La baisse spectaculaire du niveau des élèves et des professeurs, particulièrement en orthographe, fait grand bruit en ce moment. À juste titre. Sur X un « fil » très instructif et plus que consternant fait un tabac : https://x.com/marc_vanguard/status/2050880029454672170
L’effondrement atteint un point tel que le Ministre de l’Éducation nationale s’en émeut publiquement et prévient : scrogneugneu, on ne va pas continuer à fermer les yeux, il va y avoir des mauvaises notes au brevet des collèges et au bac1.
Mais ce n’était pas imprévisible, loin de là. Sans remonter aux nombreux ouvrages et articles qui tirent la sonnette d’alarme depuis bientôt un demi-siècle sur les effets d’une pédagogie officielle indifférente (pour ne pas dire hostile) à l’instruction2, j’ai retrouvé un témoignage édifiant dans Le Parisien du 16 décembre 20173.
Déjà, il y a presque dix ans, Le Parisien pouvait intituler un article « Profs fâchés avec l’orthographe ». Et d’interrroger à ce sujet Francette Popineau, alors cosecrétaire du syndicat SNUIPP-FSU, « premier syndicat des enseignants du primaire ». Extrait de cet entretien.
« Le Parisien : Des profs qui font des fautes, c’est grave ?
F.P. C’est vrai qu’il y a globalement une déperdition en orthographe. Les étudiants qui deviennent ensuite des professeurs n’y échappent pas. Bien sûr, on devrait avoir des jeunes qui maîtrisent parfaitement la langue. Ils ont cette responsabilité. Mais il ne faut pas surestimer l’orthographe même si c’est très rassurant pour les parents. On est à cheval là-dessus alors que c’est d’une grande complexité, entre les verbes, les pronoms… Vous savez, on a des écrivains formidables, comme Cocteau, qui faisaient des fautes. Le plus important, c’est la pédagogie et la motivation. C’est être bienveillant.
Le Parisien : Comment ces enseignants vivent-ils leurs lacunes ?
F.P. C’est toujours une source de honte, de culpabilité. C’est encore tabou. Ils cherchent à s’améliorer. Mais il faut les déculpabiliser. Cela n’empêche en rien l’enseignement. Cela n’a rien à voir avec l’intelligence. On peut être un bon professeur en ayant des difficultés orthographiques. On peut passionner ses élèves par sa culture tout en n’étant pas très à l’aise avec l’orthographe. »
Voilà qui résume une politique délibérée de désinstruction4 assortie de toute son arrogance : on ne va pas en faire tout un plat, l’important, c’est la pédagogie (mais pour enseigner quoi ?), c’est la motivation (pour la connaissance, vraiment ?), et c’est la transmission de « passion ». Le ton condescendant de « sachant » en dit long : l’orthographe, c’est juste un truc rassurant pour les parents – on se demande bien lesquels. Et puis des grands écrivains font eux aussi des fautes, alors… Sauf que les écrivains sont sûrs de publier des textes sans faute, corrigés par les soins de l’éditeur5, et que lorsqu’ils sont aussi professeurs ils ne s’autorisent pas de leur notoriété pour enseigner des erreurs6.
Le tout surplombé par le maître-mot de la pédagogie du vide : sur la voie de l’illettrisme, les élèves sont accompagnés avec bienveillance.
Notes
1 – https://www.lefigaro.fr/actualite-france/bac-et-brevet-2026-le-ministre-de-l-education-donne-des-consignes-pour-evaluer-aussi-l-orthographe-et-la-grammaire-20260415
2 – Mezetulle s’en est fait l’écho depuis l’ouverture de l’ancien site en 2005. Voir la rubrique « École » dans le sommaire thématique du site d’archives http://www.mezetulle.net/article-1266539.html et dans le présent site https://www.mezetulle.fr/essai-sommaire-thematique/
3 – Consultable en ligne https://www.leparisien.fr/societe/profs-faches-avec-l-orthographe-le-plus-important-c-est-la-pedagogie-16-12-2017-7455525.php
4 – Le terme « désinstruction » est emprunté au titre du livre de René Chiche La désinstruction nationale, Nice, Ovadia, 2019. Voir sur ce site la recension par Jorge Morales : https://www.mezetulle.fr/la-desinstruction-nationale-de-rene-chiche-lu-par-jorge-morales/
5 – Ou à présent passés au filtre d’une IA. On atteint du reste un tel point qu’un texte sans faute est aujourd’hui soupçonné d’avoir été écrit par une IA.
6 – Ainsi de Daniel Pennac : « Lui aussi avait des moins 40 en dictée. »Mais en tant que professeur, j’ai entretenu des relations très étroites avec l’orthographe. Je me suis même fait une spécialité de guérir en très peu de temps les élèves prétendument dysorthographiques après m’être assuré qu’ils n’étaient ni sourds ni dyslexiques. »» Le Figaro 27 septembre 2012. https://www.lefigaro.fr/livres/2012/09/26/03005-20120926ARTFIG00685-meme-les-ecrivains-font-des-fautes.php