Le prix Nobel et le footballeur

Brusquement, le « buzz » s’intéresse à la recherche fondamentale… Depuis que Jean-Pierre Sauvage a reçu avec deux autres chercheurs1 le prix Nobel de chimie, on l’a vu sous les projecteurs et derrière les micros toute la journée du 5 octobre. Loin de se laisser griser par le parfum médiatique, il ne profère pas les béatitudes habituellement répandues.

Mais non, ce n’est pas « juste magique »2, c’est le fruit du travail régulier, soutenu par une équipe, d’un « vrai penseur pas du tout bling-bling » comme le précise fort à propos un de ses collègues3. Et sa femme, que les journalistes ne manquent pas de solliciter, a le mot juste : « c’est bien », tout simplement ! Cela vaut bien que l’on boive juste une coupe de Champagne « dans un verre en plastique ».

Le nouveau lauréat garde donc la tête froide et dit, d’une voix intelligible, des choses parfaitement claires lorsqu’il s’efforce, là tout de suite en trente secondes (attention, c’est pour les auditeurs, il faut être très simple!) de résumer ses travaux. Mais il ne perd pas l’occasion, aussi, de rappeler que oui, il est toujours opportun de soutenir la recherche fondamentale – vous savez celle « qui ne sert à rien » et dont on s’aperçoit des décennies plus tard qu’elle est finalement très utile. On espère que le message sera reçu.

Puis vient la question à cent sous : « vous allez toucher le prix, 800 000 euros à partager avec vos deux co-lauréats : qu’allez-vous en faire ? ». S’ils se partagent également 800 000 euros, ça va faire 266 666 euros chacun. Et Jean-Pierre Sauvage, qui ne manque pas de répartie, de suggérer qu’on pense à Cristiano Ronaldo à qui, dit-il, « il suffit de dix minutes »4 pour empocher la même somme…

J’ai cherché à vérifier comme j’ai pu sur le web, et je n’ai trouvé que des chiffres remontant à 2012 et 2013 qui font état de gains d’environ 30 millions d’euros par an pour les footballeurs-stars. Il faudrait alors une petite dizaine de jours à Ronaldo ou à Messi pour engranger 820 000 euros. Ou encore 78 heures pour 266 000 euros, soit 3 jours 1/4.

Jean-Pierre Sauvage exagère ? Peut-être qu’il ne compte que le temps passé sur les terrains et à l’entraînement ? Ce qui serait vraiment injuste. L’énergie déployée pour les spots publicitaires à la télé, ça ne compte pas ? Le temps passé sur la table de massage, ça ne compte pas ? Les conférences de presse avec des questions compliquées (pas comme celles, ultra-faciles, qu’on pose à J.-P. Sauvage), ça ne compte pas ? Il ne voit donc pas que, quand on compte tout, on arrive seulement à 3 424 euros de l’heure, c’est-à-dire 570 euros toutes les dix minutes ?

Et puis quelle idée de comparer les gains d’un des meilleurs footballeurs internationaux (à qui il arrive d’envoyer un penalty sur le poteau en moins d’une seconde) avec ceux d’un chercheur universitaire qui a fait une découverte importante et reçoit une reconnaissance mondiale couronnant une vie de travail !

© Mezetulle, 2016

Notes
  1. Le Britannique Fraser Stoddart et le Néerlandais Bernard Feringa []
  2. Comme se croit obligé de dire en langage djeunn anglicisé le directeur de la faculté de chimie de Strasbourg, manifestement sous le coup d’une émotion qui le frappe d’une quasi aphasie. []
  3. Juste après sur la même vidéo, voir note précédente []
  4. Voir cet article, dernier alinéa. []

5 réflexions au sujet de « Le prix Nobel et le footballeur »

  1. morose

    Quelque chose me gêne dans votre billet d’humeur.
    Même si l' »utilité » de la recherche n’est pas avérée des décennies plus tard, quelle importance ?
    Ensuite, plus important à mes yeux, pourquoi diable évoquer de boire du champagne dans des verres en plastique ? Est-ce que cela donne un brevet de vertu ? Je ne demande pas à M Sauvage d’afficher sa modestie. Je souhaiterais, au contraire, qu’il porte haut et fort ce prix, qu’il en soit manifestement fier.
    A-t-on vu CR7 (Ronaldo pour les initiés) ne pas se réjouir du but marque ?
    Et puis, ce Christiano Ronaldo fait rêver ! et c’est sans vergogne aucune que je choisirai de regarder un match (de rugby par exemple) plutôt que d’écouter M Sauvage qui me restera de toute façon incompréhensible.
    Cela dit, que sur les impôts payés par les footballeurs, une partie soit distraite pour financer la recherche « qui ne sert à rien » me conviendrai bien.

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    1. MezetulleMezetulle Auteur de l’article

      « Même si l’ « utilité » de la recherche n’est pas avérée des décennies plus tard, quelle importance ? »

      Bien sûr ! J’ai retrouvé l’interview pour iTélé où J.-P. Sauvage dit : « La science n’a pas pour but premier de trouver des applications rapidement, son but premier est de faire avancer la connaissance » https://www.youtube.com/watch?v=az94BfXT9C8

      « Je souhaiterais, au contraire, qu’il porte haut et fort ce prix, qu’il en soit manifestement fier. »

      Mais il est très fier, et il le dit aussi, à de nombreuses reprises. L’anecdote des verres en plastique note simplement l’improvisation du « pot », son caractère précipité, et non un quelconque misérabilisme.

      « A-t-on vu CR7 (Ronaldo pour les initiés) ne pas se réjouir du but marqué ? »

      C’est ici que je ne vous suis pas: comparer un prix Nobel à un seul but… On pourrait plutôt, mutatis mutandis, le comparer à une Coupe du monde remportée ! Mais cela n’aurait en fait guère de sens, tout comme de penser qu’on pourrait choisir au sens d’établir une hiérarchie entre un match de foot (ou de rugby), une soirée d’opéra et une conférence de J.P. Sauvage : on peut aimer les trois… ! Et, si les trois ont lieu en même temps, selon mon humeur et ma disposition du moment, il pourra m’arriver de choisir … le match de rugby.
      En outre je n’aime pas tellement la manière dont les footballeurs (en général car certains gardent un peu d’élégance dans ces situations) se réjouissent d’un but – et je trouverais déplacé que J. P. Sauvage se réjouisse en se jetant à genoux avec force déhanchements suggestifs, doigt pointé au ciel, puis papouilles et saute-mouton sur les coéquipiers.

      Tss, tss, c’est vous qui faites le modeste en décidant d’avance que tout ce que pourrait dire JP Sauvage vous restera incompréhensible !

      Sans doute les footballeurs paient beaucoup d’impôts en valeur absolue. C’est le taux général d’imposition qu’il serait intéressant de connaître (à supposer qu’on connaisse vraiment l’intégralité des revenus).

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      1. morose

        Je suis bien d’accord avec vous. c’était pour le fun !

        En outre je n’aime pas tellement la manière dont les footballeurs (en général car certains gardent un peu d’élégance dans ces situations) se réjouissent d’un but – et je trouverais déplacé que J. P. Sauvage se réjouisse en se jetant à genoux avec force déhanchements suggestifs, doigt pointé au ciel, puis papouilles et saute-mouton sur les coéquipiers.
        Moi non plus. Désormais devant chaque manifestation de ce genre je ne pourrais m’empêcher de songer à votre remarque et de sourire.
        Je ne résiste pas à vous citer les propos tenus par Andres Iniesta (je les ai recopiés) :
        « Que ce soit une passe normale ou une passe décisive, je souhaite constamment réussir mes gestes. même s’ils ne sont pas tous significatifs sur le terrain, j’apporte une attention maximale à n’importe quel mouvement. J’aime terminer un match en étant apaisé avec moi-même. je recherche toujours ce sentiment du travail accompli »

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  2. Thibault

    C’est toujours facile de se servir des footballeurs pour taper dessus. La quantité de travail que doit accomplir Cristiano Ronaldo pour accomplir ce qu’il réussit n’a rien à envier à celle d’un chercheur de haut niveau. Mais ce n’est pas un travail intellectuel, c’est donc forcément moins respectable.

    La prochaine fois, prenez un salaire d’acteur. Ils sont du même niveau que ceux des footballeurs, ils travaillent beaucoup moins, fonctionnent principalement au piston, et ça vous évitera de prendre une fois de plus la même cible en omettant les sacrifices qu’ils doivent faire pour évoluer à ce niveau là.

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    1. MezetulleMezetulle Auteur de l’article

      Je regrette comme vous que l’intellectualité du football ne soit pas davantage mise en avant – ce n’est pas une blague, je le pense vraiment !

      Evitons les généralités : beaucoup de travailleurs « intellectuels » sont considérablement dépréciés à tel point qu’on a bien du mal à trouver des candidats pour les exercer (professeur, médecin hospitalier ou même médecin libéral isolé).

      Pour faire des comparaisons plus homogènes avec footballeurs stars, prenons plutôt danseurs étoiles ou chanteurs d’opéra (singularité du « jeu » ou du « style », brièveté de la carrière, travail physique intense, déplacements incessants, vie familiale pratiquement impossible, à quoi s’ajoutent des exigences culturelles sans commune mesure avec celles qui sont requises pour un footballeur). S’agissant des danseurs et danseuses, le travail physique – y compris musculaire – est au moins aussi important et rigoureux que celui d’un sportif de haut niveau.

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