Refuser l’interdit : un déni d’éducation

La liste des agressions de plus en plus violentes, et même meurtrières, commises par des mineurs de plus en plus jeunes ne cesse de s’allonger. La notion d’« ensauvagement » caractérise imparfaitement ce phénomène. Prise au sérieux, elle suppose une régression effectuée par les jeunes délinquants eux-mêmes, comme s’ils refluaient d’un état « civilisé » qui leur aurait été donné par l’éducation à un état « sauvage » plus primitif. C’est les charger d’une liberté et d’une responsabilité qui feraient vraiment d’eux des monstres ; c’est aussi acquitter bien facilement la société du devoir d’intégration des jeunes générations – devoir qui est précisément en question. Le bon sens voudrait au contraire qu’on regarde d’un peu plus près l’éducation civilisatrice qui ne leur a pas été donnée, qui leur a été refusée faute d’interdit et de discipline.

Car, en matière d’éducation, éviter tout cadrage, bannir toute sanction, fuir toute négativité, s’offusquer devant tout interdit et toute discipline, ce n’est pas éduquer, c’est refuser à un jeune l’élévation intégratrice à laquelle il a droit : c’est, par lâcheté, se rendre coupable d’abandon d’enfant.

Les choses ont atteint un tel degré d’incurie et de décomposition qu’un professeur qui entend intervenir, conformément pourtant à sa mission, et qui tente d’assurer (en faisant quelques remarques disciplinaires un peu fermes) l’ordre et la sérénité sans lesquels aucune liberté, aucun enseignement ne peuvent advenir, ce professeur s’expose tout simplement à être poignardé.

Déjà en octobre 2018, Jean Léonetti, interrogé sur France Info au sujet d’un élève ayant menacé une enseignante avec une arme factice, déclarait :

« On nous reprochera dans les générations futures de ne pas avoir été assez fermes avec nos enfants et de les avoir laissés dériver dans la violence »1.

Nous y sommes.

Tout le monde sait ce qu’il faut faire, l’humanité sait ce qu’il faut faire depuis des millénaires.

***

On relira ces deux articles de Jean-Michel Muglioni :

Et un classique de 1693 à méditer :

John Locke Quelques pensées sur l’éducation (1693)2. Section XII, extraits.

103. Je vous ai déjà dit que les enfants aimaient la liberté, et qu’il fallait par suite les amener doucement à faire tout ce qui est approprié à leur âge, sans qu’ils se doutent qu’aucune contrainte pèse sur eux. J’ajouterai maintenant qu’ils aiment quel­que chose de plus que la liberté, ils aiment la domination; et ce sentiment est la sour­ce originelle de la plupart des habitudes vicieuses qui leur sont le plus ordinaires et le plus naturelles. Cet amour du pouvoir et de la domination éclate chez eux de très bonne heure, et cela de deux manières.

104. 1º Nous voyons que les enfants, presque aussitôt qu’ils sont nés, ou tout au moins bien avant qu’ils sachent parler, poussent des cris, deviennent bourrus, bou­deurs, témoignent de la mauvaise humeur, pour cette unique raison qu’ils veulent que leurs volontés soient satisfaites. Il faut que tout le monde se soumette à leurs désirs. Ils exigent une condescendance empressée de tous ceux qui les approchent, particu­lièrement de ceux qui sont à peu près du même âge ou de la même condition qu’eux, ou qu’ils jugent être leurs inférieurs sur ces deux points, dès qu’ils sont capables de faire ces distinctions à propos des autres personnes.

105. 2º L’amour de la domination se manifeste encore chez les enfants par leur désir d’avoir des choses à eux. Ils veulent être déjà propriétaires, pour jouir du pou­voir que la propriété semble leur procurer, et pour avoir le droit de disposer des choses qui leur appartiennent, comme bon leur semble.

Celui qui n’aurait pas remar­qué que ces deux instincts agissent de très bonne heure chez les enfants, les connaî­trait bien mal ; et celui qui ne comprendrait pas qu’il est nécessaire d’extirper dès le début deux sentiments qui sont la source de presque toutes les injustices et de presque toutes les luttes qui troublent la vie humaine, et de développer les sentiments con­traires, laisserait passer le moment opportun qu’il faut saisir pour établir les fonde­ments de la bonté et de la vertu.[…]

Notes

1https://www.franceinfo.fr/replay-radio/8h30-fauvelle-dely/enseignante-menacee-a-creteil-on-doit-s-inquieter-de-notre-systeme-educatif-affirme-jean-leonetti_2989343.html Durant cette interview J. Léonetti a parlé d’une « société qui méprise tellement ses enfants qu’elle finit par leur donner raison contre leurs maîtres ».

2 – Traduit de l’anglais par G. Compayré en 1882, accessible sur Gallica https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54006609/f203.item . Édition électronique téléchargeable sur le site des Classiques UQAM https://classiques.uqam.ca/classiques/locke_john/pensees_sur_l_education/sur_education.html 

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