Un grand chantier républicain sur un champ de ruines

Un peuple se mobilise dans les urnes et fait savoir aux responsables politiques qui l’abandonnent depuis 40 ans que la coupe est pleine. Après avoir avalé – mais pas digéré – la calamiteuse expérience du référendum de 2005 où on lui a signifié que son avis ne compte pas, il réclame la sécurité (condition première de toute association politique), des services publics qui fonctionnent, une école qui instruit, une juste répartition des recettes et des dépenses publiques, le contrôle de l’immigration illégale comme le fait la gauche danoise. Il réclame qu’on lui rende le poids politique de sa parole. Il est grand temps de changer de politique.

Vous n’y êtes pas ! À en croire de fins esprits, il faudrait remonter en deçà de ce constat ringard : le mal vient de plus loin ou plutôt de plus profond, c’est une question d’émotion1. La populace se laisse dominer par ses émotions, et elle vote mal. N’est-ce pas ce qu’on a entendu lors du référendum de 1992 – le « Non » était le fait des « non éduqués » ?  N’est-ce pas ce qu’on entend dans les commentaires condescendants qui glosent sur la fracture entre les métropoles (forcément plus « éclairées » – l’alliance entre clientélisme social et idéologie bobo y est en effet lumineuse) et les « périphéries ».

Ce vote de travers, ce vote contre-nature, ce vote « populiste » serait dû à une disposition psychique mal diagnostiquée et à un manque d’empathie de la part des élites. Ces bonnes fées ne se penchent pas assez sur le berceau de l’enfant qu’elles devraient câliner en faisant davantage de « pédagogie ». Les menaces (« on va vers la guerre civile si tu continues à mal voter ») et les leçons de morale (« tu n’as pas honte de voter pour la coulée brune ? ») ne fonctionnent plus.

Comme si le peuple français manquait de discernement et d’expérience politique.

Mais il y a des solutions. Un petit coup d’écologie, un petit coup de féminisme, une couche de vernis décentralisateur (il faut que ça sente le neuf !). Soyons inventifs, un peu d’audace dans nos futures alliances, un peu d’esprit d’innovation sociétal dans l’air du temps et ça ira mieux : la bête électorale va se calmer, revenir sagement et religieusement au bercail ?

Un tel mépris et une telle ignorance me semblent caractériser l’entêtement aveugle dans une politique que « la gauche » encourage depuis des décennies – quand elle ne la mène pas elle-même à grands renforts de privatisations et de démantèlement des services publics. Les choses ont donc suivi leur cours : après la gauche caviar, la gauche Terra Nova fait maintenant place à la gauche Médine (admirons le progrès), avec l’aide des rituelles opérations « castor » (on pourrait dire aussi « agitation de trouillomètre ») à répétition. On « fait barrage » tous les 4-5 ans et on poursuit la même politique. On continue à laisser tomber dans le caniveau les objets républicains – souveraineté nationale, laïcité, sécurité, universalisme, école publique exigeante fondée sur l’instruction, maillage de services publics forts sur tout le territoire… Le RN n’a plus qu’à les ramasser pour les accommoder à sa sauce. En outre, le tour de passe-passe produit une entourloupe surnuméraire : la performance négative devient autoréalisatrice. Il n’y a plus qu’à dire que les objets que je viens d’énumérer, non seulement sont ringards et sentent le caniveau, mais qu’ils caractérisent les politiques « populistes d’extrême droite » : la preuve, c’est que le RN les propose !

Ces objets, il ne fallait pas les abandonner, il fallait les cultiver, les travailler, les porter à leur maximum d’intensité pour ne jamais renoncer à faire de la France un modèle politique et social, un lieu où chacun est traité à l’égal de tout autre comme une singularité et non assigné à une appartenance, un lieu d’excellence. Les « barrages » vertueux, jusqu’à présent, n’ont fait que différer ce travail gigantesque, quand ils ne lui ont pas fait obstacle en le chargeant de leurs décombres. Un grand chantier républicain pourra-t-il enfin s’installer et déblayer ce champ de ruines ?

1 – L’article d’Arnaud Gonzague publié le 28 juin dans Le Nouvel Obs est un bon exemple de cette pseudo critique des politiques qui se sont succédé depuis des décennies. Sous couvert d’une lecture du livre de Marc Bloch, L’Etrange défaite, il réduit un mouvement politique à des questions d’humeur https://www.nouvelobs.com/bibliobs/20240628.OBS90367/lire-l-etrange-defaite-de-marc-bloch-et-croire-a-la-victoire.html

3 thoughts on “Un grand chantier républicain sur un champ de ruines

  1. Alain LHUILLERY

    Faire « barrage ».. Mais à chaque centimètre que l’on rajoute au barrage, combien de milliers de mètres cubes en plus retenus.?! Et les problèmes stockés deviennent encore plus inquiétants.
    Qui peut « leur » dire que la République est la bonne boite à outils pour permettre à chacune et chacun de s’épanouir?
    Les mots essentiels que vous employez: cultiver, travailler faire de notre pays ce que d’autres voulaient universel, ont bien disparus de notre univers .
    Je me pose toujours la même question: Pourquoi, vous et d’autres personnes qui intervenez auprès de responsables politiques n’êtes ni écouté ni entendu.!
    Peut-on leur conseiller : Condorcet, l’instruction publique et la naissance du citoyen.!!
    Auteure indispensable pour le grand chantier républicain.
    Alain Lhuillery

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  2. Thierry Foucart

    Je partage totalement les analyses de Catherine Kintzler et d’Alain Lhuillery, à ceci près que les avertissements n’ont jamais manqué. Il suffit de relire les revues des années 2000 comme Societal, Commentaire ou Le débat pour le constater. Ce qui a manqué, c’est l’honnêteté intellectuelle des chercheurs qui, voulant publier dans des revues américaines, se sont pliés aux idéologies délétaires comme le relativisme, fortement décrié d’ailleurs en 2006 par Raymond Boudon et Taguieff. Maintenant, ils se plient à des utopies ridicules comme le transsexualisme, l continuité sexuelle , etc. Bien plutôt, entre 1950 et 1960, Hannah Arendt décrivait La crise de la culture. Ce n’est pas flatteur pour ces intellectuels. A mon petit niveau, mes premiers articles sur le sujet datent de 2005. Mais je ne sors pas de l’ENA !

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  3. Gimenez

    J’ai de très bons copains de Gauche, des bourgeois pas flambards, cultivés, adorables,…et quand je leur demande « mais pourquoi les prolos votent-ils majoritairement pour le RN ?  » je me heurte systématiquement à la même réponse, c’est à dire à aucune réponse, un regard un peu perdu, quelques instants de silence, puis on passe à autre chose.
    La bourgeoisie de Gauche refuse de se questionner, d’essayer de comprendre ce qui alimente le vote RN car elle sait que cela pourrait la conduire à revoir ses certitudes, ses charentaises narratives.
    Ces amis sont des gens biens, ils ne se permettent pas de mépriser les Gérard et les Jennifer de banlieue ou des zones péri-urbaines, ils sont juste catastrophés que ces braves gens se trompent à ce point, ils pensent que les médias malhonnêtes les empêchent de comprendre toute la vérité diffusée par les médias honnêtes dont ils sont eux-mêmes de fidèles affidés, comme Radio France, Le Monde, Libé,….
    Mes échanges avec eux sur ces sujets se révèlent pour finir sans intérêt et décourageants. Cette Gauche est intellectuellement sclérosée, elle n’est plus en état de questionner ses points de vue, ses certitudes. Cela date peut-être de la trahison miterrandienne de 1983, de l’abandon du monde ouvrier, d’une société de production. Terra Nova n’a fait qu’acter le lâchage, ce qui n’est pas glorieux non plus.

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