Prendre au sérieux les croyances religieuses (sur un livre de R. Pouivet, par T. Laisney)

Thierry Laisney a lu le livre de Roger Pouivet La cohabitation des religions. Pourquoi est-elle si difficile ?, Presses universitaires de Rennes, coll. « Épures », 2024. En intitulant sa recension « Prendre au sérieux les croyances religieuses », il caractérise l’angle d’attaque de l’auteur, qui s’intéresse aux propositions avancées par les religions : les croyances religieuses n’échappent pas au principe de contradiction. Il en résulte que les désaccords religieux sont « insurmontables ». Pourtant l’impasse pratique n’est pas certaine : la distinction entre trois sortes d’exclusivisme permet de penser une cohabitation.

« La cohabitation des religions n’est possible que sur la base d’un désaccord insurmontable »

Il n’est pas facile de savoir précisément ce que croient ceux qui croient. Pourtant, et contrairement à l’idée répandue selon laquelle le vrai n’a pas sa place dans la religion, les croyants doivent bien adhérer à certaines propositions. Et comme ces propositions sont incompatibles d’une doctrine à l’autre, la cohabitation des religions est forcément difficile. C’est ce que soutient le philosophe Roger Pouivet dans un bref ouvrage1 paru au début de l’année.

Qu’est-ce qu’un croyant ?

Dans l’un de ses Propos2, Alain doute qu’il existe des croyants. En tout cas, il n’en a jamais rencontré : des pratiquants, oui ; des croyants, non. Il imagine un interlocuteur qui déclare que les dogmes lui sont indispensables. Mais pour Alain : « L’Église ne veut pas que ses dogmes soient dits utiles ; elle les donne comme vrais, vrais comme l’existence de cette table. » C’est un fait que les croyants se dérobent le plus souvent aux questions qu’on leur pose. Alors il faut chercher dans les livres une affirmation plus nette de ce que veut dire, par exemple, être chrétien :

« Un chrétien croit au Dieu que Jésus, le Christ, lui fait connaître. Le chrétien n’adhère pas à un monothéisme parmi d’autres, ne met pas sa confiance dans un Dieu issu de l’imagination des philosophes, ni dans celui, plus spontané, que notre religiosité naturelle nous présente, ni dans un Dieu qui serait l’équivalent d’une vague idée de transcendant dans un grand tout relatif, ni dans un Dieu confusément identifié à la nature. Bref, le chrétien est rebelle sur le terrain du transcendant : il a fait le deuil de toutes les représentations de Dieu qui se présentent naturellement. Il ne peut pas se contenter, le concernant, de la simple affirmation de sa foi en Dieu. Il croit en Dieu tel qu’il se donne à connaître par Jésus, le Christ3. »

Pour nous aider à sortir de cette confusion, Roger Pouivet éclaire la notion de croyance. Les croyances, quelles qu’elles soient, s’expriment dans des propositions. Une religion est faite d’un certain nombre de dogmes qui sont autant de propositions formant une doctrine. Par exemple : « Dieu existe » ; « Jésus est le fils de Dieu » ; « Muhammad est le prophète d’Allah », etc. « La racine d’une religion, écrit Pouivet, est fondamentalement intellectuelle : la vérité. » Selon lui, les croyances religieuses ont deux caractères : elles sont fondamentales et elles sont sérieuses. Fondamentales, en ce qu’elles touchent aux questions essentielles de la vie et du monde. Sérieuses, c’est-à-dire que ceux qui y souscrivent les conserveront même s’ils ne disposent pas d’une réponse pouvant convaincre un éventuel contradicteur. Selon Roger Pouivet – c’est un point très important à ses yeux –, cela ne retire pas à ces croyances leur caractère rationnel. Il s’oppose aux « puristes épistémologiques », trop étroitement attachés selon lui à l’exigence de justification, à la notion d’obligation épistémique.

La nature des désaccords religieux

En ce qui concerne les désaccords religieux, deux objections se présentent, une objection sociologique et une objection épistémologique. Pouivet écarte rapidement la première : il n’est pas vrai, d’après lui, que les désaccords religieux tiennent essentiellement à des conflits sociaux. La véritable raison de ces désaccords est de nature épistémologique : elle concerne la croyance et la vérité. Selon la seconde objection, la croyance religieuse n’est qu’une opinion, elle est subjective, privée ; elle ne peut s’élever au rang d’une connaissance. Dès lors, la religion perd toute prétention à la vérité, elle n’est plus qu’affaire d’expérience, de vécu. La phénoménologie, écrit Pouivet, supplante l’épistémologie, les pratiques l’emportent sur la doctrine. On perçoit l’utilité d’un tel point de vue : il fait disparaître la source des conflits religieux. Mais, comme le relève l’auteur, il n’est pas opportun d’opposer la croyance et la connaissance : la première n’est pas moins dirigée vers la vérité que la seconde. La thèse des deux régimes épistémologiques ne tient donc pas.

Roger Pouivet dénonce le sophisme selon lequel la pluralité des religions – un simple constat – prouverait que leur prétention à la vérité est absurde. Si les religions ne peuvent certes pas être toutes vraies simultanément, il est possible qu’une religion et une seule le soit. Des « preuves » ont d’ailleurs été apportées en ce sens. Le pluralisme (une norme : toutes les religions se valent) ne résulte donc pas de la pluralité (un fait : il existe de nombreuses religions). Déduire l’un de l’autre est, pour l’auteur, « un préjugé de notre époque » ; et l’idée que personne ne détient la vérité, « un slogan postmoderne ».

Les adeptes du pluralisme prétendent que les religions ne sont de toute façon que la transformation d’attitudes plus anciennes. Ou bien ils les cantonnent dans la sphère privée et dans le domaine culturel : « Culture et tourisme, ironise Pouivet, tel serait l’avenir des religions. » Le « fictionnalisme religieux » (on n’y croit pas vraiment mais on fait comme si) a également bonne presse à notre époque. Selon l’auteur, le pluralisme n’est rien d’autre qu’un relativisme et donc il ne vaut rien. L’inclusivisme, qui consisterait à insérer dans une religion des croyances provenant d’autres religions, est une chimère. On aboutit ainsi à cette conclusion politiquement incorrecte : « La cohabitation des religions n’est possible que sur la base d’un désaccord insurmontable ».

Trois sortes d’exclusivisme

Il faut prendre au sérieux les croyances religieuses : le principe de contradiction s’applique à elles comme aux autres. Pouivet repousse l’objection du sens : une religion, ce serait plutôt une façon de donner du sens à la vie. Il rejette aussi le soupçon d’arrogance et d’intolérance, qui sous-entend que la prétention à la vérité n’est pas légitime. C’est encore un préjugé postmoderne qui est à l’œuvre dans cette objection : la vérité serait impossible dans le domaine religieux. Pour un croyant, en réalité, il n’existe qu’une seule religion ; les autres n’en ont que l’apparence, et la tolérance ne se confond pas avec la conciliation. Roger Pouivet distingue soigneusement l’exclusivisme doctrinal, qu’il défend, de l’exclusivisme religieux, lequel pourrait déboucher sur l’exclusion, la conversion forcée, etc. La question n’est pas d’aujourd’hui. Lamennais, par exemple, s’exprimait ainsi il y a deux siècles :

« Nous le déclarons donc sans difficulté : oui, nous sommes intolérant, non pour les personnes, mais pour les doctrines. Jamais nous ne conviendrons que des croyances opposées soient vraies en même temps ; que deux hommes dont l’un nie ce que l’autre affirme aient tous deux raison ; qu’il soit égal de croire en Dieu, ou de nier son existence ; d’espérer une vie future, ou de n’attendre que le néant ; d’adorer Jésus-Christ, ou Vishnou ; d’obéir à l’Évangile, ou à l’Alcoran. Eussions-nous le malheur d’être sans religion, nous ne pourrions consentir encore à descendre à cet excès de niaiserie et d’absurdité ; il nous serait impossible d’étouffer à ce point les remords du bon sens4. »

Selon Roger Pouivet, une religion peut comporter de quoi exclure l’exclusivisme religieux : « Pour un chrétien, l’intolérance religieuse s’oppose à la justice et à la providence divines. »

Reste un troisième exclusivisme, l’exclusivisme sotériologique, celui qui est relatif au salut. Pouivet fait sienne la position traditionnelle de l’Église : ceux qui n’ont pas « la vraie religion » pourront tout de même être sauvés. Il évoque à ce sujet les « chrétiens anonymes » sans mentionner le nom du théologien qui a proposé cette notion : Karl Rahner. Roger Pouivet se prononce encore contre l’unanimisme religieux. Non, nous n’avons pas tous le même Dieu, tout simplement parce que les différentes religions n’ont pas le même concept de Dieu ; elles n’en offrent pas la même « description définie ». Répondant à deux nouvelles objections, l’auteur récuse l’idée qu’il y aurait un moment originel commun aux trois monothéismes ; il repousse également l’idée que nous puissions découvrir l’identité commune de Dieu. « Dieu », selon lui, ne désigne pas une catégorie d’êtres. Puisque la vérité est leur affaire, l’appel à la conversion est constitutif des religions : comment ne pas souhaiter que nos congénères passent du faux au vrai ? C’est là une autre conclusion politiquement incorrecte de l’exclusivisme doctrinal prôné par Roger Pouivet.

« Cohabiter avec ceux qui ont tort n’est pas chose facile », déclare Roger Pouivet. Mais il considère que le christianisme permet de vivre pacifiquement les désaccords religieux – il n’écarte pas la possibilité que ce soit le cas d’autres religions mais il dit ne pas les connaître suffisamment pour se prononcer sur ce point. Il n’aborde pas – ce n’était pas son propos – le rôle que peuvent jouer à cet égard les constructions institutionnelles et juridiques. Pour le reste, la fermeté de la position qu’il adopte en ce qui concerne la vérité, fût-elle religieuse, a de quoi séduire. La distinction qu’il établit entre exclusivisme doctrinal et exclusivisme religieux est particulièrement intéressante. Les croyants existent, nous en avons rencontré un !

Notes

1 – Roger Pouivet, La cohabitation des religions. Pourquoi est-elle si difficile ?, Presses universitaires de Rennes, coll. « Épures », 2024.

2 – 18 août 1908.

3 – Marie-Christine Bernard, Les fondamentaux de la foi chrétienne, Presses de la Renaissance, 2017, p. 102-103.

4Essai sur l’indifférence en matière de religion, 4e éd., 1822, tome second, préface, XXXVII.

1 thoughts on “Prendre au sérieux les croyances religieuses (sur un livre de R. Pouivet, par T. Laisney)

  1. Catherine Kintzler ("Mezetulle")

    Merci à Thierry Laisney pour ce compte rendu éclairant qui conduit à bien des réflexions.
    N’ayant pas encore lu l’ouvrage de Roger Pouivet, je vous soumets ces remarques à partir de la seule lecture de la recension.

    1 – En philosophe analytique, R. Pouivet s’intéresse avant tout aux propositions, et cela donne un angle d’attaque intéressant. Mais on peut aussi s’interroger sur la nature des objets auxquels ces propositions se réfèrent, sans nécessairement réduire cette interrogation à la question de la subjectivité ou du caractère « privé » du propos. En effet, tout se passe ici apparemment comme si Kant n’avait jamais rien écrit. Une proposition portant sur un objet mathématique, une proposition portant sur un objet fourni par l’expérience, une proposition portant sur un objet métaphysique, ne sont pas de même nature et on ne peut à proprement parler de « connaissance » que pour les deux premières. Ce qui n’empêche pas les objets métaphysiques d’être rationnels – ce sont des Idées de la raison. Mais toute rationalité n’est pas réductible à une connaissance, à l’établissement de propositions vraies au sens où cela est évoqué dans l’article.

    2 – La partie efficace du propos, semble-t-il, ne vaut vraiment que pour les monothéismes. R. Pouivet montre par voie analytique que les monothéismes sont incompatibles entre eux : la proposition est forte et, comme vous le soulignez, politiquement incorrecte. Cela rejoint, étrangement et par une voie inattendue, les travaux de l’égyptologue Jan Assman. Mais, et c’est un autre aspect du travail d’Assman, l’exclusivisme ne caractérise pas les polythéismes, et on peut même douter que la notion de « vérité » soit pertinente pour les polythéismes ou que leurs contenus soient doctrinaux au sens strict d’une doctrine prétendant à la vérité (pouvant être soumise au principe de contradiction). Donc en matière de cohabitation, on pourrait faire remarquer que, si les monothéismes sont en contradiction les uns avec les autres, les polythéismes ne le sont pas nécessairement et que nombre d’entre eux sont mutuellement « traduisibles ».

    3 – Conformément à son propos, l’auteur n’envisage que les conditions de « cohabitation » fondées sur des considérations internes aux religions entendues en ce sens restreint. En restant sur cette considération des contenus (ce que dit telle religion, ce que dit telle doctrine), le livre ne semble pas seulement se limiter aux monothéismes et exclure les polythéismes de son champ d’examen, il exclut aussi l’examen (sur les mêmes objets métaphysiques) des doctrines non-religieuses et celui des doctrines anti-religieuses – et pourtant Lamennais en parle dans la superbe citation extraite de l’Essai sur l’indifférence en matière de religion. Ces doctrines (et lesquelles?) conduisent-elles à l’exclusivisme, et si oui lequel ? R. Pouivet puise dans la doctrine chrétienne un motif de non-exclusivisme. On peut penser que l’agnosticisme, par sa nature même (par la nature de ses propositions) est non-exclusif. Cela peut aussi se dire de certaines formes d’athéisme (je pense à Pierre Bayle dont les arguments ne sont pas tous réductibles à des sophismes). Et que dire de la philosophie d’un Spinoza ?

    4 – Vous remarquez fort justement, à la fin, que l’auteur ne s’engage pas sur les conditions juridico-institutionnelles de la cohabitation entre religions incompatibles. Ce n’est sans doute pas son propos : ces conditions sont en effet à l’extérieur des doctrines. Mais le livre conduit tout de même à soulever la question de la possibilité des conditions externes d’une cohabitation (laquelle doit comprendre idéalement non seulement les religions mais toutes les positions doctrinales possibles, y compris celles qui n’existent pas) : cette question est politique.
    L’auteur ne fait pas mystère de sa préférence à l’égard du christianisme comme étant le monothéisme le moins exclusif. Mais l’histoire nous apprend quand même que le christianisme, lorsqu’il est en position de puissance politique ou lorsqu’il a l’oreille du pouvoir politique, n’organise nullement la cohabitation (il lui est arrivé d’organiser l’intolérance absolue) ou ne l’organise que de manière incomplète.
    Si, comme l’auteur l’avance, on peut éventuellement admettre que telle ou telle religion plutôt que telle ou telle autre contient en elle des éléments non exclusivistes, il serait bien imprudent (et l’histoire l’a montré, y compris pour l’athéisme érigé en doctrine de croyance) de s’en remettre aux religions pour organiser une cohabitation. Le mieux est encore d’édifier un système politique qui, en assurant la liberté des cultes et des croyances, les contraint de l’extérieur à renoncer à leurs aspects exclusivistes lorsque ceux-ci s’érigent en autorité politique et lorsqu’ils sont contraires au droit commun établi en dehors de toute référence religieuse. Peut-on conclure de la lecture de ce livre que l’auteur serait favorable à un régime laïque fondé philosophiquement sur un minimalisme (l’association politique ne s’autorise d’aucun lien préalable, notamment religieux, la puissance publique assure la liberté de conscience, elle ne s’oppose aux religions que lorsque ces dernières entendent faire la loi, elle se protège de toute ingérence religieuse dans les affaires civiles), à un « espace zéro » qui organise de l’extérieur la non-saturation de l’espace civil en matière doctrinale ? Cela pourrait notamment expliquer pourquoi dans le régime républicain français la loi ne parle pas de religions, mais seulement de « cultes ».

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