L’Éducation nationale ne recrute plus, elle embauche (par G. Pigeard de Gurbert)

Sourd aux nombreuses critiques et protestations1, le Ministère de l’Éducation nationale impose une réforme du CAPES qui s’inscrit dans la ligne des précédentes. Instituant ouvertement le déclassement des professeurs en les livrant au caporalisme, elle confirme une politique scolaire qui depuis longtemps s’acharne à réduire la place du savoir. Guillaume Pigeard de Gurbert2 en analyse ici les contradictions.

Rien n’y a fait, ni les alertes, ni les pétitions, ni les déclarations de diverses associations de professeurs : le projet de réforme décrié du concours de recrutement des professeurs (Capes) est paru au Journal officiel ce 29 janvier 20213. Ce qui n’était hier encore qu’un projet contesté de tous bords est désormais une aberration officielle.

Au problème effectif du recrutement des futurs professeurs, on a décidé d’apporter des solutions pyromanes. Cette réforme constitue le point d’orgue désolant du sabotage continu de l’éducation depuis 30 ans qu’elle vient couronner.

Quels sont les problèmes ? La multiplication des voies de recrutement qui n’a cessé d’abaisser les exigences de maîtrise des savoirs disciplinaires. La crise des vocations, due aux conditions du métier : affectation des jeunes professeurs dans les classes les plus difficiles et salaires ridicules, l’écart avec le Smic n’ayant cessé de se réduire depuis 30 ans. Le premier problème a prétendu répondre au second ; il l’a en fait aggravé, selon un cercle vicieux prévisible.

Afin que chacun puisse juger de l’énormité des nouveaux critères de recrutement qu’entérine l’arrêté du Ministère de l’Éducation nationale, regardons les principales contradictions qu’il contient.

Réduction de la maîtrise des disciplines

La première est de croire qu’un étudiant pourra enseigner bien ce qu’il connaît mal. Car on ne cherche plus à vérifier que le candidat possède la maîtrise nécessaire de sa discipline. On présuppose que celle-ci est acquise à Bac+5. Mais quiconque a siégé dans un jury de Capes sait que tel n’est pas le cas et que la différence à ce niveau entre un étudiant et un autre peut être considérable, c’est-à-dire rédhibitoire en termes de recrutement. Or, en remplaçant la moitié des épreuves propres à chaque discipline par de prétendues épreuves « professionnelles » dont, à l’oral, un entretien d’embauche, les jurys se privent de vérifier le niveau réel des candidats dans la matière qu’ils devront enseigner. Il faut rappeler, contre le mythe du professeur calé dans sa matière mais incapable de l’enseigner, que la maîtrise de sa discipline reste pour tout professeur le fondement de sa pédagogie, et, avec elle, de son autorité. À l’inverse, du cours approximatif à la classe indisciplinée, la pente est toujours glissante. Et que dire de la classe disciplinée subissant, sans avoir les moyens de s’en apercevoir, un simulacre de cours ?

Conséquence immédiate de cet « entretien », l’oral au Capes section langues étrangères « se déroule en français ». La chose est inévitable dès lors qu’à l’oral les jurys comptent entre deux et quatre membres, sans présence nécessaire d’un professeur de la discipline concernée. Tous les chefs d’établissement ne maîtrisent pas l’allemand ou l’espagnol. Il n’y a donc plus qu’une épreuve de 15 minutes pour vérifier que le futur professeur de langue vivante la maîtrise à l’oral. De tels oraux de concours, où candidats et membres du jury pourront avoir en partage une même absence de compétence dans la discipline de recrutement, ont tout pour virer aux jeux de rôles, si ce n’est aux marchés de dupes. C’est la porte ouverte à l’arbitraire. Si l’enseignement sans la discipline est vide, la discipline sans l’enseignement peut être hermétique.

Des fonctionnaires dociles et déstabilisés

La deuxième énormité de cette réforme du Capes, effet de l’idéologie managériale, découle de la réduction de la place des contenus disciplinaires (réduction du nombre des épreuves disciplinaires et de leur durée pour celles qui existent, notamment à l’oral)  : substitution d’un rapport de subordination administrative d’employeur à employé à l’ancienne relation pédagogique d’un candidat à ses pairs. Quel type de professeur peut-on attendre d’un entretien qui demande au jeune étudiant de jouer le fonctionnaire docile ? Quelle place l’esprit critique pourra-t-il se frayer dans de telles conditions ? Ce dernier n’est-il plus une vertu pédagogique ? Comment empêcher que le candidat ne troque la liberté intellectuelle qu’autorise sa maîtrise disciplinaire contre une docilité feinte ou réelle que le mélange toxique du contrôle pédagogique et de la surveillance administrative appelle ? Pourquoi, enfin et surtout, dans l’idée des ministres successifs, des professeurs chevronnés, qui sont les premiers concernés et les plus compétents, ne sont-ils pas aptes à recruter leurs futurs collègues ? Pourquoi les professeurs n’ont-ils, dans les jurys de recrutement des professeurs comme dans l’élaboration des programmes, qu’un rôle de subordonnés ? Sous l’indifférence à la question de leur compétence, la constante c’est le mépris des professeurs et, à travers eux, de leurs élèves. La publication de cette réforme du Capes, sourde aux multiples critiques exprimées par les professeurs dès son annonce sous forme de projet en 20194, n’en est-elle pas l’illustration ?

La troisième contradiction concerne directement la politique éducative du ministre. Alors que M. Blanquer a audacieusement réformé le baccalauréat pour l’arrimer à nouveau à l’enseignement supérieur et qu’il a en conséquence mis un point d’honneur à revoir à la hausse les programmes des élèves à tous les niveaux et dans toutes les matières, sa réforme du Capes renonce à vérifier que les futurs professeurs maîtrisent les programmes en question. On compte ainsi que les élèves acquièrent des compétences disciplinaires que leurs enseignants ne seront peut-être pas aptes à leur enseigner.

Formation en trompe-l’œil et prêchi-prêcha

Quatrième contradiction de cette réforme, prétendre vérifier que les candidats maîtrisent un métier qu’ils n’ont encore jamais pratiqué, sauf à prendre quelques stages sporadiques pour une formation professionnelle. Là encore cela promet de beaux jeux de rôles. À l’oral, il est en effet prévu un « entretien » censé vérifier l’aptitude du candidat-étudiant à « se projeter dans le métier de professeur au sein du service public de l’éducation ». C’est idiot parce que totalement virtuel et complètement abstrait pour un étudiant qui, n’ayant par définition aucune expérience du métier, ne pourra que le singer. Must de l’innovation, une « mise en situation professionnelle en lien avec la vie scolaire ». Cet entretien est une caricature de l’entretien d’embauche dans le privé. Au lieu de renforcer la formation disciplinaire initiale, on la diminue au profit d’une pseudo-formation professionnelle. La formation universitaire initiale préparant au concours va devoir s’aligner sur une formation continue en trompe-l’œil, ce qui fait que les futurs professeurs vont perdre sur les deux tableaux : les futurs candidats ne seront pas plus formés au métier mais ils le seront moins dans leur discipline.

Dernière contradiction, conséquence de la précédente, les candidats seront soumis à un examen concernant les « valeurs de la République, dont la laïcité ». Cette formulation représente la laïcité comme une valeur parmi d’autres, comme si lesdites valeurs constituaient autant d’articles indépendants les uns des autres, comme si la laïcité elle-même était simplement l’une d’elles. Cela trahit une mécompréhension de la laïcité puisque celle-ci n’est pas une valeur en plus ou à côté des trois autres (liberté, égalité, fraternité) qui parlent des citoyens. La laïcité, elle, est relative à l’association politique, à la République elle-même comme institution. C’est ce que dit l’article 1er de la Constitution : en France, la République est laïque. Les citoyens ne sont pas tenus d’être laïques, la République doit l’être. C’est pourquoi les agents publics, eux, sont tenus par le principe de laïcité. S’il est compréhensible qu’on s’avise de vérifier dans leur recrutement que ce point est bien compris par eux, le problème est qu’on prétend le faire dans un « entretien » hors-sol qui ne peut que prendre la forme d’une récitation conformiste d’un prêchi-prêcha. Du reste, les membres du jury seront-ils compétents en cette matière, qui est juridique autant que politique et historique ? Le risque est grand que cet entretien se transforme en catéchisme républicain et que la laïcité n’y figure plus que comme un dogme mimé. Comment dès lors prévenir le risque d’interprétations inspirées par les débats d’opinion qui sont d’autant plus discutables qu’ils ignorent tout de la loi ? Rappelons ici l’esprit libéral de la loi de 1905, consigné dans son article 1er, comme le rappelle A. Briand lui-même : « toutes les fois que l’intérêt public ne pourra être légitimement invoqué dans le silence des textes ou dans le doute de leur exacte application, c’est la solution libérale qui sera la plus conforme à la pensée législative ». En 2019 le Ministère de la Défense a publié la nouvelle édition d’une brochure très pédagogique sur la laïcité et qui aurait de quoi surprendre bien des professionnels de l’Éducation nationale ; la même année, le « Conseil des sages de la laïcité » a contribué à la réédition revue et actualisée du Vademecum La laïcité à l’école, qu’il suffirait de distribuer aux lauréats du Capes non seulement pour les équiper efficacement mais encore pour nourrir leur réflexion5.

Ce qui est désespérant, c’est que tout cela nous ramène aux vieilles lunes des IUFM d’il y a trente ans, droite et gauche de gouvernement partageant sur cette importante question les mêmes lubies catastrophiques. Des critiques de cette pantalonnade néfaste, à l’origine d’une bonne part des maux actuels de l’Éducation nationale, rien n’a été retenu. Plus récemment, en 2013, une épreuve de ce type avait été expérimentée à l’oral du Capes pour être aussitôt abandonnée : interrogés sur l’absentéisme, les vacances, l’autorité, le tableau, les parents, etc., les candidats étaient incités à débiter mécaniquement des réponses caricaturales. Qu’attend-on d’un tel concours, qui place la pédagogie sous hiérarchie administrative, sinon qu’il fasse fuir les jeunes esprits qui auraient les qualités intellectuelles pour enseigner, en premier lieu la liberté de penser ?

Notes

1– Voir la note 4.

2– Guillaume Pigeard de Gurbert, professeur de philosophie, ex-membre du jury du CAPES externe. Le texte ci-dessous est une version remaniée et actualisée de l’article publié le 11 février sur le site AOC https://aoc.media/opinion/2021/02/10/leducation-nationale-ne-recrute-plus-elle-embauche/ .

3– Texte de l’arrêté du 25 janvier 2021 : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000043075486 . Cet arrêté abroge l’arrêté précédent (du 19 avril 2013) que l’on peut consulter à l’adresse https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000027361553

4 – Quelques exemples. Il y a plus d’un an, Mezetulle a fait état et a commenté la pétition lancée par des membres du jury du CAPES externe : https://www.mezetulle.fr/contre-le-projet-de-reforme-du-capes/ . Voir aussi le texte émanant de la section 9 du CNU sur le site Sauvons l’université http://www.sauvonsluniversite.fr/spip.php?article8787 . Lors de la publication de l’arrêté, une trentaine d’associations de professeurs et de sociétés savantes ont signé une tribune « Recruter les professeurs au rabais : quelles promesses pour la jeunesse ? » consultable notamment sur le site de l’Association des professeurs d’histoire-géographie https://www.aphg.fr/Recruter-les-professeurs-au-rabais-quelles-promesses-pour-la-jeunesse-4326 .

5 – Livret Expliquer la laïcité : une pédagogie par l’exemple de la « laïcité militaire », téléchargeable sur le site du Ministère de la Défense https://www.defense.gouv.fr/actualites/articles/laicite-militaire-un-objectif-de-liberte-une-exigence-d-egalite-et-un-projet-de-fraternite . Vademecum La Laïcité à l’école publié en septembre 2019 et régulièrement mis à jour, version d’oct. 2020 téléchargeable sur le site du Ministère de l’Éducation nationale https://eduscol.education.fr/1618/la-laicite-l-ecole

Lire sur ce site : Contre le projet de réforme du CAPES (janvier 2020).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.