Contre le projet de réforme du CAPES

Appel à signer la pétition lancée par les membres du jury du Capes externe de philosophie

Un texte d’appel à pétition contre les projets de réforme du concours de recrutement (CAPES) de professeur et des masters des métiers de l’enseignement (MEEF) a été lancé le 3 janvier par les membres du jury du CAPES externe de philosophie. Il a été initialement mis en ligne sur le site de l’APPEP (Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public) avec, déjà, une liste de nombreux soutiens1. Après l’avoir signé, je le reprends intégralement ci-dessous. Les lecteurs souhaitant le signer à leur tour trouveront en bas du texte l’adresse mél dédiée à cet effet.

Ces projets, à la vérité, ne sont pas nouveaux, car voilà déjà 40 ans qu’on en connaît et qu’on en combat différentes occurrences à travers des politiques scolaires remarquablement constantes, adoptées tour à tour par tous les courants politiques au pouvoir ; il brillent seulement ici par un affichage tellement éhonté que nombre de ceux qui y souscrivaient naguère les trouvent aujourd’hui insupportables. Par cette minimisation de la place du savoir dans le recrutement des professeurs, de tels projets ne sont pas seulement obscurantistes. Inspirés par une volonté d’abaisser ce métier en le soumettant à un caporalisme du « bon fonctionnaire pédagogique », ils en justifient la paupérisation et avouent leur profond mépris envers les élèves auxquels est dénié le rapport un peu sérieux à l’intellectualité. Ne restent alors que les bons sentiments et le prêchi-prêcha, au comble de la condescendance : ce bon fonctionnaire décervelé aura bien sûr pour tâche de veiller au vivre-ensemble et de transmettre « les valeurs de la République »… !

Comment des professeurs transformés en animateurs bien-pensants et en agents d’une sociabilité définie en haut lieu pourraient-ils « incarner » les « valeurs » républicaines ? On les voit mieux illustrer la flexibilité et l’humilité tant vantées aujourd’hui. C’est parce que les savoirs, en eux-mêmes, n’obéissent à aucune autorité extérieure que leur appropriation raisonnée est la plus haute expérience qu’un jeune être humain puisse faire de la liberté ; c’est parce qu’ils ne supposent aucune transcendance, parce qu’ils se présentent comme des modèles d’auto-constitution, qu’ils sont par eux-mêmes profondément laïques. Une école qui congédie l’instruction et l’esprit des humanités au profit de comportements et de « compétences » n’est ni libre ni laïque et on peut s’interroger sur le sens de la moralité dont elle prétend s’honorer.

C.K.

Texte de l’appel

Position des membres du jury du CAPES externe de philosophie, des enseignants, chercheurs et étudiants en philosophie

3 janvier 2020   

Nous avons pris connaissance du projet de réforme du CAPES et des masters MEEF (métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation) par la DGESCO-DGSIP-DRH. Nous tenons à exprimer notre opposition résolue à un tel projet qui, s’il venait à être adopté, aurait des conséquences extrêmement dommageables sur l’enseignement de la philosophie au lycée et à l’université comme sur les étudiantes et étudiants préparant les concours.

 Ce projet prévoit en effet de réduire drastiquement la part disciplinaire du concours, en la cantonnant à une épreuve sur quatre et à un sixième de la note globale. Les autres épreuves nouvellement créées ne consisteraient qu’en une évaluation des capacités des candidates et candidats à « animer » des séquences au contenu préfabriqué, à se « positionner en fonctionnaire » et à « incarner et verbaliser les valeurs de la République ».  Le poids désormais écrasant et la teneur de ces épreuves non disciplinaires reposent sur un contresens tenace, selon lequel on pourrait séparer la capacité disciplinaire et la capacité pédagogique. Ce contresens est en profond décalage avec le BO spécial n°8 du 25/07/2019 qui stipule : « L’enseignement de la philosophie a pour but de former le jugement critique des élèves et de les instruire par l’acquisition d’une culture philosophique initiale. Ces deux objectifs sont étroitement liés : le jugement s’exerce avec discernement quand il s’appuie sur des connaissances maîtrisées ».  Nous rappelons qu’une pédagogie vidée de son contenu disciplinaire priverait d’un véritable accès à la culture philosophique une écrasante majorité des élèves, qui ne disposent que de l’école pour y parvenir. La réforme accentuerait donc les inégalités et réserverait à une élite un savoir que nous voulons, en raison de notre attachement à l’école républicaine, accessible à tous. 

En corrélation avec cette réforme des épreuves du concours, le master MEEF, que les étudiantes et étudiants seraient contraints d’intégrer dès la rentrée 2020, serait rénové : seuls 15% de la formation seraient désormais consacrés à la recherche, 30% étant réservés à la pédagogie et 45% aux champs « didactique, valeurs de la République, cadre de travail, droits et obligation des fonctionnaires ». 

Cette réforme dessine le portrait-robot d’un enseignant condamné à transmettre pendant l’intégralité de sa carrière ses acquis de Licence, sans ouvrir ses élèves à l’élaboration de savoirs nouveaux ; or ce portrait ne correspond ni aux enseignants d’aujourd’hui, ni à ceux que nous voulons pour demain. Elle signifierait en outre une précarisation accrue des étudiantes et étudiants, puisqu’elle imposerait une charge de travail considérable (en M2, six heures hebdomadaires « en alternance », très peu rémunérées, en responsabilité devant les classes), ce qui interdirait tout emploi de subsistance, même à temps partiel. Pour les boursières et boursiers, cela aggraverait les ravages de la mastérisation du CAPES de 2013 : celle-ci a déjà fait disparaître les bourses sur critères sociaux pour les étudiantes et étudiants qui souhaitent préparer les concours de recrutement. Si, pour conserver leur bourse, les étudiantes et étudiants choisissaient un master recherche, ils ne pourraient plus, comme c’est encore le cas, passer le CAPES en parallèle : son obtention supposerait en effet une préparation très spécifique et dispensée par les seuls INSPE. Ils seraient donc condamnés à la contractualisation dans l’enseignement secondaire ou supérieur. Comment croire encore à la vertu des bourses en matière de réduction des inégalités sociales ? Elles ne feraient au contraire que les renforcer, car la préparation du CAPES serait entièrement conditionnée au niveau de revenu des parents, qui n’auraient plus qu’à en assurer intégralement le financement.

 Un autre élément préoccupant de cette réforme réside dans le fossé inédit que celle-ci créerait entre le CAPES et l’agrégation : contrairement à ce qui est le cas actuellement, les étudiantes et étudiants de master MEEF n’auraient plus la possibilité de présenter conjointement les deux concours.  Pour les mêmes raisons, les candidates et candidats aux concours ne pourraient plus, de fait, poursuivre leurs recherches. Les étudiantes et étudiants, anticipant naturellement cette évolution, déserteraient alors des masters recherche déjà très fragilisés pour tenter d’obtenir un emploi stable et un peu rémunéré. Ces masters finiraient donc par disparaître des départements de philosophie, en particulier dans la plupart des universités situées hors du pôle parisien, alors même que l’égalité territoriale a une place majeure parmi ces « valeurs de la République » que prétend promouvoir la réforme.  Ceci conduirait à un clivage, tout à fait contraire au sens même de notre discipline, entre une recherche déjà très menacée et un enseignement secondaire au rabais et précarisé. C’est l’existence institutionnelle même de la philosophie qui se trouve de la sorte clairement menacée.

 C’est pourquoi les membres du jury du CAPES externe de Philosophie, informés de ce projet qui concerne leur mission de jury de concours, en demandent le retrait pur et simple. Ils réaffirment leur attachement aux épreuves de dissertation et d’explication de texte telles qu’ils les pratiquent et les évaluent : celles-ci ont suffisamment fait leurs preuves en tant que modalités de recrutement et constituent historiquement des conditions cruciales de l’exigence et de la rigueur de l’enseignement comme de la recherche dans le champ de la philosophie en France. Ils réaffirment leur attachement au concours dans son intégralité. Ils demandent que le sort des étudiantes et étudiants de philosophie dont ils ont avec d’autres la charge, dans les masters d’enseignement comme de recherche, soit significativement amélioré et que la formation aujourd’hui dispensée dans les masters MEEF soit profondément revue au profit des contenus disciplinaires et de la recherche. 

Ils appellent tout collègue et toute étudiante ou étudiant de philosophie à rejoindre cette position, en signant le présent texte.

Pour signer, envoyez vos prénom, nom, qualité (étudiante ou étudiant, professeure ou professeur, MCF, HDR, Professeure ou Professeur des Universités, membre ou rattaché(e) à un centre de recherches, etc., + établissement, université ou laboratoire, ville) et votre appartenance présente ou passée à un jury de recrutement (CAPES, agrégation, externe ou interne ; concours d’entrée à l’École normale supérieure, Paris ou Lyon), à :
Capesposition2020@gmail.com

 

1http://www.appep.net/appel-a-signer-la-petition-lancee-par-les-membres-du-jury-du-capes-externe-de-philosophie/ (avec la liste des premiers signataires). On trouvera les projets en question en téléchargement sur cette page du site de l’APPEP : http://www.appep.net/appel-contre-le-projet-de-reforme-des-concours/ . Rappelons que la Société française de philosophie a publié de son côté le 9 décembre 2019 un communiqué allant dans le même sens : http://www.sofrphilo.fr/sur-le-projet-de-reforme-du-capes-dec-2019/

2 thoughts on “Contre le projet de réforme du CAPES

  1. AvatarSeverine Feron

    J’aimerais tant que cette pétition puisse s’ouvrir à d’autres disciplines elles aussi menacées
    Merci pour ce beau texte et cette initiative salutaire

    Répondre

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