À la mémoire d’Yves Gérard

J’ai appris tardivement le décès d’Yves Gérard, survenu au début d’octobre 2020. De beaux articles dans la presse et en ligne lui rendant hommage ont retracé sa carrière et son œuvre1. Musicologue éminent, philosophe par sa formation, il laisse un souvenir ineffaçable à ceux qui, comme moi, ont eu la chance de le rencontrer, chez qui il a soutenu – quand il ne l’a pas éveillé – le goût de la recherche et de l’exigence intellectuelle en exerçant la bienveillante autorité du professeur qu’il fut au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP), cette autorité par laquelle on se sent à la fois mis à l’épreuve et assuré, aspiré vers un sommet qu’on n’osait même pas s’avouer.

Qui n’a pas vu Yves Gérard pendant le concours de sortie du CNSMDP se tordre d’anxiété sur un banc, écoutant, réduit au mutisme, ses élèves passer l’épreuve orale d’histoire de la musique (et leur envoyant des ondes presque tangibles de soutien, les propulsant littéralement par son attention), qui n’a pas vu lesdits élèves, pour la plupart musiciens et érudits plus que confirmés (et souvent eux-mêmes déjà professeurs), lui jeter des regards où se lisait à livre ouvert le désir d’être à la hauteur de son enseignement, ne peut avoir une idée complète de ce qu’est un grand professeur.

Je commençais à peine mes travaux sur Rameau et Rousseau à la fin des années 1970 que Yves m’invitait dans sa classe, alors rue de Madrid. Un très grand moment inoubliable d’échange, d’ouverture d’esprit, de raffinement.

C’est lui qui m’a pratiquement « commandé » d’écrire le Rameau de 1983, me bousculant salutairement hors de l’éclat éphémère dans lequel s’attardent tant de jeunes adultes qui se croient éternels. Savoir prononcer au juste moment l’injonction de passer à l’acte, de cesser de vivre sa vie au brouillon : c’est cela aussi, la parole d’un magister qui sait mieux que l’intéressé identifier un désir parce qu’il lui donne sa dose nécessaire d’élévation tout en le plaçant sous l’urgence d’une temporalité limitée.

Suivirent des années de complicité – notamment jurys de thèse et autres où il arrivait essoufflé, revêtu de son sempiternel imperméable mastic « à la Columbo », traînant une valise à roulettes bourrée de documents, au retour d’une conférence, d’une réunion de travail, d’un autre jury. Je me souviens aussi de cette période harassante où, pris par la préparation du bicentenaire du Conservatoire, il m’avait demandé d’assurer quelques séances dans sa classe d’histoire de la musique. J’en sortais à la fois éreintée et émerveillée par l’écoute et l’attention des élèves, par leur aisance à s’approprier ce que j’avais mis tant d’heures à méditer, par l’exigence de cet enseignement de très haut niveau dont il fallait être digne.

Son amitié m’a été très précieuse ; il a été un modèle pour mon enseignement – il m’a donné de la force et le souci de ne jamais renoncer à placer tout élève au-dessus de lui-même.

1 – On lira par exemple l’article que lui a consacré Pierre Gervasoni dans Le Monde du 7 octobre 2020 https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2020/10/07/le-musicologue-yves-gerard-est-mort_6055165_3382.html . D’autres textes sont attendus notamment dans des revues de sociétés savantes. Je saisis l’occasion de rappeler le volume d’hommage qui lui fut dédié en 1997 et auquel je m’honore d’avoir contribué : Marie-Claire Le Moigne-Mussat, Jean Mongrédien et Jean Michel Nectoux (éd.), Échos de France et d’Italie : liber amicorum Yves Gérard, Paris, Buchet/Chastel, Société française de musicologie, 1997.

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