Sorties scolaires (suite) : le témoignage d’un « papa » (par Jean-Dominique)

Jean-Dominique a posté le texte suivant le 12 novembre, sous forme de commentaire à l’article L’accompagnement scolaire est-il confié à des « mamans » ? Je le publie dans le Bloc-notes, avec mes vifs remerciements à son auteur. Un témoignage de terrain qui est aussi une réflexion sur le statut et le rôle de l’école.

« Je prends connaissance de votre article au moment où l’on vient de m’en conseiller la lecture.

« Je passe volontairement sur l’aspect philosophique dont l’examen n’est pas sans intérêt mais qui, pour le coup, me paraît un peu court pour résoudre cette question. Nous sommes ici sur le terrain de l’expérience et du tâtonnement empirique qu’aucune théorie ne saurait recouvrir sans faille.

« Je vais me limiter à mon expérience et aux réflexions qu’elle m’inspire.

« Je suis un homme, donc un papa dirait-on. J’ai accompagné, et continue de le faire, nombre de sorties scolaires des classes de mes trois enfants.

« Qui suis-je à cet instant ? Je suis un auxiliaire de l’école, en l’occurrence de l’enseignant. Je me conforme d’ailleurs à ses consignes, je n’émets aucune réserve, l’enseignant est le patron de la sortie scolaire. Je ne suis ni un papa, ni même un père d’élève, je suis un bénévole de l’école qui, il est vrai, se sent plus concerné qu’un autre mais qui admet que, pour l’instant de la sortie, il n’est plus dans la situation de parent. Je veille d’ailleurs à ce qu’on ne me confie pas systématiquement le groupe d’élèves dont mon enfant fait partie. Je ne me mêle en rien des remarques que l’enseignant peut faire à mon propre enfant et quand son regard cherche mon soutien, mon doigt lui désigne l’enseignant ! J’observe donc une neutralité que j’estime nécessaire pour la bonne marche de la sortie et j’avertis d’ailleurs mes enfants préalablement en conséquence.

« La sortie scolaire est un déplacement de l’école, ce n’est pas un déplacement hors de l’école. L’espace scolaire est maintenu dans le groupe qui se déplace et l’on y observe d’ailleurs les mêmes consignes que dans les locaux de l’école : on lève le doigt, on se met en rang. Il en va de même pour toutes les institutions de la République : un tribunal qui se réunit dans un gymnase pour un gros procès reste un tribunal, un convoi militaire qui circule hors des enceintes militaires reste soumis à toutes les règles militaires. L’école qui se déplace au musée reste l’école. Pour des raisons de sécurité, des bénévoles sont parfois nécessaires mais à la condition qu’ils restent dans le cadre scolaire et qu’ils ne se déportent pas dans le cadre intime de la famille.

« Admettre une immixtion de l’intime dans l’espace scolaire au motif qu’il est dans l’obligation de recourir à des bénévoles n’est donc pas admissible pour des tas de raisons. Nous focalisons sur le voile mais que dire d’un parent qui accompagnerait la classe cradingue et puant au motif qu’il est comme ça chez lui ? Que dire du parent qui arborerait un T-Shirt avec un message politique ? Un logo de la CGT ? Du FN ? Une caricature du président de la République ? Tout serait dès lors permis alors qu’à l’évidence, tout ne l’est pas.

« Or la tolérance dont serait l’objet un signe religieux provient d’une compréhension erronée de la laïcité : la religion ne serait pas une opinion comme une autre, les comportements qu’elle induirait serait plus impérieux que d’autres opinions. Qui en décide ? Certainement pas la République qui « ne reconnaît aucun culte ». Alors qui fixe le curseur ? Pourquoi accepter le signe religieux et pas le signe politique ? Il est donc plus prudent de n’autoriser aucun signe ostentatoire d’aucune opinion, quelle qu’elle soit. Admettre la supériorité du sentiment religieux face aux autres opinions au point que celui-ci pourrait se placer hors du champ de la loi commune à toutes les expressions d’opinion, c’est précisément ce que revendiquent les chefs religieux. N’en déplaise aux tenants d’une laïcité positive, la République n’embrasse pas toutes les religions, elle n’en a aucune.

« Concernant les « mamans », il convient tout de même de remonter plus loin. Certes on nous sert la compassion pour mieux faire avaler la pilule amère du voile mais ce discours n’est possible que parce qu’antérieurement, la maternalisation de l’école et son corollaire, l’infantilisation des élèves, est un phénomène ancien et bien ancré. Il y a de moins en moins d’hommes à l’école et ils sont priés de se conformer au maternalisme ambiant. Ce qui est encore admissible au primaire devient proprement insupportable au secondaire, davantage encore au lycée. Je me suis vu un jour, en présence de ma fille de 17 ans dans un bureau administratif de son lycée demander à la fonctionnaire jusqu’à quel âge elle s’estimait en droit de tutoyer une élève presque majeure alors que celle-ci ne disposait pas de ce droit. A en croire l’œil équarquillé de la dame, je venais d’une autre planète. On materne jusqu’au bac minimum. Or cette maternalisation est parfaitement contraire aux objectifs d’émancipation de l’esprit à l’école : elle infère qu’une autre structuration de l’espace scolaire se substitue à l’indifférenciation et au respect des fonctions, une structuration où la maman, transposée dans le fonctionnaire, institue un arbitraire du respect, délaissant sa logique purement hiérarchique qui prévalait avant et qui prescrit qu’il n’existe pas de hiérarchie entre les individus mais uniquement entre les statuts ou fonctions.

© Jean-Dominique et Mezetulle, 2014

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