D’une épidémie à l’autre : parallèle entre le Choléra de 1832 et le Covid-19 de 2020 (par Matthieu Le Verge)

Ce n’est pas à une « comparaison boiteuse » de chiffres et de statistiques débouchant sur une douteuse leçon de morale que nous invite ici Matthieu Le Verge1. En revenant sur le déroulement de l’épidémie de choléra qui frappa la France en 1832 et sur les commentaires qu’en firent ses contemporains, il nous livre un parallèle saisissant qui atteste la constance des attitudes et des déclarations d’une épidémie à l’autre. De la minimisation à l’alarmisme, de l’insouciance à la suspicion complotiste, de l’égoïsme à l’abnégation, «  il est assez remarquable de relever que certains comportements, conspués ou loués dernièrement, sont en réalité intemporels et ne sont pas spécifiques à la propagation du Covid-19 en ce début de XXIe siècle ».

« L’homme est aussi un microbe têtu » 
Jean Giono – Le Hussard sur le toit

Et si le mythe de l’« Éternel retour » n’en était pas un ? Tout tremblement de terre – qu’il soit physique ou métaphorique – devrait normalement donner lieu à un authentique moment de réflexion pour aller de l’avant, afin que les mêmes causes ne provoquent plus les mêmes effets. En ce sens, une lecture attentive de l’histoire devrait, au moins en théorie, nous mettre en garde contre les éventuels écueils de nos sociétés face aux risques qui les menacent sans cesse. Or, avons-nous appris de nos erreurs afin d’éviter que l’histoire ne se répète à l’envi ? Rien n’est moins sûr, et c’est justement là que l’histoire nous montre qu’en près de deux siècles les états d’esprit n’ont pas vraiment évolué, notamment lorsque l’on se replonge au cœur de l’épisode du choléra dit morbus qui frappa la France au printemps 1832. Certes, il serait faux d’affirmer que chaque nouvelle épidémie n’est pas l’occasion pour les pouvoirs publics en place de prendre, a posteriori, les mesures idoines afin de lutter contre d’éventuels nouveaux désastres sanitaires ; mais est-ce pour autant suffisant ?

Il est assez remarquable de relever que certains comportements, conspués ou loués dernièrement, sont en réalité intemporels et ne sont pas spécifiques à la propagation du Covid-19 en ce début de XXIe siècle. L’histoire étant avant tout faite de menaces, d’autres nous ont précédés dans cette confrontation à la mort qui frappe aveuglément le plus riche comme le plus humble sans prévenir. Étaient-ils alors mieux armés que nous psychologiquement pour affronter de telles circonstances ? Étaient-ils plus insouciants et la crainte moins répandue dans les esprits ? Toutes ces questions, les témoignages historiques liés à l’épisode de 1832 permettent d’y répondre en partie et l’analyse est assez surprenante. Nombreuses sont, finalement, les analogies entre notre époque et celle du début du règne du roi Louis-Philippe.

Avant la « déclaration de guerre », proclamée solennellement par le président de la République dans son allocution télévisée du 16 mars, il faut néanmoins se souvenir que, près de deux mois plus tôt, il s’agissait au contraire de ne pas inquiéter inutilement l’opinion publique. Pour rassurer les esprits, dans un souci de tuer dans l’œuf un climat alarmiste prématuré, le 24 janvier 2020, la ministre des Solidarités et de la Santé, Agnès Buzyn, n’avait pas hésité à déclarer : « [en France], les risques de propagation du virus dans la population sont très faibles »2. De tels propos sont-ils la marque d’un mensonge d’État avéré ? Nous savons aujourd’hui, par l’intéressée elle-même, que depuis le mois de décembre, elle ne pensait qu’à une seule chose avant son départ du gouvernement le 16 février : ledit Coronavirus, car elle ne doutait pas un instant qu’il y aurait des « milliers de morts » à venir3. En avait-il été de même en 1832 ?

À cette époque, tout le monde savait depuis plusieurs années dans la classe politique dirigeante que le choléra progressait de pays en pays à travers l’Europe. Or, alors même que le gouvernement français s’attendait à l’inévitable, il n’en reste pas moins qu’avant que le coup de grâce ne soit effectivement porté, le ton était également empreint de « nuance » dans les rangs des ministres, comme l’illustre une séance de la Chambre des députés près d’un mois avant le déclenchement officiel de l’épidémie. Le 24 février 1832, à l’occasion de la discussion du budget des dépenses de 1831, le ministre du Commerce et des Travaux publics, le comte d’Argout, n’hésite pas à rappeler que, si le gouvernement a dû prendre les précautions nécessaires sans attendre que le fléau ait franchi les frontières nationales, il n’en reste pas moins qu’en « s’avançant en Europe, [le choléra] a heureusement perdu beaucoup de son intensité et du danger qu’il offrait dans le principe pour les populations »4. En faisant un tel constat, d’Argout pouvait-il prévoir qu’en réalité le choléra tuerait plus de 100 000 personnes, dont près de 18 500 rien qu’au sein de la capitale ? Il fallait sans aucun doute rassurer les esprits, à commencer par les députés. Néanmoins, dès l’annonce officielle de la manifestation du choléra dans le quartier parisien de la Cité, le 28 mars 18325, nombreux furent les députés à ressentir rapidement le « besoin de s’éloigner du centre de la contagion », ce que démontrent indéniablement les ultimes scrutins de la session parlementaire, où l’on ne dénombre qu’entre 229 et 253 votants sur les 459 députés élus lors des élections législatives de l’année précédente6. À l’opposé, notons tout de même que certaines personnalités de premier plan assumèrent bon gré mal gré leurs responsabilités au péril de leur vie, à commencer par le président du Conseil lui-même, Casimir Perier, qui fut terrassé par la maladie et enterré le 19 mai suivant, après avoir visité des malades à l’Hôtel-Dieu au début du mois d’avril7.

Poursuivons le parallèle. Avant même la « déclaration de guerre » du 16 mars 2020, dès le samedi précédent, le Premier ministre Édouard Philippe avait pourtant appelé les Français à « plus de discipline » face à l’accélération de la propagation du virus et du nombre de personnes hospitalisées en réanimation8. Face à l’insouciance de la population et au non-respect de la « distanciation sociale » et autres « gestes barrière », tous les lieux recevant du public considérés comme « non essentiels à la vie du pays » furent alors contraints de fermer leurs portes, le soir même à minuit. Étaient notamment visés les « restaurants, cafés, cinémas, boîtes de nuit », de même que tous les commerces à l’exception de ceux d’alimentation, les buralistes et les établissements bancaires. Devant le ton grave adopté par le Premier ministre, le message fut-il pour autant entendu ? S’il est certain que nombre de bars fermèrent leurs portes dès 23h ce soir-là, concomitamment, « les derniers verres avant la fin du monde » se multiplièrent à travers toute la France, avec des propos tels que : « C’est ma première pandémie. Je suis contente de la vivre avec mes potes »9 ! À cette occasion, la palme revient sans aucun doute à la capitale bretonne, où la célèbre rue de la Soif fut bondée jusqu’à minuit passé, et où certains avaient pleinement conscience que c’était « mal » ; mais, disaient-ils, « on en a besoin »10 !

À l’image de l’épisode de 1832, et malgré les avertissements à répétition des autorités publiques, nihil novi devant la manifestation d’un tel niveau d’insouciance. À l’époque, dès les premières attaques meurtrières du choléra, toutes les mesures furent prises – notamment sous l’impulsion du conseil général de l’administration des hospices – pour en atténuer les effets via l’instauration, au sein de chaque arrondissement, de bureaux de quartier composés à la fois de médecins, de chirurgiens et de pharmaciens11. La « violence » était bien réelle comme le rappelle l’historien Paul Thureau-Dangin quelques années après ce drame : « Aujourd’hui que nous sommes familiarisés avec le choléra, écrit-il, et que cette maladie, par sa diffusion même, est devenue moins violente, nous nous faisons difficilement une idée de l’effet produit par sa première invasion »12. Or, en poursuivant son propos, ce dernier s’empresse d’ajouter que, le jour même de l’annonce officielle de la présence du choléra au sein de la capitale, « la population […], prit d’abord la chose en plaisanterie ; de sinistres bouffons se promenèrent par les rues, affublés de travestissements qui parodiaient la redoutable épidémie ; le soir, les bals publics étaient plus remplis que jamais »13.

Certes, ce sentiment de fête de la mi-carême se dissipa assez rapidement devant la crainte qui s’empara de nombreux esprits. Il n’en reste pas moins que l’état d’anxiété général provoqua des épisodes tragiques, où des mendiants furent purement et simplement massacrés dans les rues. En effet, sous le poids « de bruits absurdes » et de « fables ridicules », le bruit d’un « vaste complot d’empoisonnement » se répandit au sein du peuple14 ; un complot fomenté par des « hommes infâmes » disait-on, et qui avait formé le « projet de jeter des substances vénéneuses sur les étaux des bouchers, dans les brocs des marchands de vin, dans les vases des laitières et jusque dans les seaux des porteurs d’eau »15. Dès 1832, les fake news faisaient donc déjà florès, en étant ainsi la preuve que la rhétorique complotiste n’a pas attendu les réseaux sociaux pour se répandre comme une traînée de poudre16.

Enfin, la situation sanitaire que nous vivons actuellement a vu surgir de nouveaux « héros ». Depuis le début du « confinement », notre classe dirigeante ne cesse de saluer le courage de tous ceux qui en sont exemptés, et qui luttent quotidiennement, de façon directe ou indirecte, pour que la vie puisse continuer à s’organiser, humainement et économiquement, en ces temps troublés. Du personnel de santé qu’on applaudit tous les soirs à 20h, en passant par les hôtesses de caisse, les éboueurs, les routiers, les facteurs, les policiers, nombreux sont ceux qui se rendent à leur travail malgré les insuffisances de matériel de protection. Plus largement, malgré l’individualisme et l’égoïsme rampant de nos sociétés post-modernes, une forme de « solidarité collective » est bien à l’œuvre pour prendre soin des plus fragiles d’entre nous et ainsi éviter « que le monde se défasse » entièrement17. Ces vertus ordinaires ; cette « common decency » orwellienne18 à l’œuvre à tous les échelons de notre société montrent ô combien le « principe responsabilité » si cher au philosophe Hans Jonas19 n’est pas le monopole du « politique » stricto sensu, mais bien des citoyens de la polis dans son ensemble. Pour que « l’humanité soit », la menace peut parfois élever l’Homme dans ce qu’il a de plus noble et, là encore les comportements altruistes traversent le temps.

« Les grands sacrifices accompagnent ordinairement les grandes calamités », relève l’auteur de l’Annuaire historique universel pour 1832 à propos de l’épisode du choléra qui frappa la capitale à partir de la fin mars 183220. Comme aujourd’hui, les médecins furent bien évidemment les premiers à partir au front et à lutter désespérément en première ligne. Face à leur attitude plus qu’exemplaire, Alexandre Dumas fils relève : « Les médecins étaient des héros ! Jamais général sur le champ de bataille le plus sanglant ne courut dangers pareils à ceux auxquels s’exposait l’homme de science debout au milieu de l’hôpital, ou allant par la ville de lits en lits ».

Il en va de même pour les sœurs de charité – ces infirmières des temps passés – que le célèbre écrivain n’hésite pas à qualifier de « saintes », voire de « martyres » de l’épidémie, tant leur attention aux chevets des malades relevait d’une quasi-dévotion21. Mais, au-delà des seuls moyens humains, la « bienfaisance publique » fit également des miracles que ce soit par des « souscriptions volontaires en nature et en argent » ou des « distributions gratuites des moyens préservatifs contre le choléra »22. Ainsi, lorsque Victor Hugo conspue maladroitement « les misérables bourgeois égoïstes qui vivent heureux et contents au milieu du peuple décimé » dans son journal personnel à la date du 1er avril23, les événements ultérieurs démontrent cependant que toutes les classes sociales furent touchées et que « dans tous les rangs de la population, les exemples de dévouement et de générosité se multiplièrent en raison de la gravité des circonstances »24.

Deux ans après ce dramatique épisode, l’homme de lettres Anaïs Bazin écrivit : « À la fin [du choléra], moyennant un tribut de vingt mille morts, nous pouvons nous en croire quittes, respirer quelque temps, et nous dire avec un faible espoir de répit : ‘Voici encore un fléau de passé : à qui le tour maintenant ?’ »25. En ce printemps 2020, le temps s’est à nouveau interrompu, et c’est la respiration haletante que nous voyons tous les soirs la liste des morts s’allonger sans qu’aucun répit ne nous soit laissé. L’heure de la « fin de l’histoire » a-t-elle alors sonné ? Non sans doute. Mais si le pire était quand même à venir et que le Covid-19 n’était que son avant-goût ? Dans ses Mémoires d’outre-Tombe, Chateaubriand s’interrogeait : « Si tous les hommes, atteints d’une contagion générale, venaient à mourir, qu’arriverait-il ? ». Or, sa réponse était simple : « Rien : la terre, dépeuplée, continuerait sa route solitaire, sans avoir besoin d’autre astronome pour compter ses pas que celui qui les a mesurés de toute éternité […] ; aucun vide ne se manifesterait dans l’univers »26. Aucun vide, sauf peut-être ce qu’il appelait « l’intelligence humaine », cette intelligence qu’il nous appartiendra de réinterroger lorsque la crise sera derrière nous, pour que nous puissions être dignes de porter ce nom d’« Hommes sages » – d’« Homo sapiens » – que nous nous sommes auto-conféré.

Notes

1 – [NdE] Docteur en Histoire du droit ; membre associé du Centre Jean Bodin, UPRES EA 4337 de l’Université d’Angers ; spécialiste en histoire du droit parlementaire.
La « comparaison boiteuse » fait référence à l’article récent ‘La grippe asiatique a tué plus que le Covid-19′ et autres comparaisons boiteuses.

3 – « Le chemin de croix d’Agnès Buzyn », Le Monde du 18 mars 2020, p. 13.

4 – Séance du 24 février 1832, Archives Parlementaires de 1787 à 1860, Recueil complet des débats législatifs et politiques des Chambres françaises, 2e série, t. 75, pp. 537-538.

5 – Voir notamment Le Constitutionnel du 29 mars 1832, ainsi que le Journal des débats politiques et littéraires en date du même jour.

6 – U. Tencé, Annuaire historique universel pour 1832, Paris, Thoisnier-Desplaces, avril 1834, pp 145-148.

7 – F. Guizot, Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps, Paris, Michel Lévy Frères, 1872, t. 2, pp. 317-319.

8 – Ce jour-là, 91 personnes avaient déjà succombé au virus, tandis que 4500 nouveaux cas étaient alors annoncés.

11 – U. Tencé, Annuaire historique universel pour 1832, op. cit., p. 144.

12 – P. Thureau-Dangin, Histoire de la Monarchie de Juillet, Paris, E. Plon, Nourrit et cie, 1888, t. 2, p. 106.

13 Idem.

14 – Il est vrai que l’idée de ce complot fut entretenue par l’entremise d’une circulaire du préfet de police en date du 2 avril, qui démentait officiellement l’implication des autorités dans de telles manœuvres, tout en affirmant que de « misérables » individus avaient bel et bien formé le dessein de déstabiliser l’ordre public par une série d’empoisonnements censés accuser la police.

15 – U. Tencé, Annuaire historique universel pour 1832, op. cit., p. 145.

16 – W. Audureau, « Comment la rhétorique complotiste détourne la science en période d’épidémie », Le Monde (site web), 8 avril 2020.

17 – A. Camus, Discours de réception du prix Nobel de Littérature du 10 décembre 1957.

18 – Sur ce concept, voir B. Bégout, De la décence ordinaire : Court essai sur une idée fondamentale de la pensée politique de George Orwell, Paris, Editions Allia, 2008.

19 – H. Jonas, Le Principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique [1979], traduit de l’allemand par J. Greisch, Paris, Ed. du Cerf, 2013.

20 – U. Tencé, Annuaire historique universel pour 1832, op. cit., p. 144.

21 – A. Dumas, Mes Mémoires, Paris, Michel Lévy Frères, 1863, t. 9, pp. 152-153.

22 – U. Tencé, Annuaire historique universel pour 1832, op. cit., p. 143.

23 – V. Hugo, Choses vues. Souvenirs, journaux, cahiers (1830-1848), Paris, Gallimard, 1972, p. 117.

24 – U. Tencé, Annuaire historique universel pour 1832, op. cit., p. 144.

25 – A. Bazin, L’époque sans nom. Esquisses de Paris (1830-1833), Paris, Alexandre Mesnier, 1833, t. 2, pp. 274-275.

26 – F.-R. de Chateaubriand, Mémoires d’outre-Tombe, Paris, Garnier, 1910, t. 5, pp. 488-489.

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