« De la laïcité comme dissensus communis » par Edouard Delruelle

La revue scientifique en ligne ¿Interrogations? n° 25 (décembre 2017) publie un dossier  consacré au « Retour du religieux »1. Conformément à la nature de cette publication de haute tenue, les articles proposent des analyses approfondies et très documentées.
Le texte signé par Edouard Delruelle intitulé « De la laïcité comme dissensus communis » croise de nombreuses réflexions et s’attarde sur une très belle analyse de mon Penser la laïcité dont il présente les thèses comme contribuant à « une base théorique renouvelée » permettant de réinvestir les débats actuels.

L’auteur conclut en ces termes :

« On comprend dès lors pourquoi la question du religieux ne se pose pas seulement en termes de modalités d’organisation des croyances (laïcité/sécularité), mais qu’elle reflue jusqu’à l’institution même de ces modalités. En plaidant avec Kintzler pour une laïcité comme « vide expérimental  », dans la perspective émancipatrice d’un « écart du symbolique avec lui-même  » ouverte par Tosel, j’ai voulu suggérer qu’on ne pouvait dissocier notre rapport à la croyance de notre rapport au monde qui est aujourd’hui celui de la globalisation capitaliste. L’investissement des individus dans des identités ethniques ou religieuses exclusives est le contrecoup de la désymbolisation brutale de leur cadre de vie par la dynamique d’accumulation capitaliste. C’est pourquoi une politique laïque ne peut se réduire à garantir la séparation de l’État et des religions. Pour réaliser le projet d’égale liberté, elle doit entreprendre à la fois des politiques sociales pour lutter contre les discriminations et les inégalités (à travers des mécanismes de redistribution à réinventer), et des politiques culturelles contre les assignations identitaires et les dominations communautaires (notamment le patriarcat dont les formes se renouvellent aujourd’hui au lieu de s’estomper). »

Résumé de l’article :

Religion et laïcité ne sont pas en proportion inverse, comme si “plus” de laïcité signifiait “moins” de religion – et vice et versa. Il faut déplacer le problème et se demander (1) si un certain religieux ne persiste pas dans l’institution même de la laïcité et (2) si une laïcité radicale ne suppose pas de rompre avec cette modalité religieuse qui affecte son institution même. Pour répondre positivement aux deux questions, la laïcité doit entreprendre la critique active de ses propres présupposés. Sur ce point, on suivra la démonstration de Kintzler qui définit la laïcité comme un « moment transcendantal  », « espace symbolique à la fois vide et fondateur  » qui dissocie la forme pure de la loi de tout acte de foi. Une telle conception de la laïcité rejoint le jugement réfléchissant chez Kant, pour qui il n’y a de sens commun qu’à travers la suspension active des catégories qui me « déterminent  » à penser. Le dissensus communis est le chiffre de la laïcité.

L’article intégral est en libre accès :

Note

3 réflexions au sujet de « « De la laïcité comme dissensus communis » par Edouard Delruelle »

  1. Sébastien Urbanski

    C’est un article intéressant même s’il peut être un peu déroutant, car à la fin l’auteur reprend la dichotomie laïcistes (ou « républicains classiques ») vs. multiculturalistes (ou « républicains tolérants ») de Cécile Laborde, en suggérant que votre travail n’est classable ni dans un camp ni dans l’autre, puisque vous ne concevez pas le « lien social comme appartenance » (ou le lien politique, devrait-on dire plutôt). Donc votre conception dépasse cette dichotomie, rejoignant l’idéal de non-domination. Or Cécile Laborde conçoit votre travail, Catherine, comme relevant du camp des laïcistes, même si c’est sur la base d’une lecture serrée et à mon sens honnête de vos travaux – ainsi elle ne vous confond pas avec ceux que vous décrivez vous-mêmes comme des laïcistes (il reste que chez Laborde ou Pettit, l’idéal de non-domination ne s’accorde pas avec l’idée d’interdire les signes religieux ostensibles à l’école publique). Mais toutes ces lectures libres, avec lesquelles on peut être d’accord ou pas, témoignent surtout de la richesse de votre conception, et sur ce point je rejoins tout à fait la démarche de l’auteur.

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    1. Catherine KintzlerCatherine Kintzler

      Bien sûr vous avez raison Sébastien, merci pour ces remarques et précisions qui attirent notre attention sur les nuances d’interprétation. Cela montre qu’un livre échappe à son auteur, dans la mesure où il est lu, travaillé, objet d’appropriation : et c’est souhaitable. Les déplacements, les ambivalences – comme celle que vous relevez au sujet de l’emploi du terme « laïcisme » – et quelquefois même les malentendus font partie de la richesse du débat.
      L’article de E. Delruelle donne l’exemple d’une démarche d’appropriation de travaux dont les points de vue, les principes et les attendus sont extrêmement différents, il en trace une cartographie très éclairante (c’est ce que fait aussi votre livre L’Enseignement du fait religieux dont on trouvera une recension sur Mezetulle). Une appropriation de cette nature est précieuse pour un auteur qui forcément a le nez rivé pas seulement sur sa propre conception (ça c’est normal !) mais sur la lecture en réalité toujours très étroite qu’il fait de lui-même. C’est surtout en ce sens d’élargissement et de révélation que lecteur est souverain.

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      1. Sébastien Urbanski

        Oui, c’est justement parce que votre façon de penser la laïcité est très solide sur le fond (me semble-t-il) qu’il faut de nombreuses lectures différentes, et parfois contradictoires, pour en extraire toutes les potentialités!

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