À l’occasion de la Journée nationale de commémoration des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition qui a eu lieu le 10 mai, Thierry Foucart présente et reprend ci-dessous l’appel de Malek Chebel à la disparition de l’esclavage « en Terre d’Islam », il rappelle aussi les travaux du franco-sénégalais Tidiane N’Diaye sur la traite des Noirs d’Afrique par le monde arabo-musulman.
En France, depuis 2006, le 10 mai est la « Journée nationale de commémoration des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition ». La traite et l’esclavage ne sont pas seulement occidentales. Deux essais remettent en mémoire la traite arabo-musulmane commencée au VIIe siècle.
Ces deux ouvrages sont Le génocide voilé (Gallimard, 2008), du franco-sénégalais Tidiane N’Diaye (décédé en octobre 2025), spécialiste de l’histoire des civilisations négro-africaines et de leurs diasporas, et L’esclavage en Terre d’Islam (librairie Arthème Fayard/Pluriel, 2010), de Malek Chebel, anthropologue algérien chercheur au CNRS (décédé en 2016). Le premier est une description très émouvante des captures d’esclaves et de leurs conditions de vie atroces pendant les traversées du Sahara, et des conséquences sur les villages africains après les razzias. Le second est le résultat d’un travail considérable effectué par Malek Chebel qui détaille l’histoire de cette traite, abominable comme toutes les autres traites, des origines à nos jours.
Ci-dessous l’appel de Malek Chebel à la disparition de l’esclavage en Terre d’Islam, qui conclut son ouvrage.
Appel à la conscience
des gouvernants musulmans actuels
Au nom des esclaves dont je parle dans ce livre1, je lance un appel destiné à tous les rois, sultans et présidents des pays musulmans que j’ai cités. Mon constat est sans appel : si l’esclavage pur et dur, celui des négriers du passé avec leurs marchés à ciel ouvert, a fort heureusement disparu en raison d’une morale universelle qui le réprouve, la servitude indirecte et la domesticité se sont inéluctablement développées, et ce, dans tous les pays musulmans. Messieurs les Présidents, ne considérez plus l’esclavage comme un tabou mais comme un crime. Votre action doit porter au moins sur trois axes :
1°) Juridique et théologique, en renforçant les lois civiles et religieuses existantes et en les rendant plus contraignantes. Tous les imams, en tant que personnalités morales, doivent agir en ce sens. Les principes universels ne doivent en aucun cas être entravés par des considérations ethniques, idéologiques ou religieuses.
2°) Politique, en menant des démarches volontaristes en direction des populations asservies ou anciennement asservies, en débloquant notamment des moyens matériels et en veillant à ce que ces mêmes moyens ne soient pas détournés par la corruption, les corrupteurs et les esclavagistes faisant preuve du même cynisme et de la même inhumanité.
3°) Médiatique, en communiquant régulièrement sur le sujet.
L’esclave ignore souvent qu’il a des droits et ne sait comment échapper au cercle vicieux de la misère et de l’enfermement. L’esclavagiste lui-même ne sait pas toujours qu’il sort du droit positif et même de la foi musulmane. Grâce à des campagnes régulières d’information, la tentation de l’esclavage reculera.
Messieurs les souverains et autres dirigeants, vous avez des esclaves sur votre sol et même parfois dans vos palais. Il n’est pas digne de les maintenir plus longtemps sous le joug. Je ne parle pas ici seulement de l’« esclavage noir », mais de toute une frange de la population qui, étant sortie à proprement parler de la servitude d’antan, erre dans les faubourgs des grandes métropoles et se vend à nouveau comme domestiques. Cet « esclavage gris » n’est pas moins attristant que l’esclavage ordinaire, même s’il se pare d’un vocabulaire cache-misère issu de la fabrique du XIXe siècle, comme « ouvrier » ou « travailleur saisonnier ». Quant à l’esclavage dit « moderne », ouvrez les yeux et regardez autour de vous : ils sont là, ils sont nombreux à vous protéger et à vous servir quotidiennement.
Il faut rapidement promulguer des lois qui puissent libérer les esclaves de leurs chaînes ancestrales. Leur honte est notre honte.
Sachez que le jour où vous adopterez des politiques abolitionnistes claires, où vous voterez des budgets conséquents et où vous lancerez des programmes d’éducation pour les enfants d’esclaves, nous serons nombreux à vous applaudir. Vos esclaves deviendront des citoyens, fiers d’appartenir à une nation. Ils sauront vous manifester toute leur reconnaissance, car alors, grâce à vous, ils goûteront au premier des droits inaliénables, en islam comme dans toutes les civilisations : celui de la liberté.
Malek Chebel
1 – L’esclavage en Terre d’Islam, Arthème Fayard, 2007.