Vous avez dit « allégeance » ?

De Merwane Benlazar à Bally Bagayoko

Un mot de « l’humoriste » Merwane Benlazar lors de la cérémonie des Molières le 4 mai aux Folies Bergère a été particulièrement remarqué. Faisant son entrée sur la chanson « Douce France » vêtu d’une marinière (« on ne peut faire plus français »), après avoir précisé que sa barbe inculte « a poussé en France », il se voit remettre une baguette de pain par l’animateur. Ce dernier enchaîne en lui présentant une bouteille de vin – qu’il repousse, avec ce propos : « mon allégeance à la République a des limites »1.
Que M. Benlazar se rassure. La République française ne demande à personne de consommer pain et vin, ni de faire allégeance à qui ou à quoi que ce soit.

D’abord, la baguette de pain et le vin ne sont en aucune manière des symboles de la République devant lesquels il serait requis de s’incliner. Jamais personne n’a imaginé en réclamer la consommation ni la possession ostensibles en témoignage d’un attachement exigé à la République. Si M. Benlazar voulait manifester que la reconnaissance qu’il accorde à cette dernière connaît des « limites », pourquoi ne s’en est-il pas pris à un symbole officiel ? Par exemple, le buste de Marianne, le drapeau tricolore ? Ah, mais là c’est du sérieux et on ne rigole plus. C’est que les « limites » de M. Benlazar se tiennent prudemment en deçà de celles tracées par les lois ; il a bien raison. Ce ne sont que des bouffonneries pseudo transgressives destinées à plaire à un public pour lequel l’antifranchouillardise est le comble de la distinction intellectuelle. C’est son public, si ça les amuse… Comme dit un proverbe allemand, « Jedem Tierchen sein Pläsierchen »2.

Ensuite, la République française ne demande aucune « allégeance » aux citoyens. J’ai parlé plus haut d’attachement et de reconnaissance, mais même cela la République ne l’exige pas, a fortiori ne réclame-t-elle aucune « allégeance » – et pas plus d’ailleurs à ceux qu’elle accueille et qui ne sont pas citoyens. La République française réclame l’observance des lois en vigueur.

Le terme allégeance, à connotation féodale, s’accorde bien mal avec une république qui s’est construite par rupture avec un monde de pouvoirs et de privilèges fondés sur la naissance – personnels, tribaux, claniques, maffieux ou dynastiques. Et de manière générale on ne peut faire allégeance qu’à une autorité extérieure : comment un citoyen pourrait-il faire « allégeance » à une autorité politique qui émane de lui, et qui vote les lois en son nom ? On peut, et c’est heureux, se déclarer hostile à telle ou telle loi, la trouver non conforme à la volonté générale qu’elle prétend exprimer, en dire du mal, militer pour une autre option et conséquemment désavouer les représentants qui l’ont votée en refusant de leur donner mandat au moment des élections, mais on doit la respecter tant qu’elle est en vigueur. En s’inclinant devant la loi, on ne s’abaisse devant personne.

Il y a davantage. À ma connaissance, personne ne suggère que le terme allégeance peut s’entendre en l’occurrence comme un écho. On le trouve en effet dans une très remarquée et commentée déclaration du maire de Saint-Denis juste après son élection aux dernières municipales du 22 mars. Lors d’une intervention en mairie le 25 mars 2026, M. Bally Bagayoko avait dit en effet (c’est moi qui souligne) :

« Je voudrais commencer par répondre de manière un peu concrète à certaines questions qui ont été posées. La première, c’est de dire que les urnes ont parlé. Moi, je suis issu du milieu sportif. Même si l’on s’est entraîné pendant des mois, lorsque le résultat tombe, nous faisons allégeance. La deuxième chose, c’est en direction des agents communaux. Je le dis à l’ensemble des directeurs, je le dis à l’ensemble des chefs de service, à l’ensemble des agents, à celles et ceux qui vont tenter de remettre un programme qui a été battu dans les urnes. Et donc ces personnes-là, si c’est votre projet, nous n’aurons pas d’autre solution que, bien sûr, de nous en séparer »3.

Voilà une conception de la compétition sportive – avec laquelle M. Bagayoko file l’analogie – bien étrange. Où a-t-on vu qu’une équipe perdante, qu’un sportif vaincu ou dépassé faisait allégeance devant l’équipe victorieuse, devant le vainqueur, devant le meilleur ? On s’incline, on reconnaît une supériorité, une excellence que l’on va s’employer à égaler et à dépasser, mais en aucun cas on ne met genou à terre en signe d’obéissance, et il en va de même lors des résultats d’un scrutin. Il n’y a ici ni seigneur ni vilain, ni suzerain ni vassal, même temporaires. Pas plus en sport qu’en politique démocratique il ne saurait y avoir de soumission.

Notes

2 – Traduction mot à mot : « À chaque bestiole son petit plaisir ». Correspond au dicton français « Chacun ses goûts », mais tellement plus drôle.

3 – Vidéo assez difficile à trouver sur le web. On peut la voir ici https://www.facebook.com/watch/?v=1423155825770217 (de 0’45 à 1’39, la prise de parole suit celle de M. Hanotin, ancien maire battu). Une transcription se trouve sur le site Front populaire https://frontpopulaire.fr/politique/contents/affaire-bagayoko-cnews-quand-la-meute-crie-au-loup_tco_31709147. Par la suite, M. Bagayoko a mis, si je puis dire, de l’eau dans son vin s’agissant des projets de licenciement (illégaux bien sûr) exprimés au sujet des agents municipaux. Mais à ma connaissance, il n’est pas revenu sur le terme « allégeance ».

2 thoughts on “Vous avez dit « allégeance » ?

  1. Sylvain Ascari

    Allégeance convenons que le mot surprend et pose un réel problème.
    Il est pourtant surprenant que qu’un Michel Onfray, fort de sa science philosophique et rompu à l’exercice de l’exégèse n’ait pas pris la plus élémentaire des précautions : replacer ce mot problématique dans le contexte. Pour ce qui est de votre article on peut regretter cette même décontextualisation.
    Or ce contexte est parfaitement explicite et double dans les propos de BB : le monde du sport pour ce qui est du champ sémantique se référant à l’allégeance et les élections municipales pour ce qui est de la situation.
    Rappelons que BB a été entraineur de basket. Comme tout un chacun j’ai pu assister à des rencontres sportives et pour ce qui est des sports collectifs il est facile de constater le rôle déterminant de l’entraineur dans la composition d’une équipe et dans le choix des changements de joueurs lors des matchs.
    C’est peut-être dans ce contexte qu’il paraît honnête et pertinent de replacer le terme allégeance (et non dans la féodalité le monde darwinien et celui des singes). Les joueurs obéissent sans broncher aux directives de l’entraineur car leur individualité est largement prise et même dépassée par le collectif dans lequel ils évoluent. Ce regard décalé de l’entraineur semble parfaitement compris des joueurs qui, en apparence du moins, l’acceptent sans rechigner. L’entraineur étant lui-même dépassé par sa situation et jugé impitoyablement par les résultats de l’équipe dont il a la charge. Un ami prof de gym à l’occasion d’un match de rugby, jeu collectif dont il était fan, rappelait cet adage fondamental disait-il de tout entraineur « dédramatiser l’échec, relativiser la victoire » pour redonner une volonté de jouer aux membres de l’équipe.
    Pour ce qui est du contexte municipal, en ce qui me concerne, 31 années de participation à un conseil municipal en tant qu’élu et adjoint, me font immédiatement comprendre ce que le terme allégeance peut signifier dans ce contexte. En particulier parce que j’ai dû me plier à des décisions ou des choix que je ne partageais pas. Par doute sur la pertinence de mes convictions ? Par lâcheté ? par servilité ? Par incompétence ? Je me console en me disant que j’ai dû céder sur certaines décisions dans l’espoir d’en voir d’autres prises dans un sens qui me convenait. Ainsi va la démocratie.
    Car si dans une équipe de sports collectifs le but ultime ne fait pas discussion (gagner le match) dans une équipe municipale les buts affichés des uns et des autres ne sont pas forcément les mêmes : ils sont liés évidemment aux convictions politiques de chacun, qui peuvent générer des conflits du fait d’orientations idéologiques diamétralement opposées (politique sociale, politique de classe etc.)
    Si l’on fait crédit à BB d’une volonté positive on peut donc comprendre le terme allégeance dans le sens de loyauté envers une majorité sortie des urnes qui donc, institutionnellement et légalement, détient la légitimité des orientations choisies. En ce sens, toute personne qui a participé à ces institutions sait que, une fois qu’une décision a été prise, le collectif a pour tâche la mettre en œuvre par-delà les convictions de chacun. Ou alors elle démissionne… Il m’est d’ailleurs arrivé d’utiliser cette menace pour peser sur une décision qui ne me convenait pas…
    Pour autant ce terme d’allégeance est-il acceptable ? Non évidemment. Il entache effectivement dès le début de son mandat les intentions de BB de suspicion au moins d’autoritarisme. Avant de le vouer aux gémonies de la pensée philosophique ne serait-il pas plus avisé de le juger sur pièces ?

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    1. Mezetulle

      Les exemples que vous proposez (se plier à l’autorité d’un entraîneur sportif, s’incliner devant des décisions légales prises à la majorité) ne relèvent pas de l’allégeance, ils illustrent l’obéissance à un chef (autorité établie de manière expressément délimitée quant à son objet et temporaire) ou directement à la loi, alors que l’allégeance réclame la soumission. Il y a un célèbre texte de Rousseau à ce sujet, qui distingue chef et maître :

      « Il n’y a donc point de liberté sans lois, ni où quelqu’un est au-dessus des lois : dans l’état même de nature l’homme n’est libre qu’à la faveur de la loi naturelle qui commande à tous. Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux lois, mais il n’obéit qu’aux lois et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes. Toutes les barrières qu’on donne dans les républiques au pouvoir des magistrats ne sont établies que pour garantir de leurs atteintes l’enceinte sacrée des lois : ils en sont les ministres non les arbitres, ils doivent les garder non les enfreindre. Un peuple est libre, quelque forme qu’ait son gouvernement, quand dans celui qui le gouverne il ne voit point l’homme, mais l’organe de la loi. En un mot, la liberté suit toujours le sort des lois, elle règne ou périt avec elles ; je ne sache rien de plus certain. » (J.J. Rousseau, Lettres écrites de la montagne, Huitième lettre, 1764).

      Quant au contexte et au dossier permettant de juger « sur pièces », M. Bagayoko vient de les enrichir avec ses récentes déclarations appelant à l’insurrection.

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