‘La religion n’existe pas’ de Nathalie Heinich

Le livre de Nathalie Heinich La religion n’existe pas (Gallimard, 2026) travaille sur un renversement de perspective. Au lieu de considérer « qu’il existerait quelque chose que l’on nomme la religion ou le religieux qui recouvrirait un certain nombre de pratiques bien repérées » (p. 11), il convient inversement de considérer que différentes pratiques existent « possédant différentes fonctions qui peuvent ou non s’inscrire selon les contextes dans un cadre religieux. Leur activation dans un cadre profane ne constitue nullement une extension et moins encore un appauvrissement du religieux mais bien au contraire une manifestation du caractère relatif restreint et conjoncturel de celui-ci ».

Le titre de l’ouvrage s’éclaire dès les premières pages. Ce n’est pas une provocation : il témoigne d’un nominalisme rigoureux. Sous le vocable « la religion » on ne rencontre ni objet ni concept mais un ensemble de fonctions qui sont observables ailleurs, dans des activités et des traditions distinctes des religions sans qu’on puisse de manière valide en conclure qu’il s’agirait d’une extension du « religieux ». C’est plutôt l’hypothèse inverse, plus explicative et plus économique, qu’il faut retenir. Ainsi LA religion n’existe pas, mais existent des religions descriptibles, analysables en tant que chacune réalise à sa manière un bouquet de ces pratiques et de ces fonctions.

Ce renversement n’est pas totalement nouveau, l’auteur signalant à plusieurs reprises son inscription dans la lignée d’un programme de désubstantialisation qui va de Max Weber à Maurice Bloch et de Norbert Elias à Paul Veyne. Nathalie Heinich souligne également la complicité de ses études en la matière avec celles du chercheur Éric Maigret. Elle mobilise ses propres recherches sur le sacré dans l’art, la célébrité, etc. Elle parachève et éclaire cette lignée par une analyse détaillée qui fait exploser la notion commune de religion et en récuse la valeur explicative pour cesser d’écraser les objets que cette notion paraît rassembler comme si elle était leur matrice, et les considérer dans leurs divers arrangements, au sein desquels les religions prennent place.

Après une introduction situant brièvement le propos, l’analyse se divise en deux grandes parties. D’abord, chapitre 1 et 2, la démarche est justifiée du point de vue épistémologique comme rigoureusement inductive. Son intérêt explicatif ne se réduit à un renversement formel mais répond à des questions non élucidées (par exemple nulle définition de la religion n’est satisfaisante) ou bien noyées dans le brouillard verbal du « religieux » ; il permet de s’interroger à nouveau frais à partir de questions inédites  : « La question n’est jamais posée de savoir si un culte est forcément religieux comme si cela allait de soi » (p. 32). La démarche est exposée de manière très fine dont les lecteurs apprécieront les distinctions, notamment entre propriété et fonction, entre analogie et homologie. Au-delà des références aux études strictement sociologiques, elle s’enracine dans un structuralisme originaire qui prend sa source dans la Morphologie du conte de Vladimir Propp.

On est alors disposé à suivre l’auteur dans l’exercice concret de la mise en évidence de cette prolifération de fonctions, laquelle brise la réduction ontologique au « religieux ». On n’y considère pas ce que sont les religions mais ce qu’elles font en assumant différentes fonctions. Le spectaculaire chapitre 3, très agréable à lire, se lance dans une opération de contre-épreuve dans la tradition épistémologique classique des tentatives de falsification. Cette opération s’évertue, fonction par fonction, à « ouvrir la boîte noire » des religions. Au cours d’un examen fouillé qui passe en revue pas moins de 23 fonctions1, chaque étape se conclut de manière volontairement répétitive par une formule rituelle  : « les religions n’ont pas le monopole de [ici le nom de la fonction] » – CQFD ! Formule annoncée dès la page 55 et sur laquelle revient et médite une brève conclusion p. 146  : le changement de paradigme n’a aucunement pour but « de prouver la fausseté d’une croyance ni de démontrer que « Dieu n’existe pas »,[….] il est de montrer qu’il n’existe pas de matrice universelle qui serait la religion mais seulement des configurations variant selon les contextes temporels et spatiaux ». Il a aussi pour effet, très classiquement, de faire l’économie d’une notion commune qui fait obstacle à la compréhension même de ce qu’elle prétend éclairer en le recouvrant.

Nathalie Heinich, La religion n’existe pas, Paris, Gallimard, 2026.

1 – Par exemple, et de manière non exhaustive : fonctions sacralisante, cultuelle, rituelle, mystique, thaumaturgique, prophétique, eschatologique, sacrificielle, institutionnelle…

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