La notion d’islamophobie et la liberté d’expression (par B. Straehli)

La force de l’article de Benjamin Straehli1 vient de ce qu’il examine les principales définitions savantes de l’islamophobie associant hostilité envers la religion elle-même et hostilité envers les personnes. L’auteur remarque que cette association s’accompagne d’une distinction entre les différentes critiques envers la religion en fonction de leur intensité ou de leur portée, ce qui a pour conséquence que seule une critique très modérée pourrait éviter d’être « islamophobe ». On peut donc s’interroger non seulement sur la validité de cette conséquence, mais aussi sur l’effet qu’aurait l’introduction de l’islamophobie au nombre des délits.

Depuis plus de vingt-cinq ans, des chercheurs, des mouvement politiques, des institutions, militent pour l’emploi du mot « islamophobie », en le présentant comme le nom d’un mal à combattre. Dès les premiers textes publiés en ce sens, ce mot a fait l’objet d’une interrogation : la critique de la religion musulmane fait-elle partie de ce que l’on appelle « islamophobie », et combattre cette dernière implique-t-il donc de réduire la liberté de critiquer les religions ? Les partisans de l’emploi de ce terme se défendent habituellement contre cette interprétation, et prétendent faire une distinction entre critique légitime et propos islamophobe. Cette défense est-elle convaincante ? Il s’agit ici de le vérifier en procédant à l’examen des principales définitions savantes qui ont été proposées de la notion d’islamophobie. Cet examen nous amènera à conclure que les inquiétudes pour la liberté d’expression sont parfaitement fondées, la promotion du mot « islamophobie » étant bel et bien liée à une idéologie qui recèle de graves dangers.

Les origines du mot

Houda Asal, qui milite elle-même contre les phénomènes regroupés sous le nom d’islamophobie, et pour l’emploi de ce terme, en a fait l’histoire dans un article publié en 20142. Elle y indique que le mot a été utilisé dès les années 1910 et 1920, en français, par certains administrateurs des colonies et certains savants, pour désigner aussi bien l’inégalité imposée aux musulmans par le pouvoir colonial, que les préjugés d’érudits au sujet de l’islam. En anglais, on le trouve dans un texte d’Edward Said publié en 1985.

Néanmoins, souligne Asal, c’est seulement à partir de 1997 que la notion s’est véritablement imposée dans le débat public, sous l’impulsion du think tank Runnymede Trust, qui a publié cette année-là un rapport qui est rapidement devenu une référence incontournable. À la suite de cette publication, de nombreux mouvements politiques ont affiché leur volonté de lutter contre l’islamophobie, tandis que des discussions savantes se déployaient quant à la pertinence de la notion, et la meilleure manière de la définir.
Avant de nous pencher sur ces discussions, soulignons la différence, quant à leur origine, entre le mot « antisémitisme » et le mot « islamophobie », aujourd’hui présentés, dans le programme du « Nouveau Front populaire », comme les noms de deux maux qu’il s’agirait de combattre dans un même effort. Le mot « antisémitisme » est devenu d’un usage commun après que Wilhelm Marr eut désigné ainsi sa propre hostilité envers les Juifs3, hostilité fondée, non sur la critique des croyances et valeurs du judaïsme, mais sur une idée de la prétendue race que le peuple juif serait censé constituer. Ce terme a donc été forgé dans le but de désigner autre chose que la critique de la religion. Au contraire, c’est bien pour nommer l’hostilité envers la religion musulmane elle-même, sans considération de « race », que le mot « islamophobie » a été jugé indispensable.

La première définition du Runnymede Trust

En 1997, la publication Islamophobia : A Challenge For Us All, habituellement désignée sous le nom de Runnymede Report, déclarait que le mot « islamophobie » rassemblait trois éléments : une hostilité infondée envers l’islam, les discriminations envers les musulmans qui sont la conséquence de cette hostilité, et l’exclusion des musulmans en politique ou plus généralement dans les affaires socialement importantes4.

De ces trois traits, c’est le premier qui suscite la perplexité. Même les adversaires les plus virulents d’une religion peuvent bien admettre l’idée générale que tout sentiment hostile envers elle n’est pas nécessairement justifié, et que parmi les raisons avancées pour la rejeter, il y en ait de mauvaises. Mais établir que l’hostilité qu’exprime un certain propos est infondée, cela revient à réfuter le propos en question. S’agit-il donc, pour lutter contre l’islamophobie comme le Runnymede Trust invite à la faire, de prendre une par une les critiques adressées à l’islam, de les soumettre à examen, et de dénoncer celles qui se révéleraient infondées ?

Plutôt que de chercher ainsi à remplir le tonneau des Danaïdes, les auteurs proposent une série de critères pour distinguer une « vision fermée » et une « vision ouverte » de l’islam5. Certaines des caractéristiques de la « vision fermée » l’associent à des opinions dont l’histoire des religions peut facilement montrer la fausseté : par exemple, selon le rapport, c’est faire preuve d’une vision fermée que de croire que l’islam est un bloc monolithique, sans évolution au cours du temps, et sans interaction avec d’autres cultures. D’autres traits de la vision fermée semblent plutôt consister à ignorer les règles d’un débat contradictoire : ainsi, est-il précisé, c’est se montrer fermé que de refuser de prendre au sérieux les critiques de l’Occident qui pourraient venir de l’islam. D’autres encore renvoient à un projet politique condamnable, la « vision fermée » pouvant consister à prétendre que les désaccords avec l’islam justifieraient des discriminations envers ses fidèles. Mais certains des critères proposés sont bien plus contestables. Ainsi, une « vision ouverte » implique-t-elle de considérer que l’islam, comparé à « l’Occident » (et non à une autre religion), est « également digne de respect », partant ainsi du principe qu’une religion en tant que telle mérite d’être respectée, ce qui va bien sûr beaucoup plus loin que de respecter simplement la liberté de culte de ses adeptes. En outre, pour que l’on puisse parler de vision ouverte, « l’islam [doit être] vu comme partenaire effectif ou potentiel » pour la résolution de problèmes communs. Ce n’est donc pas seulement avec les personnes de confession musulmane qu’il s’agirait de coopérer, mais bien avec l’islam lui-même.

On comprend que si une religion doit être considérée comme digne de respect, ainsi que comme une partenaire pour l’action politique, les critiques qu’il sera admissible de lui adresser devront rester fort modérées, et compatibles avec un jugement globalement favorable. Une critique radicale, qui conclurait que l’islam dans son ensemble est néfaste, serait nécessairement, en vertu de ces critères, déclarée « islamophobe ». C’est pourquoi il a très tôt été reconnu que la promotion du mot « islamophobie » par le Runnymede Trust était au fond une invitation à l’autocensure pour toute personne désireuse de critiquer l’islam. C’est l’une des principales objections adressées par Kenan Malik à la notion d’islamophobie, dans son essai The Islamophobia Myth en 20056. Constatant que cette notion sert à réunir, dans la plus grande confusion, haine ou discrimination envers les personnes, d’une part, et critique de la religion, d’autre part, il déclare que ses propres travaux sur la situation des musulmans en Grande-Bretagne l’amènent à considérer que « […] dans la réalité les musulmans ne sont pas si discriminés qu’on le croit souvent – mais l’islam devrait être davantage critiqué. » (traduction personnelle)

La proposition d’Erik Bleich

Malgré cette objection, l’usage du mot « islamophobie » n’a fait que se répandre dans les années ultérieures. De multiples discussions ont eu lieu dans la sphère académique quant à la pertinence de la notion et à la meilleure manière de la définir : peur de l’islam, préjugés et stéréotypes envers l’islam ou envers les musulmans ? Erik Bleich a publié en 2011 un article faisant le point sur ces débats, et sur la nécessité de proposer une nouvelle définition7. Sa préoccupation est celle d’un chercheur en sciences sociales, qui veut faire de la notion d’islamophobie un concept scientifique, utilisable à ce titre dans la recherche. Or, constate-t-il, la notion a émergé dans le contexte de débats politiques, et se trouve chargée pour cette raison d’une importante dimension normative, l’islamophobie étant présentée comme un mal social, et comme une attitude « infondée », « injuste ». Cela rend difficile d’en faire le nom d’un phénomène objectivement mesurable. En outre, quand on regroupe sous ce même nom les préjugés et les discriminations auxquelles ils peuvent conduire, on se prive, dans la terminologie même, des moyens de distinguer la cause et son effet. D’un autre côté, estime Bleich, puisque le mot s’est imposé dans les débats, l’éviter en sociologie conduirait la science à perdre de sa capacité à expliquer un phénomène social dont le public est devenu conscient. Il faut donc reconstruire la définition, pour rendre la notion réellement utilisable dans la démarche scientifique, sans pour autant l’éloigner trop de l’usage qui en est fait spontanément dans les débats politiques.

Il propose alors de définir l’islamophobie comme « des attitudes ou émotions négatives indifférenciées à l’encontre de l’islam ou des musulmans » (p. 1585, traduction personnelle). Il choisit donc de ne pas inclure les discriminations dans la définition, jugeant qu’elles doivent être considérées comme une conséquence de l’islamophobie, et non comme l’islamophobie elle-même. Néanmoins, elles constituent bien le phénomène qui justifie l’élaboration même de la notion : c’est parce que les attitudes et émotions négatives sont susceptibles de causer des discriminations qu’il vaut la peine de se doter d’un mot, « islamophobie », pour les étudier. Bleich préfère insister sur les émotions plutôt que sur les préjugés, car elles inclineraient davantage leurs porteurs vers un comportement discriminatoire. La précision selon laquelle ces attitudes et émotions doivent être « indifférenciées », signifie qu’une personne ne ferait pas preuve d’islamophobie si elle est hostile à une pratique qu’elle juge liée à une interprétation erronée de l’islam, propre à un courant particulier. Il serait en revanche islamophobe d’éprouver de l’hostilité envers l’islam dans son ensemble. L’intérêt de cette précision, selon Bleich, tient au fait qu’il est vraisemblable qu’une personne hostile à tout l’islam soit plus encline à discriminer les musulmans, qu’une personne qui n’en condamne que certaines interprétations. On voit qu’en pratique, la définition de Bleich conduit à une classification similaire à celle du Runnymede Report : la critique de l’islam n’est pas islamophobe tant qu’elle ne vise que des versions particulières de l’islam, elle le devient quand elle rejette l’islam tout entier. Enfin, regrouper sous le même terme l’hostilité envers la religion et l’hostilité envers les personnes qui y adhèrent ne lui paraît pas poser problème : il en va de même, argue-t-il, d’une notion telle que « l’anti-américanisme », qui désigne aussi bien le rejet de la politique des États-Unis, que celui des citoyens américains.

L’essentiel de l’article est ensuite consacré à des considérations fort intéressantes sur les difficultés méthodologiques rencontrées quand on cherche à mesurer le phénomène ainsi défini. Ces considérations tombent en dehors de notre sujet, mais il y figure un détail qui mérite d’être noté. Bleich indique, à la page 1590, que si une personne déclare ne pas vouloir avoir des musulmans pour voisins, ce n’est pas forcément un signe d’islamophobie : ce pourrait être une conséquence d’un rejet plus général de toutes les religions. Il faut donc apparemment comprendre que l’hostilité envers l’islam n’est pas non plus islamophobe si elle n’est qu’une composante d’une hostilité envers toute religion. Il n’y aurait lieu de parler d’islamophobie que quand c’est l’islam seul qui est rejeté. Cette précision est toutefois assez étonnante, car on ne voit guère comment elle pourrait découler de la définition de l’islamophobie donnée précédemment dans l’article.

On peut remarquer qu’en France, la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme, dans son rapport de 2016 sur le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, a décidé d’employer le mot « islamophobie », en en donnant une définition qui ressemble fort à celle de Bleich : « attitude d’hostilité systématique envers les musulmans, les personnes perçues comme telles et/ou envers l’islam. »8 Ainsi, l’hostilité envers la religion elle-même, pourvu qu’elle soit « systématique », est bien islamophobe.

Le second rapport du Runnymede Trust

En 2017, le Runnymede Trust a publié Islamophobia : Still A Challenge For Us All, déjà cité en note. Revenant sur les débats suscités par la notion, ainsi que sur l’évolution des phénomènes sociaux qu’elle désigne et sur les recherches menées à leur sujet, ce rapport présente la définition donnée en 1997 comme toujours valable (p. 7). Il s’agirait donc bien, toujours, de rassembler sous ce terme, aussi bien « l’hostilité infondée envers l’islam » que les discriminations qui sont censées en résulter. Néanmoins, les auteurs indiquent qu’il leur paraît judicieux de souligner particulièrement le second aspect, et proposent en conséquence une nouvelle définition : l’islamophobie serait « le racisme dirigé contre les musulmans », le mot « racisme » renvoyant ici aux discriminations.

Bien conscients de l’étonnement que peut susciter cette idée de racisme, là où il n’est pas question de race mais de religion, les auteurs rétorquent à cette objection que toutes les formes de racisme ont toujours inclus un élément culturel, attribuant des comportement culturels aberrants aux populations visées (p. 8). L’absurdité de l’argument saute aux yeux : de ce que tout racisme prend aussi pour cible la culture de la population déclarée inférieure, et non pas seulement des traits morphologiques, on ne saurait conclure que l’hostilité envers un élément culturel est une condition suffisante pour parler de racisme. L’introduction de cette notion, dans une question déjà passablement embrouillée, ne semble guère servir qu’à ajouter encore de la confusion.

Les auteurs ont également pris note de l’argument selon lequel on doit être libre de critiquer l’islam. Ils déclarent n’avoir rien à objecter à ce principe, mais craignent qu’en critiquant la notion d’islamophobie au nom de la liberté d’expression, on ne détourne surtout les yeux des discriminations subies par les musulmans (p. 7-8). On pourrait toutefois se demander pourquoi ils tiennent tant à cette notion, si ce sont bien les discriminations qui les préoccupent principalement : ne serait-il pas préférable d’employer simplement le mot « discrimination », plutôt qu’un terme ambigu qui peut renvoyer aussi à la critique de la religion ? La réponse à cette question semble se trouver dans le chapitre rédigé par Claire Alexander, « Raceing Islamophobia » (p. 13-15). Revenant sur la définition proposée en 1997, elle déclare que les discriminations sont inséparables de « l’hostilité infondée envers l’islam », car elles en seraient la conséquence (p. 13). Le nouveau Runnymede Report refuse donc délibérément de prendre en compte l’argument de Bleich, selon lequel il serait préférable de ne pas employer le même mot pour désigner la cause et l’effet. Pour faire la différence entre une critique raisonnable et une hostilité infondée, nous sommes renvoyés à la distinction de 1997 entre « vision ouverte » et « vision fermée », dont nous avons déjà vu quelles conséquences elle entraîne quand il s’agit de dire si une critique est islamophobe ou non.

Il faut toutefois saluer la démarche des éditeurs qui, dans la troisième partie du rapport, ont laissé la parole à divers auteurs pour exposer leur propre point de vue sur le sujet : parmi eux se trouve Kenan Malik, l’un des plus fermes adversaires de la notion d’islamophobie. Son texte, « Fear, Indifference and Engagement : Rethinking the Challenge of Anti-Muslim Bigotry » (p. 73-77), dénonce avec vigueur la confusion que cette notion établit entre critique et haine.

Terminons par une remarque au sujet des discriminations sur lesquelles le rapport entend attirer l’attention. Anthony Heath et Asma Mustafa, dans le chapitre intitulé « Poverty and the Labour Market », font un constat qui peut paraître étonnant : vingt ans après que le Runnymede Trust eut imposé le mot « islamophobie » dans le débat public en Grande-Bretagne, on ne trouve pas d’expériences de terrain qui aient été réalisées pour mesurer les discriminations à l’embauche dont seraient victimes les musulmans britanniques. Les auteurs sont amenés à donner pour modèle d’une recherche de ce genre, une étude réalisée en France9. Pour dissocier les discriminations raciales des discriminations proprement religieuses, et mesurer ces dernières, l’étude a consisté à solliciter des entretiens d’embauche en envoyant notamment des CV fictifs. Pour aller à l’essentiel, mentionnons-en seulement deux dont l’unique différence réside dans l’appartenance religieuse qu’ils suggèrent : tous deux sont censés être le CV d’une femme d’origine sénégalaise, au même niveau d’étude et d’expérience professionnelle, mais l’une porte le prénom « Marie » et a été bénévole au Secours catholique, l’autre s’appelle Khadija et a été bénévole pour le Secours islamique. L’expérience montre que « Marie » reçoit nettement plus de réponses que « Khadija ». Cette étude met donc bien en évidence la réalité des discriminations envers les musulmans. Mais, ferons-nous remarquer, le mot « islamophobie » n’y est pas employé. Les trois mêmes auteurs, dans un article de 201610, ont réussi à établir, par le biais d’un jeu permettant d’offrir de petites sommes d’argent à d’autres joueurs, que les Français non musulmans ont tendance à se montrer moins généreux envers ceux qu’ils perçoivent comme musulmans, et qu’ils le sont d’autant moins que les musulmans sont perçus comme plus nombreux. Le mot « islamophobie » n’y figure que dans une citation d’une politicienne britannique. Enfin, en 2017, Marie-Anne Valfort a mis au jour des préjugés sur les hommes musulmans, amenant ces derniers à être particulièrement discriminés à l’embauche11. Là encore, le mot « islamophobie » n’apparaît pas. Dans toutes ces études, il n’est question que de discriminations, de préjugés, de stéréotypes, de biais… Et la première est présentée comme un modèle du genre dans le Runnymede Report de 2017. On en vient alors à se poser la question : pour étudier les discriminations et leurs causes, est-il bien utile d’employer le mot « islamophobie », si les études sur lesquelles s’appuient les promoteurs du mot eux-mêmes ont l’air de très bien s’en passer ?

Conclusion

Nous avons examiné plusieurs publications, parmi les plus importantes, qui visent à promouvoir la notion d’islamophobie. Un premier constat s’impose : à chaque fois, la notion est bien censée rassembler hostilité envers la religion elle-même, et hostilité envers les personnes. Le deuxième constat est que tout en s’efforçant de maintenir la liberté de critiquer la religion, par une distinction entre une critique islamophobe et une critique qui ne l’est pas, les auteurs élaborent des définitions qui ont nécessairement pour conséquence que seule une critique très modérée, n’empêchant pas de conserver un jugement globalement favorable sur l’islam, peut éviter d’être « islamophobe ». Si l’on cherche à appliquer ces définitions, on en vient à considérer comme « propos islamophobe », par exemple, la proposition suivante : « Le Coran n’est qu’un tissu d’inepties et le monde serait meilleur si tous les musulmans abandonnaient leur religion. »

On peut bien, en sociologie, prendre pour objet d’étude les sentiments hostiles envers l’islam, et s’intéresser à leurs causes et conséquences sociales, indépendamment de la question de savoir s’ils sont légitimes ou non. Et les sociologues sont libres d’appeler cet objet d’étude « islamophobie ». Tous ceux qui pensent que l’islam est digne de respect doivent, par ailleurs, pouvoir exposer publiquement leur arguments en sa faveur. Le pouvoir politique, de son côté, a le devoir, au nom de la liberté de conscience, de lutter contre les discriminations dont sont victimes les fidèles d’une religion. Mais cette lutte ne doit pas servir de prétexte à censurer la critique radicale de la religion. Dire qu’une critique radicale suscite des sentiments hostiles envers la religion concernée, et que ces sentiments hostiles peuvent causer des discriminations, n’est pas un argument valable : il faut trouver le moyen de lutter contre les discriminations autrement.

C’est précisément à cette exigence que le « Nouveau Front Populaire » tourne le dos, en annonçant vouloir faire punir par la justice les auteurs de « propos islamophobes ». Il est urgent que les membres de cette coalition s’expliquent sur ce qu’ils entendent par là, et qu’ils corrigent cette formulation s’ils ne comptent lutter que contre les appels à la violence ou aux discriminations. Les définitions usuelles de l’islamophobie ne permettent pas de maintenir la liberté complète de soumettre la religion à un examen critique, si l’islamophobie elle-même devient un délit.

Notes

1 – Benjamin Straehli est professeur de philosophie au lycée Jean Zay de Jarny (Meurthe-et-Moselle). Voir sur Mezetulle, du même auteur : Le « racisme systémique » selon Eric Fassin.

2 – Houda Asal, « Islamophobie : la fabrique d’un nouveau concept. État des lieux de la recherche », Sociologie 2014/1, volume V, p. 13-29. URL : https://www.cairn.info/revue-sociologie-2014-1-page-13.htm (consulté le 16 juin 2024).

3 – Wilhelm Marr, Der Sieg des Judenthums über das Germanenthum – Vom nicht confessionellen Standpunkt aus betrachtet, Berne, Costenoble, 1879.

4 – Le texte complet du rapport de 1997 n’est pas librement accessible sur internet, mais le Runnymede Trust a mis en ligne un résumé accompagné d’un bon de commande : https://cdn.prod.website-files.com/61488f992b58e687f1108c7c/617bfd6cf1456219c2c4bc5c_islamophobia.pdf (consulté le 17 juin 2024). Cependant, le rapport de 2017, Islamophobia : Still A Challenge For Us All, est en libre accès en ligne, et la définition de 1997 s’y trouve rappelée à la page 1 (https://cdn.prod.website-files.com/61488f992b58e687f1108c7c/61bcd30e26cca7688f7a5808_Islamophobia%20Report%202018%20FINAL.pdf, consulté le 17 juin 2024).

5 – Un tableau présentant ces différences se trouve à la deuxième page du résumé en ligne du rapport.

7 – Erik Bleich, « What Is Islamophobia and How Much Is There ? Theorizing and Measuring an Emergent comparative Concept », American Behavioral Scientist, novembre 2011, p. 1581-1600 (URL : https://www.researchgate.net/publication/228195168_What_Is_Islamophobia_and_How_Much_Is_There_Theorizing_and_Measuring_an_Emerging_Comparative_Concept, consulté le 17 juin 2024).

8 – Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme, La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, La documentation française, 2016, p. 24 (URL : https://www.cncdh.fr/sites/default/files/2021-04/Rapport%20racisme%202016.pdf, consulté le 17 juin 2024).

9 – Claire Adida, David Laitin, Marie-Anne Valfort, « Identifying Barriers to Muslim Integration in France », Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, 2010, n°107, p. 22384-22390. URL : https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.1015550107 (consulté le 18 juin 2024).

10 – Claire Adida, David Laitin, Marie-Anne Valfort, « ‌“One Muslim Is Enough ! Evidence from a Field Experiment in France », Annals of Economics and Statistics, n°121/122, juin 2016, p. 121-160 (URL : https://ideas.repec.org/a/adr/anecst/y2016i121-122p121-160.html, consulté le 18 juin 2024).

11 – Marie-Anne Valfort, « La religion, facteur de discrimination à l’embauche en France ? », Revue économique, 2017, vol. 68, p. 895-907 (URL : https://www.cairn.info/revue-economique-2017-5-page-895.htm&wt.src=pdf, consulté le 18 juin 2024).

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