Une morale de la décence : un livre de Todd May lu par Thierry Laisney

« Il n’y a qu’une tristesse, c’est de n’être pas des saints. » En substituant, dans cette phrase de Léon Bloy, « décent » à « des saints », on résumerait d’une formule la conception morale que l’universitaire américain Todd May (auteur, en particulier, de livres consacrés à des philosophes français : Deleuze, Foucault, Rancière) présente dans A Decent Life. Morality for the Rest of Us1.

En quête d’une morale

Les saints et les monstres sont rares. Les réflexions de Todd May – comme l’indique le sous-titre de son livre – s’adressent à ceux qui se situent entre ces deux extrêmes, c’est-à-dire à presque nous tous, qui, quelque part entre la dépravation et la pureté, ne sommes pas dépourvus de préoccupations morales.

L’auteur recherche une morale qui soit applicable, qui puisse nous guider dans nos vies. Or, il considère que les trois grandes théories morales que l’histoire de la philosophie a fait naître (le conséquentialisme, la morale déontologique et l’éthique des vertus) sont d’une abstraction et d’une exigence telles qu’elles nous laissent sans recours – et l’adoption d’une forme atténuée de l’une ou l’autre de ces positions ne lui semble guère plus pratiquable. May exprime ainsi la question à laquelle il va tenter de donner une réponse positive : « Y a-t-il une manière d’aborder la moralité qui puisse à la fois faire droit à nos vies et nous donner une orientation pour savoir comment procéder moralement ? »

La solution, pour Todd May, réside dans la décence, qu’il oppose à l’altruisme – et notamment à une forme extrême d’altruisme dont le philosophe australien Peter Singer est peut-être aujourd’hui le représentant le plus célèbre. Au cœur de la décence, il y a­ – c’est le fil directeur de l’ouvrage – la reconnaissance que d’autres êtres existent et qu’ils ont eux aussi des vies à vivre ; d’autres personnes, avec leurs projets et leurs obligations qui les conduisent à être ici, à cet instant. Si May « préfère » la décence à l’altruisme, c’est que la moralité n’est pas le tout de nos vies. Il se risque à définir ce que mener une vie humaine veut dire : « s’engager dans des projets et des relations qui se déploient dans le temps ; être conscient de sa mort d’une façon qui affecte la manière de voir l’arc de sa vie ; avoir des besoins biologiques comme la nourriture, le gîte et le sommeil ; avoir des besoins psychologiques fondamentaux comme le soin [care] et un sens de l’attachement à son environnement ».

Pour les tenants de l’altruisme extrême, personne ne peut considérer que ses intérêts propres ont plus de valeur que ceux des autres. Peut-être ont-ils tort, suggère Todd May. Outre qu’un tel altruisme est au-dessus de nos forces, les attitudes qu’il exige de nous rendraient nos vies moins riches de sens et reviendraient à leur accorder moins d’importance qu’à celles des autres. L’auteur ne sacrifiera donc pas à l’aide qu’il pourrait apporter à autrui des aspects de sa propre vie qui la rendent à ses yeux digne d’être vécue. Ainsi, le rejet de l’altruisme (extrême) est une bonne chose, en ce qu’il donne lieu à une plus grande diversité d’activités et de modes de vie.

Par opposition à une moralité caractérisée en termes de devoirs et d’obligations – lesquels, accompagnés des sentiments de dette, de culpabilité et de honte, auront de toute façon des occasions de reprendre légitimement le dessus –, la décence consiste à témoigner d’une certaine élégance morale. L’idée de décence met l’accent sur les liens avec les autres plutôt qu’avec la loi et les principes. Elle désigne une manière particulière de partager le monde.

Ceux qui nous entourent et les autres

Il y a d’abord ceux avec qui nous partageons le même espace et le même temps, avec qui nous avons des interactions (fût-ce sans les voir). Le face-à-face revêt une importance essentielle. Il fait apparaître devant nous, écrit May, une personne avec toutes ses promesses et toute sa vulnérabilité. (On s’attendrait à ce que l’auteur évoque alors Levinas mais il ne le fait pas.) Lorsque nous sommes en colère, remarque Todd May, la personne qui est en face de nous devient plus anonyme, nous ne rencontrons pas vraiment son regard ; c’est comme si nous n’étions plus alors engagés avec elle, mais avec la colère elle-même.

Todd May fait appel à la notion de « décence commune » pour les contacts plus informels : tenir la porte à quelqu’un, donner du feu à un passant, signaler qu’on va libérer une place de parking, etc. On a sans doute tort de ravaler la politesse au degré minimal de la vertu ; elle est très précieuse dans nos vies de tous les jours – l’auteur note que, pour Confucius, il existe un lien entre les rituels de politesse et la préservation de la paix sociale. Agir selon la décence commune (ou « ordinaire »), c’est permettre à une personne qu’on ne connaît pas de vivre plus agréablement les instants qui arrivent.

Il y a ensuite les autres plus éloignés, dans l’espace ou dans le temps. Les êtres que nous n’aurons pas l’occasion de rencontrer mais qui partagent le temps de notre vie ont comme nous des vies à vivre mais il nous est impossible de les traiter avec la même sollicitude que nos proches, à moins d’observer l’impartialité stricte que requerrait un altruisme extrême. Mais, nous l’avons vu, May ne souscrit pas à cet altruisme : la vie, selon lui, n’est pas commandée par des exigences et des valeurs exclusivement morales. Reste alors (l’auteur juge lui-même cette distinction un peu arbitraire) la bienveillance personnelle (se traduisant par des actes !) ou l’intervention politique dans un cadre institutionnel.

Les êtres que nous n’aurons pas la possibilité de rencontrer appartiennent à deux catégories distinctes. En ce qui concerne les morts, l’attitude que nous adoptons à leur égard relève davantage, selon May, de croyances individuelles et de pratiques culturelles que de la décence morale. L’essentiel, pour l’auteur, est la considération des personnes futures. Nous avons la double certitude qu’elles existeront et que ce que nous faisons aujourd’hui affectera leurs vies. May mentionne, en particulier, l’épuisement des ressources, la pollution et le changement climatique. De toutes celles que nous puissions exercer, l’influence que nous aurons sur les personnes futures est la plus profonde : elle s’appliquera non seulement à la façon dont elles vivront mais aussi à quelle sorte d’êtres elles seront. Ici, écrit Todd May, les enjeux sont tellement énormes qu’ils nous font revenir aux idées traditionnelles d’obligation et de devoir ; nous sommes, plus qu’en toute autre matière, face à une situation d’urgence.

Il y a enfin – distants de nous d’une autre manière – les animaux non humains. May déclare que, sans vraiment d’ailleurs aimer les animaux, il est peu à peu devenu végétarien pour des raisons éthiques. Il n’y a pas de raison que l’idée centrale du livre tienne les animaux à l’écart : ils ont des vies à vivre et nous devons prendre en compte leur éventuelle souffrance. Mais l’auteur ne va pas jusqu’à adhérer à l’individualisme moral, qui devrait d’ailleurs, selon lui, le mener au véganisme. Qu’est-ce que l’individualisme moral ? C’est la conception (défendue, entre autres, par Peter Singer) selon laquelle chaque animal, à quelque espèce qu’il appartienne, doit être considéré avec ses capacités émotionnelles et intellectuelles propres, la richesse plus ou moins grande de ses expériences. Cette position plus que contestée conduit à se demander, par exemple, s’il convient de traiter différemment un être humain doté de capacités faibles et un chimpanzé. Cet antispécisme poussé à l’extrême nous paraît inacceptable, même si les partisans d’un tel rapprochement ne cherchent pas à ramener l’homme au rang de l’animal mais à montrer, à l’inverse, qu’on ne doit pas faire à un chimpanzé ce qu’on ne voudrait pas faire à un être humain.

La décence en politique

En ce qui concerne la politique, Todd May envisage principalement la situation actuelle aux États-Unis, mais – comme il en fait lui-même la remarque – les notions qu’il met à l’œuvre peuvent trouver à s’appliquer ailleurs. Si le président Trump fait souvent preuve d’indécence, il ne faudrait pas oublier, écrit May, que cette attitude s’inscrit dans un contexte beaucoup plus large : « Si la politique se définit comme l’art du compromis, il y a un moment que nous n’avons pas vu la moindre politique aux États-Unis » ; « aux États-Unis, le vitriol est devenu l’ethos même de notre comportement politique ».

Il est curieux de constater qu’en politique des choses inadmissibles deviennent permises. Todd May prend l’exemple de conférenciers empêchés de s’exprimer – une réaction qui, en plus d’être moralement indécente, est stratégiquement inepte selon lui. Est-il acceptable – ce n’est plus Todd May qui parle et nous traversons l’Atlantique – qu’un soi-disant philosophe puisse désigner dans l’un de ses livres un homme politique français sous l’appellation de « vieux borgne » ? Comme si les indécences du personnage en question autorisaient ceux qui l’évoquent à être indécents à leur tour. Il y a quand même un petit progrès ces derniers temps : sur les plateaux de télévision, les représentants des « partis de gouvernement » évitent moins qu’hier le regard ou la parole de leurs adversaires moins « recommandables ».

Selon Todd May, la première tâche de la décence politique est la civilité, qui ne trouve de limite (mais sans jamais faire une croix sur la dignité des personnes) qu’en présence de propos ou d’attitudes racistes, homophobes, misogynes, blâmant les pauvres parce qu’ils sont pauvres, ou encore célébrant la victoire à n’importe quel prix : en résumé, déniant à d’autres leur pleine humanité. Les désaccords n’ont pas à se traduire dans une « sorte de guerre de quelques-uns contre quelques autres ». Mes adversaires ont des vies à vivre et leur point de vue est aussi légitime que le mien. Todd May écrit que la relation qu’il a à ses propres croyances, qu’elles soient normatives ou factuelles, est une relation de faillibilité.

Quant aux attitudes de déshumanisation mentionnées plus haut, il existe, selon l’auteur, un moyen pour les affronter : c’est la non-violence. Loin d’être docile au pouvoir, la non-violence est active, et souvent très créative, nous dit May. À la non-violence sont associées les valeurs de dignité et d’égalité. La dignité consiste à la fois à traiter l’autre comme possédant intrinsèquement cette qualité et à agir soi-même dignement, c’est-à-dire d’une façon que les autres ne trouveront ni répugnante ni embarrassante. L’égalité signifie tout simplement que personne n’a une valeur intrinsèque supérieure à celle des autres. Todd May propose certaines applications de la non-violence au quotidien. Si, par exemple, un collègue de bureau fait une remarque raciste en l’absence de la personne visée, ne pas le traiter ouvertement de raciste mais lui dire quelque chose comme : « je trouve ce commentaire offensant ». Dans des circonstances différentes, témoigner à la victime qu’on est de son côté. Prendre garde, d’une façon générale, que la solidarité ne verse pas dans le paternalisme.

La décence consiste d’abord, pour Todd May, à reconnaître que nous sommes des êtres politiques. La politique n’est jamais ailleurs : « Nous sommes tous les produits de notre espace commun, avec ce qu’il a de bon et de mauvais. » Aucun Américain, par exemple, ne peut ignorer l’histoire de l’oppression raciale dans son pays : « Nous sommes tous, au mieux, des racistes en voie de guérison », affirme l’auteur. Souvent, les récits que nous faisons à notre sujet révèlent l’influence sur nous de « valeurs » – comme l’agressivité – que nous préférerions ne pas accueillir. La lucidité qui peut les mettre au jour – et qui n’est pas assimilable à de la « repentance » – constitue l’une des formes de la décence morale telle que la conçoit Todd May.

1Todd May, A Decent Life. Morality for the Rest of Us, The University of Chicago Press, 2019.

2 thoughts on “Une morale de la décence : un livre de Todd May lu par Thierry Laisney

  1. AvatarAlain CHAMPSEIX

    Je trouve cette recension belle et éclairante mais, aussi, stimulante. Ce qui est avancé à propos de la notion de décence tant dans le domaine des relations interindividuelles strictes que dans celui de la politique mérite la plus grande attention : la politesse, les égards les plus élémentaires, l’acceptation de l’indépendance d’autrui sont éminemment moraux et accessibles sans être de simples codes sociaux ou des conventions uniquement utiles et profitables.

    J’aimerais vous faire part cependant d’une interrogation. Elle porte sur l’idée d’une « morale qui soit applicable » étant entendu qu’il est tout de même difficile d’envisager une morale qui ne le serait pas. En quoi pourrait-elle alors être considérée comme une morale, c’est-à-dire une affaire de mœurs ? On voit bien que l’auteur évite soigneusement deux impasses : aucune moralité ne peut procéder soit d’une extension de l’individualisme soit, à l’inverse, de l’altruisme. La dernière demanderait trop et le premier pas assez. Ne pourrait-on pas soutenir que la décence tient non à la négation mais à la limitation de l’individualisme ? Elle empêche de s’enfermer en lui et, ainsi, de se couper des autres sans pour autant rompre les amarres avec soi-même comme le voudrait un altruisme inconséquent. Il est cependant permis de se demander si une telle réflexion se suffit à elle-même et permet d’échapper à un détour par l’examen des fondements.

    1) Sauf erreur de ma part, j’ai du mal à ne pas voir dans cette promotion de la décence comme une simple conséquence possible des analyses kantiennes de la moralité qui, alors, seraient curieusement ignorées. En effet, si, comme le philosophe de Königsberg s’efforça de le montrer, l’essence de la morale n’est autre que la prise en charge de l’universel, alors la décence s’ensuit : je ne peux pas me limiter à la seule considération de mes désirs, intérêts et points de vue, je dois être ouvert. Je dois me gendarmer. Par où l’on verrait que la décence n’est pas étrangère à la notion de devoir comme semble l’avancer Todd May. Ce dernier illustre bien, par ailleurs, la différence qu’il y a entre les relations personnelles et l’ordre politique mais si celui-ci se fonde entre autres sur « l’art du compromis », on pourrait estimer qu’il tient avant tout à la nécessité de faire cohabiter les libertés quand bien même elles ne s’estimeraient pas moralement liées. Ici les lois civiles sont nécessaires ainsi que la contrainte. Pour autant, l’auteur ne raisonne-t-il pas comme Kant qui, certes, voit un facteur moralisateur dans l’ordre civil – c’est aussi un devoir de lui appartenir alors même qu’il ne repose pas sur des motivations morales – mais qui prend soin également de préciser que les dispositions morales le favorisent ? On ne peut vivre en société seulement avec la crainte de la sanction ! Resterait la question des êtres vivants. Kant ne les ignore-t-il pas au fond, du moins pour ce qui est de la morale ? En effet, il semblerait que les égards qu’on leur doit sont seulement relatifs à l’être de l’homme. N’est-il pas indigne de faire inutilement souffrir un animal ? Il se pourrait cependant que nous soyons en présence d’une erreur de perspective. Ce qui préoccupe le philosophe en effet ce n’est pas le tout de la morale qui est l’affaire de tout un chacun mais son fondement. On le voit dans les Fondements de la métaphysique des mœurs qui préparent la Critique de la raison pratique : s’il importe d’insister pour dire qu’un être doué de raison est une fin en soi, c’est pour appuyer la notion d’universalité et acheminer vers celle d’autonomie. A ce titre, un animal ne peut être assimilé à une personne. Cela étant dit, dans la vie morale, rien n’empêche de considérer que le souci de l’universel implique la considération des êtres vivants, de leur indépendance, de leur vie propre. Nous disons bien des êtres vivants et non des animaux seulement car ce ne serait pas être habité par le sens de l’universel que de saccager un massif de fleurs. Quant à la destruction de la forêt amazonienne, elle est certes irresponsable et dangereuse mais, aussi, immorale à deux titres : elle bafoue les droits de l’homme, spécialement celui de ses habitants et, même indépendamment d’eux, elle est éthiquement laide. Soutenir qu’abattre tous ces grands arbres est indécent est même plutôt faible.

    2) Pour rendre compte de l’ouvrage de Todd May, vous écrivez que « l’idée de décence met l’accent sur les liens avec les autres plutôt qu’avec la loi et ses principes » mais peut-on tenir compte des autres sans se faire un principe de ne pas prendre pour règle unique ou principale celle de suivre ses désirs, opinions et intérêts ? La considération de l’universel serait par trop éloignée du réel. Il est vrai que les hommes la laissent de côté le plus souvent mais quelle en est la conséquence ? Certes, ils ne sont pas des saints ou des monstres mais, par contre, très souvent, ils sont des « salauds » si je puis me permettre de reprendre cette catégorie sartrienne. Des salauds j’en vois tous les jours, à tous les coins de rue et de couloir. L’ordre civil qui les contient plus ou moins, l’impératif du respect suppose, certes, que l’on ne verse pas pour autant dans la misanthropie et justifie cette décence qui a peut-être fait défaut à Sartre mais un monde qui reposerait sur la seule valeur morale de la décence risque fort d’être irréaliste à son tour sans compter que l’on peut se demander s’il serait réellement désirable. Il n’y aurait finalement plus qu’un argument en faveur de la réflexion de l’auteur : l’indécence ne consiste-t-elle pas par exemple à faire comme si les générations futures ne nous concernaient pas ? Reste à savoir si la prise en compte des humains de demain est réellement morale. Ne faudrait-il pas inverser le raisonnement et affirmer que ce n’est que si l’on considère l’universel que l’avenir de l’humanité prend un sens. La morale est sans doute moins le souci de l’avenir que ce par quoi il y a un avenir (et non, simplement, un futur).

    Pour résumer, la notion de décence a indéniablement une valeur morale mais c’est qu’elle est fondée par la morale et non parce qu’elle la fonde.

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  2. AvatarMuglioni Jean-Michel

    N’ayant pas lu l’ouvrage de Todd May, qui propose une morale fondée sur la décence, je m’en tiendrai seulement à deux points du compte-rendu que nous propose opportunément Thierry Laisney. Qu’un auteur ait manifestement les meilleures intentions du monde n’interdit pas de remettre en question la pertinence philosophique (et non morale) de son propos.
    « La moralité n’est pas le tout de nos vies » : il est bon de rappeler cette vérité, que l’auteur du compte-rendu nous dit partagée par Todd May. Mais n’oublions pas que son développement le plus remarquable se trouve chez les stoïciens, avec la notion d’adiaphora (l’ensemble des actions et des biens qui sont moralement indifférents). La tradition philosophique ne l’a jamais oublié. Par exemple Kant reprend le terme même d’adiaphora (1). Je comprends donc que Todd May veuille réfléchir sur la conduite des hommes en tant qu’elle ne relève pas de la moralité : même si ce qu’il appelle décence est parfois autre chose que la moralité, cela méritait qu’on y soit attentif. Voir de la morale partout conduit nécessairement au fanatisme. Mais nous sommes alors au-delà de l’indécence.
    La question est d’ordre philosophique et non moral, comme le montre Alain Champeix. Qu’est-ce que Todd May entend pas moralité ? Son usage du terme décence peut paraître étonnant à un lecteur français. Je ne sais pas ce qu’il en est pour un anglophone. En français il est impossible de parler d’une décence ou d’une indécence à l’égard de soi-même, et si la décence, même au sens français du terme, ne se réduit pas à la convenance, vertu seulement sociale, si elle a bien un rapport à la moralité, on voit mal comment la moralité pourrait s’y réduire ou l’avoir pour fondement. Il me semble, à lire le compte rendu de Thierry Laisney, que Todd May oublie que la morale est d’abord un rapport de soi à soi.
    Cette question de vocabulaire est peut-être la plus importante de toutes : car comment s’accorder sur une question d’ordre moral si nous ne sommes pas d’accord sur le sens des mots ? Socrate se contentait de cet accord pour définir la justice ou le courage. Dans le Gorgias de Platon, Socrate n’oppose pas à Calliclès que sa violence fait souffrir les autres hommes, ni que voulant satisfaire tous ses désirs il se conduit mal envers eux. Socrate veut lui faire comprendre (sans y parvenir) qu’il a fait pour lui-même le mauvais choix, qu’il a pris pour lui-même le plus mauvais parti et que la vie dont il rêve est la pire de toutes. Au demeurant Calliclès rirait bien si on lui objectait qu’il méprise son prochain ou qu’il est indécent ! Rousseau, grand lecteur de Platon, écrit que « toute la moralité de nos actions est dans le jugement que nous en portons nous-mêmes ». Est immoral ce que je fais, si pour l’avoir fait je ne peux pas me regarder dans une glace, quand bien même je serais applaudi et en plein accord avec la société où je vis. Mais il est difficile aujourd’hui comme hier de faire comprendre que la morale n’est pas d’abord due au fait que nous devons vivre avec d’autres hommes ou, comme on dit aujourd’hui, « vivre ensemble », et pour cela accepter contraintes et compromis. C’est pourquoi un discours sur la décence, qui est d’abord un rapport à autrui, ne peut que confondre moralité et convenance ou nécessité sociale. Socrate avait-il la décence pour principe ?

    (1) « On peut appeler vertu imaginaire la vertu d’un homme qui ne veut point admettre qu’il y a des choses indifférentes (adiaphora) pour la moralité, qui jonche tous ses pas de devoirs comme autant de chausse-trappes et qui ne trouve pas indifférent que je me nourrisse de viande ou de poisson, de bière ou de vin, ou des deux : c’est là une micrologie [minutie] qui reçue dans la doctrine de la vertu transformerait son empire en tyrannie ». Kant, Métaphysique des mœurs, doctrine de la vertu (1797), Introduction XVII AK VI 409, trad. Alexis Philonenko modifiée.

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