles ne peuvent par elles-mêmes éradiquer le fondamentalisme musulman. Or il s’agit bien d’un intégrisme musulman, comme il y a des intégrismes juifs ou chrétiens, mais qui s’en distingue aujourd’hui par les attentats qu’il prône et qu’il commet et par le soutien de certaines autorités musulmanes dans le monde et de certains États. L’union des organisations islamiques de France (UOIF) a intenté un procès contre les caricatures de Charlie Hebdo, les tenant pour blasphématoires. Elle a perdu son procès puisque en pays laïque, il n’y a pas de loi contre le blasphème (en première instance 2006, en appel en 2008). Le roi du Maroc n’a pas envoyé de représentant à la manifestation du 7 janvier, en raison de la présence des caricatures. Je n’ai vu aucune réaction officielle des chefs d’État présents et la France elle-même n’a pas su trouver là l’occasion d’une mise au point solennelle. Des foules entraînées par leurs chefs religieux manifestent, dans certains pays, comme le Pakistan ou le Niger, et crient vengeance après la publication du numéro de Charlie Hebdo qui a suivi l’attentat. De tels mouvements ne sont pas spontanés mais organisés par des autorités religieuses, c’est-à-dire musulmanes. Des États entiers sont soumis à leur loi et refusent absolument la liberté d’expression non seulement chez eux, mais chez les autres, et l’appel au meurtre contre quiconque parle librement y est ordinaire. Il ne suffit donc pas que les Français de religion musulmane condamnent cette conception et cette pratique de leur religion et disent publiquement leur horreur de ces menaces et de ce refus de la liberté d’expression. Il faut que l’islam de France s’organise pour s’opposer aux musulmans fanatiques ; cette tâche lui incombe, puisqu’il s’agit de montrer dans un cadre religieux et théologique que la tolérance convient à la pratique de l’islam.

2-2. L’interprétation des textes « sacrés »

Le texte du Coran contient des appels à la guerre : quel livre sacré ne contient rien de tel, ni rien que la conscience condamne ? Il est pourtant possible de proposer des interprétations qui délivrent d’une lecture littérale. Les guerres de religion ont chez nous pendant longtemps donné lieu à des massacres abominables pour des questions de vocabulaire. Il a fallu du temps pour que l’Église romaine admette que la terre tourne, et au XIXe siècle elle s’est opposée aux travaux de Champollion parce qu’ils avaient pour conséquence une nouvelle datation des événements d’avant notre ère qui remettait en cause le caractère historique des récits bibliques. L’islam de France devrait donc pouvoir travailler à montrer pourquoi il est possible d’être musulman et de penser que la Terre tourne, ce que le Coran ne peut certes avoir dit ! Cet exemple paraîtra caricatural, mais il rend compte d’une histoire sanglante, il rend compte de la difficulté inextricable où se trouve toute religion qui sacralise un livre. Et là encore, la liberté d’expression est un préalable à la liberté d’interpréter.

2-3. Quand une religion admet la liberté d’expression

La difficulté est d’autant plus grande que la religion musulmane n’est pas la seule à craindre la liberté d’expression. Le caractère sacré du religieux semble interdire qu’on y touche de quelque façon que ce soit. Dans la préface de la première édition de la Critique de la raison pure, en 1781, Kant écrit : « Notre siècle est proprement le siècle de la critique à laquelle tout doit se soumettre. La religion par sa sainteté et la législation par sa majesté veulent ordinairement s’y soustraire. Mais alors elles éveillent contre elles un juste soupçon et ne peuvent prétendre à ce respect sincère que la raison accorde seulement à ce qui a pu soutenir son libre et public examen. » Il a fallu un long combat pour admettre cette vérité, pour obtenir le droit de l’écrire, et enfin pour institutionnaliser la liberté de pensée et d’expression. Je lis dans l’Obs en ligne qu’un site jésuite publie des caricatures de Jésus. Le site de la revue Études, fondée sous la direction de deux jésuites, publie plusieurs caricatures de « Charlie Hebdo » se rapportant au catholicisme. En Israël furent publiées des caricatures de Moïse, et l’on pouvait en trouver bien avant ces événements dans la vitrine d’une boutique qui propose par ailleurs ce que j’appellerai irrespectueusement des bondieuseries juives. Il arrive donc que des croyants aient retenu la leçon des Lumières et admettent qu’un non-croyant n’éprouve pas de respect pour ce qu’ils considèrent comme sacré.

2-4. François condamne Voltaire

Or très peu de médias anglo-saxons ont montré la une de l’hebdomadaire, à cause de la caricature de Mahomet, qui pourtant n’a rien de « méchant ». Le pape ayant proclamé qu’il était absurde de tuer au nom de Dieu, a aussitôt ajouté que le sacré est une limite de la liberté d’expression : il ne faut pas insulter la foi, ni s’en moquer. Or on insulte un homme, on n’insulte pas une croyance. Je peux donc considérer que ce qu’un chrétien appelle sa foi est une superstition, ou comme les stoïciens soutenir que ce qu’il considère comme une vertu, l’espérance, est folie et non sagesse. Pourquoi même ne pas s’en moquer ? Est-il interdit de trouver tel ou tel rite ridicule ? Voltaire ne s’en est pas privé. Le pape le condamne donc une fois de plus. Comment dans ces conditions s’opposer aux fanatiques du Niger, qui, sinistre ironie de l’histoire, brûlent à cette occasion des églises et s’en prennent aux chrétiens ? Car ils ne considèrent pas que ce soient des lieux sacrés : « leur » sacré seul est sacré. Qui en effet reconnaît un dieu oublie généralement que ce qu’il tient pour sacré ne l’est pas pour ceux qui élisent une autre ou d’autres divinités ou qui n’en reconnaissent aucune. J’ai vu une protestante horrifiée dès qu’on lui parlait de la Vierge Marie… Le pape veut-il rallumer les guerres de religion ? Faudra-t-il, pour déterminer la limite de la liberté d’expression, dresser non pas un index des livres interdits, mais une liste de tout ce qui est tenu pour sacré dans le monde ?

2-5. Le droit de choquer

Et certes, Voltaire blesse ! Mais j’ai moi-même été blessé par les propos d’un prêtre qui devant un enfant mort glorifiait la résurrection et promettait le paradis à ses parents effondrés parce que leur malheur signifiait qu’ils étaient élus. Il faut donc dire aux croyants blessés par les caricatures qu’en effet elles sont blessantes pour eux, et qu’on ne leur demande pas de les aimer, ni d’acheter le journal qui les publie, que même ils peuvent manifester publiquement leur réprobation, en défilant dans les rues, et selon tous les moyens prévus par la loi. Mais un monde où l’on interdit une parole blessante parce qu’elle s’attaque à des croyances, quelles que soient ces croyances, est un monde où plus personne ne peut plus rien dire, de peur de blesser son voisin. Un fanatique refusera qu’on sonne les cloches près de chez lui, parce que ce signe religieux le choque, un autre fera raser les minarets, etc. Dans un tel monde aucune erreur ne peut être corrigée et aucun progrès des sciences n’est possible : tout simplement, on y cessera de penser, comme le veulent les fondamentalistes de toutes les religions. Et je crains qu’au fond d’eux-mêmes les « religieux » en apparence les plus libéraux, comme le chef de l’Église romaine, craignent toujours la pensée, c’est-à-dire la pensée libre.

2-6. La liberté d’expression, droit naturel

La vérité blesse. La découvrir est difficile moins en raison de sa complexité que des passions qui nous la font refuser. Et quiconque réfléchit ne cesse de se demander si ce qu’il prend pour vrai n’est qu’illusion. Osons dire ce que nous considérons comme vrai, même si cela doit blesser : rien n’est si sacré qui ne puisse être soustrait à la critique, laquelle est le cœur même de la pensée. La limitation de la liberté d’examiner toute croyance, toute doctrine, toute idéologie, porte atteinte à l’humanité et débouche inéluctablement sur la barbarie, le racisme et l’antisémitisme, comme on vient de le voir.

Que signifie en effet la liberté d’expression ? En France même, certains disent qu’une caricature du prophète Mahomet est un message de haine : comme si, dans ce pays, où les caricaturistes sont libres et se moquent de toutes les institutions et de tout le monde, et particulièrement du catholicisme, nous nous haïssions les uns les autres ! La liberté d’expression ne se réduit nullement au droit de dire ce qu’on veut2. Celui qui le proclame ne fait pas que revendiquer pour lui-même la liberté, il la veut pour tous, parce qu’elle est constitutive de la nature humaine ; il la veut pour ceux qui croient et pour ceux qui ne reconnaissent pas le caractère sacré de tel ou tel dieu. Ce droit fait prévaloir sur la représentation religieuse de l’humanité, d’où qu’elle vienne, une idée de l’homme et de sa liberté qui procède de la raison et non de la foi : la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen appartient à ce qu’on appelle le droit naturel3, formulé par la philosophie des Lumières, où naturel s’oppose à surnaturel, comme rationnel à révélé. S’il est vrai que l’Ancien ou le Nouveau Testament, le Coran ou tout autre texte tenu pour sacré par un peuple, exprime l’exigence de liberté, il faut s’en réjouir. Mais cette exigence ne s’impose pas à tous en tant qu’elle est biblique, évangélique ou coranique : elle s’impose à tous en tant qu’elle est rationnelle et humaine.

 

3. Combattre le racisme et l’antisémitisme

3-1. Combattre la propagande islamiste pour combattre le racisme

Il convient donc d’être d’autant plus ferme contre toutes les manifestations de racisme envers les musulmans ou tous les immigrés et enfants ou petits-enfants d’immigrés qui peuvent passer pour musulmans, qu’il ne faut pas tolérer le moindre soutien aux fondamentalistes qui refusent la liberté d’expression. Il faut maintenir ensemble deux exigences, le refus de stigmatiser les musulmans, le refus de laisser la propagande fondamentaliste déferler sur eux. Les islamistes font tout pour attiser la haine contre les musulmans, ils font tout pour que l’islamophobie les mobilise contre la République. Ils savent provoquer des réactions postcoloniales partout dans le monde et en France même, avec parfois le secours d’une partie de la gauche qui s’en prend à la laïcité, et une partie de la droite qui avec l’extrême-droite voit dans l’immigration l’origine de tous nos maux. Combattons donc l’islamisme, qui est lui-même raciste, qui alimente le racisme, qui se nourrit du racisme. Je n’ai pas de compétence pour dire quelles mesures techniques permettraient de rendre plus efficace le travail des renseignements et de contrôler les réseaux sociaux, cela dans le cadre du droit ; pour le reste, la loi suffit qui sanctionne le racisme et l’apologie de terrorisme.

3-2. L’antisémitisme

L’antisémitisme consubstantiel aux mouvements islamistes radicaux trouve un écho dans l’antisémitisme ordinaire, dans celui d’une extrême-gauche qui assimile étrangement les Palestiniens à l’islam, et dans celui que renouvellent Dieudonné et d’autres. S’en prendre aux Juifs seulement parce qu’ils sont juifs, c’est vouloir les éliminer parce que juifs, comme le fit le nazisme. Hitler avait annoncé clairement son programme, celui des fondamentalistes est lui aussi public. La lutte contre l’antisémitisme relève du droit. Si la République française continuait de tolérer qu’un Juif ne puisse pas marcher dans les rues de sa ville sans être l’objet d’injures et de menaces, si elle admettait encore que l’histoire de la dernière guerre peut ne pas être enseignée dans certains établissements, si partout où la moindre trace d’antisémitisme apparaît, si au moindre soutien aux fondamentalistes elle ne prenait pas des mesures radicales, les manifestations qui ont suivi les attentats de janvier 2015 n’auraient servi à rien. Et le chômage, avec la désocialisation qu’il produit, n’est pas la cause de l’antisémitisme, même si l’antisémitisme sert de bouc émissaire à des populations abandonnées et parfois quasiment analphabètes.

 

4. Refonder vraiment l’école

4-1. Que signifie l’expression « école de la république » ?

Pour remédier à tant de maux, il faudra un travail de longue haleine. Il est heureux qu’on s’accorde aujourd’hui partout à dire que l’école doit en être le lieu privilégié. Seulement on y a conseillé jusqu’ici une prudence lâche. Si un enfant ou un adolescent refusent d’écouter un cours sur la Shoah, qu’on ne nous dise pas qu’il y a là un conflit à gérer ! Instruisons-le ! Encore faut-il qu’il écoute. L’autorité de la loi ne peut être reconnue si à l’école l’autorité des professeurs ne l’est ni par les élèves, ni par leurs parents ; et l’école elle-même ne peut obtenir qu’on y respecte l’autorité des maîtres si l’autorité de la loi est bafouée. Il faut une république pour qu’il y ait une école et une école pour qu’il y ait république : ce cercle, compris dans l’expression « école de la république », rend compte de la difficulté de la tâche qui nous incombe maintenant, étant donné l’état des lieux.

4-2. Pratique et non enseignement de la laïcité

On sait depuis longtemps que dans certaines classes les élèves ne peuvent pas rester assis et écouter un cours : comment, dans ces conditions, peut-on y apprendre quoi que ce soit ? Comment s’étonner qu’à quinze ans de nombreux élèves ne disposent que de cinq cents mots ? Il faut n’avoir pas peur du ridicule pour croire que les choses iraient mieux si l’on enseignait la laïcité, quand jusqu’ici on a tout fait pour que ces élèves ne puissent pas comprendre ce qu’on leur dit, quand on a tout fait pour que la laïcité soit oubliée : nous sommes nombreux sur Mezetulle à avoir analysé la catastrophe scolaire systématiquement organisée par le Ministère de l’Éducation nationale depuis longtemps, quelle que soit la couleur du ministre. La laïcité n’est pas et n’a pas à être d’abord un objet d’enseignement : elle a à être pratiquée par tous à l’école. Cette pratique n’y renaîtra pas d’un débat. Les programmes contiennent depuis longtemps tout ce qu’il faut apprendre pour comprendre pourquoi et comment la laïcité a été institutionnalisée, quelles guerres de religion la France a subies, etc., mais trop d’établissements ne sont plus des lieux de calme et de sérénité, précisément préservés par la laïcité, où apprendre serait possible. Osons dire que l’ouverture de l’école sur la vie et la place qu’on y donne aux parents d’élèves et que le ministre voudrait encore plus grande est contraire à la laïcité. Mais on se garde bien d’aider ceux d’entre eux qui ne le parlent pas à apprendre le français. Que les enfants et leurs parents obéissent à certaines règles et reconnaissent l’autorité des maîtres, cela ne relève pas d’un contrat qu’on pourrait ou non passer, comme lorsqu’on achète une maison ou une voiture. Le respect de ces règles est déjà compris dans le seul fait d’être citoyen (c’est en un sens comparable que nul n’est censé ignorer la loi). Et l’enfant n’étant pas encore législateur, il est inévitable qu’il commence par obéir sans comprendre. Alors le respect de la laïcité rendra possible l’instruction et le débat.

4-3. La catastrophe scolaire et l’obsession du social

Les lecteurs de Mezetulle ne seront donc pas étonnés : je ne compte guère sur un sursaut du Ministère de l’Éducation nationale. Si la parole se libère un peu dans les médias et que l’ampleur de la catastrophe scolaire paraît au grand jour, elle n’est vue que par ceux qui veulent bien la voir. On continue d’invoquer « l’échec scolaire » entendu comme problème social, et non pas comme conséquence de la politique de l’école. Oui, il n’y a pas de république possible si des quartiers entiers ou des campagnes sont abandonnés à eux-mêmes : c’est donc aussi une question d’aménagement du territoire. Mais d’où vient l’abandon de l’idée républicaine ? Elle ne s’explique pas seulement par le libéralisme économique qui érige la cupidité en principe et qui est la négation de l’idée même d’intérêt général. La subordination de l’exigence républicaine et laïque à des considérations sociales est depuis le XIXe siècle la faute majeure des différents socialismes. C’est ce qui retarda l’intervention de Jaurès lui-même dans la défense de Dreyfus. C’est ce qui fit tenir la lutte pour la laïcité pour une diversion dans la lutte sociale. C’est encore ce qui donne mauvaise conscience aux politiques et aux intellectuels : « il ne faut pas désespérer Billancourt ! », ce mot célèbre en dit long. Ainsi il ne faut pas désespérer les banlieues en imposant à l’école une discipline rigoureuse et un enseignement exigeant4. Mes propos sur la discipline m’ont fait passer pour « fasciste ». Certains vont même jusqu’à considérer l’idée républicaine comme l’expression du colonialisme occidental. J’avais, il y a plus de trente ans, des collègues qui considéraient que nous étions les chiens de garde d’une culture bourgeoise, instrument de domination du prolétariat. Aujourd’hui le même type de raisonnement et de ressentiment (comme hier fondé sur de réelles inégalités et cette fois sur un réel racisme subi par les musulmans ou descendants de musulmans) fait dire que toute invocation des Lumières est en réalité une manière qu’a l’homme blanc occidental d’imposer sa domination. Il faudrait un Nietzsche pour décrire le même ressentiment à l’œuvre dans le sophisme qui voit dans la critique du terrorisme taxée d’islamophobie la cause des attentats islamistes et du soutien dont ils peuvent être l’objet – ce qui revient à prendre l’effet pour la cause.

 

5. La défense de la République

5-1. Un désaccord fondamental

Qu’au moins les choses soient claires : les uns soutiennent que la laïcité ayant été trahie, des pans entiers du pays ont été abandonnés aux fondamentalistes ; les autres au contraire que la laïcité fait le jeu des fondamentalistes parce qu’elle ne tolère pas les musulmans. Les uns soutiennent que le pédagogisme et la politique scolaire ont détruit l’école, les autres au contraire que la conception de l’école que je soutiens sur Mezetulle exclut toute une frange de la population. Pour les uns la cause du mal est ce que les autres considèrent comme un remède et inversement. Cette opposition, ici résumée, se retrouve, au sein de la gauche française, dont une partie en effet, celle qui a fait la politique de l’école, est atteinte de ce que Lénine en 1920 appelait « la maladie infantile du communisme », gauchisme d’autant plus puissant que le parti communiste lui-même est réduit à presque rien (ce que je ne regrette certes pas). Gauchisme pédagogiste et islamo-gauchisme vont de pair. Le débat sera-t-il tranché, et sans hypocrisie ? Il faut pour cela qu’on cesse de soutenir qu’il n’est pas vrai qu’il y ait là deux camps, les pédagogistes et les républicains.

5-2. La Marseillaise a raison !

J’ai encore entendu dire que les paroles de La Marseillaise avaient quelque chose de gênant. Et en effet c’est un chant de guerre, de guerre « contre la tyrannie » : il a fallu tuer trois terroristes et il est donc vrai qu’un « sang impur » a coulé. On peut discuter le choix de la métaphore de la pureté. Mais qu’on me dise quand, dans notre histoire, la lutte contre les fanatismes religieux et politiques s’est faite sans que coule le sang. Ce chant est un chant révolutionnaire universel, chanté dans d’autres pays que la France : il est beaucoup plus qu’un hymne national. Les manifestations qui ont eu lieu dans le monde entier la semaine de l’attentat et où il a été repris, exprimaient l’universalité de la défense de la liberté que les Lumières et la Révolution ont proclamée. Ainsi la guerre contre la tyrannie n’est pas une guerre nationaliste – et l’instrumentalisation nationaliste ou militariste de La Marseillaise ne doit pas nous le faire oublier. C’est aussi en ce sens que le premier ministre a parlé de guerre contre le terrorisme5.

5-3. L’avenir républicain

La lutte contre le fondamentalisme suppose que les États mobilisent leurs peuples au lieu de croire qu’on peut les protéger comme des mineurs sous tutelle. Qu’ils rappellent que la république est le règne de la loi et non pas de l’émotion et des bons sentiments, que dès l’école, l’ordre républicain doit être imposé, et que la laïcité ne souffre aucune exception. Tout ne relève pas de la discussion ! La marche du peuple a mobilisé les gouvernants du 7 au 11 janvier : à eux maintenant de maintenir la mobilisation des citoyens dans tous les domaines. Le sursaut du peuple ces jours-là doit être suivi d’un sursaut des politiques. L’avenir seul, et non le passé, donne sens à l’histoire : les nostalgiques qui pleurent tous les jours autour de nous n’ont rien compris. La république est une construction permanente : nous avons vu qu’il y avait encore des républicains en France, quoi qu’on en pense. Cette construction est donc possible.

 

1 En 2005 les caricatures de Mahomet ne pouvaient toucher que les lecteurs d’un journal danois. On n’en aurait rien su en dehors de ce petit pays si les musulmans déboutés par les tribunaux danois n’en avaient appelé aux musulmans du monde qui ont demandé la mort des journalistes. C’est la raison pour laquelle d’autres journaux d’Europe sont intervenus. De même Charlie hebdo est un journal satirique à tirage limité sans rayonnement international : le monde entier est amené à voir les caricatures qu’il a publiées grâce à l’attentat qui a massacré sa rédaction. On ne saurait donc accuser les caricaturistes français ou danois de cette « mondialisation » des caricatures ; elle est l’œuvre des musulmans fanatiques qui veulent nous forcer par la terreur à modifier notre législation.
Un pays peut-il se laisser dicter ainsi ses lois ? C’est une question de politique étrangère. Mais il suffit peut-être de se souvenir que nous sommes tributaires du pétrole et du gaz de beaucoup des pays concernés pour comprendre pourquoi la politique étrangère de nos gouvernements n’a pas pu s’opposer à leurs menaces directes ou indirectes.

2 Rappelons qu’elle n’est pas absolue : la loi en définit précisément les « abus ». Par exemple on ne peut pas s’en prendre à des personnes, ni appeler à la violence, ni faire l’apologie du crime.

3 Attention ici à ne pas jouer sur les mots. Il s’agit de la nature de l’homme par laquelle il se distingue des autres êtres de la nature. Autrement dit la force, par exemple, peut bien être dite naturelle, mais c’est en un tout autre sens. Et la nature ainsi comprise n’est pas de l’ordre du droit mais du fait.

4 Je connais le cas d’un professeur d’histoire qui, il y a quelques années, devait se battre contre un meneur pour pouvoir parler de l’islam. Il a dû donner raison à l’élève sur ordre du chef d’établissement qui lui-même ne faisait qu’appliquer les directives ministérielles. Comment dans ces conditions envisager un enseignement du fait religieux ?

5 Toutefois, ce qui se passe sur notre territoire relève d’abord de l’application du droit pénal. La police ne suffit pas, il faut l’armée, il faut des interventions militaires à l’étranger : il n’y a pas à proprement parler guerre, c’est-à-dire guerre entre deux États. L’intervention de Mireille Delmas-Marty sur ce que peut le droit contre le terrorisme est fort instructive et claire. France Culture le 12 janvier, La grande table.

© Jean-Michel Muglioni, 2015

Communisme, révolution, islamisme (par Yolène Dilas-Rocherieux)

Le credo de Ilich Ramirez Sanchez

Publié en 2004 dans la revue Le Débat, ce texte de Yolène Dilas-Rocherieux1 analyse avec lucidité les rapports entre une nouvelle catégorie de « révolutionnaires » et la montée du mouvement totalitaire islamo-fasciste. A travers l’examen du livre de Carlos paru en 2003, l’auteur dressait déjà un constat édifiant. La lecture « sociale » du terrorisme islamiste, avancée comme argument d’excuse, y révèle son insuffisance et parfois même sa complaisance envers un projet politique criminel. Comment peut-on accepter qu’une régression sans précédent des droits conquis par les peuples puisse passer pour revendication légitime ?

 

D’aucuns se sont offusqués de la parution du livre de Ilich Ramirez Sanchez 2, alias Carlos, terroriste international arrêté en 1994, aujourd’hui détenu à la centrale de haute sécurité de Saint-Maur-Bel Air. Si cette indignation est toute légitime de la part des victimes d’un meurtrier sans état d’âme, elle ne doit pourtant pas masquer l’intérêt de cet essai-témoignage, deux cent cinquante pages révélatrices de l’état d’esprit d’une nouvelle catégorie de révolutionnaires et de la montée d’un mouvement totalitaire propre au XXIe siècle, articulé entre idéologie marxiste-léniniste et principes de l’islam radical : « L’islam et le marxisme-léninisme sont les deux écoles dans lesquelles j’ai puisé le meilleur de mes analyses ».

S’il est possible aujourd’hui de faire l’hypothèse qu’une structure totalitaire est en train de naître dans la mouvance islamiste, on a là un document de premier ordre pour comprendre la façon dont cette structure fonctionne. Le phénomène n’est pas propre à l’islam en tant que religion. Il ne concerne pas tel ou tel peuple en particulier. Il procède de la fusion entre une élite révolutionnaire (mélange de nouveau et d’ancien), une conjoncture politico-historique et des masses souffrantes en quête d’identité. Par expérience, Carlos sait que les politiques d’ingérence en Afghanistan et en Irak, la guerre israélo-palestinienne, les résistances de certains peuples d’Orient, d’Asie et d’Afrique à la culture occidentale, favorisent ce rapprochement. Car si ce dernier, marxiste léniniste, décèle dans les contradictions du système capitaliste occidental les germes de son agonie et l’annonce d’une mort prochaine, c’est bien dans la désolation des masses et dans leur capacité à croire et à se sacrifier, qu’il voit la possibilité de rapprocher l’échéance. Ses espérances communistes ayant été trahies, Carlos mise sur un nouvel ordre mondial porté par des populations et des groupes qui seraient, selon lui, de plus en plus réceptifs au dogme islamique et à la terreur comme explication et solution universelles aux désordres de la planète.

Baigné depuis l’enfance dans une mystique révolutionnaire, formé au cœur de l’action militante à Cuba, en Algérie ou en Colombie, éduqué aux sources théoriques du bolchevisme à l’université Lumumba à Moscou, d’où il fut expulsé en 1970, Carlos affirme avoir radicalisé sa foi révolutionnaire après avoir pris conscience de la réalité du système soviétique et côtoyé les combattants de la cause palestinienne et du Tiers-monde. Sa conversion à l’islam en 1975, à vingt-six ans, est décrite comme un acte de simple camaraderie, d’identification à ses compagnons de combat, avant sa maturation spirituelle sous l’autorité du mollah iranien, Abou Akram, proche des moudjahidin du peuple. Ce passage serait l’équivalent d’une révélation, puisqu’il affirme avoir trouvé en la religion islamique la solution à la décadence des démocraties occidentales, perverties par la surabondance des biens et la surenchère des plaisirs. En fait, l’islam, « la révolution des révolutions », lui aurait permis de fusionner l’hier et l’aujourd’hui, le rationalisme des théories et pratiques marxistes-léninistes avec la foi religieuse, dans laquelle il désigne la nouvelle dynamique d’une révolution de masse et le fondement d’un monde nouveau.

Nul transfert de foi dans cette mutation assure Carlos, mais le terme d’une expérience avec le constat d’une résurgence de la passion révolutionnaire en islam, après l’échec de l’expérimentation communiste: « J’accuse l’Occident d’avoir failli à sa mission révolutionnaire ». S’il rejette le déterminisme de Marx, l’une des raisons, selon lui, de l’embourgeoisement de la gauche occidentale, Carlos en retient le matérialisme dialectique – le capitalisme sera victime de ses propres contradictions – qu’il propose de réinterpréter à la lumière de la loi islamique afin de renouer avec les grandes luttes du passé. L’islam spirituel et doctrinal, porteur d’un dessein divin, serait ainsi devenu l’unique tremplin de la révolte des masses: « Seuls des hommes et des femmes armés d’une foi totale dans les valeurs fondatrices de Vérité, de Justice et de Fraternité, seront aptes à conduire le combat et à délivrer l’humanité de l’empire du mensonge ». Cette alliance entre le politique et le sacré aurait l’avantage de donner sens à une vision binaire du monde, deux blocs opposés: l’Occident dégénéré et son envers positif, une contre-société islamique, dont les règles de vie seraient compatibles avec l’esprit communiste d’un Lénine ou d’un Mao:  » … en mettant des freins au libre exercice du marché. La charia interdit le prêt à intérêt, les pratiques et les règles financières islamiques sont solidaristes, contraires au travail de l’argent, immoral et créateur d’injustice ». Cette identification du communisme à l’islam peut surprendre, si l’on s’en tient au seul référent marxiste-léniniste. Or l’idéologie communiste ne dépend pas d’un dogme unique. Selon les époques et les acteurs, celle-ci s’est réclamée de doctrines philosophiques nées dans la Grèce antique ou le siècle des Lumières, de certains textes sacrés tirés du corpus juif ou chrétien, avant de s’identifier au marxisme-léninisme 3. Mais toujours, l’enrichissement individuel est pointé comme le mal à éradiquer, la cause de la corruption politique, de l’éclatement des structures communautaires et du développement des injustices sociales. Il faut ici rappeler que dans sa diversité doctrinale, le communisme, contrairement au socialisme, donne priorité à la répartition égalitaire des richesses produites par une collectivité donnée, et non à la réorganisation des moyens de production. En brouillant les cartes entre socialisme et communisme, Marx a masqué le caractère fondamentalement archaïque de l’idéologie communiste 4, ce qui explique son possible rattachement au dogme islamique.

Dans cet essai à la fois théorique, idéologique et activiste, on peut retrouver l’esprit des révolutionnaires russes de la fin du XIXe siècle comme Netchaev, adorateur d’une seule science, celle « de la destruction » 5, ou Nicolaï Tchernichevski 6, dont les écrits visaient à susciter la vocation de professionnels de la révolution, prêts au sacrifice, à la fois rationnels en pensée et action, mais irrationnels quant à leurs passions et croyances en la légitimité de leur engagement. Un type de militant, « épris du bien », qui n’aurait d’autre choix, pour le matérialiste russe, que de se comporter en « monstre lugubre » 7. La visée étant première – destruction d’une entité historique pour créer un monde et un homme nouveaux – la priorité était donnée à la formation d’une élite intellectuelle et combative pour terroriser l’ennemi, déstabiliser l’économie, déstructurer la société civile, afin de retourner les masses contre le pouvoir et la classe dirigeante. Toutes ces composantes de l’engagement pré-bolchevique se retrouvent chez Carlos, pour lequel l’avant-garde doit regrouper les individus possédant « une conscience aiguë des forces en action dans le monde » et « doués d’une morale supérieure ». Arrimé à l’islam, le mouvement révolutionnaire international serait ainsi en situation de redéfinir les conditions de l’ultime victoire, à savoir des chefs infaillibles, l’unicité idéologique et dogmatique, la légitimité d’user de la violence rédemptrice et la mise à l’horizon d’une visée, la cité vertueuse.

Ces conditions peuvent être résumées en cinq points :

1. La nécessité d’une avant-garde. En affirmant, « Je suis et reste un révolutionnaire professionnel, un soldat, un combattant, dans la plus pure tradition léniniste, Carlos réaffirme la nécessité de former des militants permanents, « voués exclusivement à préparer, organiser et lancer la Révolution ». Seul le mouvement islamiste possèderait des cadres ainsi éduqués, capables de discipliner les masses en révolte: « Aujourd’hui, l’exemple des moudjahidin est lumineux ». Cette armée islamiste se verrait encore renforcée par l’action remarquable de chefs charismatiques, dont les capacités de renoncement et de lutte vont dans le sens du rassemblement : « Cheikh Oussama, en raison de son immense charisme, est certainement un cas unique dans l’histoire récente […] c’est un jihadiste, un combattant oummamiste, c’est donc un rassembleur, il œuvre à faire se joindre les énergies des membres et des groupes épars, dispersés et désunis de l’Oumma. Autrement dit, c’est un internationaliste panislamiste ».

2. L’esprit de sacrifice. « Militant est synonyme de don de soi à une cause », mais le sacrifice dépasse la simple révolte. Pour Carlos, les martyrs islamistes ne sont ni des fous ni des fanatiques, mais des combattants ayant pris conscience de leur engagement dans une lutte sans merci entre les pauvres et les riches, dans ce qu’il nomme « la troisième guerre mondiale ». Ce geste destructeur serait guidé non par la haine, mais par l’idéal le plus haut, la foi en Dieu soutenue par la doctrine parfaite qui commande aux croyants de défendre la terre d’islam et de travailler à l’application de la charia, le droit islamique. La bombe humaine, « arme du pauvre », marquerait la rupture entre deux mondes, celui où l’homme est nu, armé de son seul courage, et « la toute puissance de la machine »: « Le terrorisme est une sorte d’hymne à l’humain parce qu’il replace l’homme de chair et de sang au centre de la bataille ». Les attentats du 11 septembre, ce « défi au pouvoir américain », seraient le signal du Jihad, révolution permanente, contre ceux qui ont oublié que les notions de dar al Islam, la terre de l’Islam, et de dar al harb, le territoire de la guerre, ne font qu’un. La mort du martyr est ici présentée comme une félicité, à la fois promesse en l’existence de l’au-delà et reconnaissance éternelle sur la terre pour sa participation à l’apothéose finale, « Je promets un avenir triomphal à l’islam révolutionnaire. Car il n’existe aucune force totalement invulnérable contre des militants organisés et déterminés, prêts à l’ultime sacrifice ».

3. L’éducation et la propagande à l’usage des masses. Pour se préparer « à une confrontation planétaire », pour triompher des forces du mal – ici les démocraties occidentales et plus particulièrement les États-Unis –, il s’agit de gagner à la cause islamique l’ensemble des populations des pays musulmans (plus d’un milliard d’hommes) et de leur diaspora dispersée dans tout l’Occident : « La France, du fait même des flux migratoires nés de la colonisation et de la néocolonisation, est déjà et depuis des décennies dar al-islam ». Mais Carlos mise aussi sur les déçus du capitalisme, avec les convertis à l’islam des banlieues françaises ou des ghettos noirs américains, mais aussi avec les exclus, le lumpen prolétariat, et plus particulièrement les groupes hostiles au libéralisme et aux États-Unis, engagés dans le mouvement altermondialiste, « même si certains sont manipulés ». Face à la montée de l’opposition au modèle libéral occidental, Carlos reste persuadé que la radicalisation en cours du monde musulman n’est qu’une « des manifestations d’une révolte globale et transcivilisationnelle, autrement dit internationale, sans frontière de classes, de cultures ou de confessions ». Les masses souffrantes de la planète formeraient donc le terreau d’une armée internationale, capable de détruire les sociétés séniles de l’Occident et, ceci, grâce à l’islam qui leur permet à la fois d’exprimer leur colère d’hommes aliénés et de se régénérer sous l’autorité d’un pouvoir céleste tout puissant : « L’homme moderne ne peut se passer de Dieu ».

4. La désignation de l’ennemi et la nécessité de sa destruction. Il importe, comme toujours dans ce type de combat, de poser l’ennemi en coupable, responsable de sa propre destruction: « L’Amérique n’a pas fini de payer pour ses crimes ». Assimilé au IIIe Reich, l’impérialisme américain, ce « totalitarisme libéral », serait à l’origine des actes du 11 Septembre du fait de « sa politique de conquête et d’asservissement sous couvert de la religion des droits de l’homme ». L’acte terroriste représente donc pour Carlos le « marqueur idéologique » d’une lutte sans merci au cœur de sociétés politiquement et moralement affaiblies. L’impact de la bombe humaine serait énorme, car elle « horrifie les uns et stimule l’esprit de vengeance des autres ». D’un côté, elle provoque le désarroi de populations « qui ont perdu l’habitude de souffrir », en les plaçant dans un contexte de guerre mondiale; de l’autre, elle porte un « message d’espoir pour tous les oubliés des ghettos du capitalisme et des camps de réfugiés ». Plus efficace qu’un tract, qu’une manifestation ou qu’une « bibliothèque d’analyses savantes », elle résonne comme un « coup de tonnerre dans le sommeil épais des consciences obèses, avachies dans le confort de l’égoïsme le plus stupide ». Il ne s’agit pas de tuer pour tuer, affirme cet habitué du coup de force, mais de déstabiliser le pouvoir, de ruiner les puissants en dissuadant les investisseurs et les touristes, d’atteindre psychologiquement la société civile, en bref d’ « estoquer l’imagination collective par la peur ». La menace est ici directe, annonciatrice: « Désormais, il va faire partie du paysage de vos démocraties pourrissantes ». Au sein du « nouvel ordre mondial », décrit comme un chaos où les hommes sont « jetés les uns contre les autres dans les brasiers de la haine, la pauvreté et le désespoir », les Européens auront à payer leur faiblesse, incapables de résister à l’Empire américain, contrairement à la Corée du Nord, « la seule entité étatique aujourd’hui à tenir ouvertement tête à l’impérialisme ».

5. Le soutien d’une orthodoxie. Il ne faut pas se leurrer sur la religiosité de Carlos. Ce dernier est d’abord un politique, un aventurier et un croyant en la révolution. Mais il est conscient qu’une telle mission ne peut être remplie sans le support d’une orthodoxie, sans une vérité inscrite de manière indélébile dans un corpus de textes sacrés, théoriques ou religieux, qui articulent en un tout cohérent une doctrine, une praxis et une visée. Pour Carlos, la doctrine islamique est à cet égard parfaite, « une et indivisible », car elle ordonne l’histoire des sociétés en les replaçant dans la relation ami/ennemi, légitimant ainsi la destruction de « l’autre », sur fond de promesse d’un futur radieux. Aussi serait-elle l’unique moyen de canaliser non seulement les révoltes des masses musulmanes, mais aussi celles des populations restées sans support idéologique, sans croyance, après l’échec du socialisme, en conférant « à la voie révolutionnaire une dimension spirituelle et morale, absente de la doctrine marxiste-léniniste bureaucratisée ». Par sa capacité originelle à juxtaposer l’immanent, le politique, et le transcendant, le religieux, l’islam révolutionnaire serait parvenu à hauteur d’une idéologie nouvelle, dynamique d’une « révolution permanente », le jihad, destinée à détruire le système occidental. Cette double identité lui permettrait d’intégrer à la charia quelques principes de la modernité comme la démocratie directe, rejoignant ici certains mouvements radicaux: « Encore que des techniques modernes, comme la télévision interactive, permettraient peut-être, si l’on savait en faire un meilleur usage, de créer sous certaines conditions une sorte de village planétaire où la choura, la consultation, redeviendrait possible à main levée. Après tout, le Web et les courriers électroniques instantanés d’un bout à l’autre du globe en sont peut-être une préfiguration ». Il y aurait en l’islam révolutionnaire plus qu’une religion, un « contrepoison contre la sénilité morbide qui touche l’Occident », car elle opère la synthèse des combats contre le colonialisme, l’impérialisme et le sionisme, et fusionne, d’un point de vue doctrinal, les principes sacrés de l’islam avec des modèles d’analyse et d’action socialistes, marxistes et nationalistes. Instruit de la psychologie des foules, Carlos est persuadé que l’islam deviendra le refuge de tous les souffrants de la planète, car au moment où « la ville brûle », où « les murailles sont prises », les populations savent qu’il leur faut gagner le donjon : « L’islam est aujourd’hui le donjon de l’Occident ».

Cet essai serait sans intérêt, s’il n’était que l’expression isolée d’un terroriste frustré par l’inaction. Mais la parole de Carlos n’est pas un cri dans le vide, elle résonne à l’unisson de mouvements actifs, certes divers, voire opposés, mais unis dans la volonté de détruire le modèle occidental de démocratie. Cette conjonction semble renvoyer aux années totalitaires sur lesquelles s’est penchée Hannah Arendt 8 après la chute du nazisme. En cherchant à cerner les éléments qui ont cristallisé le totalitarisme, la philosophe et historienne a montré la radicale nouveauté de ce système, car inséré dans le cadre individualiste de la modernité, à distinguer des dictatures et des tyrannies auxquelles l’histoire nous a habitués. Si l’idéologie unique et la terreur sont pointées comme les deux piliers du schéma totalitaire, l’ensemble n’aurait pu s’accorder sans la mutation d’une idéologie – tous les « ismes » pouvant faire l’affaire – en une vision vraie du monde avec ses explications et ses solutions aux problèmes d’une époque et/ou d’une population. Si l’on retient les enseignements de Hannah Arendt, l’islam ne serait donc pas plus totalitaire que le christianisme, le socialisme ou le libéralisme, mais pourrait devenir le support d’un mouvement totalitaire – prémisse d’un Etat totalitaire – une fois transformé en doctrine à caractère sacré, capable d’instrumentaliser une visée libératrice et diaboliser tout élément considéré comme un obstacle au mouvement vers l’avant. La construction de la figure d’un ennemi objectif est donc une tâche centrale, car elle induit la nécessité d’une destruction de populations subjectives, l’usage d’une violence rédemptrice dont dépend la survie d’un « système où les hommes sont superflus ». La spécificité du totalitarisme se situerait donc dans sa dimension révolutionnaire extrémiste, dans son incapacité à se fixer des bornes, la visée étant toujours trop ambitieuse, inhumaine car surhumaine.

Toujours, ces mouvements trouvent racines et serviteurs dans des périodes de crise de transition ; ces moments où les populations voient leur situation se détériorer et où les instances politiques se montrent incapables de répondre aux préoccupations du quotidien. Le totalitarisme n’est rien sans les masses, sans l’appui total et/ou le désintérêt absolu d’individus détachés de leur groupe de référence, en recherche de repères collectifs, déconnectés du passé, déracinés, et qui semblent ne plus avoir de place dans la société et dans le monde. Pour Arendt, le totalitarisme est le produit « d’une foule » qui n’est plus le peuple encadré par l’Etat-nation ou porté par une référence de classe, mais une masse informe d’hommes pris dans un processus de désintégration et d’atomisation: « Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est à dire les normes de la pensée) n’existent plus ».

Ce début de troisième millénaire semble correspondre, par certains aspects, à ce type de situation avec la crise de la démocratie représentative, la délégitimation des politiques, la montée des extrémismes et le rejet d’une histoire commune particulière qui va, chez certains, jusqu’à la culpabilité de leurs origines, la haine de soi et la tentation de l’engagement radical. Dans un tel contexte de désorientation, cette multitude – qui est l’envers du peuple ou d’une classe – est devenue l’objet de toutes les convoitises des révolutionnaires de tout poil. C’est le cas d’Antonio Negri pour qui la multitude s’appréhende comme dynamique de destruction, « barbarie positive » 9, à laquelle les systèmes occidentaux capitalistes ne pourront survivre. La passerelle entre les deux pôles révolutionnaires, communiste et islamiste, serait en voie d’achèvement pour Carlos, l’organisation et les troupes existent, reste à y engager tous les hommes perdus.

Pour Carlos, le 11 septembre a sonné le début de la fin de « ce rêve d’ivrogne ».

 

1 Yolène Dilas-Rocherieux est maître de conférences en sociologie politique à l’université Paris Ouest la Défense. Article a publié dans le n°128 2004/ de la revue Le Débat, p. 141-146. Avec les remerciements de Mezetulle à l’auteur et à la revue pour cette autorisation de reprise.

2 Illich Ramirez Sanchez, CARLOS, L’islam révolutionnaire, Texte et propos recueillis, rassemblés et présentés par jean-Michel Vernochet, Paris, Editions du Rocher, 2003.

3 Cf. Gérard Walter, Les origines du communisme, judaïques, chrétiennes, grecques, latines, Paris, Payot, 1931.

4 Cf. Yolène Dilas-Rocherieux, L’utopie ou la mémoire du futur, de Thomas More à Lénine, Paris, Robert Laffont, 2000.

5 Cf. « Catéchisme révolutionnaire » (1869), in Michel Confino, Violence dans la violence, le débat Bakounine-Netcaev, Paris, François Maspéro, 1973.

6 Auteur dont l’ouvrage Que faire? fut le livre de chevet du jeune Lénine et dont le héros, Rakhmétov, était l’exemple même du militant révolutionnaire, « dur avec lui-même, dur avec les autres« .

7 Nicolaï Tchernychevski, Que faire? Les hommes nouveaux (1863), préface Yolène Dilas-Rocherieux, Paris, Editions des Syrtes, 2000.

8 Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem, Paris, Quarto Gallimard, 2002.

9 Cf. Yolène Dilas-Rocherieux, « Le néocommunisme de Toni Negri », in Communisme, n° 72-73, 4e trimestre 2002 et 1er trimestre 2003, p. 173-182.

© Yolène Dilas-Rocherieux, Le Débat, 2004.

Liberté de conscience et respect de la laïcité (par Jean-Paul Scot)

Dans ce texte, publié par L’Humanité du 9 janvier 1, l’historien Jean-Paul Scot2 rappelle avec fermeté combien la laïcité, qu’il était de bon ton de « ringardiser » il y a peu, est plus que jamais à l’ordre du jour. Mais encore ne faut-il pas la confondre avec un vague « respect » envers les religions qui vise à bâillonner toute critique, ni avec une prétendue « laïcité européenne » ou « accommodante » qui reviendrait à s’aligner sur de nombreux pays où une législation sur le blasphème est en vigueur.

Charb, Cabu, Wolinski et Charlie Hebdo ont-ils été châtiés pour avoir blasphémé ? Non ! Ils ont été assassinés pour avoir défendu, par l’humour mais jusqu’au sacrifice, la liberté de conscience, de pensée et d’expression critiques contre tous les obscurantismes, tous les fanatismes, tous les intégrismes religieux et politiques. Ils n’ont pas été massacrés par des musulmans, fussent-ils radicaux, mais par des terroristes barbares et fascisants.

En France, le dernier supplicié pour blasphème fut en 1766 le jeune chevalier de La Barre car ce délit n’existe plus depuis la Révolution. L’article 10 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 stipule : « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public. » Le délit de blasphème, comme celui de régicide, fut rétabli par la monarchie restaurée en 1815 mais abrogé dans les années 1830. La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de presse le supprime définitivement, même si « la provocation aux crimes et aux délits » et « l’incitation à la haine et à la violence » restent susceptibles de poursuites et de sanctions. Ce qui peut être sanctionné par la loi, c’est l’injure ou la diffamation de personnes ou de groupes de personnes.

Le blasphème a été défini par l’Eglise catholique comme « tout propos ou acte irrespectueux contre Dieu » et comme « une défaillance dans l’expression de la foi ». La notion de blasphème n’a donc de sens que du point de vue des religions. Ce sont elles qui déterminent en effet ce qui est injurieux ou diffamatoire envers elles-mêmes. Ce sont elles qui interdisent le blasphème car elles prétendent avoir le monopole de la vérité et du sacré Ce sont elles qui diabolisent ce que les croyants d’autres religions ou les incroyants considèrent comme de simples moqueries irrévérencieuses ou des critiques intellectuelles. Ce sont elles qui font appel au pouvoir politique des Etats pour punir les apostats et les blasphémateurs. Et les Etats conservateurs et autoritaires font de l’apostasie et du blasphème des délits, voire même des crimes, parce que ces pratiques remettent en cause l’ordre politique et social. En République laïque et démocratique le blasphème n’existe pas.

En effet, le droit de blasphémer a été conquis comme un corollaire de la liberté de conscience et de pensée. Pierre Bayle, ce philosophe protestant mort en exil en 1706, affirma le premier que « le blasphème n’est scandaleux qu’aux yeux de celui qui vénère la réalité blasphémée ». Le blasphème n’a en effet de sens que pour ceux qui partagent les mêmes croyances religieuses. Venant des non-croyants, des propos blasphématoires ne sauraient atteindre des croyants dans leur foi ; ils les mettent seulement à l’épreuve. Punir les blasphèmes et réduire les hérésies n’aboutit qu’à mettre les croyants en contradiction avec leurs religions de vérité et d’amour.

Voilà pourquoi les philosophes des Lumières ont dénié aux religions le droit d’imposer leurs dogmes à toute la société, aux croyants d’imposer leurs croyances aux agnostiques et aux athées. Les normes politiques et civiles doivent être déliées, séparées, indépendantes des normes religieuses. La justice publique n’a pas à faire respecter les dogmes religieux. La liberté de blasphémer est un droit découlant de la liberté de pensée et d’expression. La liberté de pensée est absolue ou elle n’est pas. En proclamant la liberté de conscience et l’égalité des droits entre tous les hommes, l’Assemblée constituante a jeté les bases, non de la tolérance mais de la laïcité que la loi de séparation des Eglises et de l’Etat a consacrée en 1905.

Certains prétendent aujourd’hui qu’il faudrait limiter la critique des religions au nom du respect qui leur serait dû en raison des fonctions qu’elles assurent dans la société et qui peuvent favoriser l’intégration et maintenir la paix civile. En 1991, Mgr Lustiger demandait la pénalisation de publications antireligieuses au nom du « respect d’autrui » et d’ « atteinte grave au pacte social ». Le député UMP Eric Raoult proposa en 2006 le rétablissement du délit de blasphème. Nicolas Sarkozy entendit répondre « aux attentes des grandes religions » pour des raisons d’intégration sociale et de sécurité intérieure. Des néo-cléricaux invoquent un alignement sur une « laïcité européenne ». Il est vrai que le délit de blasphème subsiste plus ou moins dans le code pénal de nombre d’Etats de l’Union européenne (Allemagne, Autriche, Espagne, Finlande, Grèce, Italie, Irlande, Malte, Norvège, Pologne, Royaume Uni) même si la sécularisation des sociétés en limite les recours. Les Pays-Bas l’ont abrogé en 2013.

Il ne faudrait donc pas confondre tolérance et laïcité. La tolérance est une concession du prince à certains sujets, de l’Etat à des communautés, pas la reconnaissance d’un droit naturel, plein et entier, égal pour tous les citoyens et irrévocable. Jaurès, qui n’appréciait pas un certain anticléricalisme grossier mais qui respectait absolument la liberté de critique, ne s’y trompait pas : « Nous ne sommes pas, disait-il en 1910, le parti de la tolérance – c’est un mot que Mirabeau avait raison de dénoncer comme insuffisant, comme injurieux même pour les doctrines des autres – Nous n’avons pas de la tolérance, mais nous avons, à l’égard de toutes les doctrines, le respect mutuel de la personnalité humaine et de l’esprit qui s’y développe. »

Le respect est dû aux personnes, aux croyants, pas aux croyances, pas aux religions qui sont à soumettre à la critique de la raison et de la science, du rire et de l’humour.

 

1  Également en ligne sur L’Humanité.fr  http://www.humanite.fr/liberte-de-conscience-et-respect-de-la-laicite-562193 . Mezetulle remercie l’auteur et L’Humanité pour cette autorisation de reprise.

2 Jean-Paul Scot, derniers ouvrages parus : Jaurès et le réformisme révolutionnaire, Seuil, 2014 ; « L’Etat chez lui, l’Eglise chez elle ». Comprendre la loi de 1905, Seuil, 3e édit, 2015.

La sénatrice du Bas-Rhin et le Concordat

Invitée politique de Mathilde Munos sur France-Info le 30 décembre 2014, Fabienne Keller, sénatrice du Bas-Rhin, secrétaire nationale de l’UMP chargée de l’environnement, s’exprime sur les feux de cheminée, les transports, la neige, etc. Entretien plutôt agréable et sans surprise. Mais ce sont les deux dernières minutes, sur un tout autre sujet – à savoir le Concordat-, qu’il fallait écouter.

Rien de bien novateur ni de passionnant dans les déclarations de Fabienne Keller. Elle critique sans surprise le PS au sujet de la récente volte-face pour l’interdiction des feux de cheminée à Paris, c’est son « job ».  J’écoute néanmoins car je suis frappée par son aisance, son ton équilibré, la rationalité de ses propos et surtout (cela devient tellement rare) par l’élégance et la correction de son expression dans une langue limpide, fluide, agréable à entendre, débarrassée de bien des clichés et de la novlangue habituelle.
Je ne m’intéresse pas spécialement à ce qu’elle dit, je n’y adhère pas nécessairement, mais je l’écoute avec un certain plaisir, elle se promène et domine les questions.

Mais cet ancien maire de Strasbourg, à la fin de l’entretien, est bien obligée d’aborder (on sent qu’elle a décidé d’en parler coûte que coûte) un petit couplet local, particulièrement sur la ville de Strasbourg « parée de ses atours de lumière en ce moment » 1

Et là, le moyen de ne pas parler du Concordat ? D’autant que le sujet a été réactivé récemment par le Grand Orient de France et que, de son côté, le Comité Laïcité République a adressé une Lettre ouverte aux citoyens d’Alsace et de Moselle 2. In extremis, alors qu’il reste à peine deux minutes, F. Keller fait l’éloge de ce régime d’exception et sort, sur un ton d’une urbanité exquise, comme si c’était un joli gâteau alsacien, quelques pièces d’artillerie clientéliste. D’abord Strasbourg est une « ville du dialogue inter-religieux » car en Alsace « on a la chance d’avoir beaucoup de communautés religieuses » (comme si c’était différent sur le reste du territoire national). Il y a mieux : « le Concordat permet le dialogue inter-religieux régulier » – comme si les religions ne pouvaient pas beaucoup mieux dialoguer entre elles sur le reste du territoire national (où elles sont indépendantes de l’État) qu’elles ne peuvent le faire en régime concordataire.

Fabienne Keller n’explique pas (de toute façon elle n’a pas le temps : il faut bien que quelqu’un d’autre le fasse alors je m’y colle) que seuls quatre cultes 3 sont reconnus en Alsace-Moselle, que les cultes n’y sont pas libres puisque la puissance publique a droit de regard sur eux, que la liberté de conscience n’y est pas respectée puisque l’enseignement religieux est dispensé à l’école publique et que pour s’y soustraire il faut effectuer une démarche officielle, enfin – cerise sur le Kouglof – qu’une législation sur le blasphème y est toujours en vigueur4. Pour le dialogue, même inter-religieux, c’est plutôt encadré !

Je n’arrive pas à concevoir comment cette élue très raisonnable, responsable, pondérée et extrêmement précise dans ses propos, peut ainsi inviter les auditeurs (n’étant pas tous alsaciens-mosellans ils ne sont pas forcément au fait) à associer l’idée d’une grande liberté des cultes avec le régime concordataire alors que ce régime est par définition contraire à une telle liberté. Elle me déçoit, mais je ne m’y fais pas : je m’obstine à chercher une rationalité dans ses déclarations.

J’ai beaucoup réfléchi et, après avoir soigneusement réécouté l’enregistrement, je crois avoir trouvé quelque chose qui tient la route. Dans sa concision, Fabienne Keller parle très juste, ses propos sont rigoureux, chaque mot est réfléchi, pesé, et le mot le plus important dans cet éloge laconique du « dialogue inter-religieux » en régime concordataire, c’est le mot régulier – elle parle en effet d’un dialogue inter-religieux qu’elle qualifie de « régulier ». Décryptage : mais oui, le dialogue est régulier du fait qu’il a un statut institutionnel public, autrement dit parce que la puissance publique « le permet » (expression soft employée par F. Keller) – pour ne pas dire l’organise.

Et là tout s’éclaire et reprend de la hauteur ! Les propos de F. Keller sont parfaitement adéquats, elle ne se trompe pas, elle ne dit rien de faux, car il convient en l’occurrence de donner au terme régulier toute sa force. Effectivement, en régime concordataire, la règle veut que les religions (les religions reconnues) soient soutenues par la puissance publique, avec les deniers des contribuables – y compris ceux de « la France de l’intérieur » mais ça c’est un détail. On comprend alors comment le « dialogue inter-religieux » peut être « régulier » : les ministres des cultes étant salariés de la puissance publique, celle-ci a toute facilité (n’allons pas jusqu’à dire toute autorité) pour orchestrer leur dialogue.

 

1 – Elle prend un risque en disant cela un 30 décembre, car Strasbourg s’est naguère illustrée – c’est le cas de le dire –  par de remarquables incendies de voiture à la St Sylvestre. Mais bon, apparemment ça a l’air de s’être mieux passé cette année, tant mieux pour les Strasbourgeois et pour F. Keller.

2 – Voir 25 Propositions du GODF sur la laïcité, particulièrement les propositions 7, 8 et 9. Voir aussi la lettre de Patrick Kessel, président du Comité Laïcité République Concordat : pour une nouvelle nuit du 4 août.

3 – Catholique, luthérien, calviniste et israélite. [Note du 2 janvier 2015]

4 – Pour être tout à fait exact, la répression du blasphème (art. 166 et 167 du Code pénal local)  a pour origine la législation allemande pendant l’annexion de 1871 à 1918. Elle n’est toujours pas abrogée. Voir à ce sujet le blog de Michel Seelig où plusieurs articles sont consacrés à ce sujet. [Note du 3 janvier 2015]

© Mezetulle, 2015

Une France intolérante et obsédée par les religions : deux mythes

Un sondage et un rapport récents permettent de prendre quelque distance avec deux mythes complaisamment répandus : celui d’une France où le fait religieux serait une norme sociale jouissant d’une appréciable notoriété, celui d’une France intolérante ou, plus particulièrement, « islamophobe ».

A lire et à entendre bien des médias, ainsi que bien des « décideurs », les questions religieuses obsèdent les esprits des Français. Rares sont les jours sans piqûre de rappel dans les médias et les discours d’« experts » au sujet de l’importance des religions.

On entend, sans trop y prendre garde, des expressions comme « religion majoritaire », « première, deuxième religion de France ». Ces expressions, banalisées et isolées de toute explication, prennent une valeur absolue qui surdimensionne la place et le rôle de l’attitude religieuse qu’il ne faudrait surtout pas minimiser ou trop critiquer. Leur effet (voulu ?) sur l’opinion est à rapprocher de l’imposture légale par laquelle sont présentés les résultats des élections où ne sont pris en compte, dans le calcul des pourcentages, que les suffrages exprimés.

Dans un état d’esprit voisin, il n’est pas rare d’entendre que la France, particulièrement investie dans les questions religieuses au point qu’il s’agirait d’une obsession, serait allergique à l’expression des religions et supporterait mal l’appartenance religieuse : en bref, il n’y aurait pas plus intolérants que la France et ses habitants !

Autant d’idées fausses et complaisamment répandues au profit d’un mythe antirépublicain dont les adeptes sont, eux, particulièrement allergiques à toute expression de non-appartenance qu’ils ont vite fait de convertir en obsession et en hostilité envers « la » religion.

Un sondage mené en novembre 2014 par Sociovision remet les pendules à l’heure s’agissant de l’importance des religions, notamment en ce qui concerne l’engagement personnel des Français. Pour aller vite et vulgairement : une très grande partie des sondés s’en fiche royalement. De sorte que, pour pasticher les expressions admises, on pourrait dire que la « première religion » en France est plutôt l’indifférence aux religions, quand ce n’est pas l’athéisme déclaré.

Selon ce sondage,

  • 46% des Français se déclarent « rattachés à une religion ou pratiquants » (10% de « pratiquants » et 36% de « croyants qui ne pratiquent pas ») ;
  • 14% se déclarent « rattachés à une religion sans être croyants » ;
  • 39% déclarent n’être « rien de tout cela »… ça fait beaucoup !

Quant à l’analyse plus fine de l’appartenance religieuse, on découvre que l’islam est quantitativement faible (6%), la pyramide des âges et la proportion de pratique réelle y étant plus dynamiques que pour le catholicisme qui apparaît comme une religion vieillissante .

Quelle disproportion avec l’inflation de discours relatifs à l’islam et à son importance, que selon les uns on « stigmatise » dès qu’on émet la moindre critique, et qui selon les autres serait proche de « l’invasion » ! Où l’on voit bien que les uns comme les autres adoptent le même fonds de commerce. Position d’autant plus fantasmatique qu’elle s’acharne à faire comme si ces 6% de musulmans déclarés étaient tous unifiés autour des courants les plus rétrogrades de cette religion, comme s’il n’y avait pas plus différent d’un musulman qu’un autre musulman, comme si toutes les musulmanes portaient le voile, etc.

Quant à la prétendue « islamophobie », elle est bien plus à mettre sur le compte de l’indifférence d’un grand nombre de Français à toute religion que sur une hostilité particulière qui peut certes exister. L’indifférent s’agace d’autant plus qu’il ne cesse d’entendre un discours inflationniste qui « gonfle » l’importance des religions en général, de l’islam en particulier et, à l’intérieur de celui-ci, de sa fraction la plus rétrograde, au mépris de la réalité.

Mais les musulmans et les personnes de culture musulmane aussi peuvent s’agacer pour les mêmes raisons et tout aussi légitimement. N’auraient-ils pas droit à l’indifférence ? Qu’on leur lâche les basques ! Qu’on cesse de convoquer, pour les représenter et capter leur parole, tout ce que l’islam a de plus réactionnaire, relayé à grand bruit par la bienpensance multiculturaliste qui sur ce plan ne diffère de l’extrême-droite que par l’inversion du signe accolé à cet intouchable que serait l’islam ! 

 

Ce qui nous amène à la seconde question, au second mythe : cette sécularisation massive, qui se conjugue avec une législation laïque, est-elle un indice d’intolérance ?

Une étude très récente issue de l’International Humanist and Ethical Union, intitulée The Freedom of Thought Report 2014, se penche sur l’ampleur et la « légalité » des discriminations religieuses dans l’ensemble du monde, pays par pays. Elle a ceci d’intéressant qu’elle ne prend pas simplement en compte la discrimination envers les religions au sens strict (question de la liberté religieuse) mais aussi celle qui vise, dans de très nombreux pays, les non-croyants et les athées (question de la liberté de conscience).

L’étude se penche à la fois sur la législation et sur les pratiques sociales. Elle met en place des critères critiques variés, par exemple « Existe-t-il une religion officielle ? » ; « L’incroyance est-elle dépréciée ? » ; « Y a-t-il une législation sur le blasphème ? ». L’ensemble, réuni dans des tableaux commentés pays par pays, aboutit à une sorte de notation exprimée par des couleurs et une appréciation en 5 degrés (je les laisse ici à toute leur saveur en anglais, car cela reste parfaitement intelligible pour les francophones) :

  • Noir : « Grave violations »
  • Rouge : « Severe discrimination »
  • Orange : « Systemic discrimination »
  • Jaune : « Mostly satisfactory »
  • Vert : « Free and equal »

Les critères sont expliqués p. 18 et suivantes de l’étude.

On sera peut-être étonné d’apprendre que l’Allemagne et l’Italie se classent dans le rouge, au même niveau que l’Algérie, la Pologne, la Russie, la Chine, la Nouvelle-Zélande, entre autres. Pas très brillant, et plutôt moins bien que l’Espagne, le Canada, le Brésil et le Royaume-Uni qui, très médiocrement malgré tout, atteignent un modeste orange .

Quant aux vénérés « pays du Nord », hum, à part la Norvège en jaune (qui rappelons-le a aboli en 2012 une législation rendant la pratique religieuse obligatoire pour les luthériens), ce n’est guère mieux : rouge pour le Danemark, orange pour la Suède et la Finlande.

La France, de son côté, atteint un honorable jaune – au même niveau que les USA ou le Japon. Mais qu’est-ce qui l’empêche d’obtenir le très rare « vert » de la Belgique et les Pays-Bas ? Il faut lire de près la petite case jaune du tableau p. 496 – et le commentaire qui suit, p. 496-97.

Ce qui fait obstacle à la liberté de conscience en France, c’est la législation discriminatoire de l’Alsace-Moselle et de certains territoires d’Outre-mer. Un motif analogue vaut aussi un « jaune » aux USA, car certains États y interdisent les fonctions officielles aux athées. On notera cependant que le nombre de critères « jaunes » est plus important pour les USA qui en comptent trois (p. 206) que pour la France qui n’en a qu’un (il n’en faudrait aucun pour passer au vert).

Le commentaire de la situation française se poursuit p. 497 : que penser de l’interdiction du voile intégral ? Ce n’est en rien une discrimination car toutes les tenues couvrant intégralement le visage sont concernées, et cela pour des motifs d’ordre public.

Regardons à présent le glorieux « vert » obtenu par les Pays-Bas. Il est tout récent, ce pays ayant aboli sa législation sur le blasphème en décembre 2013. C’est très intéressant.

 

Ce qui menace la liberté de conscience en France, donc, ce n’est pas une laïcité prétendue « liberticide » contre toute évidence – aucune mesure ne produit autant de liberté à cet égard que la laïcité : elle est faite pour cela. Ce qui menace la liberté de conscience, c’est au contraire que la laïcité n’est pas suffisamment respectée et étendue sur l’ensemble du territoire. C’est l’inflation du discours encensant le fait religieux comme universel et qui encourage par là chacun à s’y inscrire. C’est le peu de considération dont jouit, dans ces discours, la non-appartenance, quand elle n’est pas accusée d’être une source de discrimination : car les apôtres du communautarisme n’hésitent pas à mettre le monde à l’envers ! C’est l’existence surannée d’un droit local, et le discours complaisant qui le présente comme un modèle de modernité.

© Catherine Kintzler, 2014

Documents et références

Les pages citées dans ces deux documents :

Sociovision p. 2-3Freedom of Thought p. 496-7