Sur l’expression « droit au blasphème ». Dossier sur la liberté d’expression

Au-delà de la légitime et urgente protection due à une personne visée par des menaces de mort pour avoir exercé la liberté d’expression1, ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire Mila » a déclenché un débat nourri. On trouvera ici une récapitulation des textes publiés sur Mezetulle à ce sujet, dont certains sont bien antérieurs à « l’affaire » proprement dite. J’y ajoute une brève réflexion sur la notion couramment employée dans ce débat de droit au « blasphème », expression qui me semble véhiculer une double approximation non exempte de dangers.

Dossier. Récapitulation des articles en ordre chronologique inversé

Sur l’expression « droit au blasphème »

L’expression « droit au blasphème » est critiquable parce qu’elle est approximative, et ce n’est pas sans conséquence. Pour signaler qu’il s’agit d’une double approximation, il faudrait employer un système de doubles guillemets, et écrire : « droit au « blasphème » ». Non seulement le blasphème n’existe pas en droit français, mais, pour cette raison entre autres, on ne peut pas parler en toute rigueur de « droit au blasphème ».
Je vois déjà quelques lecteurs s’indigner : Catherine Kintzler soutient les dévots ! elle « n’est pas Mila » ! ou, au mieux : CK pinaille et introduit un « oui mais » ! Je leur demande de lire ce qui suit jusqu’au bout..
Oui je pinaille, et « je suis Mila ».

« Blasphème » : une notion impertinente en droit

Dans son article « L’affaire Mila et la réintroduction du délit de blasphème en droit français », Jean-Éric Schoettl rappelle l’abolition du délit. Dans l’état actuel du droit, la notion même de blasphème est inconnue, impertinente. On peut avancer un argument philosophique : la notion n’a de pertinence que pour les adeptes d’une position, d’une religion, et seuls ces adeptes sont en mesure de proférer des propos que d’autres adeptes jugeront « blasphématoires ». Il s’agit d’une notion interne à un discours et aux tenants de ce discours.

Cette absence a une conséquence évidente : comment une loi pourrait-elle énoncer explicitement un droit à quelque chose dont elle ne reconnaît pas l’existence ? Ou encore : énoncer ce droit serait ipso facto reconnaître l’existence du blasphème (et lequel ? pour quelles doctrines, quelles religions ? faut-il se lancer dans une énumération qui sera par défnition incomplète ? ).

Si les religions, les doctrines, utilisent la notion de blasphème et blâment sur ce motif certains de leurs adeptes, il s’agit d’un usage privé et strictement moral. Aucune religion, aucune autorité ne peut recourir à la loi pour demander la punition des adeptes jugés déviants, ni recourir à des actes délictueux pour les punir elle-même. Il n’y a pas de délit de blasphème : tout le monde a le droit de « blasphémer » !
Pourquoi alors pinailler devant l’expression « droit au blasphème » ?

La vertu libératrice du silence de la loi

La liberté de proférer ce que certaines doctrines qualifient de blasphème ne s’inscrit pas seulement dans l’inexistence juridique de la notion de blasphème, elle s’inscrit tout simplement et généralement dans l’exercice ordinaire de la liberté, lequel a pour principe que « tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut être empêché » (art. 5 de la Déclaration des droits de 1789).

En l’absence d’interdiction expresse, c’est la liberté qui vaut, dans le silence de la loi. Or prétendre qu’existerait un « droit au blasphème » c’est supposer que ce droit aurait besoin, pour s’exercer, d’être énoncé par la loi, comme le droit à l’instruction, au logement, etc., de sorte qu’en l’absence de son énoncé, cela pourrait être interdit ou du moins réellement empêché.  C’est confondre d’une part les droits-liberté qui sont indéfinis, limités par des interdits explicites et qui n’ont pas besoin d’être énoncés pour s’exercer, et d’autre part les droits qui sont définis et ne peuvent s’exercer que s’ils sont expressément énoncés par la loi. Ce serait côtoyer dangereusement le principe liberticide selon lequel « tout ce qui n’est pas autorisé expressément par la loi est interdit »… !

J’ai autant le droit de « blasphémer » que j’ai celui de me gratter le nez ou celui de coller à l’envers la vignette de mon assurance auto sur mon pare-brise, etc.
On a le droit de « blasphémer » et il est utile de le rappeler inlassablement. En revanche il me semble approximatif et dangereux de parler d’un « droit au blasphème »  comme s’il fallait une loi pour l’assurer.

Note

1 – Sur le détail de l’affaire, voir la note 1 de l’article « It hurts my feelings ». Sur ses prémisses, dont on parle très peu (la vidéo postée par la jeune fille intervient en effet dans un second temps, elle y réplique à des propos qui eux-mêmes auraient mérité des poursuites judiciaires), voir le commentaire de Jeanne Favret-Saada qui fait un très utile rappel : https://www.mezetulle.fr/it-hurts-my-feelings-laffaire-mila-et-le-nouveau-delit-de-blaspheme/#comment-20372

7 thoughts on “Sur l’expression « droit au blasphème ». Dossier sur la liberté d’expression

  1. AvatarBraize

    Bien sûr que tout ce que dit C Kintzler est exact mais de mon point de vue ce n’est pas suffisant et le sujet n’est pas épuisé.
    En effet nombreux sont les « possibles » qui constituent des droits sans avoir besoin qu’un loi les prévoit expressément. C’est le cas, dans un régime de liberté comme le nôtre, de tout ce qui n’est pas défendu par la loi et qui est donc, par définition, autorisé. Ce qui est autorisé ainsi constitue un droit pour celui qui entend l’exercer. C’est le cas de la liberté d’expression dont le « droit au blasphème » n’est qu’une des multiples facettes.
    On peut ainsi pour moi revendiquer un « droit au blasphème » sans mettre de guillemets à droit, ni à blasphème. D’ailleurs Caroline Fourest n’en a pas mis au titre de son ouvrage dans mon souvenir.
    Contre attaque contre tous les dévots et affidés qui ne souhaitent que rétablir le délit cette revendication est une position politique qui marque un esprit de liberté et les destinataires de la revendication la reçoive d’ailleurs cinq sur cinq en tant que telle. Ce qui pourrait constituer une justification à elle seule.

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    1. MezetulleMezetulle

      Bien sûr cher François, c’est probablement le point qui manque à mon petit billet : il s’agit d’une affirmation politique – à laquelle en tant que telle je ne peux que m’associer. Bien qu’elle ait la forme d’une revendication, elle est plutôt un rappel : elle souligne et détermine un point particulier déjà présent dans le droit. Mais cela ne peut pas être une revendication au sens strict, car dans ce cas cela consisterait à demander que la loi énonce un droit au blasphème, ce qui serait à la fois contradictoire (car cela revient à faire exister le blasphème) et périlleux (on tend alors vers une conception du droit où le silence de la loi n’a plus de valeur de liberté)… Cette affirmation-rappel consiste à dire « blasphémer, cela fait partie de mes droits, et personne n’a le droit de m’en empêcher ou de me l’interdire ». Par ailleurs les mêmes militants, dont je suis, ont raison de se réclamer du silence de la loi lorsqu’ils estiment être en présence d’un abus de pouvoir.

      J’ai donné l’exemple frivole de la vignette de l’assurance auto placée à l’envers sur le pare-brise parce que cela m’est arrivé. J’avais mis cette vignette à l’envers exprès, et lors d’un contrôle le gendarme qui avait passé en revue déjà pas mal de choses (clignotants, état des pneus, etc.) a remarqué ce petit détail et l’a interprété comme une provocation (ce qui était le cas !). Comme j’avais beaucoup de loisir ce jour-là, j’ai cité l’article 5 de la Déclaration des droits, le contrôle s’est alors poursuivi de manière approfondie (ouvrez votre coffre, faites fonctionner chaque ceinture de sécurité, montrez-moi les gilets réfléchissants à portée de main, etc.).. sans autre résultat qu’une perte de temps de part et d’autre.

      Si j’ai bonne mémoire, Caroline Fourest a intitulé son livre Eloge du blasphème. Elle emploie de manière politique (et non pas comme une revendication) l’expression « droit au blasphème » comme une « lumière qui guide les esprits libres ». C’est l’affirmation que si on n’exerce pas la liberté d’expression (en l’occurrence sous la forme de ce que les fanatiques appellent « blasphème ») cette liberté s’affaiblit et risque de disparaître. Ce à quoi je souscris entièrement : la liberté d’expression ne s’use que si on ne s’en sert pas, il faut donc exercer son droit de « blasphémer » ! Mais ce « blasphème »-là ne peut pas se penser dans une relation duelle et de miroir avec le fanatisme, ni comme une notion admissible par la loi.

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  2. Avatarbraize

    Chère Catherine

    Ainsi précisé par vous, on est d’accord mais je ne comprends pas vos derniers mots « ni comme une notion admissible par la loi » si, comme je le pense et je croyais comprendre que vous aussi, ce qui n’est pas interdit par la loi est bien admis par elle…
    Bien à vous
    F

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    1. MezetulleMezetulle

      Le mot « admissible » n’est peut-être pas bien choisi. J’entends par là une notion qui ne peut pas être incluse expressément dans le discours de la loi, la loi l’ignore : on n’en trouve aucune occurrence dans les textes législatifs.

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      1. AvatarBraize

        ok c’est plus clair pour moi ainsi précisé;
        admissible n’est en effet pas très bien choisi car la loi n’a pas besoin d’en dire quoi que ce soit puisque ce droit va de soi dès lors que la loi n’a pas à l’autoriser ou à le prohiber ;
        elle n’a rien à en dire et il existe sans cela, pleinement;
        suis désolé je ne trouve pas le mot qui collerait mieux à ce réel juridique..
        bien à vous

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  3. Ping : L'avis de Catherine Kintzler sur "l'affaire Mila" - Hiram.be

  4. AvatarAnwen

    Bonjour,
    Permettez une précision sur l’origine du blasphème :
    Blasphème est un mot grec qui se trouve dans Démosthène ; il signifie atteinte à la réputation.
    Le mot blasphème vient de « phèma », parole, et « blapto », nuire.
    Le blasphème, c’est l’outrage, le juron, qui d’abord est toujours une insulte à la Déesse, nom générique de toutes les femmes supérieures, et qui n’indiquait alors que les qualités morales inhérentes au sexe féminin.
    Le blasphème commis au nom de la Divinité était pour les Juifs, par exemple, une telle honte que, pendant la déposition des témoins et pendant la discussion qui la suivait, on ne prononçait pas le nom de la Divinité. Seulement à la fin de la délibération, on faisait sortir tout le monde pour ne pas répéter le blasphème devant le public et on le faisait répéter par le témoin. Les Juges en l’entendant se tenaient debout et faisaient à leur vêtement la déchirure de deuil qui ne devait jamais Être recousue (Mischna).
    Le blasphème trouve son origine dans la période de la vie primitive qui nous montre la jeunesse de l’humanité subissant la crise que la science moderne a appelée « la folie de l’adolescence ».
    Dans ce désordre, les hommes avaient rompu le lien moral qui les unissait à la Femme, ils avaient outrageusement nié sa parole, étaient devenus impies et sacrilèges et, les premiers, inventèrent le mensonge qu’on a appelé plus tard le blasphème.
    Cordialement.

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