Sur une certaine tranquillité de l’antisémitisme

« Un antisémite a toujours son Juif »

Benjamin Hagiarian1 se penche sur une forme d’antisémitisme « tranquille » qui, parfois à l’insu de son agent, prospère à l’abri d’une bonne conscience. Pouvant être accompagné de divers affects, cet antisémitisme doit attirer notre attention sur l’insuffisance d’une posture morale pour penser la discrimination.

L’antisémitisme se présente à plusieurs niveaux et se manifeste de façons différentes à travers le monde social. Une première forme serait ouvertement virulente, quand une seconde ne se montrerait qu’irrégulièrement, la constance de la première contrastant avec la ponctualité de la seconde2. Dans les deux cas, la parole antisémite repose sur un système de représentations plus ou moins assumé où « le Juif » (aujourd’hui « le sioniste » ?), de façon première ou seconde, se voit attribuer un caractère infâme, traître, qu’on lui ferait supporter en tant que groupe.

« Un antisémite a toujours son Juif » entend-t-on parfois, à raison semble-t-il : mais alors, cet antisémite – celui de la formule – peut être qualifié de « tranquille », non virulent, assumant exemplairement une relation sociale, peut-être amicale, avec un individu issu du groupe envers lequel – parfois sans le savoir lui-même – il entretient pourtant une forme de ressentiment, un degré d’hostilité moins caractérisé que la haine. Une sorte d’incompréhension.

L’antisémite objectera souvent en ce cas qu’il n’est pas antisémite, se prévalant de « son » Juif. Or voici pourquoi il l’est. Il tend à préserver sa « bonne » conscience3 par le moyen de sa relation à une personne, totem irréfragable censé le placer hors de tout soupçon (précaution que ne prendra pas un antisémite plus déclaré). Cependant, la projection du ressentiment antisémite n’en est nullement altérée. L’objet de la discrimination est ailleurs et reste le même : il s’agit du Juif en tant que groupe.

La personne identifiée/déclarée juive, quant à elle, peut percevoir différemment les intentions d’un antisémite tranquille. Sans doute le sait-elle hostile mais d’une hostilité trop lâche, trop diffuse, trop irrégulière, pour être – continuellement – remarquée. De plus, le jeu d’affects, constitutif de toute relation humaine, peut ajouter à la confusion : l’antisémitisme tranquille ne se manifeste pas en permanence. Mieux : à force de ne l’éprouver que sporadiquement, on en vient presque à douter de son existence. L’antisémite dispose-t-il d’amicales relations avec « son » juif ? Fait-il preuve de sincères et bonnes intentions ? L’accompagne-t-il sur le chemin de son travail ? À peine se montre-t-il bon camarade qu’il faut réinterroger la présomption antisémite auparavant formée. Il s’agit de micro-événements, d’une continuité sinueuse trop établie pour qu’on puisse l’oublier, qui se reconstitue au premier conflit, à la première dispute venue. C’est un préjudice tranquille qui, au moins, met mal à l’aise celui ou celle qui le subit.

La « tranquillité » d’un tel antisémitisme permet par ailleurs de décorréler deux caractères que l’on tend généralement à confondre : l’intention du discriminant (celui qui discrimine : l’antisémite) et la discrimination elle-même (ici, l’antisémitisme). Car l’antisémitisme manifesté de la sorte n’a généralement aucune intention, aussi bien s’ignore-t-il lui-même, ne se sachant pas même exprimé.

Si l’antisémitisme – en ce cas – ne repose sur aucune intention, il ne se prévaut en outre d’aucun « sentiment » particulier. Autrement dit : l’antisémitisme ne relève ici d’aucun affect, il peut s’exprimer chaleureusement aussi bien que froidement ; l’antisémite peut se montrer gentil, méchant, serviable ou égoïste… son tempérament n’intéresse guère la production/reproduction du préjudice, celui dont il est l’invariable producteur. Penser l’antisémitisme, et plus généralement toute discrimination, en termes de valeurs morales, de bien ou de mal, est un leurre, une mauvaise clé de lecture faussant l’analyse d’un phénomène qu’il faut – avec d’autres4 – tenir pour objectif.

Notes

1 – [NdE] Benjamin Hagiarian est juriste, essayiste, critique ; il est particulièrement l’auteur d’une collection d’essais sur le capitalisme récemment parue aux éditions de L’Harmattan.

2 – Je précise ne pas me référer à l’antisémitisme secondaire, phénomène particulièrement allemand, étudié et défini comme forme particulière d’antisémitisme active après la Seconde guerre mondiale, produit d’une culpabilité que le sujet « Juif » put suggérer aux Allemands non-juifs, à raison des crimes nazis passés, culpabilité transformée en ressentiment et haine. Sur ce sujet, voir Bruno Quelennec, « L’antisémitisme secondaire ou à cause d’Auschwitz », K. Les juifs, l’Europe, le XXIe siècle, 10 novembre 2021.

3 – Le texte de Gustave Kaplan paru dans la revue K : « L’antisionisme sans tabou et la conscience en paix », K. Les juifs, l’Europe, le XXIe siècle, 6 janvier 2026.

4 – Je pense aux travaux britanniques de Lesley Klaff et David Hirsh.

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