Patrick Boucheron et Pierre-André Taguieff par temps troubles : recension croisée

Viennent de paraître deux opuscules semblant provenir de deux planètes différentes. L’un, de Patrick Boucheron1, médiéviste reconnu, professeur au Collège de France, propose une réflexion sur la catastrophe et se voudrait un signal d’alarme contre ce qu’il est peut-être encore temps d’éviter et qui se prépare sous nos yeux, l’avènement de l’extrême droite. L’autre, de Pierre-André Taguieff2, philosophe, politologue et historien des idées, analyse la matrice théologico-politique islamique qui a ravivé la démonisation des juifs et qui trouve prise sur une certaine gauche occidentale faisant de la cause palestinienne une nouvelle « cause du peuple ». Deux intellectuels qui proposent des outils de déchiffrement des « phénomènes morbides » propres aux temps présents.

Patrick Boucheron, Le Temps qui reste

La réflexion sur le temps est devenue une des spécialités de Patrick Boucheron. Comme à son habitude, il la mène d’une façon plus littéraire qu’universitaire et, quitte à forcer le trait, ce qu’on gagne en joli style (car si l’on veut laisser sinon sa marque, du moins une trace, mieux vaut ne pas écrire comme Mme Ernaux), on le perd en clarté démonstrative – même si, bien sûr, l’un n’exclut pas l’autre. Reste qu’on lira avec profit ces considérations où il arrive qu’une formule, une métaphore, loin de porter à faux, se fasse outil de déchiffrement. Instructif, le passage (p. 25) sur la distinction entre temps prophétique et temps messianique ; mais c’est pour, page suivante, voir Greta Thunberg transfigurée en Jeanne d’Arc des temps modernes (et le lecteur pense encore à Marx qui évoque les coups d’État des Bonaparte : une première fois comme tragédie, une seconde comme farce). Cette partie de l’opuscule, sauf erreur, invite le lecteur à prendre conscience de la gravité de l’heure, à songer qu’il faudrait agir.

Mais ce n’est que le hors-d’œuvre. Inutile d’avoir jeté un œil au menu pour connaître le plat de résistance. Le serveur, allégorie d’une classe dirigeante préparant le pire avec zèle, lève la cloche et voilà donc l’extrême droite. L’objet n’est jamais défini, comme si le texte n’avait au fond pas vocation à être largement diffusé, comme s’il n’était destiné qu’à un happy few d’admirateurs, lesquels, antifascistes professionnels, savent bien ce qu’est le fascisme ; un texte adressé aux fidèles auditeurs des radios de Radio-France où règne un gauchisme d’atmosphère (cédons à la mode et déclinons l’heureuse formule de Gilles Kepel sur le djihadisme). Trop intelligent pour se contenter de fossiliser le FN ou le fascisme, ce que font tous ceux qui nous avertissent, l’index raide, que rien n’a changé, Marine n’étant que Jean-Marie en jupe, l’auteur voit bien que certains veulent se confondre avec les héros des drames immenses du passé et qu’une « certaine gauche radicale, notamment, affecte cette posture d’une clandestinité sans danger » (p. 60). Lui voudrait donner dans l’audace.

Ce grand connaisseur de l’Italie (propos à prendre au pied de la lettre) échoue hélas à convaincre que Giorgia Meloni est l’abominable continuatrice du fascisme sous une forme différente et qui sévit d’une autre manière. Si l’on comprend bien l’auteur, n’est pas au pouvoir cette droite qui a déchiré, en 1995, à Fiuggi, sa chemise noire (et non « brune » – p. 55 – ; les chemises brunes, c’était en Allemagne) ; et il ne faut donc pas suivre les naïfs ou les complices qui parlent de post-fascisme pour « euphémiser [cette] extrême droite » et qui, dès lors, se rendent coupables d’un « renoncement moral » (Id.)3. Mais si l’auteur va souvent en Italie, il ne peut que se rendre compte que c’est bel et bien au prince de Lampedusa qu’il faut se référer – tout doit changer pour que rien ne change –, plus que, comme il le suggère, à Machiavel – « il faut conserver l’ombre des usages anciens » pour changer non le mais de régime (p. 53). Les analystes et commentateurs italiens ne s’y trompent d’ailleurs pas et parlent d’une coalition de centre-droit, peu ou prou continuatrice de la politique du gouvernement précédent. Patrick Boucheron donne ici corps à la formule d’Alain Finkielkraut selon qui le slogan des résistants post-modernes n’est pas : « Le fascisme ne passera pas ! » ; mais : « Le fascisme ne trépassera pas ! », tant il leur est indispensable dussent-ils le fantasmer – et le sentimental passage sur le poids des fantômes, ici celui des années 1930 (p. 55-57), inconclusif, nous perd dans les nuées.

Semblant ne pas trop savoir quelle forme donner à ses velléités d’engagement, vers la fin de la brochure, l’auteur confesse qu’il tâchera « toute sa vie de défendre indéfectiblement la cause des livres » (p. 62) ; voilà donc un historien bien téméraire mais qui ne va toutefois pas jusqu’à dénoncer la culture de l’effacement défendue par le wokisme – dont le foyer est l’université – qui aime tant réchauffer son doux fanatisme aux bûchers des livres qu’il proscrit – l’historien a-t-il à ce point la nuque bloquée, le regard affolé fixé tout à sa droite, au point qu’il ne voit rien de ce qui se passe sur sa gauche ? Il préfère ainsi dénoncer l’idéologie mortifère de l’enracinement – comment peut-on enjoindre à ses concitoyens de rester fidèles à une patrie, une civilisation ou une religion ? Et si, selon lui, les partisans de ce dernier sont déjà morts, il nous incite tout de même à combattre leurs cadavres (c’en deviendrait shakespearien)… Simone Weil, écrivant que « l’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine4 » est-elle devenue infréquentable, cancelable ? La lecture des grands républicains de la Glorieuse Troisième montrerait à Patrick Boucheron que non seulement l’universalisme peut être enraciné mais que cet enracinement est la condition d’un universalisme humaniste. Contre les identitaires, l’auteur propose d’inventer « une riposte et, ultimement, un déplacement » – soit, mais ce déplacement le fait tomber dans les bras de la « grande penseuse de l’écoféminisme Donna J. Haraway » qui veut nous apprendre à « vivre avec le trouble » – merci, mais un grand écrivain nous suffira. L’historien avance cette idée : pour parer à l’orage, il suffirait d’« utopies concrètes »… Contre les tristes sires de droite, il invite à « une joie féroce, faite de patience et d’emportements, de douceur et de ferveur – une joie spinoziste, en somme » – qui a dit que M. Boucheron n’était pas capable d’auto-ironie s’il se parodie ainsi lui-même ? Il a en tout cas raison de déplorer le confort de la déploration dans lequel se prélassent les réactionnaires ; mais la négation férocement joyeuse, donc, du lent effondrement d’une nation, d’une civilisation, ou bien, au fond, la joie mauvaise que cela arrive, vaut-elle mieux ?

Patrick Boucheron, s’inspirant de Walter Benjamin, pense que la catastrophe n’est pas dans le surgissement de l’inattendu mais dans la continuation du pire. Donc pour lui, pour qui la gauche est le camp du Bien, le pire ne peut venir que de la droite au pouvoir, qui prépare l’avènement (le retour) de l’extrême droite. L’historien gagnerait à envisager que le pire peut aussi venir d’ailleurs, de son propre camp par exemple… C’est pourquoi on lira avec profit le « tract » récemment paru de Pierre-André Taguieff. Foin d’esthétisme, il démontre. La lucidité radicale est sa marque.

Pierre-André Taguieff, Le nouvel opium des progressistes-Antisionisme radical et islamo-palestinisme

Le pogrom perpétré le 7 octobre dernier par le Hamas a servi de révélateur, confirmant avec un sinistre éclat les analyses précédentes de l’auteur sur les métamorphoses de la judéophobie, sur celles de l’antiracisme et sur l’islamo-gauchisme voire l’islamismo-gauchisme. L’antisionisme sert désormais de paravent à ce que l’auteur désigne par le néologisme « judéomisie », laquelle se serait substituée en partie à l’antisémitisme ancienne manière (chrétien, nationaliste, racialiste) qui subsiste dans les milieux extrémistes de droite réduits à la portion congrue.

Pour avancer ses pions plus facilement, et s’exonérer de l’accusation infamante d’antisémitisme, on remplace, le procédé est connu, « juif » par « sioniste » ou par « Israélien », ce qui facilite le recyclage des clichés comme celui du complot juif mondial : les maîtres du monde sont, donc, les sionistes, les Israéliens (p. 40), les mêmes qui, on l’a vu lors de la riposte qui a suivi les violences du 7 octobre, ont « massacré les enfants palestiniens » – réactivation de l’image pluriséculaire du meurtre rituel d’enfants par les juifs (p. 56). Pour que cette substitution fonctionne, il faut que prévale, parmi les différentes significations, parfois contradictoires, de l’antisionisme, celle consistant en « la négation du droit à l’existence de l’État d’Israël ainsi que le projet et la volonté de détruire cet État-nation pour le remplacer par un État palestinien ou un État islamique » (p. 10) C’est que la cause palestinienne a été islamisée, surtout, selon l’auteur, depuis la révolution islamique iranienne de 1979 (p. 16). Pour Georges Bensoussan, on perçoit même déjà cette volonté chez le grand mufti de Jérusalem, Amine al-Husseini, à la fin des années 19205. Pierre-André Taguieff cite la charte du Hamas du 18 août 1988 qui place le combat de ses militants sous l’égide, notamment, de Hassan al-Banna, fondateur des frères musulmans : « Israël s’élèvera et restera en place jusqu’à ce que l’Islam l’élimine, comme il a éliminé ses prédécesseurs. » L’auteur mentionne plusieurs fois ce document à l’appui de sa démonstration (p. 10, 39-42). Certains objecteront qu’il a été amendé en 2017 dans le sens d’une atténuation ; mais il suffira de rappeler les faits du 7 octobre, rien que les faits, pour montrer qu’en esprit et en acte, le Hamas a toujours la charte de 1988 pour guide, que la volonté génocidaire du mouvement n’a pas faibli6.

Suivant cet antisionisme, s’est peu à peu imposée une inversion victimaire et les Juifs sont dépeints en nouveaux nazis7 – qu’on accuse de perpétrer un génocide dans la bande de Gaza –, les musulmans étant dès lors convertis en… juifs : on se souvient de cette sénatrice écologiste posant, lors de la manifestation contre l’islamophobie du 10 novembre 2019, aux côtés de gens portant une étoile jaune (non une étoile de David puisque à cinq branches) flanquée d’un croissant jaune et sur laquelle n’était pas inscrit le mot « Juif » mais « Muslim ». L’antisionisme radical des islamistes convergeant avec celui de l’extrême gauche, s’est opérée depuis les années 1960 « une lente réinvention d’une vision antijuive du monde, dont l’un des principaux traits est qu’elle s’est accomplie sur des terres de gauche et surtout d’extrême gauche au nom de l’« antiracisme » […] » (p. 15), un néo-antiracisme faisant de la cause palestinienne la cause des causes (p. 17). Grâce à l’islamo-gauchisme, concept forgé par Pierre-André Taguieff, une certaine gauche s’est trouvée un nouveau prolétaire à défendre, le musulman – commodément essentialisé pour être plus facilement enrôlé. L’ennemi est par conséquent l’islamophobe – en s’armant de l’islamophobie, invention frériste consistant à disqualifier toute critique de l’islam même, la gauche, naguère anticléricale, réhabilite le délit de blasphème…

Et donc « le regard islamo-gauchiste est hautement sélectif, en ce qu’il ne s’indigne que face à ce qu’il perçoit comme un « extrémisme de droite », censé être « réactionnaire », « raciste » et/ou « fasciste ». » (p. 18) Un vieux procédé stalinien : qui ne pense pas comme moi sert le nazisme. L’idéologie woke est en tout compatible avec l’islamo-gauchisme qui est même l’un de ses éléments (les passages consacrés à Judith Butler, Médine, Dieudonné, la France insoumise, aux Écologistes… larges citations à l’appui, sont pour le moins éclairants). Il règne à l’université et si son opuscule avait paru un peu plus tard, Pierre-André Taguieff aurait sans nul doute évoqué les présidentes des prestigieuses universités américaines de Harvard, de Penn State et du Massachusetts Institute of Technology (MIT), qui ont répondu le 5 décembre dernier aux membres de la commission de l’éducation du Congrès leur demandant si le fait d’appeler au génocide des Juifs constituait une violation de leur règlement, que cela « dépendait du contexte ».

Puisque les islamo-gauchistes défendent une société multiculturelle et multicommunautaire (p. 31), leurs adversaires sont les républicains en tant qu’ils sont universalistes, propugnateurs d’une instruction publique laïque, attachés à un État-nation souverain (article 3 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789). Aussi ces républicains sont-ils campés en intégristes, en identitaires, faisant le jeu du lepénisme (et, depuis quelque temps, du zemmourisme)… « La criminalisation de la laïcité républicaine est devenue un signe de ralliement. » (p. 30)

Le communisme agonise, s’il n’est pas mort, et les intellectuels en manque de sensations fortes se tournent vers l’islamisme. Ce nouvel opium « dérive d’un petit nombre de mythologies contemporaines, fabriquées sur la base d’idées fausses ou douteuses, voire délirantes » (p. 46). On peut selon l’auteur y voir les composantes de la vulgate antisioniste et pseudo-antiraciste d’aujourd’hui, composantes au nombre de quatre : d’abord le remplacement de l’antisémitisme par l’islamophobie ; ensuite, la confusion entre combat contre l’islamisme et rejet de l’islam ; puis l’islamophobie considérée comme cause principale de l’islamisme radical ; enfin la diabolisation d’Israël et son corollaire, la victimisation des Palestiniens.

Pierre-André Taguieff estime que de nombreux intellectuels français, obnubilés par l’islamophobie, l’extrême droite, le populisme, ont « largement ignoré, négligé ou sous-estimé l’islamisme radical, minimisant le terrorisme jihadiste en l’attribuant à des minorités marginales – grave contre-sens –, en même temps qu’ils détournaient le regard de la vague antijuive portée principalement par la propagande islamiste et ses relais politico-culturels à l’extrême gauche se voulant « radicale » » (p. 49-50) Reste que cette propagande n’a pas infusé qu’à l’extrême gauche et on sera tenté de nuancer la portée ici observée du divorce entre deux gauches. Si le socialisme belge en offre une belle caricature, il y a longtemps que la gauche de gouvernement française a abandonné universalisme, laïcité, indivisibilité, assimilationnisme (et même l’idée d’intégration) et s’est montrée perméable au frérisme par le biais de la « religion diversitaire » (Mathieu Bock-Côté), puis du wokisme. Reste cette gauche qui se poste au milieu de deux monstres : l’islamisme et l’extrême droite – les deux mâchoires de cette fameuse « tenaille identitaire » qui seraient d’égale force. Or selon Jean-Yves Camus, qui dirige l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès, « la mouvance d’ultra-droite reste réduite [en France] à 3 000 individus environ, elle progresse très peu sur la longue durée. Et ni le RN ni Reconquête n’ont intérêt à se diaboliser en accueillant en leur sein des radicaux qui d’ailleurs, les trouvent trop prudents8 ». Les promoteurs de la tenaille identitaire donnent-ils dès lors dans ce que Lionel Jospin a appelé la comédie anti-fasciste9 ? On aurait aimé un mot sur cette question car si, comme le note Pierre-André Taguieff, les Juifs ont peur, après le 7 octobre, si, après avoir déjà fui la Seine-Saint-Denis, « ils s’apprêtent à fuir les « quartiers sensibles » partout dans l’hexagone, ces quartiers islamisés où ils sont devenus des cibles » (p. 56), ce n’est pas à cause de l’extrême droite.

 

Sans doute nos intellectuels ont-ils du mal à se défaire de leurs vieux schémas explicatifs. Conformisme institutionnel, incapacité, peur de l’isolement ? Or leur devoir moral ou, si l’on veut se placer sur un autre terrain, leur responsabilité professionnelle est, par temps trouble, de forger de nouveaux outils pour comprendre le monde. Certains s’y efforcent, au premier rang desquels, depuis de nombreuses années, Pierre-André Taguieff qui, jetant une lumière crue sur la réalité, aide à mieux « voir ce qu’on voit », à déchiffrer ce qui vient et donc à s’armer intellectuellement, moralement et politiquement.

Notes

1 – Patrick Boucheron, Le temps qui reste, Paris, Seuil (« Libelle »), 2023.

2 – Pierre-André Taguieff, Le nouvel opium des progressistes-Antisionisme radical et islamo-palestinisme, Paris, Gallimard (« Tracts » n° 53), 2023.

4 – Simone Weil, L’enracinement, Paris, Gallimard (« Folio essais »), 2013 (1949), p. 61.

5 – Georges Bensoussan, Les origines du conflit israélo-arabe (1870-1950), Paris, Humensis (« Que sais-je ? »), 2023, p. 35 sq.

7 – Après le 7 octobre, plusieurs commentateurs ont cité ces mots de Vladimir Jankélévitch, d’il y a une cinquantaine d’années, auxquels on ne peut pas ne pas penser ici : « L’antisionisme est une incroyable aubaine, car il nous donne la permission – et même le droit, et même le devoir – d’être antisémite au nom de la démocratie ! L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. Et si les juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. » (Vladimir Jankélévitch, L’Imprescriptible. Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité, Paris, Seuil, 1986).

8Le Figaro, 28 novembre 2023.

9 – « Pendant toutes les années du mitterrandisme, nous n’avons jamais été face à une menace fasciste, et donc tout anti-fascisme n’était que du théâtre. Nous étions face à un parti, le Front national, qui était un parti d’extrême droite, un parti populiste aussi, à sa façon, mais nous n’avons jamais été dans une situation de menace fasciste et même pas face à un parti fasciste. » (Lionel Jospin, 29 septembre 2007, « Répliques », France Culture.)

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