Interdire le port de certains signes religieux dans les lieux publics ? Sur une proposition du Rassemblement national

La proposition d’interdiction du port de certains signes religieux « dans l’espace public » est attribuée au Rassemblement national, dont il est actuellement bien difficile de connaître en détail le programme pour les élections législatives de 2024. Elle est probablement tirée des 22 mesures que le RN avait présentées pour les législatives de 2022, actuellement consultables sur son site sous l’onglet « Le projet »1. En matière de laïcité, ledit projet renvoie, sans commentaire, à la proposition de loi « visant à combattre les idéologies islamistes » présentée par Marine Le Pen en février 20212. Pour en avoir le cœur net il faut aller y lire l’article 10. Or celui-ci nous ramène à une discussion ancienne, mais qu’il me semble utile de reprendre au risque de rabâcher des éléments que j’ai exposés pendant des années.

Le port de signes religieux et « l’espace public »

On s’intéresse ici à la question de l’affichage religieux porté par les personnes dans ce qu’on appelle de manière ambivalente « l’espace public ».

Je souligne « les personnes » car, on le sait peu, l’affichage religieux est interdit en France, depuis 1905, sur les monuments publics et sur tous les emplacements publics (art. 28 de la loi du 9 décmbre 1905). On peut, par exemple, conserver, et continuer à entretenir une croix, une statue érigées avant 1905, mais il est interdit d’en ériger de nouvelles. On parle donc ici d’autre chose : le port d’éléments ou de tenues par lesquelles les personnes affichent ouvertement une appartenance religieuse, par exemple voile, kippa, qamis, soutane, etc.

Autre point à souligner, et essentiel pour la suite de la réflexion : la notion d’espace public est ambivalente. Elle peut en effet désigner a) soit le domaine  de l’autorité publique (qui n’est pas nécessairement un « espace » au sens strict), ce que les juristes appellent « la sphère publique » (propos officiels, lois, magistrats, personnel politique, agents publics dans l’exercice de leurs fonctions, école publique…) soumise au principe de laïcité, b) soit l’espace social partagé où nous nous croisons, la rue, les commerces, les transports – un espace dont l’accès est ouvert au public.

L’article 10 de la proposition de loi déposée par Marine Le Pen en 2021 prend la notion d’espace public au second sens, avec la rédaction suivante :

« Sont interdits, dans l’espace public, les signes ou tenues constituant par eux‑mêmes une affirmation sans équivoque et ostentatoire des idéologies visées à l’article 1er. Pour l’application du présent article, l’espace public est constitué des voies publiques ainsi que des lieux ouverts au public ou affectés à un service public. »

Si cet article en propose l’interdiction, c’est que cet affichage est libre, car est permis tout ce qui n’est pas expressément interdit par la loi. Tout le monde peut le constater en circulant dans la rue, dans les transports publics, etc. La proposition du RN consiste donc à vouloir étendre le principe de laïcité à un domaine auquel il ne s’applique pas, et de plus à le faire de manière discriminante puisque les marqueurs religieux autres que ceux qu’on pourrait qualifier d’« islamistes » continueraient à jouir de la liberté. Pour aller vite et en grossissant le trait : on ne pourrait pas porter le voile dans la rue, mais on pourrait continuer à s’y promener en soutane.

Avec cette proposition, nous sommes ramenés, ad nauseam, à une discussion déjà ancienne, et qui refait sempiternellement surface depuis des années. Je l’ai pour ma part rencontrée sous forme problématique et virulente en 2007, lors de l’affaire dite « du gîte d’Epinal »3  : la propriétaire d’un gîte avait cru bon d’interdire l’accès des parties communes de son établissement à deux clientes voilées, au motif que ces parties communes étaient « publiques ». Malencontreusement encouragée et soutenue par quelques militants « laïques » ignorant le fonctionnement de la laïcité, elle fut condamnée.

Rappel : la dualité du régime laïque et ses deux dérives

Depuis 2007, j’ai abordé la question en construisant la théorie de la dualité du régime laïque,  des deux dérives symétriques qui menacent la laïcité, et le concept de « respiration laïque ». J’ai exposé cette théorie et ce concept tant de fois et publiquement4 que je suis lasse de le faire à nouveau, mais il apparaît que cela est encore utile et pertinent. Je me contenterai d’un sommaire rappel, à l’aide d’un extrait emprunté à l’article paru dans Le Droit de Vivre en mars 20215 et consacré à la dualité du régime laïque.

« Un régime, deux principes, une respiration

La laïcité de l’association politique construit un lien disjoint des liens communautaires existants ; elle installe un espace zéro, celui de la puissance publique, laquelle s’abstient en matière de croyances et d’incroyances et se protège des croyances et incroyances. Mais le régime laïque ne se réduit pas au seul principe de laïcité ; il repose sur une dualité. D’une part ce qui participe de l’autorité publique (législation, institutions publiques, école publique, magistrats, gouvernement…) s’interdit toute manifestation, caution ou reconnaissance en matière de cultes, de croyances et d’incroyances – c’est le principe de laïcité stricto sensu. De l’autre, partout ailleurs y compris en public, dans l’infinité de la société civile (la rue, les moyens de transport, les espaces commerciaux…) et bien entendu dans l’intimité, la liberté d’expression s’exerce dans le cadre du droit commun.

Sans cette dualité la laïcité perd son sens. C’est précisément parce que la puissance publique et le domaine qui lui est constitutivement associé s’astreignent à la réserve en matière de cultes et de croyances que les libertés d’expression, d’association, etc., se déploient dans la société civile sans autre limite que le droit commun. Cette dualité installe ce que j’appelle la respiration laïque. Par exemple, l’élève qui enlève ses signes religieux en entrant à l’école publique les remet en sortant, il passe d’un espace à l’autre, échappant par là aussi bien à la pression sociale de son milieu qu’à une uniformisation officielle d’État. La laïcité est donc le contraire d’un intégrisme qui envahirait tous les secteurs de la vie politique et sociale ; ce n’est pas non plus un athéisme d’État qui s’imposerait de la même manière qu’une religion officielle.

Deux dérives symétriques

Bien des fluctuations en matière de laïcité sont intelligibles à la lumière de cette dualité. On p
eut les schématiser par deux dérives opposées et jumelles, rapportées à un même mécanisme. Ce dernier consiste à abolir la dualité en écrasant l’un des principes par l’autre.

On appellera « laïcité adjectivée » la première dérive, du fait qu’au substantif laïcité elle ajoute un adjectif qui absorbe ce substantif  : laïcité plurielle, ouverte, positive, apaisée, d’intelligence, inclusive… Ce phagocytage exprime une opération conceptuelle et politique. Elle consiste à vouloir étendre au domaine de l’autorité publique le principe de libre expression qui règne dans la société civile. Elle récuse le caractère neutre et minimaliste de la puissance publique laïque pour faire de l’option religieuse une norme s’introduisant dans la loi elle-même, autorisant les propos et positions religieux au sein de l’État, et aboutissant à légitimer la communautarisation religieuse du corps politique. Elle a été notamment désavouée par le vote de la loi de mars 2004. Mais elle se manifeste dans bien des grignotages résurgents : revendications de financement des cultes, apartheid dans les cimetières par exemple.

La seconde dérive, l’extrémisme laïque, repose sur une opération inverse mais identique dans son mécanisme. Elle consiste symétriquement à vouloir soumettre le domaine de la société civile à l’abstention qui devrait régner dans le domaine de l’autorité publique. Ainsi, il faudrait « nettoyer » l’espace civil de la présence religieuse, imposer une discrétion de tous les instants qui passerait alors de la simple civilité à l’injonction d’un ordre moral. Elle apparaît principalement sous une forme incohérente – car il s’agit la plupart du temps de réclamer non pas l’effacement civil de toute manifestation religieuse, mais de s’en prendre aux seules manifestations de l’islam.

Ces deux courants se relaient et se confortent mutuellement, l’un en abandonnant le terrain laïque au prétexte de l’assouplir et de le moderniser, l’autre en l’investissant avec des propositions durcies et réactives, tous deux en épousant le fonds de commerce des politiques d’extrême droite : la constitution fantasmatique de « communautés » – en l’occurrence « les musulmans » regroupés indistinctement. Les uns révèrent cette prétendue communauté en criant à la « stigmatisation » dès qu’on parle de laïcité ; les autres la détestent en criant à « l’invasion ».

Il est donc clair que l’article 10 de la proposition de loi du Rassemblement national relève, sans surprise, de la seconde dérive sous sa forme incohérente. À supposer qu’elle soit effectivement reprise pour le programme 2024 (ce dont on ne sait rien au moment où je publie le présent texte), qu’elle soit adoptée et qu’elle soit applicable (deux choses dont on peut raisonnablement douter), elle abolirait, avec la respiration laïque, le sens même de la laïcité. Il est toujours opportun, quelles que soient les circonstances, de l’analyser pour la dénoncer et la combattre. Mais sans oublier qu’elle partage avec la première dérive la même vision exclusive et communautaire, la même essentialisation des « musulmans ».

Injonction morale d’approbation vs droit de désapprobation

Faut-il pour autant en conclure que l’affichage politico-religieux (et notamment le port du voile islamique), du fait qu’il n’est pas interdit (et qu’il ne doit pas l’être), n’a pas à être critiqué, qu’il n’a pas à être publiquement réprouvé ? Faut-il tirer de cette liberté une leçon de bonnes manières accommodantes consistant à saluer tout ce qu’elle permet, en prenant des gants tout particulièrement avec l’islam, en s’interdisant toute désapprobation, toute remarque ? Ne suffit-il pas que cela soit permis ?

J’ai naguère abordé cette question de l’injonction morale d’approbation et du droit de désapprobation dans quelques articles6 dont je reprends ici les termes qui me fourniront ma conclusion.

L’expression religieuse est libre dans la société civile, mais faut-il l’assortir d’une prescription morale qui réprouverait sa critique en l’accompagnant d’une injonction d’approbation  – ce qui reviendrait de facto à jeter le discrédit sur l’expression irréligieuse ? Aux yeux de ce prêchi-prêcha, il ne suffirait pas de respecter les lois en tolérant ce qu’on réprouve : il faudrait en plus l’applaudir, en accepter la banalisation avec le sourire – sinon vous êtes un affreux réactionnaire liberticide, un « islamophobe », et cela bien sûr devrait vous valoir une sanction comme le propose aujourd’hui le programme du prétendu « Nouveau Front populaire »7. Si vous froncez le sourcil en présence d’un voile islamique, vous êtes coupable de diviser une société multiculturelle où tout devrait baigner dans l’onction de la bigoterie. Et de vous expliquer que ce n’est pas bien de faire la gueule à une femme en burkini, que c’est raciste et discriminatoire de caricaturer un affichage religieux, que c’est « manquer de respect » aux croyants, que c’est « lancer une meute de fachos » de faire remarquer publiquement qu’un syndicat étudiant ou qu’un mouvement politique, naguère laïques, ont bien changé. Il faudrait donc se donner pour règle le respect de ce que tous les autres croient ? Et ainsi non seulement on frappera d’interdit tout ce qui contrarie une croyance quelconque, mais on finira par considérer comme admissible que «  la simple projection d’un dessin puisse entraîner une décapitation »8. Rappelons la formule popularisée après les attentats de 2015 : l' »islamophobie » tue ceux qui en sont accusés.

Oui, on a le droit de porter le voile, oui on a le droit d’afficher une option politico-religieuse ultra-réactionnaire dans la société civile, et il serait liberticide de prendre des dispositions législatives pour interdire ces expressions, mais elles doivent rester des expressions n’entravant pas les droits d’autrui. Et n’oublions pas la réciproque : c’est en vertu du même droit qu’on peut exprimer la mauvaise opinion qu’on a de cet affichage et toute la crainte qu’il inspire. Si on a le droit d’afficher les options politico-religieuses les plus rétrogrades, on doit aussi avoir celui (car c’est le même !) de critiquer, de caricaturer et de désapprouver publiquement ces mêmes options. On peut même considérer l’exercice de ce droit de désapprobation comme un devoir sans s’exposer pour cela à se faire injurier, à être qualifié de « raciste », de « soutien de l’extrême droite » ou de « facho ».

Notes

2 – Sur le site de l’Assemblée nationale : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/textes/l15b3844_proposition-loi#

3 – Voir sur le site d’archives l’article du 14 octobre 2007 « La laïcité face au communautarisme et à l’ultra-laïcisme » http://www.mezetulle.net/article-13078343.html et l’article de novembre 2007 « A propos de l’affaire du gîte d’Epinal, nous disons non à la politique du soupçon » http://www.mezetulle.net/article-14096311.html

4 – Voir la note précédente pour l’émergence de la question. Pour quelques références postérieures à 2007, voir entre autres http://www.mezetulle.net/article-comment-la-laicite-a-ete-offerte-en-cadeau-au-front-national-70336445.html ; l’article sur « La Respiration laïque » paru dans Le Monde du 30 janvier 2015 https://www.lemonde.fr/idees/article/2015/01/30/contre-l-integrisme-choississons-la-respiration-laique_4566781_3232.html ; le grand entretien publié par La Revue des Deux Mondes en janvier 2018 https://www.revuedesdeuxmondes.fr/catherine-kintzler-laicite-a-produit-plus-de-libertes-ne-aucune-religion-investie-pouvoir-politique/ . L’exposé de la théorie des deux dérives symétriques se trouve dans mon livre Penser la laïcité (2014 rééd. 2015), chap. 1 p. 35-40, je l’ai repris maintes et maintes fois dans de nombreuses conférences publiques, l’une des plus récentes a été publiée en 2024 : Laïcité, radicalité, intégrisme, Toulouse, Privat, 2024.

5 – « La dualité du régime laïque »,  dans Le Droit de Vivre ; La laïcité, what else ?, mars 2021, p. 54-55.

6 – En 2018 un texte suscité par une affiche de l’UNEF montrant une syndicaliste voilée https://www.mezetulle.fr/laffichage-politico-religieux-dans-la-societe-serait-il-au-dessus-de-toute-critique/. En 2021 « Réflexions sur l’expression ‘intégrisme laïque’ », Marianne, numéro spécial janvier 2021.

7 – Voir l’article « Islamophobie: le retour du délit de blasphème au programme du prétendu Nouveau Front populaire » https://www.mezetulle.fr/islamophobie-le-retour-du-delit-de-blaspheme-au-programme-du-pretendu-nouveau-front-populaire/

8 – Henri Pena-Ruiz « Lettre ouverte à mon ami Régis Debray », Marianne, 21 décembre 2020 https://www.marianne.net/agora/henri-pena-ruiz-lettre-ouverte-a-mon-ami-regis-debray

9 thoughts on “Interdire le port de certains signes religieux dans les lieux publics ? Sur une proposition du Rassemblement national

  1. Braize

    Merci chère Catherine de ces rappels fort utiles même si fastidieux et lassant a devoir être répétés sans cesse. Mais cela me rappelle un débat intéressant que nous avions eu sur la question de savoir si la société civile qui se donne une république laïque l’est elle même aussi.
    Vous nous aviez publiés et à les relire nos mots me semblent toujours pertinents. Voir :
    https://www.mezetulle.fr/republique-societe-laicite-il-y-aurait-une-intruse/

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  2. Lucien Oulahbib

    Certes, cette interdiction du voile islamique y compris dans la rue (pour aller vite) a sans doute coûté des voix au RN lors du second tour des présidentielles en 2022, mais il n’en reste pas moins que cela pose deux problèmes : c’est un signe ostensible généraliste à l’opposé d’une soutane liée à un culte, et sa dimension est bien plus visible qu’une kippa et à l’évidence qu’une croix et une main de Fatima ; il peut donc froisser le regard « laïc » issu désormais officiellement d’une centaine d’années et un peu plus stipulant que la perception s’affine en posant par exemple que la vue d’une mini-jupe ou même d’un monokini ne renvoie pas nécessairement à un appel sexualisé mais développe une incitation formelle à jouer avec des signes prolongeant la dialectique conflictuelle entre plastique et esthétique : mise en valeur d’une certaine partie du corps en lien avec le sentiment du sublime tempéré cependant par l’espace public où cela s’inscrit : plage, rue, cérémonie donnée… Ne pas comprendre cela reviendrait dans ce cas à autoriser également le nudisme dans les rues comme d’ailleurs le demandent certains…
    Outre cela, et concernant la prolifération du voile islamique y compris pour les très jeunes filles, il est possible d’observer que cela s’accroît aussi en concomitance avec la montée du néo-léninisme queer cherchant à effacer les distinctions homme/femme en conformité avec l’idéologie plus globale du consumérisme trans/humaniste, ce voile cherchant à s’en protéger, tout en s’en servant pour lutter contre « l’esprit laïc » qui les combat tous les deux en ce sens où il préserve les acquis civilisationnels atteints (par l’interdiction en effet dans le « public » de certaines manifestations ostentatoires) mais enseigne aussi à « oser penser par soi-même », ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui…

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    1. Mezetulle

      Je ne soulève pas la question de savoir si cela fait ou non gagner des voix au RN, mais celle de savoir si on peut étendre le principe de laïcité, qui s’applique à un domaine fini (défini par la loi), au domaine illimité de la société civile. Le faire serait contraire au régime de laïcité qui repose sur une dualité de principes, et le ferait-on qu’il faudrait alors interdire tous les accoutrements religieux dans l’espace social. La soutane n’était qu’un exemple, j’aurais aussi bien pu prendre celui d’un accoutrement amish ou d’un vêtement bouddhiste, très voyants, et le costume des juifs orthodoxes ne se limite pas au port de la kippa.

      Vous considérez que le port du voile ne relève pas de celui des signes religieux, vous savez bien qu’il serait très difficile, pour ne pas dire impossible, de le classer dans la catégorie de signes politiques à proscrire comme c’est le cas pour la croix gammée.

      L’ensemble de votre argumentation, il est vrai, repose sur une analyse des moeurs, sur la question de l’habitus laïque empreint de discrétion et de réserve. La question a été abordée sur ce site par un article de Jean-Eric Schoettl « Laïcité : la norme et l’usage » qui, je pense, vous intéressera. Comme il le dit à la fin, « il est problématique de codifier une dimension coutumière ». J’ai écrit la fin de mon propre article ci-dessus en disant que, dans l’espace social, la désapprobation publique du port du voile est licite et qu’un citoyen laïque peut considérer l’exercice de cette désapprobation comme un devoir. Pour reprendre un célèbre slogan en le déplaçant et en le retournant : les bigots islamiques orthopraxistes ne doivent pas être au sein du peuple français comme un poisson dans l’eau. Mais ce faisant, on sort aussi de l’habitus laïque discret : autres temps, autres moeurs…

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      1. Lucien Oulahbib

        Merci pour vos précisions ; mais au risque de vous lasser encore j’insiste sur le fait que la question reste politique bien plus que logique/théorique car sur ce point vous avez raison (sans sombrer dans de nouvelles antinomies de la « raison pure » sans oublier celle de la belle âme qui n’a pas de mains mais en effet ce n’est pas vous, ça…) ; par contre politiquement parlant lorsque par exemple Atatürk interdit en 1926 le port du voile par l’instauration d’un nouveau code civil (nonobstant sa position délétère sur le génocide arménien) il instaure une césure politico-juridique refusant la discrimination homme/femme, césure qui d’ailleurs persiste jusqu’à aujourd’hui malgré un Erdogan qui a d’ailleurs perdu son pari de restauration pré-kemaliste mais c’est un autre sujet (en particulier celle du mode de vie urbain, des médias, qui engendrent des difficultés non quelconques quant à la vie morale…).

        Et, pratiquement parlant, il ne faut pas sous-estimer la force psychique de la loi comme il a été vu d’ailleurs lors de la période Covid où chacun s’auto-administrait des autorisations dites liberticides logiquement philosophiquement et pourtant politiquement effectuées et juridiquement effectives, le tout au nom de « l’urgence sanitaire »…

        Cette interdiction du voile islamique, qui,par ailleurs, n’a aucun fondement théologique (il était question semble-t-il de seulement cacher la poitrine…) et qui n’est même pas majoritaire parmi les femmes musulmanes, serait basée strictement sur le refus de la discrimination et de l’ostracisation des femmes de toute origine, en particulier des femmes musulmanes refusant déjà de le porter mais obligées de plus en plus dans certains quartiers (y compris les femmes natives afin de ne pas être harcelées…).

        Ceux qui ne seraient pas d’accord peuvent évidemment l’exprimer et même aller ailleurs vivre pleinement cette exclusion… Cela permettrait aussi d’apporter du soutien à ces musulmans qui veulent « moderniser » leur croyance, tout en évitant les pièges antidémocratiques du nassérisme et du baasisme…

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        1. Catherine Kintzler - Mezetulle

          Je pense avoir déjà répondu précédemment.
          – l’interdiction du port du voile islamique dans l’ensemble des lieux accessibles au public se ferait, vous le dites vous-même, sur un fondement politique. Il faudrait donc établir que ce port est en toutes circonstances un signe politique, et avoir établi au préalable que ladite politique est prohibée. On a vu ce que cela donne quand on procède ainsi : l’exemple d’Ataturk est à double tranchant. Si la liberté et la laïcité ne tiennent qu’à des mesures extérieures, elles n’ont pas de substance.
          Ce que j’ai dit de la désapprobation civile relève au contraire d’un soutien substantiel populaire.

          Vous répondrez peut-être que cela pourrait se faire sur la base de l’interdiction d’un affichage de la prétendue infériorité des femmes. Mais personne ne peut être empêché d’afficher sa prétendue infériorité y compris en revendiquant une exclusion et un effacement (ou plutôt la paradoxale visibilité d’un effacement) volontaires. J’ai abordé ce point, avec d’autres du même tonneau, dans mon livre. Il est en revanche bien plus important et efficace de protéger les femmes et les filles musulmanes qui ne portent pas le voile, et généralement tous ceux qui entendent échapper à l’assignation religieuse ou communautaire, de leur offrir un appui, et cela non seulement la loi le permet, mais elle le prescrit.

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  3. Ping : Le voile islamique est un signe d'ostracisation contre les femmes et donc de discrimination il doit donc être interdit - Resiliencetv.fr Observatoire international des Libertés

  4. Ping : L’infâme voile islamique ostracise et discrimine les femmes : il doit être interdit | Espace détente, poésie, judaïsme et lutte contre la désinformation

  5. Catherine Kintzler - Mezetulle

    Voici l’extrait d’un courrier personnel que j’ai reçu en commentaire du présent article. Je remercie son auteur de m’autoriser à le publier ici.
    *************

    Une phrase à la fin de ce texte a particulièrement retenu mon attention:

    « Si on a le droit d’afficher les options politico-religieuses les plus rétrogrades, on doit aussi avoir celui (car c’est le même !) de critiquer, de caricaturer et de désapprouver publiquement ces mêmes options. »

    1) C’est plus précisément la formule « le même droit » qui me paraît philosophiquement intéressante. 

    Appliquée librement à la « liberté de conscience », cette formule permet, selon moi, de soutenir simultanément le caractère absolu de la liberté de conscience et le cadre nécessairement relatif -au sens de relationnel- de son expression sociale et politique. 

    C’est effectivement « le même droit » que la laïcité revendique pour la liberté de conscience, comme liberté absolue (inconditionnelle et irréductible) et corrélative à l’exercice de la liberté de conscience de tous les autres, et en ce sens restreinte par l’exercice de la liberté de conscience des autres. Je dois cette formulation de la liberté de conscience à la dialectique de Ferdinand Buisson. Reste ensuite à déterminer en chaque circonstance où placer le curseur. 

    2) La phrase de Catherine Kintzler que j’ai citée ci-dessus porte cependant sur la querelle  autour  du terme « islamophobie » souvent  mal reçu, mal interprété par beaucoup. En outre, il présente, comme le souligne Catherine Kintzler, deux autres caractéristiques: celle d’être hué et injurié comme cela arriva en 2019 à Henri Peña-Ruiz et celle de risquer sa vie lorsqu’on en est accusé [NB]. 
     
    2a) Il serait  simple et  clair de substituer à ce terme « islamophobie » aujourd’hui très équivoque l’expression qui ne contient aucune ambiguïté  de « haine des musulmans » ou  de «  rejet des musulmans » (qui suffit bien). Dans le même ordre d’idée, il serait clair, simple, exact, rigoureux, d’opposer franchement l’islam et l’islamisme, plutôt que de perpétuer ce terme équivoque d’ »islamophobie ». Ces formules se comprennent aisément. […]. 

    2b) Je regrette d’ailleurs que le risque d’une légitimation et même d’une légalisation du « délit de blasphème »  ne soit pas assez perçu aujourd’hui dans sa gravité et dans sa radicalité. Il est pourtant bien présent dans la condamnation de l’islamophobie. 

    Il est vrai que la question n’est pas très simple. 

    Beaucoup soutiennent, par exemple, que le délit de blasphème n’a aucun sens aujourd’hui d’un point de vue juridique, pas plus d’ailleurs, à l’inverse, que la revendication d’un « droit au blasphème » .

    Certes, certes…  J’évite pour ma part  d’invoquer un « droit au blasphème » qui n’a à ce jour en France aucun sens juridique.  Le délit de blasphème ne menace  pas la France. Nous ne sommes pas en Iran!

    Parlons alors de « satire religieuse ». Car c’est de cela dont il s’agit avec la contestation de l’islamophobie; c’est elle qui est visée idéologiquement et politiquement, c’est elle dont la légitimation est férocement refusée** et qui appelle, de proche en proche une formalisation légale, surtout dans notre pays qui s’y connaît en lois.  

    Je connais des laïques austères qui usent d’un vocabulaire châtié et qui ne dessinent pas ce qui se dessine encore dans Charlie, mais qui comprennent que le délit de blasphème (ou de satire religieuse ) porte en lui une terrible menace pour la liberté de tous. 

    3) Enfin, ne serait-il pas pertinent de distinguer « le rejet des musulmans » et « le racisme anti-Arabe »,  comme deux idéologies  à combattre, qui ne procèdent par du même préjugé, même si les deux sont souvent liés dans les faits? On peut être musulman sans être arabe et arabe sans être musulman. Les philosophes, et peut-être les politiques aussi, seraient bien inspirés de ne pas couler leur vocabulaire dans celui de l’opinion dominante d’autant que cette opinion se heurte à des résistances fortes. Prendre en compte un vocabulaire confus et vite manipulateur, sans le reprendre à son compte: telle devrait être à mon sens un principe philosophique et pédagogique, y compris s’agissant du terme « islamophobie ».  

    [NB de l’éditeur] L’auteur fait allusion à l’article précédent publié le 15 juin https://www.mezetulle.fr/islamophobie-le-retour-du-delit-de-blaspheme-au-programme-du-pretendu-nouveau-front-populaire/
    * Encore que… une Constitution, cela peut se changer. C’est un fait.   
    ** Celui qui se risque à  contester l’islamophobie  est un RN qui  s’ignore,  qui n’a pas le courage de le reconnaître ou qui tarde à s’avouer comme tel, faisant perdre un temps précieux à toutes et tous. J’ai lu ça récemment sur X.

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  6. Hapax

    Se restreindre au légalisme de la laïcité, c’est se couper de la puissance de la sécularisation, qui l’a précédé et l’a rendu possible, c’est produire les conditions de notre impuissance face à l’islam conquérant.
    C’est rendre inopérant le droit de désapprobation : au regard de la laïcité, l’affichage religieux et sa désapprobation sont équipotent.
    Tandis que la sécularisation projette ses effets de retrait du transcendant au delà de la seule loi : dans les mentalités, les pensées, la corporéité, les mœurs, les usages sociaux, le champ sensoriel partagé. Depuis cette source, la désapprobation retrouve une autorité morale, civique et politique.
    Et le pacte tacite de discrétion, vital pour la cohésion sociale, adopté par les autres confessions, s’y régénère.

    Pour avoir plusieurs fois exprimé posément et respectueusement, dans la vie sociale concrète, cette désapprobation à des femmes musulmanes en jilbeb et même burqua (et oui), je peux vous dire que cela tourne toujours au vinaigre social, du fait d’un tiers masculin en embuscade qui interrompt la discussion, empêche votre interlocutrice de parler et vous menace de coups, parce que votre interaction avec une croyante revendiquée l’affole, lui qui se vit probablement comme ayant « autorité sur elle » ou comme dépositaire d’une légitimité agonistique divine.

    Cette désapprobation, sous couvert d’une légitimité laïque et d’une équivalence exécutive, est donc toujours très périlleuse. Et sa mise en œuvre, peut mener à la discorde sociale et civile permanente, voire à des catastrophes personnelles.

    De cette désapprobation, en usez-vous vous-même chère Mme Kinztler ? Dans quels contextes et sous quelles formes ?
    (« N’écoutez-pas ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font » V. Jankélévitch.)

    Donc pour moi, la question de la neutralisation de l’espace public reste posée.
    Et sortons du réductionnisme, qui réjouit l’islamisme, de « l’arbre de la laïcité qui cache la forêt de la sécularisation ».

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