À la mémoire de Roselyne Dégremont

Roselyne Dégremont, professeur honoraire de Première supérieure à Lyon, est décédée le 13 janvier 2026. Elle fut ma condisciple et mon amie depuis 1964. 

Roselyne Dégremont, professeur honoraire de CPGE (Première supérieure) à Lyon, est décédée le 13 janvier 2026. Ancienne élève de l’École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses, spécialiste de Berkeley (dont elle a traduit et publié Le Questionneur et Siris au IVe volume de l’édition PUF, 1996), elle a signé les ouvrages suivants : Berkeley : l’idée de nature (PUF, 1995) Berkeley : l’Immatérialisme (Ellipses 1999), Leçons sur la philosophie de George Berkeley (Ellipses, 2013), La Philosophie en 32 notions, manuel pour les étudiants du supérieur (Ellipses 2014, rééd. 2019). On peut se faire une idée de ses nombreux articles, recensions, ainsi que de son immense connaissance des thèmes et textes philosophiques en consultant la notice Cairn https://shs.cairn.info/publications-de-roselyne-degremont–52771?lang=fr et la revue en ligne Philopsis à l’adresse https://philopsis.fr/author/dagremontnet-fr/

C’est à la rentrée scolaire de 1964, alors que j’avais été admise, après le baccalauréat, au Lycée Jules Ferry de Paris en classe préparatoire à l’ENS-Fontenay, que j’ai fait la connaissance de Roselyne Dégremont.

Ayant effectué ma scolarité secondaire dans un des rares lycées mixtes de la région parisienne, j’ai été brusquement plongée dans un monde exclusivement féminin un peu étriqué et soumis à une coutume « prépa » qui faisait subir aux nouvelles élèves (on faisait en général deux ans de prépa) une sorte de stage initiatique peu féroce – pas de « bizutage » dur – mais assez désagréable. Un des éléments de ce rite consistait à chercher, chaque jour, une place au réfectoire pour le déjeuner. Les élèves de seconde année avaient en effet, chacune, une place attitrée à des grandes tables de huit (ou dix ?), que, fortes de leur expérience, elles avaient occupées dès le premier jour en bon ordre selon un plan concerté, laissant les « bleues » débarquer en toute innocence dans un environnement rapidement et solidement balisé. Réduite à l’état inférieur de convive « volante », j’étais donc quotidiennement en quête d’une place, en espérant qu’une table réunissant des condisciples serait ce jour-là dépareillée par une défection – vacance qu’il convenait de solliciter avec déférence. Si ce n’était pas le cas, il fallait se résoudre à compléter une table d’élèves inconnues parfois considérablement plus jeunes, qui traitaient l’intruse au mieux par la méfiance.

Et voilà que, après quelques semaines, une place se dégagea durablement à la table de Roselyne (élève de seconde année en option « philo » où j’étudiais aussi) : c’est elle qui m’y convia, avec élégance, me donnant un adoubement qu’elle me présenta comme allant de soi – premier acte de l’amitié qui nous unit ensuite en toute égalité, et qui ne se défit jamais.

Nous avons travaillé ensemble, allant à tour de rôle chez l’une et chez l’autre, ou occupant une table dans une salle de permanence située tout en haut du lycée, étudiant les grands textes classiques de la philosophie. Les cours et la direction bienveillante de notre professeur Jeanne Mattei nous stimulaient et demandaient, comme il se doit dans ces classes de haut niveau, un approfondissement constant. Dire que j’ai découvert alors un type, une méthode et un rythme de travail que j’ignorais à ma sortie de terminale, cela n’étonnera personne. Pas particulièrement paresseuse, j’étais néanmoins encline à me satisfaire du premier résultat et à trouver souvent qu’une pause était bienvenue. Roselyne, alors, me houspillait en riant : « Catherine, allez, on creuse encore, on ne s’arrête pas maintenant, tu n’es pas fatiguée ! encore une demi-heure trois quarts d’heure, on ne va pas se contenter de ça ! Il y a des idées, des questions que nous n’avons pas vues ! On peut tirer de ce texte bien plus encore ! » Exigeant de moi la rigueur et la persévérance qu’elle exigeait d’elle-même, elle me disciplinait au sens fort et généreux du terme, me montrant un sommet que je différais à atteindre ici et maintenant. Et nous y parvenions. Nous faisions alors gaiement la pause que javais convoitée hâtivement. S’il fallait écrire ou présenter oralement un travail personnel – dissertation, explication de texte, exposé -, chacune affrontait ensuite en solitaire les tâches de composition et de rédaction. De manière spontanée, nous pratiquions la saine distinction entre d’une part le travail commun d’étude et de l’autre la singularité de la production individuelle : riches du travail d’échange et de partage, nos réalisations finales ne se ressemblaient pas.

Durant ces séances et cette amitié indéfectible qui nous lia, j’ai bien sûr appris à connaître Roselyne plus intimement. Fille d’ouvrier, habitée par les choses de l’intelligence, travailleuse acharnée, elle suivit le parcours d’excellence qu’une république éclairée devrait toujours offrir à tous les enfants qui, dès l’école élémentaire, se distinguent par quelque talent. Élève brillante, elle fut parmi celles que l’École normale d’institutrices (dont elle était issue) pouvait envoyer chaque année dans les classes préparatoires à l’École normale supérieure, dont elle réussit le concours à l’issue de l’année 1964-65. La suite fut à l’avenant : agrégation de philosophie, enseignement à tous les niveaux de cette discipline, recherche, nombreuses publications, et pas seulement sur Berkeley. Elle fut le professeur bienveillant et exigeant que les élèves et les étudiants doivent remercier pour les avoir sans cesse tirés vers le maximum et le meilleur de ce qu’ils peuvent faire. Sans compter qu’elle eut aussi parallèlement la force de construire une famille et l’énergie de mener avec une aisance confondante la double vie dans laquelle tant de femmes s’épuisent.

Roselyne, je ne te dois pas seulement une place au réfectoire du Lycée Jules Ferry ! Mais notre amitié est à mes yeux marquée par l’esprit de cette commensalité inaugurale. Tu m’a appris que le travail prend à la fois sa valeur, sa puissance et même son goût et son agrément (car c’est toi, je ne l’oublie pas, qui m’as initiée à la marche en montagne, laquelle demande persévérance) au moment où on le force un peu, comme on doit forcer son talent pour qu’il se révèle, se livre et donne ses fruits. Ton parcours exemplaire doit aussi nous rappeler qu’une république qui condamne les talents à rester en friche ou à ne se développer que grâce aux hasards des rencontres privées, une république qui renonce à une politique publique de détection et d’élévation des excellences, une école qui dit aux élèves « venez et restez comme vous êtes », trahissent leur destination et sèment le ressentiment.

Avec Roselyne, la République a tenu la promesse qu’elle ne devrait jamais trahir, et Roselyne la lui a rendue au centuple, illustrant la formule de Condorcet : « si vous avez des talents, ils ne seront perdus ni pour vous, ni pour la patrie ».

 

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