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« La parole du mille-pattes. Difficile démocratie » de Jean-Paul Jouary, lu par Valérie Soria

La lecture du livre de Jean-Paul Jouary La parole du mille-pattes. Difficile démocratie (Encre marine, 2019) nous convie à une plongée, ou plutôt à une remontée allant bien en deçà des analyses de la démocratie occidentale ancrée sur le modèle de la Grèce antique. L’hypothèse philosophique est que la démocratie est le socle de la forme première de toute organisation humaine. S’efforcer de revenir, à travers et au-delà des formes multiples, au terreau de toute forme de société, dès le Paléolithique, c’est prendre l’universalisme au sérieux et mesurer ce qu’est le principe démocratique comme principe de justice et de conciliation par la parole bien comprise.

Les livres de Jean-Paul Jouary sont, à chaque publication, l’occasion heureuse de prouver qu’un texte écrit n’est pas toujours ce qui met la parole en échec. Tout au contraire, il s’y déploie une parole bien singulière, celle d’un philosophe qui n’a jamais cessé d’enseigner et donc de s’intéresser à nombre de domaines où se matérialise le génie humain, où l’intelligence collective est à l’œuvre. Quel autre socle que celui du politique pour relier les étapes de l’itinéraire intellectuel qu’est celui de Jean-Paul Jouary ? Au fond, l’enseignement a toujours partie liée avec un acte politique. Enseigner n’est-ce pas faire le pari qu’il est possible de penser en commun en construisant une parole démocratique ? S’il y a une certaine violence à nous arracher à tout ce qui peut anesthésier notre jugement, le pendant de ce processus inconfortable n’est-il pas de se poser la question de savoir comment «  parler ensemble » 1 ? C’est à l’occasion de ses séjours à Abidjan pour y enseigner la philosophie que Jean-Paul Jouary renouvelle dans cet ouvrage la réflexion que nous portons sur la démocratie.

Élargir le regard pour construire l’avenir

Le titre du livre est tiré d’un dicton de la Côte d’Ivoire : «  C’est avec de bonnes paroles que le mille-pattes traverse un champ fleuri de fourmis ». La parole du mille-pattes est une parole qui parie sur un échange raisonnable permettant de dépasser la conflictualité, la logique de la vengeance. Ce qui motive Jean-Paul Jouary dans son ouvrage est d’étudier le pouvoir pacificateur de la parole au sein de toute collectivité humaine. Lorsque l’exercice de la parole s’attache à favoriser la discussion collective, la démocratie est assurée de prendre toute sa place. Il s’agit de promouvoir cette philosophie de «  la  parole du mille-pattes » pour donner à un monde violent et inégalitaire une issue démocratique pérenne.

À travers six chapitres (L’homme et la politique ; L’homme et le passé ; L’homme et la loi ; L’homme et l’avenir ; L’homme et le pouvoir ; L’homme et lui-même), l’auteur examine les champs dans lesquels l’homme inscrit son existence en tant qu’homme et en tant que citoyen. Il ne faut pas désespérer : «  des nouveautés historiques se préparent sur les ruines du monde existant »2. Cela appelle un changement de regard qui prenne en compte d’autres modèles d’organisation politique démocratique que notre modèle occidental ancré sur la Grèce antique. C’est à ce travail d’explorateur que notre auteur nous propose de participer.

Être citoyen en démocratie

Il faut commencer par revenir à l’élémentaire en travaillant d’abord à définir et réfléchir sur ce que nous entendons par «  démocratie », «  politique », « loi », «  justice », « liberté » et le socle opératoire de ces notions : la citoyenneté. C’est à ce travail de compréhension que Jean-Paul Jouary se consacre en vrai pédagogue donc en vrai philosophe.

La citoyenneté est un statut difficile à construire. Cela implique un exercice actif et non qu’on délègue cette responsabilité à d’autres. Promouvoir une «  citoyenneté active » est la base de toute vie démocratique : par les débats, par la participation éclairée aux discussions engageant notre avenir. Faute de quoi la politique ne saurait remplir sa fonction émancipatrice. C’est donc à une tâche difficile que nous appelle Jean-Paul Jouary. Il ne suffit pas de se reposer sur la participation aux élections pour être un citoyen. Réactiver le débat public est une nécessité, penser la souveraineté du peuple n’a jamais été aussi urgent : il y a une crise dans la démocratie du fait de la déperdition du sens de la souveraineté. Il faut se pencher avec attention sur la définition de l’intérêt commun, ce que Rousseau appelait l’intérêt commun. Cela appelle une réflexion sur la laïcité, dont nous voyons aujourd’hui qu’elle n’a jamais été autant remise en cause, ou confondue avec la tolérance.

Jean-Paul Jouary n’en reste pas aux philosophes de la tradition occidentale pour penser la démocratie. Nous n’avons pas le monopole de la pensée démocratique si par démocratie on entend  «  tout système social dans lequel les décisions qui engagent la collectivité sont prises par cette collectivité après un libre débat »3 . Notre auteur s’appuie alors sur des modèles comme ceux de l’Inde et plus généralement de l’Asie, des Berbères (avant le VIIIe siècle), de l’empire Arabo-Andalou du XIIe siècle, ou encore de la Mongolie. Ce qu’il faut comprendre par-là, c’est que l’Europe occidentale est à l’origine de la création d’un modèle parmi d’autres de démocratie, celle-ci étant le socle commun de la forme première de toute organisation humaine. La question étant : comment revenir à une forme démocratique authentique, qui ne perpétue pas les inégalités sociales et ne retire pas la souveraineté au peuple ? Car « C’est en effet « démocratiquement » que la «  démocratie représentative » permet de supprimer la «  démocratie » au sens propre»4. Il faut revenir au terreau de toute forme de société, dès le Paléolithique, pour mesurer ce qu’est le principe démocratique comme principe de justice et de conciliation par la parole bien comprise. Cela ne signifie pas que n’importe quel groupe ou n’importe quelle assemblée se définissant comme ayant un pouvoir de décision puissent constituer un socle valide et légitime de démocratie car nous risquerions de ne pas pouvoir échapper au communautarisme quelle qu’en soit la forme. Cela signifie plutôt que les humains, dès lors qu’ils se rassemblent, ont à apprendre et à exercer la parole démocratique au travers du débat public qui constitue «  la médiation essentielle entre la souveraineté du peuple et la qualité de ses décisions »5. Passer du « Je » au «  Nous », de nos intérêts égoïstes au bien commun que seuls des raisonnements bien conduits peuvent faire émerger au-dessus de la diversité des opinions, tel est le mouvement propre à l’exercice de la démocratie, bien avant toute forme de vote. «  Je suis parce que nous sommes »6.

Au-delà du droit

Si l’aspiration à la démocratie exprime au fond un idéal de justice, il faut dépasser une logique punitive et répressive qui n’est que la résurgence d’une logique de la vengeance. Il ne peut y avoir de justice humaine qu’en essayant de mettre un terme aux rapports de force et à un droit imposé aux vaincus par les vainqueurs. Des figures emblématiques comme celles de Gandhi, Martin Luther King et Mandela peuvent nous conduire sur le chemin d’une justice animée par un esprit de réconciliation. Les pages sur Mandela7, en particulier, sont éclairantes car elles montrent à quel point la verbalisation de tout un peuple rassemblé peut «  Guérir les bourreaux et leurs victimes ensemble »8. Par cette réconciliation pratiquée dans l’ubuntu, le droit est dépassé par une justice supérieure, celle que des hommes unis dans une volonté de faire peuple mettent en œuvre. La question étant finalement celle de l’humanité que les hommes veulent voir advenir : une humanité réconciliée, soucieuse de bâtir la société du genre humain, ce qui est proprement respecter la vertu et nous rendre plus conscients de ce que nous pouvons inventer pour nous donner un avenir et donner sa pleine puissance à la pratique politique bien comprise.

Appeler les citoyens à penser ce que c’est que gouverner et non diriger, tracer la voie d’un universalisme qui va chercher ses références dans des cultures non occidentales, aller puiser jusque dans la préhistoire pour penser les mutations sociales et politiques, c’est bien à un itinéraire très large que nous convie le livre de Jean-Paul Jouary qui est comme le récit d’un philosophe engagé depuis des décennies dans la recherche d’une manière de pratiquer une parole libre, exempte de rapports de force, au service d’un enseignement qui se veut accessible à tous. Sans jamais se départir d’un optimisme qui honore ses lecteurs. À nous de poursuivre ce cheminement puisque ce que nous retirons de la fréquentation de ce philosophe est de ne jamais perdre le courage de nous engager dans la réflexion et dans la participation active à tous les débats publics initiés par les forces vives et critiques de nos démocraties.

Jean-Paul Jouary, La parole du mille-pattes. Difficile démocratie, Paris : Les Belles-Lettres, coll. Encre marine, 2019. Voir le site de Jean-Paul Jouary.

Notes

1 – Pour reprendre l’expression de Gadamer dans Langage et vérité, p.151, Gallimard, 1995.

2La parole du mille-pattes, p. 14

3Op.cit., p.44

4Op.cit., p.67

5Op.cit., p.58

6 – Selon le principe ancestral de l’ubuntu du clan de Nelson Mandela que Jean-Paul Jouary a développé dans son ouvrage intitulé Mandela une philosophie en actes, Livre de Poche, 2014

7Op.cit., pp.107-111

8Op.cit., p.110

Une autre généalogie de la morale

Sur le livre de Philip Pettit « The Birth of Ethics »

Le nom du philosophe Philip Pettit, professeur à Princeton, est surtout associé à la notion de « républicanisme ». Dans The Birth of Ethics1 (version enrichie de conférences qu’il a données en 2015), il se fixe une tâche ambitieuse : explorer la nature de l’éthique2 en essayant de déterminer comment celle-ci a pu apparaître.

Le projet de Pettit

Philip Pettit présente son projet en ces termes : « notre analyse reconstructive a pour but de fournir un récit sur la façon dont une communauté d’individus qui n’emploient pas initialement des concepts éthiques pourrait faire évoluer des pratiques communes jusqu’au point où de tels concepts leur deviendraient disponibles et où les propriétés correspondantes deviendraient accessibles ». Cette communauté fictive, Pettit choisit de l’appeler Erewhon (anagramme de nowhere, empruntée à un roman de Samuel Butler) ; une communauté fictive, en effet, la perspective de l’auteur n’étant pas historique mais philosophique (à la manière de Rousseau qui, au seuil de son Discours sur l’origine de l’inégalité, prévient : « Il ne faut pas prendre les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet, pour des vérités historiques, mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels, plus propres à éclaircir la nature des choses qu’à en montrer la véritable origine ».

Philip Pettit pose trois conditions préalables pour le succès de sa « reconstruction » : les membres d’Erewhon, on l’a dit, sont dépourvus de toute notion éthique ; ils doivent, à part cela, être le plus proches possible d’humains comme nous ; ils forment une société qui – c’est un point essentiel pour Pettit – doit pouvoir se comprendre selon un point de vue purement naturaliste (matérialiste). Quant aux conditions qui concernent l’évolution des choses plutôt que leur soubassement, les membres d’Erewhon sont supposés rationnels d’une part, et égocentrés d’autre part. Ils constituent une société isolée, dans laquelle ils ont tous un pouvoir à peu près égal. Pettit souligne que son « analyse reconstructive » a un précédent notable dans l’analyse économique ayant fait émerger la notion d’argent à partir d’hypothétiques sociétés où n’aurait existé que le troc. Il note aussi que de nombreuses entreprises philosophiques ont, avant la sienne, visé à démystifier les concepts qu’elles abordaient (que ce soit le droit, la convention, la vérité, etc.).

Le degré zéro

L’auteur part d’une situation imaginaire – le degré zéro – dans laquelle les membres d’Erewhon n’utilisent le langage (l’accès au langage étant, selon Pettit, la condition fondamentale de tout ce qui va suivre) que pour échanger des informations sur leur environnement. À ce premier stade, tout est question de confiance et de réputation : j’ai intérêt à fournir des informations exactes si je veux pouvoir compter en retour sur mon interlocuteur et sur ceux à qui ce dernier risquerait de signaler mes manquements. Pour être digne de foi, je dois être attentif à la façon dont j’acquiers une information comme à la façon dont je la transmets. Mais ces comportements, relève Philip Pettit, peuvent s’observer sans que les membres d’Erewhon aient conscience qu’il s’agit là d’une caractéristique de leur communauté : c’est à ce stade une norme « pré-sociale ». Cette situation, cependant, ne demeurera pas indéfiniment sans qu’on la remarque : d’une norme pré-sociale, on passe alors à une règle de conduite (la règle consistant à dire la vérité) – ce qui ne signifie pas une règle prescriptive, encore moins morale.

Deux actes de langage

La confiance est donc au cœur de ce degré zéro. Mais, selon Pettit, il manque nécessairement à ce stade les deux ressources essentielles grâce auxquelles nous pouvons plus solidement faire savoir à nos interlocuteurs que nous sommes dignes de foi. En premier lieu, nous pouvons affirmer, déclarer (avow) certaines de nos attitudes plutôt que de simplement les rapporter ; en second lieu, nous pouvons nous engager (pledge) à certaines attitudes, garantir leur adoption à nos interlocuteurs. Cette dernière notion est proche de la promesse, mais sans la connotation morale de celle-ci. Deux problèmes épistémiques principaux peuvent affecter une croyance : j’ai été victime d’une évidence trompeuse ; le monde « a changé entre le moment de mon observation et celui de l’action que vous réalisez sur la foi de ce que j’ai rapporté ». Or, les deux modes de communication décrits par Pettit (avowals et pledgings) interdisent, selon lui, le recours aux excuses épistémiques dont nous venons d’indiquer la teneur : le premier mode annule le premier type d’excuse, le second supprime les deux types d’excuse. En effet, je ne peux m’être trompé en communiquant selon le premier mode une croyance, un désir, une intention : dans ces cas, je ne fais pas que rapporter une mienne attitude. Et je ne peux, si je me suis engagé à quelque chose, me défaire de mon engagement en faisant valoir que j’ai changé d’avis ; seule une excuse d’ordre pratique (je me suis cassé la jambe) pourra m’en délivrer.

Lorsque je déclare (avow) une croyance, en plus de fournir une information, je transmets implicitement cette croyance : mon message revêt à la fois un aspect sémantique et un aspect pragmatique. Pourquoi utiliser cet acte de langage ? Parce que, explique Philip Pettit, en renonçant de la sorte à invoquer une éventuelle excuse, j’opte pour une forme plus coûteuse de communication : on ne m’en accordera que davantage de crédit. Pour risquer un tel acte, je dois apporter un soin tout particulier à la formation de ma croyance, me garder, selon Pettit, des distractions et des facteurs de perturbation qui seraient susceptibles de la fausser. Je peux aussi déclarer des intentions et des désirs, qui, à la différence des croyances, basées sur des données (data), sont fondés les unes et les autres sur des desiderata. Pettit (après Elizabeth Anscombe) précise que ces desiderata doivent être familiers pour que les attitudes correspondantes soient intelligibles. Plutôt que de déclarer une attitude, je peux la garantir (pledge), ce qui est plus coûteux encore : en cas de défaillance, je risque de n’avoir aucune excuse. En contrepartie, mon engagement sera hautement crédible. En ce sens, on ne peut garantir une croyance, puisque le monde change. Non plus qu’un désir : tenir parole n’est pas la même chose que continuer de désirer. On ne peut donc garantir qu’une intention.

Les membres d’Erewhon n’utilisent pas qu’en leur nom propre ces deux actes de langage : il leur est possible aussi, en vertu d’une autorisation explicite ou non, de parler et de s’engager au nom des autres, de n’importe quelle pluralité, ce qui exclura de la même façon les excuses épistémiques mentionnées plus haut. Est ici en jeu la résolution de problèmes importants qui se posent à tous les membres d’un groupe dont le porte-parole doit s’exprimer sur la base de présuppositions partagées. Mais comment se prémunir contre un malentendu complet ? Pettit répond à cette question en invoquant – ce qui est rare dans le livre – notre « nature humaine » ; selon lui, elle nous a probablement donné, pour l’essentiel, une sensibilité commune aux données et aux desiderata.

Deux concepts fondamentaux

Jusqu’à présent, rien ne nous a conduits encore dans le domaine de l’éthique. Mais, appliquée aux croyances, la pratique du premier acte de langage identifié par l’auteur peut nous faire accéder au concept de crédibilité ; appliquée aux désirs, au concept de désirabilité. Selon Pettit, la désirabilité n’est pas déterminée par des considérations qui seraient propres à un individu ou à un groupe en particulier. Les jugements de désirabilité morale n’ont pas de caractère indexical (ils ne changent pas de contenu suivant la personne qui parle) ni de caractère relatif (ils ne sont pas soumis à des critères d’assentiment variables). Les desiderata qui les fondent doivent concerner à égalité tous les membres d’Erewhon. Il se produit à ce stade ce que Philip Pettit appelle un « bond en avant conceptuel » : nous pouvons désormais distinguer entre les choses que nous croyons ou désirons et celles que nous devrions croire ou désirer.

Mais, comme les desiderata varient beaucoup plus que les données, les désirs ne peuvent pas être aussi universels que les croyances. Comment parvenir alors à un concept de désirabilité multilatérale ? En excluant, affirme Pettit, les desiderata qui font subir à autrui un préjudice (par rancœur ou rivalité). Nous nous entendrons pour juger, en revanche, qu’il est désirable multilatéralement de dire la vérité, de ne pas recourir à la violence, d’éviter la fraude, etc. Le concept d’obligation morale n’est pas encore en place ; pour cela, il faut ajouter à la désirabilité morale l’idée de responsabilité.

Pour aborder la question de la responsabilité, Philip Pettit prend l’exemple du mensonge et s’attache à caractériser les trois connotations, les trois messages pragmatiques, qu’il décèle dans l’énoncé suivant : « Tu aurais pu faire autrement » (c’est-à-dire, en l’occurrence, dire ou essayer de dire la vérité). Premièrement, cet énoncé revient à attribuer au « coupable » une capacité (qu’il n’a pas exercée dans ce cas, et dans ce cas seulement : il ne faut pas l’excommunier à la moindre occasion). Ensuite, cet énoncé, qui traduit l’impatience plutôt que la résignation, constitue en quelque sorte une « exhortation rétrospective », dont la présence s’explique bien dans une communauté où l’on prend de fermes engagements. Enfin, il s’agit d’une réprimande adressée à l’auteur d’une défaillance qui pouvait être évitée. Selon Pettit, il y a de bonnes raisons de penser que les membres d’Erewhon vont se diriger vers ce genre de pratique, bien différent de ce que mettait au jour la situation « pré-sociale », où l’incidence d’un mensonge ne se mesurait qu’en termes de confiance et de réputation.

Quelques enseignements méta-éthiques

Pour l’auteur, les pratiques qui se sont peu à peu développées parmi les membres d’Erewhon sont beaucoup plus que des accidents historiques : elles nous constituent en tant que personnes, par opposition aux autres animaux. La morale et la qualité de personne, dit-il, sont les deux faces d’une même pièce ; nous sommes les porte-parole – et pas simplement les reporters – de nous-mêmes. Être moral, c’est demeurer fidèle au moi qu’on affirme être. Cette approche exclut qu’un agent doive se soumettre aux autorités reconnues (religieuses, politiques, culturelles) qui interviennent souvent en matière de morale. D’autre part, contrairement à d’autres thèses comme l’expressivisme ou la théorie de l’erreur, la conception de Pettit implique que les jugements moraux sont aptes à être vrais ou faux, et que la désirabilité et la responsabilité morales constituent des propriétés objectives.

Quant à l’ignorance morale, elle ne saurait exonérer les membres d’un groupe de leur responsabilité. Par contre, selon Pettit, si l’on considère d’autres époques ou d’autres lieux, on peut tenir compte du fait qu’un desideratum qui nous est familier n’existait ou n’existe pas dans une culture donnée – nous reviendrons sur ce point. Par ailleurs, la pensée morale met en jeu des concepts qui ne sont pas eux-mêmes moraux, comme ceux de raisons et de droits ; mais l’auteur estime qu’il n’y a pas lieu de faire appel à des raisons primitives ou autres droits fondamentaux, puisque nous sommes le produit d’une évolution naturelle.

Pettit évoque aussi le « fétichisme moral » qui consisterait à lier la motivation morale uniquement au désir de faire ce qui aurait la meilleure chance de l’emporter au cours d’une joute morale ; une dérive qui s’apparente probablement à ce qu’on appelle le « moralisme ». Enfin, sans qu’il s’agisse de les résoudre, il relève que le récit d’Erewhon fait apparaître le problème du conséquentialisme, ainsi que la question consistant à se demander si, dans la construction de l’éthique, c’est la responsabilité qui est première par rapport à la désirabilité ou si c’est l’inverse.

Quelques observations

Où commence la morale ? Telle est, en définitive, la question essentielle que pose le récit imaginé par Pettit. Le livre fait figurer, après la conclusion de l’auteur, un commentaire (auquel Pettit réplique ensuite) dû au psychologue américain Michael Tomasello3. Selon ce dernier, Pettit adhère au principe souvent invoqué : « Au commencement était le verbe ». Tomasello préfère quelque chose comme : « Au commencement était l’action ». D’après lui, ce n’est pas le langage en tant que tel qui peut rendre plausible un récit comme celui de Pettit, mais la coopération unissant les membres d’une communauté dans une « intentionnalité partagée ».

On pourrait se demander aussi si la confiance, à laquelle l’expérience de pensée de Pettit accorde une importance cruciale dès le « degré zéro », est à ce point séparable de l’idée morale : ne se rencontrerait-elle pas, en réalité, à un stade plus avancé du développement moral ? Au début du récit, la confiance qu’un membre d’Erewhon peut avoir en la véracité de ses congénères est exclusivement mue par des considérations économiques, et en particulier par l’intérêt. Or, l’intérêt ne peut se marier qu’avec une confiance tellement désincarnée qu’elle en perd toute substance. De la même façon, la désirabilité morale peut-elle à ce point se dissocier des désirs présents au premier stade ? Certes, ces désirs sont propres à un sujet. Mais si certains d’entre eux sont généralisables, c’est probablement parce que dès l’origine ils ont une coloration morale. Finalement, il est difficile d’envisager une communauté sans une once d’éthique4, et c’est le problème auquel se heurte toute éthique évolutionniste, toute entreprise conjecturale qui part de ce que l’on connaît pour essayer de démontrer comment on y est parvenu.

D’autre part, on peut contester (ou nuancer) ce qui apparaît (de façon incidente, il est vrai) comme le relativisme éthique de Philip Pettit. Lorsqu’il considère que notre appréciation d’autres sphères morales (dans l’espace ou dans le temps) doit tenir compte de l’absence éventuelle en elles d’un de nos desiderata, sans doute devrait-il opérer une distinction. Il n’est pas vrai dans tous les cas que des différences culturelles puissent autoriser des évaluations éthiques divergentes. Si l’on a affaire, notamment, à des actes de cruauté, il n’est pas question d’admettre à leur égard autre chose qu’une réaction universellement réprobatrice. Contrairement à ce qu’écrit Pettit, l’ignorance morale n’est donc pas plus exonératoire d’une culture à l’autre qu’au sein d’une même communauté5. Sur l’esclavage, on peut aujourd’hui avoir raison contre Aristote ! Bien sûr, la difficulté demeure de fonder ce genre de position. Faudrait-il pour cela se fier, non plus à la science naturelle à laquelle se cantonne résolument Philip Pettit, mais à la raison naturelle qu’invoquent certains théoriciens ? Imaginer que les sources de la morale sont, davantage que l’intérêt, la dignité humaine et la fraternité6 ?

Telles sont quelques-unes des réserves ou des questions que peut susciter la lecture de cet ouvrage original et méticuleux.

Notes

1 – Philip Pettit, The Birth of Ethics. Reconstructing the Role and Nature of Morality, Oxford University Press, 2018.

2 – Les termes « éthique » et « morale » sont employés indifféremment par l’auteur.

3 – Auteur de A Natural History of Human Morality (Harvard University Press, 2016).

4 – Yvan Elissalde vient de faire paraître un essai (La morale, Paris, Bréal, 2019) dans lequel il défend un « socialisme moral » : selon lui, toute société est morale par définition.

5 – Elissalde (ibid., p. 97) n’est pas de cet avis : « la totalité de vie dont l’individu est partie prenante est la société, non l’humanité ».

6 – Comme le pensait le philosophe français Paul Janet (La morale, Paris, Delagrave, 1880, p. 444).

© Thierry Laisney, Mezetulle, 2019

« Journal d’un indigné » d’André Perrin, lu par C. Kintzler

André Perrin publie Journal d’un indigné (Paris : L’Artilleur/Toucan, 2019) où l’on retrouvera la plume alerte et l’humour implacable dont il nous avait déjà régalés avec Scènes de la vie intellectuelle en France. L’intimidation contre le débat (Paris : éd. du Toucan, 2016)1.

En épinglant, jour après jour entre 2009 et 2019, les propos entendus à la radio ou lus dans la presse dite d’information, l’auteur nous offre un florilège consternant et désopilant de contradictions, de mauvaise foi, d’inculture et de grossièretés, qu’il commente avec élégance et drôlerie. Loin d’être un bric-à-brac hasardeux, la gerbe ainsi formée exhibe sa profonde cohérence par son alignement parfait sur la pensée progressiste politiquement correcte2. Impitoyable, André Perrin y relève la systématicité des partis pris idéologiques, lesquels produisent une autocensure moderne inséparable de l’ignorance et du mensonge.

Voici deux échantillons.

19 juillet 2017 (p. 121- 124)

André Perrin procède à un rappel. Mehdi Meklat a bénéficié de portraits flatteurs pendant des années dans nombre d’organes de presse de la part de journalistes qui n’ont jamais pris la peine d’alerter le CSA au sujet des milliers de tweets orduriers et antisémites publiés par lui, notamment:

« Faites entrer Hitler pour tuer tous les Juifs ». « Je crache des glaires à la gueule de Charb et de Charlie-Hebdo ». « Venez, on enfonce un violon dans le c. de Madame Valls ». Sans compter Caroline Fourest traitée de « grosse race maudite » et Natacha Polony de « grosse pute ».

L’auteur poursuit : « Ces aimables propos n’entrent visiblement ni aux yeux du CSA, ni à ceux des professionnels de la pétition, dans la catégorie des « opinions criminelles qui n’ont pas comme telles le droit à l’expression » » . Et de remarquer que « la vigilance de ces professionnels et celle du CSA n’a en revanche pas été prise en défaut » pour reprocher à l’historien Georges Bensoussan d’avoir déclaré à l’émission Répliques que « dans les familles arabes, en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la mère. » – propos condamnés par le CSA comme « susceptibles d’encourager des comportements discriminatoires » et qui ont valu à Georges Bensoussan un procès interminable.

Perrin conclut avec sa verve coutumière page 124 : « Comme vous le savez, Georges Bensoussan a finalement été relaxé. Mais la morale de l’histoire, c’est qu’il se serait manifestement épargné tous ces ennuis judiciaires si, au lieu d’aller à Répliques, il avait choisi d’écrire quelques tweets traitant Leïla Shahid de « grosse pute » ou proposant d’enfoncer une kalachnikov dans le derrière de Mahmoud Abbas. »

12 décembre 2017 (p. 129)

« Philippe Meirieu est l’invité de Léa Salamé à 7h50 sur France Inter. Aucune des réformes proposées par Jean-Michel Blanquer ne trouve grâce à ses yeux. L’uniforme à l’école ? Un simple « habillage ». La dictée quotidienne ? Une mesure destinée à flatter la nostalgie des Français. Les deux heures de chorale ? Les professeurs de musique disposent déjà d’une heure hebdomadaire obligatoire qu’ils pourraient consacrer à la chorale. Et la place qui va être accordée aux neurosciences ? Certes, Meirieu n’est pas contre les neurosciences – ce serait comme être contre l’astrophysique – mais il est inquiet à l’idée qu’on pourrait leur donner un pouvoir prescriptif, et de citer Poincaré : « La science ne parle qu’à l’indicatif ». Elle dit ce qui est, elle ne doit pas dire ce qui doit être. Léa Salamé lui ayant ensuite fait observer que les sciences de l’éducation n’ont pas remédié à l’échec scolaire et à la baisse du niveau depuis quarante ans, Meirieu répond que c’est parce qu’aucun professeur de sciences de l’éducation n’a été nommé ministre de l’Éducation nationale. Autrement dit, si Meirieu avait été nommé à ce poste, les sciences – les vraies – auraient, au grand dam de Poincaré, parlé à l’impératif et on aurait vu ce qu’on aurait vu… »

Quelques notes un peu plus laborieuses où l’auteur s’évertue à prendre la défense de l’Église catholique n’ont pas échappé à mon propre parti pris idéologique anticlérical. Mais ce dernier y trouve, finalement, son compte ! L’ouvrage commence notamment par un texte3 consacré à l’explication des propos de Benoît XVI sur l’usage du préservatif en Afrique : la documentation mobilisée par André Perrin4 montre que les pays africains à majorité catholique sont les moins infectés par le VIH. Il suffit de très peu de malignité et d’humour pour en conclure que l’usage du préservatif – concurremment avec celui de la « bonne conduite » recommandée, bien sûr ! – y est peut-être pour quelque chose. Et dix ans plus tard, l’auteur remet les affaires de pédophilie dans un double contexte5 qui, en les noyant dans un conformisme qu’une institution morale planétaire aurait dû s’honorer de combattre, ne les rend que plus consternantes.

Même quand il se fait militant, André Perrin ne congédie jamais sa grande lucidité argumentative, son souci du détail référencé et son talent de fabuliste – fidèle aux conditions (déjà énoncées, pratiquées et commentées dans son premier livre) d’un débat véritablement intellectuel où l’allégresse est le signe du plaisir de penser.

Notes

1 – André Perrin, Journal d’un indigné, Paris : L’Artilleur/Toucan, 2019, préface de Pierre Manent. Sur le livre précédent (Scènes de la vie intellectuelle en France) voir l’article de Mezetulle.

2 – Certaines de ces notes ont été initialement publiées par Causeur, FigaroVox, la revue québecoise Liberté et Mezetulle.

3 – 26 avril 2009, p. 22.

4 – Tableau comparatif des États avec le pourcentage de catholiques et le taux d’infection dû au VIH, p. 26-27.

5 – Contexte quantitatif : elles affectent bien d’autres institutions religieuses que l’Église, dont certaines sont touchées plus gravement). Contexte « sociétal » : la plupart des affaires remontent à une période où la pédophilie était non seulement tolérée mais célébrée publiquement – à l’appui un rappel de quelques déclarations de l’establishment intellectuel médiatique. Notes datées des 3 et 6 mars 2019 p. 210-222.

Le retour du fascisme ?

Analyse du livre d’Emilio Gentile « Chi è fascista »

En proposant une analyse de l’ouvrage récent d’Emilio Gentile Chi è fascita1, Samuël Tomei rappelle, non sans humour, que l’usage prétendument générique, en réalité imaginaire, analogique et projectif, du terme « fasciste » n’a pas attendu la seconde moitié du XXe siècle pour qualifier tout régime autoritaire ou tout dirigeant nationaliste avec en prime un avertissement au sujet d’un retour « des années les plus sombres de notre histoire ». Cet usage idéologique, confusionniste et moralisateur s’érige aujourd’hui à peu de frais en « antifascisme » ; il relève d’une paresse intellectuelle prétentieuse et aveugle qui brandit une démocratie de façade impuissante face aux oligarchies.

Nombreux sont ceux, et non des moindres, qui prédisent le retour des « années les plus sombres de notre histoire » – les années 1930-1940, car l’histoire commence pour eux avec le XXe siècle –, à savoir le retour du fascisme avec ces dirigeants « populistes » ou « illibéraux » : hier Berlusconi, Renzi, aujourd’hui Orbán, Salvini, Bolsonaro, Trump (à propos duquel Alastair Campbell, ex-conseiller d’Anthony Blair, évoque Adolf Hitler, tout en nuançant son propos, si l’on peut dire : « Je ne dis pas qu’il va tuer six millions de personnes. Je dis que les graines du fascisme sont semées. Si nous ne faisons pas attention, nous nous dirigeons vers un endroit sombre et dangereux. » (cité par The Guardian, 22 juillet 2019) ), sans oublier, bien sûr, Poutine ou le nouveau Premier ministre britannique Boris Johnson… On se souvient qu’à la veille du référendum sur le traité de Maëstricht, le directeur du Monde, alors considéré à l’étranger comme le quotidien français de référence, avertissait l’électeur : « Un “non” au référendum serait pour la France et l’Europe la plus grande catastrophe depuis les désastres engendrés par l’arrivée de Hitler au pouvoir. » (Jacques Lesourne, Le Monde, 19 septembre 1992). Nous aurions alors échappé de justesse au pire et, pour l’éviter à nouveau, une bonne décennie plus tard, il a fallu contourner le « non » français au « traité constitutionnel » européen grâce au traité de Lisbonne qui en reprenait les dispositions dans un autre ordre.
Au lendemain des élections européennes de 2019, les commentateurs s’inquiètent de la montée des forces obscures. Le même journal Le Monde a d’ailleurs pris soin, dans ses graphiques et autres camemberts, d’attribuer la couleur brune au Rassemblement national, parfois c’est le noir – toujours cette piqûre de rappel : le fascisme menace.
Or on commémore le centenaire de la fondation, le 23 mars 1919, à Milan, des Faisceaux de combat.
À l’heure, donc, où nous semblons sur le point de vivre un grand recommencement, un des tout meilleurs spécialistes du fascisme, Emilio Gentile, dans un bref mais dense et roboratif ouvrage, répond à la question : « Qui est fasciste ? » (reprise du titre d’un article de Benedetto Croce, du 29 octobre 1944).
L’ouvrage se présente sous la forme d’un dialogue stimulant entre l’historien et un interlocuteur fictif.

Tous fascistes

Court l’idée qu’il existerait un fascisme générique que la langue anglaise écrit fascism, avec une minuscule, pour le distinguer du Fascism italien, spécifique, avec une majuscule. Si bien qu’ont été tour à tour qualifiés de fascistes Juan Perón, Charles de Gaulle, Richard Nixon… le régime grec des colonels ; on a évoqué le « fascisme rouge » de la gauche extraparlementaire, parlé d’« involution fasciste » du régime chinois après la répression de la place Tienanmen en 1989 ; on est allé jusqu’à dénoncer le « fascisme moyen-oriental » des Saddam Hussein, Bachar el Assad… L’auteur aurait pu ajouter Nasser (qui à son tour considérait les baasistes comme des fascistes). Et l’on n’a pas attendu la seconde moitié du XXe siècle pour taxer tout régime autoritaire, tout dirigeant nationaliste de fasciste.

Dès la scission de 1921, en effet, les communistes italiens entendent non seulement combattre le fascisme au pouvoir mais encore le semi-fascisme des socialistes réformistes (Gramsci, au comité central d’août 1924) ; ces derniers, au même moment, reprochent aux communistes de pratiquer très subtilement un « classisme de type fasciste ». Staline impose en 1929 le concept de « social-fascisme » pour dénoncer les réformistes, coupables d’avoir, selon Togliatti, « des bases idéologiques communes » avec le parti national fasciste – n’ont-ils pas en commun l’invocation du Risorgimento et le refus d’éliminer la bourgeoisie et le régime capitaliste ? Pour les communistes, sont par conséquent fascistes les séides de Mussolini mais également les antifascistes non communistes. Tout change quand Staline, en 1934, impose à la IIIe Internationale l’union des socialistes et des communistes contre Mussolini et Hitler.

Mais le virage opéré est si marqué qu’il prend une forme pour le moins déroutante en Italie : Emilio Gentile rappelle qu’après la conquête de l’Éthiopie, au moment de la plus forte adhésion des Italiens au fascisme, Mario Montagnana, l’un des fondateurs du PCI, affirme en plein comité central, en août 1936, que les communistes doivent avoir le courage d’admettre qu’ils ne se proposent pas d’abattre le fascisme : « Nous voulons améliorer le fascisme parce que nous ne pouvons pas faire plus. Liberté, paix, un meilleur salaire, voilà ce que nous devons obtenir aujourd’hui. » Lors d’une réunion ultérieure, constatant l’inefficacité de l’antifascisme, il soutient « qu’il faut que nos camarades deviennent les dirigeants des dirigeants fascistes ». L’interlocuteur imaginaire de Gentile n’en croit pas non plus ses oreilles et suggère qu’on a là affaire à un cas forcément isolé. L’historien répond qu’il n’en est rien, que cette opinion a été discutée et même considérée comme compatible avec l’antifascisme communiste ! Déjà en août 1935, le comité central du Parti et ses principaux dirigeants, dont Togliatti, signaient même un manifeste contenant un « appel aux frères en chemise noire » pour réaliser l’union de tous les Italiens, indiquant que les communistes faisaient leur le programme fasciste de 1919, « programme de paix, de liberté, de défense des intérêts des travailleurs » ; enfin, ils s’inscrivaient dans la filiation du Risorgimento honni la veille encore… Les socialistes eurent beau jeu de rejeter cette main tendue, Nenni considérant comme « équivoque, inacceptable et inutile » la réconciliation entre fascistes et non-fascistes.

Tout le monde est-il donc le fasciste d’un autre ? Le fascisme est-il à ce point de tous lieux et de tous temps ? (Et encore l’auteur ne cite-t-il pas Roland Barthes selon qui « la langue est fasciste »…)

Astoriologia, astrologia…

Emilio Gentile forge, pour définir cette tendance à voir ressurgir périodiquement le fascisme, le néologisme d’astoriologia (littéralement : a-historiologie) qui désigne « un nouveau genre de narration historique fortement mêlé d’imagination et qui est à l’histoire ce que l’astrologie est à l’astronomie » – il joue sur la ressemblance entre les deux mots en italien : astoriologia et astrologia. Selon l’astoriologia, « le passé historique est continuellement adapté aux désirs, aux espoirs, aux peurs actuels » au détriment de l’analyse des faits. Or, en avançant que l’histoire certes ne se répète pas mais revient sous d’autres formes, « il est facile de découvrir des analogies qui démontrent l’existence d’un « fascisme éternel », et de faire des pronostics sur son retour périodique. Mais les analogies de l’astoriologia sont aussi inconsistantes que celles de l’astrologie ». Cette pratique fait paraître semblables des phénomènes profondément différents.

Ainsi de Gaulle, on l’a vu, a-t-il été, par une certaine gauche – le lecteur français se souvient des ambiguïtés de Mitterrand dans Le Coup d’État permanent2 –, considéré comme fasciste parce que « nationaliste traditionnel », chef charismatique convaincu d’incarner la nation, parce qu’il institua un pouvoir exécutif fort, qu’il fit récurremment appel au peuple à travers des référendums et qu’il poursuivit une politique de puissance visant à donner à la France un rôle mondial. Reste que fasciste, il ne l’était pas, selon Gentile, « parce que le président général reconnaissait la tradition révolutionnaire de la France, l’intangibilité de la souveraineté populaire, le suffrage comme unique légitimation du pouvoir et, même s’il méprisait les partis, il n’a jamais proposé leur suppression » – il en a même fondé un et qui n’avait pas vocation à se substituer aux autres par la violence. Pour savoir ce qu’est un fasciste, il n’est aux yeux de l’auteur que d’en appeler à l’histoire.

Différence de nature entre le fascisme de 1919 et celui de 1921

L’adjectif « fasciste » a précédé le substantif, tous deux dérivés du mot fascio, faisceau, synonyme au XIXe siècle d’association au sein de la gauche républicaine et populaire : il existe des faisceaux ouvriers dans le Nord de l’Italie, des faisceaux de travailleurs siciliens – c’est de leur agitation que naîtra, en 1893, le mot « fasciste ». L’expression « mouvement fasciste » est reprise par Benito Mussolini le 24 janvier 1915 : les Faisceaux d’action soutiennent l’intervention de l’Italie, membre de la Triplice, auprès des alliés français et britanniques. C’est le 22 mai 1919 que le même Mussolini, à Fiume, emploie le mot dans sa forme substantivée, quand il évoque « le devoir du fascisme, en train de devenir l’âme et la conscience de la nouvelle démocratie nationale ».

Emilio Gentile considère que 2019 est un « faux centenaire » car il y a solution de continuité entre le fascisme de 1919, le fascisme diciannovista (dix-neuviémiste) et le fascisme de 1921, qu’il nomme « fascisme historique ».

Les fascistes de 1919-1920, en effet, ne sont pas anticapitalistes ni populistes ni non plus révolutionnaires car ils prônent la collaboration des classes. Ils excluent une conquête insurrectionnelle du pouvoir et prônent l’abolition du Sénat, la représentation des catégories productives à la Chambre des députés, l’instauration du suffrage féminin, l’abaissement de l’âge du droit de vote à dix-huit ans et la décentralisation régionale. Le fascisme dix-neuviémiste, se voulant une élite aristocratique, se considère comme un anti-parti politique, réformiste, libertaire et provisoire. Le 6 avril 1920, Mussolini plaide pour l’individu contre l’État, « Moloch à l’aspect effrayant » : « À nous qui sommes prêts à mourir pour l’individualisme, il ne reste […] que la religion désormais absurde mais toujours consolatrice de l’Anarchie ». On mesure ce qui sépare ce Mussolini de celui qui sera quelques années plus tard le Duce statolâtre d’un régime totalitaire.

Aussi, selon Gentile, le fascisme de 1919, loin d’être une préfiguration du fascisme historique, est-il plutôt une reprise, ajournée, du mouvement interventionniste de 1915. Il est facile de trouver des analogies entre ce fascisme et bien des mouvements politiques contemporains même si l’on voit vite, à supposer que nos sonneurs d’alarme songent à ce fascisme-ci, que nulle assimilation globale ne saurait tenir. Ils se réfèrent de toute façon au fascisme de 1921. Si le fascisme historique a évolué au fil du temps, on peut tout de même recenser les caractères essentiels de ce qui fut « un processus continu », aux antipodes du phénomène réactionnaire, traditionaliste et pro-catholique souvent décrit. L’auteur les synthétise à la fin de son livre.

Le fascisme a ainsi tout d’abord une dimension organisationnelle : mouvement de masse interclassiste, « parti milice » investi d’une mission de régénération nationale, il se considère en guerre contre ses adversaires politiques et vise au monopole du pouvoir par la violence et donc la destruction de la démocratie parlementaire. Le fascisme a ensuite une dimension culturelle : fondé sur le jeunisme, le virilisme, le militarisme, le futurisme, il est « une idéologie à caractère anti-idéologique et pragmatique », populiste, qui se veut anti-matérialiste, anti-individualiste, anti-libérale, anti-marxiste et anti-capitaliste ; il vise à forger un « homme nouveau » dans toutes ses dimensions, une nouvelle race d’Italiens adeptes d’une religion laïque dont la figure centrale est le Duce (« qui a toujours raison »…) ; il s’agit, « à travers l’État totalitaire, de réaliser la fusion de l’individu et des masses dans l’unité organique et mystique de la nation comme communauté ethnique et morale », racisme et antisémitisme étant la conséquence de cette révolution anthropologique. Enfin le fascisme revêt une dimension institutionnelle : État hiérarchique, policier, ayant recours à la terreur organisée contre ses opposants ; parti unique, organe de la « révolution continue » ; organisation corporatiste de l’économie dépourvue de liberté syndicale. Pour ce qui est de la politique étrangère, le fascisme a une « vocation impérialiste et belliqueuse » visant à « la création d’un nouvel ordre et d’une nouvelle civilisation ».

Or le fascisme est la combinaison de toutes ces composantes et, puisque solidaires les unes des autres, en prendre une ou quelques-unes pour traiter un adversaire politique de fasciste est malhonnête et revient à banaliser le phénomène. À cette aune, s’il n’est pas question de justifier celles de leurs actions que la morale républicaine réprouve, il est non seulement sans fondement mais ridicule de voir de nouveaux fascistes en Orbán, Trump, Renzi, Di Maio, Berlusconi, Le Pen, Salvini, Johnson… Gentile ne prétend pas qu’il n’y ait plus de fascistes depuis 1945, mais le sont ceux qui se veulent les héritiers du fascisme historique.

En finir avec une délétère paresse intellectuelle

Par conséquent, considérer qu’on assiste à un retour du fascisme en Italie, en Europe ou ailleurs dans le monde n’a pour Emilio Gentile aucun sens historique ni politique.

On ajoutera que les antifascistes d’aujourd’hui sont à la fois prétentieux et aveugles. Aveugles car, pour reprendre Péguy, ils ne voient pas ce qu’ils voient ; prétentieux car ils prennent la pose du Résistant à très peu de frais (dévalorisant par là même la Résistance historique). Surtout, ils sont paresseux car ils ne se donnent pas la peine d’analyser en profondeur des phénomènes nouveaux et donc de trouver le meilleur moyen de les combattre.

Pour en revenir à Emilio Gentile, dans d’autres ouvrages il a mis en garde contre une démocratie de façade mobilisant les électeurs à intervalles réguliers, le pouvoir étant exercé de fait par des oligarchies productrices d’inégalités et de corruption ; « le vrai danger, ce ne sont pas les fascistes, réels ou supposés, mais les démocrates sans idéal démocratique ». Or cet idéal n’est-il pas battu en brèche à la fois par la droite ethniciste et par la gauche intersectionnelle (racialiste, sexiste et différentialiste) – avers et revers de la même médaille ? – dans leur rejet commun d’une citoyenneté transcendant les différences naturelles (qu’il n’est pas question de nier, au contraire, mais qui ne doivent pas créer de droits particuliers), dans leur rejet du patriotisme cosmopolite, de la nation civique, bref de l’idéal laïque et démocratique des républicains ?

Notes

1 – Emilio Gentile, Chi è fascista, Bari-Roma, Laterza, 2019.

2 – « Et qui est-il, lui, de Gaulle ? duce, führer, caudillo, conducator, guide ? À quoi bon poser ces questions ? Les spécialistes du Droit constitutionnel eux-mêmes ont perdu pied et ne se livrent que par habitude au petit jeu des définitions. J’appelle le régime gaulliste dictature parce que, tout compte fait, c’est à cela qu’il ressemble le plus […] » (François Mitterrand, Le Coup d’État permanent, Paris, 10/18, 1993 (Plon, 1964), p. 99.

© Samuël Tomei, Mezetulle, 2019.

Le désir de savoir

Sur le livre de Pascal Engel « Les vices du savoir »

De même qu’il existe une « éthique des vertus », s’est développée depuis une trentaine d’années une « épistémologie des vertus », à laquelle le philosophe Pascal Engel vient d’apporter – même si son livre ne se rattache pas qu’à ce courant – une contribution importante (en langue française, ce qui n’est pas très fréquent) avec Les vices du savoir. Essai d’éthique intellectuelle1. Je n’aurai pas la prétention de recenser à proprement parler cet ouvrage ; j’aborderai seulement (et arbitrairement) quelques-uns des nombreux sujets qu’il traite de façon approfondie : les croyances religieuses ; la question de savoir s’il existe des évaluations proprement épistémiques2 ; cette question nous conduisant à examiner le problème des vérités triviales et celui de la curiosité.

Les croyances religieuses

Pascal Engel est un tenant de ce qu’il appelle l’évidentialisme normatif, thèse selon laquelle on ne doit croire quelque chose que sur le fondement de raisons solides. Il adhère à la maxime de William Clifford (1877) : « On a tort, partout, toujours, et qui que l’on soit, de croire quoi que ce soit sur la base de données insuffisantes. » Mais il n’adhère pas au caractère profondément moralisateur que Clifford attachait à sa maxime. Pour Clifford, conserver une croyance sans examen constituait un « péché contre l’humanité ». Sans que cela fût dit, les croyances en procès étaient avant tout les croyances religieuses. Engel distingue à cet égard deux points de vue possibles, différentialiste et assimilationniste. Selon le premier, la croyance religieuse est d’une nature telle qu’elle échappe au principe de Clifford ; selon le second point de vue, l’existence des croyances religieuses montre que le principe de Clifford est trop rigide pour pouvoir s’appliquer universellement.

Sans qu’il ait le loisir de la discuter dans ce livre, Engel évoque la position d’un philosophe américain très reconnu : Alvin Plantinga s’est employé3, en se servant des outils de l’épistémologie contemporaine, et donc sans adhérer à un différentialisme radical, à montrer que la croyance religieuse (et chrétienne en particulier) est justifiée. Plantinga distingue les objections de facto contre la croyance religieuse (qu’on accuse alors d’être fausse) et les objections de jure (la croyance religieuse serait irrationnelle ou injustifiée) ; c’est aux secondes qu’il entend répondre. Il souligne qu’il ne peut pas y avoir d’évidence propositionnelle à l’appui de toutes les croyances. Locke dégageait ainsi deux types de croyances de base : celles qui touchent à ma propre vie mentale (une douleur, par exemple) et celles qui sont évidentes d’elles-mêmes (2 + 2 = 4). Les croyances religieuses, note Plantinga, n’appartiennent à aucune de ces deux catégories. Mais le fait que le croyant ne fonde pas sa croyance sur ces certitudes primitives ne revient pas à dire qu’il manque à ses devoirs épistémiques (nous y reviendrons dans un instant). D’autre part, il y a, selon Plantinga, deux façons pour une croyance d’être irrationnelle (dont il attribue la dénonciation, pour ce qui est des croyances religieuses, respectivement à Marx et à Freud) : elle peut être produite par des facultés déficientes ou par des processus cognitifs qui ont un but autre que la vérité. Plantinga parvient à la conclusion suivante : « une croyance est justifiée pour un sujet S uniquement si elle est produite en S au moyen de facultés cognitives fonctionnant correctement (non sujettes à un quelconque dysfonctionnement) dans un environnement cognitif qui est approprié pour le type de facultés cognitives de S, conformément à un dessein efficacement orienté vers la vérité ».

Se réclamant, en particulier, de Thomas d’Aquin et de Calvin, Plantinga définit le sensus divinitatis comme la tendance humaine instinctive à former des croyances au sujet de Dieu. C’est une sorte de faculté naturelle, un peu à la façon de la vue ou de l’ouïe : « cette connaissance naturelle de Dieu ne s’obtient pas par une inférence ou une argumentation […] mais d’une manière beaucoup plus immédiate ». Le sensus divinitatis produit des croyances qui ne sont pas fondées « évidentiellement » sur d’autres croyances. Selon Pascal Engel, la question de savoir si la croyance repose ou non sur des raisons suffisantes ne se pose pas pour le croyant quand il forme sa croyance. Mais elle se pose à lui quand il s’agit de confirmer sa croyance. Plantinga rétorquerait peut-être que le sensus divinitatis est à l’œuvre dans les deux cas et qu’il fait à chaque fois échec à l’exigence d’une « évidence ».

Dans un livre récent4, un autre philosophe, Tim Crane, s’est interrogé sur la rationalité de la croyance religieuse. Crane considère que, pour montrer que la croyance religieuse est en soi irrationnelle, il faudrait pouvoir montrer qu’elle n’est jamais fondée sur de bonnes raisons. Or, c’est impossible selon lui. Il reprend à son compte la définition extensive de T. M. Scanlon5 : une raison pour quelque chose est une « considération qui compte en faveur de cette chose ». Engel ne retiendrait probablement pas ce critère, où il pourrait déceler un exemple de la confusion qu’il relève entre les « raisons de croire » et les « raisons de vouloir croire », lesquelles « portent sur les effets escomptés de la croyance et non sur la vérité de celle-ci » ; les premières sont les seules bonnes raisons de croire, les secondes relèvent du pragmatisme. Il est vrai que croire, c’est aussi espérer. Du malade qui croit en sa guérison, on ne peut exiger de preuves (même si son espérance est plus ou moins bien fondée). Quand il s’agit d’avoir confiance en un événement futur, le problème n’est plus le même.

La vertu propre du savoir

Le plus difficile, me semble-t-il, quand on parle de « vertus intellectuelles », est de déterminer s’il est possible de dissocier ce qui est épistémique et ce qui relève de l’éthique. La polysémie du mot vertu traduit bien cette difficulté. Vertu signifie à la fois « valeur morale, mérite d’une personne » et « qualité qui rend propre à produire certains effets ». Il doit bien pourtant y avoir un sens dans lequel nos croyances peuvent être évaluées d’un point de vue purement épistémique. Pour qu’une croyance coïncide avec une connaissance, il faut qu’elle soit vraie (c’est, selon Engel, sa « condition de correction » et justifiée (et qu’il y ait une relation non accidentelle entre la justification de la croyance et le fait qui la rend vraie).

Comme l’a souligné le philosophe américain Ernest Sosa (l’un des auteurs qui ont le plus influencé Pascal Engel), une croyance peut s’évaluer en termes de performance, d’aptitude, comme n’importe quelle autre activité humaine. Il y a autant de domaines d’évaluation que d’activités. Une fois qu’on a identifié les valeurs fondamentales d’un domaine déterminé, on est en mesure de discerner ce qui les sert et ce qui les dessert. Mais quand on emploie le mot « valeurs » ici, c’est détaché de toute connotation morale. Prenons comme exemple le domaine de l’assassinat. Pour parvenir à ses fins, l’assassin pourra déployer des trésors d’intelligence (et se forger au passage des croyances vraies et justifiées au prix de beaucoup d’efforts) : du seul point de vue de la performance, son activité pourra être admirée – indépendamment du but poursuivi qui est monstrueux. Inversement, une valeur fondamentale de l’interprétation musicale est le « respect du texte » ; si un exécutant adopte un tempo inférieur ou supérieur de moitié à celui que le compositeur a indiqué sur la partition, cette valeur fondamentale sera perdue de vue et l’interprétation très critiquable. Pas d’un point de vue moral, cependant, mais le problème est qu’on a tendance à donner une coloration morale à toute évaluation. Les « domaines critiques » (comme les appelle Sosa) sont isolés. En matière épistémique, la valeur fondamentale est la vérité, abstraction faite du point de savoir si sa possession est néfaste ou encore triviale.

Les vérités triviales

La question des vérités triviales (insignifiantes, dérisoires) a fait l’objet de nombreux débats. Pascal Engel l’examine dans son livre. La plupart des auteurs envisagent les évaluations épistémiques sous l’angle téléologique : c’est la recherche et l’obtention de la vérité qui donnent leur prix à nos activités épistémiques. Quel que soit le but (désintéressé ou non) que nous poursuivions, celles-ci doivent toujours obéir aux mêmes normes. Pascal Engel l’exprime très nettement : « Qu’il y ait des enjeux pratiques dans la plupart des circonstances où l’on forme ses croyances n’entraîne en rien que ceux-ci se substituent aux raisons épistémiques de croire ou empiètent sur elles ». La double source du désir de savoir (curiosité naturelle ou préoccupation pratique) est illustrée ainsi par le philosophe américain Alvin Goldman6 : « L’extinction des dinosaures nous fascine, bien que la connaissance de sa cause n’aurait pas de conséquences concrètes sur nos vies. Nous recherchons aussi la connaissance pour des raisons pratiques, comme lorsque nous sollicitons le diagnostic d’un médecin ou que nous comparons les prix chez plusieurs concessionnaires auto. »

Mais la question est la suivante : accordons-nous une valeur épistémique à la recherche de n’importe quelle vérité ? Si la réponse est négative, le point de vue téléologique ne tient plus. Pourtant, certains des auteurs qui défendent ce point de vue admettent, comme si c’était un détail, que seuls les sujets de quelque intérêt, de quelque importance pour nous, peuvent donner lieu à une quête épistémique. Se trouvent alors exclues des questions comme : combien y a-t-il de grains de sable sur la plage (exemple de Sosa) ; quelle est la 323e entrée dans l’annuaire téléphonique de Wichita, Kansas (Goldman) ; combien y a-t-il de virgules dans le livre de Pascal Engel ? Mais, si cette restriction est retenue, que deviennent nos appréciations épistémiques pour les sujets auxquels on ne reconnaît plus aucune valeur (et qui, peut-être, n’auront pas nécessité moins d’attention ou de patience que des questions plus « nobles ») ? Qui aura l’autorité de dénier tout intérêt à une question ou à une autre ?

La position de Sosa ne présentait pas cet inconvénient mais il lui a été objecté que nous faisons plus qu’évaluer une performance quand nous critiquons une croyance : « devoir » aurait le sens d’un calcul dans le premier cas, d’une obligation dans le second. C’est peut-être pourquoi Sosa a distingué ensuite deux sortes de normativité épistémique, et cette distinction est au cœur de l’essai de Pascal Engel : une première normativité est constitutive du savoir , c’est celle qu’Engel appelle l’éthique première de la croyance ; une autre normativité (éthique seconde de la croyance chez Engel) se rapporte à l’éthique intellectuelle. Ces deux normativités sont irréductibles l’une à l’autre, la seconde seule relevant de l’éthique proprement dite.

Tous les auteurs ne sont pas partisans de ce « séparatisme ». Ainsi, Linda Zagzebski, l’une des grandes figures de l’épistémologie des vertus, affirme7 : « les bons motifs ajoutent de la valeur aux actes qu’ils motivent, et cela inclut les actes épistémiques ». Elle écrit encore : « Il est très improbable que la valeur épistémique soit, en quelque sens intéressant que ce puisse être, autonome. » Selon un autre auteur, qui cherche à dépasser les contradictions mentionnées plus haut de la conception téléologique8, nous devons adopter un point de vue communautaire de la valeur de la vérité. Aucune vérité ne doit être considérée comme dépourvue d’intérêt car nous ne pouvons prévoir les préoccupations des uns et des autres : une question peut n’avoir aucun intérêt pour quelqu’un et un grand intérêt pour quelqu’un d’autre. Stephen Grimm juge ainsi qu’on ne peut rendre compte de la normativité épistémique isolément et sans considérer ce que, d’un point de vue moral, nous nous devons les uns aux autres.

La curiosité est-elle un vice ?

La curiosité (avec la « foutaise », le snobisme, le « penser faux », la bêtise…) figure parmi les vices intellectuels que distingue Pascal Engel, lequel définit le vice épistémique comme une insensibilité aux raisons ou aux normes. Il est traditionnel de dissocier deux sortes de curiosité selon l’objet auquel elle s’applique ; d’en célébrer une et de fustiger l’autre. Par exemple, le chevalier de Jaucourt, dans l’Encyclopédie, parle d’un « désir [qui] peut être louable ou blâmable, utile ou nuisible, sage ou fou, suivant les objets auxquels il se porte ». Par définition, le curieux (étymologiquement, celui qui a cure, qui a soin de quelque chose) désire savoir. S’il cherche à acquérir des connaissances en matière de sciences, d’art, etc., on l’admire ; s’il est avide de connaître les secrets d’autrui, on le méprise : « Certains veulent savoir dans le seul but de savoir, et une telle curiosité est scandaleuse » (Bernard de Clairvaux). Ce qui fait selon Pascal Engel qu’une curiosité est mauvaise (« quand elle oriente le désir de savoir et l’intérêt en dehors de tout objectif cognitif épistémique de connaissance, mais aussi quand le curieux n’a aucune idée de ce qu’il cherche ni de ce qu’il est important de chercher ») nous ramène à ce que nous avons dit des vérités triviales.

Comme le mot vertu, le mot curieux est polysémique : « animé du désir d’apprendre » ; « indiscret ». Mais si les deux sens principaux de vertu sont faciles à différencier (ce qui n’empêche pas que la dimension morale de l’un tende, comme on l’a vu, à se transmettre à l’autre), dans le cas du mot curiosité le second sens ne se distingue du premier que par un jugement moral en quelque sorte extérieur au point de vue proprement sémantique (« se prend souvent en mauvaise part », disent les vieux dictionnaires). Le désir de savoir ne peut être blâmé en lui-même ; ce qu’on peut critiquer, ce sont certaines manifestations qui peuvent en découler et qui sont susceptibles de nuire à autrui. On pourrait dire que la curiosité des uns s’arrête où commence la liberté des autres.

Mais, plus généralement, le désir de savoir n’échappe que difficilement à une appréciation péjorative. Peut-être notre inconscient collectif nous invite-t-il, à cause d’un arbre fameux, à penser que la connaissance a toujours quelque rapport avec le mal. Je n’ai jamais compris, par exemple, pourquoi on soulignait tellement la prétendue bêtise de personnages (Bouvard et Pécuchet) qui, par leur immense désir de savoir, et leur souhait d’en faire profiter les autres, sont peut-être les plus attachants qu’ait pu faire naître une œuvre de fiction. J’ai trouvé cette phrase dans un roman moins célèbre du XIXe siècle (Paule Méré de Victor Cherbuliez, 1864) : « De toutes les raisons que nous avons de vivre, la curiosité est encore la meilleure. »

Notes

1 – Pascal Engel, Les vices du savoir. Essai d’éthique intellectuelle, Agone, 2019.

2 – Relatives au savoir.

3 – Notamment dans Warranted Christian Belief (Oxford University Press, 2000) et dans Knowledge and Christian Belief (Wm. B. Eerdmans Publishing Co., 2015), qui est une version « simplifiée » du livre précédent.

4Tim Crane, The Meaning of Belief. Religon from an Atheist’s Point of View, Harvard University Press, 2017. Voir l’analyse : http://www.mezetulle.fr/pour-un-atheisme-apaise/

5T. M. Scanlon, What We Owe to Each Other, Cambridge University Press, 1998, p. 17.

6Alvin Goldman, Knowledge in a Social World, Oxford University Press, 1999, p. 3.

7Linda Zagzebski, « The Search for the Source of Epistemic Good », in Virtue Epistemology: Contemporary Readings, MIT, 2012, p. 162 et 165.

8Stephen R. Grimm, « Epistemic Normativity », ibid., p. 205-230.

Vague, le monde est vague

« Pragmatism and Vagueness » de Claudine Tiercelin, lu par Thierry Laisney

Dans Pragmatism and Vagueness1, livre constitué de trois conférences données à Venise en mars 2018, la philosophe Claudine Tiercelin, professeure au Collège de France, examine la question du vague (vagueness) à la lumière du rôle qu’elle joue dans l’œuvre de Charles Sanders Peirce (1839-1914), le « fondateur du pragmatisme ».

Approches du vague

Dans l’histoire des idées, le vague (du latin vagus, errant) a le plus souvent été considéré comme une déchéance au regard d’un certain idéal de la connaissance. Par exemple, au hasard d’une brocante, je suis tombé sur un ouvrage du XVIIIe siècle2 où il est dit, au chapitre IV (« Continuation des Abstractions, & des Idées Vagues et Déterminées ») de la section troisième (« De la diversité de nos Idées, par rapport aux différentes manières dont nous pensons aux Objets ») : « Les Idées vagues sont toujours une marque d’imperfection. Chaque Objet qui existe est déterminé, & par conséquent nos idées représentent d’autant plus exactement les choses qu’elles sont plus déterminées. » C’était encore l’opinion de Russell : seules les représentations peuvent être vagues, le monde est précis.

Mais les choses ne sont probablement pas aussi simples. Claudine Tiercelin cite la philosophe britannique Katherine Hawley selon qui « nous ne savons pas comment répondre » à certaines questions et « il ne semble pas qu’une information supplémentaire nous [y] aiderait ». Cela tient, notamment, à la difficulté, voire à l’impossibilité, de tracer une frontière en deçà de laquelle on n’est pas encore grand, chauve, adulte, etc. Les paradoxes sorites remontent à l’Antiquité. En voici un exemple. Un garçon (appelons-le Tanguy) a quatre ans, il est sans conteste un enfant. Il est bien évident qu’il est encore un enfant une seconde plus tard, et donc encore une seconde plus tard, etc. Le problème est qu’au bout de 757 382 400 secondes Tanguy est encore un enfant malgré ses… 28 ans !

Pour Claudine Tiercelin, l’indétermination peut concerner un objet (comment savoir où commence et finit cette montagne ?), une propriété (Fred est-il chauve ou non ?) ou bien une relation d’appartenance (cette molécule sur le bout du doigt de Fred est-elle encore une partie de Fred ?). Pour expliquer « la source de tout ce vague », trois points de vue principaux sont en concurrence. Selon une conception épistémique du vague, nos affirmations sont, de façon déterminée, vraies ou fausses mais nous ne savons pas lesquelles sont vraies, lesquelles sont fausses. Selon une conception sémantique (ou linguistique), le vague est une caractéristique de notre langage ou des mots que nous employons : il s’agit donc d’un phénomène réel, ce qui ne semble pas être le cas pour le point de vue précédent, d’après lequel « quand je dis que Fred est chauve, mon usage du mot est vague, mais le mot lui-même n’est pas vague, et a des conditions d’application précises […] mais que j’ignore ». Enfin, le point de vue ontologique considère que le vague caractérise l’objet lui-même, et non pas seulement ce qu’on en sait ou les mots dont on dispose pour en parler. Cette conception réaliste du vague (souvent jugée problématique) est celle que défend, après Peirce, Claudine Tiercelin.

Réalité du vague

Toute indétermination, relève Claudine Tiercelin, semble avoir une source double : la signification des mots d’une part, comment est le monde d’autre part. Lorsqu’on se demande si Fred est chauve, cela tient bien en partie aussi à ce qu’est la tête de Fred. C’est ce que pense également Timothy Williamson, cité dans le livre : « strictement entendue, la distinction entre le vague et la précision s’applique aux représentations. Mais cela n’exclut pas la possibilité qu’elle reflète une distinction équivalente dans ce qui est représenté. » L’autrice ajoute que « tenir le vague pour réel, d’un point de vue ontologique, semble intuitivement juste. Nous voyons tous que le monde est rempli d’hommes chauves, d’enfants, d’hommes grands et petits, de montagnes, de déserts et d’îles – toutes choses qui, à première vue, ne semblent pas particulièrement précises ». Il semblerait, par exemple, que le mont Blanc soit un objet vague : « Les frontières du mont Blanc sont floues. Certaines molécules sont à l’intérieur du mont Blanc, d’autres en dehors. Mais certaines ont un statut indéterminé. » De la même façon, l’ensemble des hommes grands (un objet abstrait) contient sans aucun doute ceux qui font plus de 2,10 m, et certainement pas ceux qui mesurent moins de 1,65 m ; mais si je fais 1,79 m ?

Peirce est le tenant d’un réalisme du vague. Contrairement à beaucoup d’auteurs, il estime que le vague n’est pas « un défaut de notre connaissance ou de notre pensée » et qu’il ne peut « pas davantage être supprimé dans le monde de la logique que la friction en mécanique ». « Les logiciens, écrit encore Peirce, ont trop négligé l’étude du vague, sans soupçonner le rôle important qu’il joue dans la pensée mathématique. »

Selon Claudine Tiercelin, si Peirce défend cette position, c’est d’abord parce qu’il est fondamentalement un réaliste (au sens où le réalisme s’oppose au nominalisme). Héritier lointain de Duns Scot, Peirce précise que les « universaux » n’ont jamais été des choses. C’est ce que le mot signifie qui est réel. Est réaliste, selon Peirce, celui qui pense que telle ou telle propriété, la dureté, par exemple, n’a pas été inventée par les hommes mais se trouve réellement dans les choses dures et est une dans toutes ces choses. Certes, les universaux sont des mots ou des concepts. La question est de savoir s’ils ne sont que cela ; « aucun réaliste, souligne Peirce, n’est assez insensé » pour ne pas voir que certains universaux sont de pures fictions.

Pour montrer comment peut se manifester le réalisme de l’indéterminé au quotidien, Peirce prend l’exemple d’un cuisinier désirant faire une tarte aux pommes. Ce n’est pas une chose individuelle (comme pourrait nous le faire penser l’adhésion au nominalisme) qui est désirée, mais « quelque chose qui produira un certain plaisir d’une certaine sorte » ; et, sauf circonstances spéciales, lorsque le cuisinier saisit une pomme, il ne vise pas une pomme en particulier mais une pomme en tant qu’elle est pomme. Ainsi, le général est avec le vague une des deux figures de l’indéterminé, lequel caractérise, de façon irréductible, la réalité elle-même. Selon Peirce, le vague « est l’analogue antithétique de la généralité ». Un énoncé vague échappe au principe de contradiction : dans certains cas, il peut être vrai de dire que Fred est chauve comme de dire que Fred n’est pas chauve. Un exemple d’énoncé général : Ce tableau représente un souverain. – Quel souverain ? – Celui que vous voudrez. Le général s’applique à un nombre indéterminé de cas ; le vague résulte de l’impossibilité de définir strictement le domaine d’application d’un concept. Pour Claudine Tiercelin, Peirce a développé, à travers ces deux formes, un « réalisme cohérent de l’indétermination ». Le vague est encore à distinguer de l’ambiguïté, qui définit une phrase pouvant présenter deux significations. Exemple (non pris dans le livre ou chez Peirce) : Il ne l’aime pas parce qu’elle est riche.

Vertus du vague

Pour Peirce, le vague dans la signification est irréductible. Et ce n’est pas un obstacle à la communication ou à la vérité. Aucun signe n’est, selon lui, tout à fait précis ni complètement indéterminé. Claudine Tiercelin relève que le vague, pour Peirce, est une vertu à trois égards au moins. Dans la quête de la connaissance, il caractérise l’hypothèse initiale, dont la recherche ultérieure précisera l’interprétation. Le vague caractérise aussi nos certitudes fondatrices, celles que nous ne mettons absolument pas en doute et qui s’en trouvent « invariablement vagues » selon Peirce. D’une façon générale, la certitude décroît à mesure que la précision augmente. On peut plus facilement, remarque Claudine Tiercelin reprenant un exemple de Pierre Duhem, être sûr de la vérité de Jean est grand que de celle de Jean mesure 1,903 m. En troisième lieu, nos jugements perceptuels sont inévitablement vagues.

« Peirce a souligné, écrit Claudine Tiercelin, que le vague est moins une question de sémantique […] qu’il n’est irréductiblement lié à des considérations pragmatiques ». Si j’ouvre à nouveau le livre de 1737 que j’ai mentionné plus haut, je peux lire : « Il y a des sujets sur lesquels le plus sûr est de se contenter des idées vagues, parce que nos manières de penser, ne peuvent aller jusqu’à les rendre déterminées, sans témérité, & sans risque de tomber dans l’erreur. » Il est illusoire, selon Peirce, de vouloir mettre fin au vague du langage ordinaire par la précision : « plus nous nous efforçons d’être précis, plus la précision semble inaccessible », a-t-il écrit. « Dire que j’ai 123 000 cheveux blonds, remarque Claudine Tiercelin, est indiscutablement précis et demeure vague cependant ». Dans la communication de tous les jours, une précision extrême serait non seulement difficile mais incongrue. Si l’on me demande aujourd’hui quand mon père est mort, je répondrai : « il y a vingt ans ». Je pourrais aussi répondre : « il est mort il y a 19 ans, 8 mois et 22 jours » (je viens de faire le calcul), mais je passerais alors légitimement pour un dangereux maniaque. De même, à moins qu’il ne s’agisse d’un petit jeu entre nous, mon boucher ne verra probablement pas d’un très bon œil que je lui demande un bifteck de 177 g. De part en part, le langage ordinaire est constitué d’approximations.

Plus profondément, il y a toujours un certain vague (parfois voulu, d’ailleurs, par le locuteur, qui y trouve intérêt) dans nos échanges langagiers : « l’expression linguistique n’est jamais qu’une traduction approximative de la pensée et […] suppose sans cesse de la part de celui qui l’accueille une interprétation et un commentaire, de la part de celui qui l’emploie une sorte de consentement tacite à n’être qu’imparfaitement compris »3. Telle est la conséquence de l’indétermination relative des signes.

Si, par ailleurs, un terme était complètement spécifié, on courrait le risque que des questions sans intérêt soient indéfiniment soulevées. Claudine Tiercelin prend l’exemple de la phrase Peirce écrivit cet article. De quelle couleur était l’encre qu’il a utilisée ? Comment s’appelait le père de l’homme qui avait fabriqué cette encre ? Quel était le mouvement des planètes au moment de sa naissance ? Etc. Le monde n’est pas tel que nous puissions le déterminer avec une certitude ou une complétude absolument infaillible.

Notes

1 – Claudine Tiercelin, Pragmatism and Vagueness. The Venetian Lectures. Mimesis International, 2019.

2 – Jean-Pierre de Crousaz (1663-1750), Logique ou Système abrégé de réflexions qui peuvent contribuer à la netteté & à l’étendue de nos connaissances, seconde édition, Amsterdam, Chatelain, 1737.

3 – Jules Marouzeau, Précis de stylistique française, Paris, Masson, 1941, p. 4.

« La nouvelle question laïque » de Laurent Bouvet, lu par Catherine Kintzler

Le titre de l’ouvrage de Laurent Bouvet La nouvelle question laïque1 est pleinement justifié. La question laïque est bien nouvelle aujourd’hui en France. Nullement en ce sens qu’il faudrait – bien au contraire ! – réviser le concept de laïcité, l’accommoder au goût du jour ou procéder à son aggiornamento. La nouveauté est la manière dont la question de la laïcité se pose, les lignes et fractures politiques qu’elle révèle, qui l’enrichissent, et qui finalement permettent de « défricher à nouveaux frais la voie républicaine vers la laïcité ». En retraçant un pan de l’histoire politique récente, le livre situe les enjeux d’un combat laïque renouvelé.

La résurgence de la question laïque et le « tournant identitaire » : le brouillage des repères

L’auteur procède à la restitution documentée et à l’analyse des conditions politiques qui ont vu resurgir la question laïque depuis les années 1980. Ces conditions se caractérisent par l’entrecroisement entre l’installation de l’islam politique et la montée en puissance d’une lecture identitaire de la société2. Le « tournant identitaire » affecte particulièrement ce qu’il est convenu d’appeler « la gauche » : celle-ci, abandonnant la lecture sociale classique de lutte contre l’aliénation, promeut la figure d’un opprimé de substitution défini non plus par sa condition mais par son être identitaire et religieux d’ex-colonisé, toujours victime, même s’il brandit ou encourage un bras meurtrier3. En France, ce tournant sort la laïcité de sa ringardise de « bouffeuse de curé » pour la faire passer dans le camp idéologisé des dominateurs. C’est dans ce contexte, à la fin de 1989, qu’éclate « l’affaire de Creil », soulevant la question du port des signes religieux à l’école publique. L’auteur souligne que le « Manifeste des Cinq » (Lettre ouverte à Lionel Jospin à laquelle je m’honore d’avoir contribué) lie pour la première fois l’argument laïque et l’argument féministe.

La droite (chapitre 2) n’est pas en reste, mais elle voit là une aubaine : convertir la laïcité à l’aune identitaire tout en lui enjoignant de se tenir tranquille à l’égard des « racines chrétiennes » : bonne occasion pour isoler nos concitoyens de culture musulmane. Ajoutons que sur ce terrain Nicolas Sarkozy s’est largement fait doubler par le Front national. Mais ce déplacement est en réalité un symptôme du mouvement général qui, de l’affaire Baby-Loup aux dénis à l’issue des attentats de 2015-2016 puis à l’affaire du « burkini », fait monter en puissance la question de la visibilité de l’islam dans l’espace public. En témoignent les ambiguïtés de François Hollande, relayées par celles d’Emmanuel Macron, par la politique de l’Observatoire de la laïcité, le tout à grand renfort de propositions pour « organiser l’islam de France ».

Le chapitre 3 livre une analyse plus détaillée de ces reconversions avec leurs courants. À gauche, d’une part l’économisme classique (la laïcité est une question superflue) et de l’autre l’islamo-gauchisme avec ses mille nuances de complaisance envers les versions les plus radicales de l’islam politique. À droite d’une part les « accommodements » conservateurs (Pierre Manent) et de l’autre l’appropriation identitaire excluante (Riposte laïque)4.

Ainsi se brouille de plus en plus la « carte » de la laïcité : aussitôt qu’il s’agit d’islam, ceux qui la défendaient historiquement en deviennent les contempteurs ; ceux qui la condamnaient l’érigent en rempart contre une nouvelle pression religieuse. Le brouillage se révèle sous l’effet de l’éclairage adopté par l’auteur, celui de l’histoire politique. Cet éclairage permet en effet de suivre les conditions d’apparition des paradoxes soulevés, des chassés-croisés, des ambiguïtés et même des revirements dans les discours politiques des 30 dernières années au sujet de la laïcité. Le livre de L. Bouvet en retrace la genèse et aboutit à ce champ dépourvu de repères dans lequel nous vivons ; il décrit l’état social et politique sous le symptôme de la désorientation.

Je ferai cependant remarquer que la carte philosophique, en revanche, qui s’efforce d’appréhender la laïcité sous son concept, ne voit pas tant ici le brouillage que la bascule, une symétrie à caractère galiléen : des attitudes ou des phénomènes opposés peuvent être structurés de la même manière. Les deux dérives qui forment cette symétrie sont ici déductibles de la dualité essentielle du régime de laïcité que chacune d’entre elles s’emploie à nier et à recouvrir : vouloir que l’autorité publique s’aligne sur la société civile en admettant la reconnaissance des cultes / vouloir inversement que la société civile pratique la réserve que le principe de laïcité impose à l’autorité publique5. C’est d’ailleurs sur la « ligne de crête » qui les tient toutes deux en respect que l’auteur trace la voie laïque qu’il abordera plus loin au chapitre 5.

La demande de « normalisation libérale » : un malentendu théorique soigneusement entretenu

Suit (chapitre 4) un moment d’élargissement réflexif et de mise au point qui règle son compte à un malentendu théorique et politique alimentant les demandes de révision de la laïcité au motif d’une normalisation libérale. Un tour d’écrou pervers est en effet constamment effectué par des demi-habiles : c’est au nom du « libéralisme » dont elle-même serait issue qu’il faudrait accommoder la laïcité, de sorte que procéder à son aggiornamento serait un acte de fidélité ! Il s’agit là d’une opération de détournement de concepts, de la mise en scène d’une supercherie théorique, menée avec une remarquable constance par l’école de Jean Baubérot et le réseau institutionnel qui monopolise actuellement l’étude prétendument savante de la laïcité.

Le tour de passe-passe consiste à acclimater le libéralisme anglo-saxon actuel (qui n’a avec le libéralisme de Briand et de Jaurès qu’un rapport d’homonymie) en inversant les pôles du mécanisme politique libérateur. Pour le libéralisme anglo-saxon, il s’agit avant tout de protéger les religions contre l’État : la neutralité religieuse de ce dernier s’entend d’abord comme une restriction du domaine de l’autorité publique, celle-ci s’effaçant toujours devant les options religieuses des individus qui ne sont alors que peu protégés contre les pressions de leurs éventuelles communautés. En revanche, la laïcité s’entend avant tout comme une protection de l’État contre les menées politiques religieuses et communautaires ; c’est parce qu’elle se libère de toute référence à une foi que la puissance publique est en mesure de garantir la liberté des individus et de les protéger y compris contre les pressions communautaires. L’auteur le dit un peu plus loin (chap. 5, p. 214) : protéger chacun de tous, y compris des siens.

Alors que la laïcité fait de la liberté des cultes un cas particulier de la liberté de conscience, le libéralisme à modèle anglo-saxon tend à rabattre la liberté de conscience sur la liberté religieuse et à transformer cette dernière en droit-créance : la revendication de liberté religieuse se convertit en demande de générosité publique et de reconnaissance officielle du rôle culturel et social des religions. Ce réductionnisme libéral s’en prend à la conception d’un État républicain activement garant des libertés. J’ajouterai que cette cible est attaquée de tous côtés, notamment par la contractualisation croissante qui tend à substituer les accords particuliers à la loi.

Une critique de l’individualisme néo-libéral. La « voie républicaine »

Laurent Bouvet appuie cette analyse sur une critique de l’individualisme qui me semble devoir être éclaircie. Car les libertés individuelles privilégiées en la matière par le libéralisme anglo-saxon reposent sur une conception descriptive de l’« individu » : l’individu libéral apparaît comme une composition sociale formée de « choix » parmi des ingrédients identitaires et des « propriétés » disponibles. Un « individu » se définirait alors par des traits permettant de le catégoriser dans tel ou tel groupe, telle ou telle communauté – c’est un « moi » par identification et par appartenance. Ce processus fixe le moi, mon identité, mon essence, dans un profil, une somme de propriétés, d’appartenances et de rôles sociaux : à supposer qu’on soit libre de tels choix, on composerait alors son « moi » comme on compose une pizza avec les ingrédients disponibles. Dans cette conception descriptive de l’identité on reconnaît la notion de diversité définie par des extériorités collectives. C’est aussi la conception marchande, celle des études de marché qui définissent les types de consommateurs. Cet individualisme a pour corrélats des collectivités de type communautaire : les identités s’y autorisent de collections.

À cette liberté de s’identifier, l’auteur oppose à juste titre celle que révèle et promeut la laïcité : la liberté du citoyen. Il le fait en termes à mon sens trop larges en disant que « ce n’est pas une liberté purement individuelle » et parallèlement en avançant que cette liberté du citoyen prendrait vigueur dans une « communauté politique déjà constituée » (p. 161).

Pourtant j’oserai parler, à l’inverse, d’individualisme laïque. Qu’a fait la Révolution française, sinon dire qu’en devenant citoyen, personne n’est réduit à une appartenance sociale, ethnique, religieuse, à un alignement de grigris et de « tags », mais que chacun devient sujet et législateur non pas d’une collection prédéterminée fournie clés en main mais d’une association politique qui ne suppose aucun lien autre que celui de sa propre constitution ? L’atomisme de l’association politique laïque me semble fondamental : c’est avant tout une association d’individus qui s’efforcent non pas de s’agréger en vertu de propriétés déjà-là, mais de s’organiser afin de préserver leurs droits en les rendant compossibles. Aucun droit communautaire, réglé sur une collection préalable (ethnique, religieuse, sociale) ne peut y prévaloir sur les droits des individus conjugués à l’universel. Il y a donc un individualisme laïque, corrélé à une conception laïque du rassemblement politique6, mais l’un et l’autre s’opposent respectivement à l’individualisme et au communautarisme néo-libéraux.

Enfin, il me semble qu’une association politique laïque n’est pas une collection déjà constituée, elle ne se pense pas sous le régime du « déjà-là », mais elle est perpétuellement auto-constituante, du fait même de sa laïcité : le lien politique dont elle s’autorise ne lui vient que d’elle-même. Et même si nous la trouvons élaborée (et pas forcément en bon état, on l’a vu au début du livre !) à notre naissance, elle ne suppose aucun préalable : c’est sa fragilité, mais c’est aussi sa force pourvu qu’elle soit comprise, entretenue et fortifiée par la réflexion et l’action des citoyens.

En ce point je rejoins l’auteur, car c’est de cette fragilité et de cette force que nous entretient le 5e et dernier chapitre, consacré à « la voie républicaine ». En effet, bien que l’association républicaine laïque ne se réfère à aucun substrat social communautaire qui lui serait préexistant ou transcendant, il lui appartient néanmoins non seulement de se produire elle-même et de se réinventer sous forme institutionnelle, mais aussi de favoriser, de cultiver et d’entretenir le substrat social et civique sans lequel elle s’étiole et se dévitalise. Sans une politique laïque comprenant notamment une politique sociale, une politique du travail, une politique de la santé publique et surtout une école publique digne de ce nom – j’ajouterai une politique de promotion des droits des femmes -, sans l’éclairage de la raison laïque et l’entretien des convictions laïques « dans les têtes », autrement dit sans son soutien populaire, privée du substrat civilisationnel qui fonde les « mœurs laïques » et l’assurance en chacun qu’aucune conviction ne sera écrasée, la laïcité ne serait qu’une coquille vide.

 

Le chantier du combat politico-social est donc ouvert plus que jamais, élargi, renouvelé, multiplié par la montée en puissance du déni des droits au motif de la préservation des « identités ». Résurgence du délit d’opinion, retournement victimaire, culpabilisation post-coloniale, culture de l’excuse, anti-racisme dévoyé en discrimination, fascination envers les formes les plus rétrogrades de l’islam politique, assignation des femmes7 : autant de manifestations du « tournant identitaire » ; ces « idées qui tuent » appellent un universalisme lui aussi renouvelé, un « universalisme réitératif » (selon l’expression de Michael Walzer8) à la hauteur de ces défis.

Notes

1 – Laurent Bouvet, La nouvelle question laïque, Paris : Flammarion, 2019. On trouvera à la fin du volume, outre une bibliographie, le texte des lois du 9 décembre 1905 (version en vigueur en 2018) et du 15 mars 2004.

2 – Voir du même auteur L’insécurité culturelle, Paris : Fayard, 2015.

3 – Mouvement qu’a décrit Nejib Sidi Moussa dans La Fabrique du musulman. Essai sur la confessionnalisation et la racialisation de la question sociale, Paris : Libertalia, 2017.

4 – Double inversé, si l’on y pense bien, de l’islamo-gauchisme. On a les yeux de Chimène pour une « communauté » (au choix : « les musulmans » ou « les chrétiens ») et pas de mots assez durs pour l’autre (ici le choix alternatif du précédent).

5 – Je me permets sur ce point de renvoyer à mon Penser la laïcité, Paris : Minerve, 2015 (2e éd.), p. 40 et suiv.

6 – J’ai tenté d’en donner une expression théorique en recourant au concept de classe paradoxale.

7 – Voir notamment de Fatiha Agag-Boudjahlat, Le Grand Détournement. Féminisme, tolérance, racisme culture,Paris : Cerf, 2017 et Combattre le voilement, Paris : Cerf, 2019.

8 – Michael Walzer, « Les deux universalismes », Esprit, décembre 1992, p. 114-133.

« Le sexe et la langue » de Jean Szlamowicz, lu par Jorge Morales

L’essai du linguiste Jean Szlamowicz Le sexe et la langue. Petite grammaire du genre en français, où l’on étudie écriture inclusive, féminisation et autres stratégies militantes de la bien-pensance (Paris, Intervalles, 2018)1 analyse doctement les outils idéologiques de l’inclusivisme, dernier avatar d’une novlangue prenant prétexte de la défense des femmes pour imposer une réforme morale inspirée par l’idéologie de la déconstruction. Il examine les interprétations militantes et fantaisistes qui projettent sur la grammaire des questions sociales, politiques et culturelles. Il faut donc que la rationalité linguistique remette les points sur les « i », redonne son sens à la fonction de la langue, qu’elle écrase l’infâme diabolisation morale des contradicteurs afin de mieux combattre les « gardiens de prison qui pensent que leur surveillance [n]ous libère ».

Genre grammatical et « visibilité »

Jean Szlamowicz étudie méthodiquement un certain nombre de préjugés fondés sur la confusion entre langue et discours, forme et référent, fonctionnement grammatical et fonctionnement socio-culturel, sexe biologique et genre grammatical. En effet, la langue est l’outil de la pensée et non son contenu. Penser consiste effectivement à utiliser la langue, mais celle-ci ne tient aucun propos par elle-même (p. 45) : elle donne forme au réel mais ne le conditionne pas à la manière d’une croyance (p. 40). Elle n’est donc pas une entreprise d’étiquetage graphique et n’a pas pour objectif de marquer l’identité sexuelle (p. 65). Si l’écriture n’est pas la langue, alors son fonctionnement structurel n’a rien à voir avec l’idée de « représentation » ou de « visibilité ».

L’auteur tord le cou au manichéisme genré en démontrant que la question de la « visibilisation » n’a aucun rapport avec la langue car elle « ne repose pas sur la “visibilisation” de quoi que ce soit » (p. 56) et « ne représente rien ni personne » : « seul un caprice idéologique totalitaire peut envisager de la mettre au pas de ses préférences » (p. 15). Ainsi, prendre le genre grammatical au pied de la lettre équivaut à introduire du sexe là où il n’y en a pas. Le mot « patrimoine », par exemple, n’implique pas de prééminence masculine, il n’est pas plus « masculin » que patrie et Patricia qui possèdent la même racine et qui sont féminins (p. 42). Qu’un homme puisse être une « crapule » ou une « vedette » n’implique aucune représentation féminine (p. 50), de même que la phrase « elle est professeur » ou « elle est médecin » ne pose aucun problème pour identifier la fonction et l’attribuer à une femme2 (p. 58) ; les noms ne servent pas systématiquement à désigner directement des objets, il n’y a donc aucune logique linguistique à féminiser pour féminiser (p. 76).

C’est que le genre grammatical désigne parfois des propriétés extralinguistiques comme le sexe et parfois pas du tout. Donner de la visibilité à un signe linguistique « féminin » (la lettre « e ») afin de faire avancer la cause des femmes n’a aucun sens sur le plan linguistique et orthographique (p. 101 et 113). L’orthographe étant un système de signes parfois arbitraires mais conventionnels dont le but est de « représenter » les sons de la langue (p. 132). Ainsi, une écriture qui n’est pas prononçable est une incroyable régression pratique3 (p. 120). Ce n’est donc pas le mot qui conditionne la pratique mais l’inverse (p. 19) car « la langue ne “dit” rien, c’est son usage qui produit une pensée » (p. 25).

La langue française, qui est une langue analytique, ne possède pas de neutre, mais le genre non marqué, le générique « masculin », a très souvent la fonction du neutre en matière de désignation d’animés humains4. C’est surtout le cas du pluriel dont la véritable fonction est de regrouper sans distinguer et sans discriminer5, il est par nature « inclusif »6 (p. 57). Sa fonction est similaire au « on » qui élimine toute référence à une personne précise. Ainsi la phrase « quand on gobe n’importe quelle théorie à la mode, forcément on est naïf » (p. 62).

Le « féminin », le genre marqué, pour sa part, signale plutôt une personne spécifique. On peut donc affirmer que le genre grammatical « masculin » est une forme par défaut ; il désigne l’homme qui se ne trouve nulle part, il est banal, général, indifférent et inclusif, tandis que le genre grammatical « féminin » fait souvent appel à un référent extralinguistique, il est singulier, spécifiant et exclusif. Il s’agit là de faits linguistiques et non d’injustices sociales. L’argument qui consiste à dire que le masculin générique « invisibilise » les femmes ne tient pas, l’existence des formes impersonnelles le démontre : la phrase « il pleut, il mouille, c’est la fête à la grenouille » contribuerait-elle à la valorisation de l’homme et à la domination des femmes ? (p. 61). De même, l’absence de genre grammatical dans une langue (par exemple les langues finno-ougriennes et altaïques) n’est pas une garantie d’égalité politique et sociale entre les sexes7.

Les deux genres grammaticaux s’opposent donc structurellement dans un but de classification des mots : ils nuancent le discours grâce à leurs propriétés formelles et non en vertu d’un quelconque privilège octroyé au sexe masculin. Le genre grammatical sert donc à distinguer des catégories de mots, il ne dit pas la vérité ontologique du monde. Quand on dit « chef d’orchestre » on pense a priori à un homme… mais la langue française n’y est pour rien ! Ce sont les conditions sociales qui sont exprimées au moyen de la langue et non la langue qui aligne les sociétés sur son système grammatical ; la grammaire ne décide pas de l’état de la société.

Le genre grammatical est un formalisme linguistique, une affaire de classifications, de fonctions et d’accords. Il n’a de sens que dans un système grammatical et non social (p. 51-52). Il mêle des questions de stylistique ou de contexte qui n’ont rien à voir avec l’égalité (p. 58). Souhaiter l’égalité représentative dans la langue n’est donc qu’une lubie militante qui n’a rien à voir avec la grammaire8.

Le discours sur la langue n’est pas la langue

L’un des arguments principaux des défenseurs de « l’écriture inclusive » consiste à citer les propos masculinistes des grammairiens Vaugelas (1647), Bouhours (1675) ou Beauzée (1767) afin de prouver qu’une norme machiste (« le masculin l’emporte sur le féminin » car « le genre masculin est réputé le plus noble ») régit historiquement la langue française de l’intérieur. Ce raisonnement anachronique oublie que « noble », « masculin » et « féminin » ne sont pas des concepts identiques selon les sociétés et les époques et que l’ordre social d’Ancien Régime était lié à la noblesse dont la transmission était masculine ; or ce temps est révolu depuis longtemps. Ce n’est pas parce que tel penseur exprime les normes de la société ou les représentations sociales de son temps que la langue se plie, dans son fonctionnement, à ses opinions (p. 109-110). En effet, ordre grammatical et ordre moral ne coïncident pas, il s’agit de deux systèmes disjoints.

L’évolution qui a permis aux femmes d’exercer des métiers de pouvoir n’a donc rien à voir avec la grammaire (p. 84) ; ce n’est pas la langue qui a empêché des vocations mais les normes sociales. Aussi pourrait-on établir une liste de métiers modestes et ingrats (borin, chatraire, falot, éboueur…) et montrer leur absence de féminin (p. 85). L’idée que les mâles auraient confisqué les fonctions les plus élevées, dans la langue, est donc sans fondement. Car la réalité historique est indépendante de la grammaire : une langue évolue en fonction de critères fonctionnels et pragmatiques et non moraux, le véritable élément décisif est l’usage (p. 78). C’est pourquoi la bipartition radicale inclusiviste nous empêche de comprendre l’histoire ainsi que la complexité des phénomènes linguistiques. Ce qui pose problème dans la plupart des cas de féminisation forcée des mots n’est pas une supposée résistance machiste à l’évolution de la langue, mais la convergence de difficultés d’ordre linguistique : la morphologie des mots, les doublons, l’absence de traditions professionnelles ou l’existence de la forme « masculine » générique (p. 82).

La mémoire des mots

Les mots ont une mémoire et sont en même temps porteurs d’oubli. La langue est un processus qui s’inscrit sur le temps long, ses principes organisateurs sont liés à des structures indépendantes dont les mécanismes sont souvent dus au hasard ou à des raisons d’ordre pratique. Le fonctionnement des mots est motivé par une multiplicité de causes qui dévoilent certes les configurations de la société. Cela veut dire que c’est le mouvement social qui dicte sa nécessité à la langue et non l’inverse. Si la langue est « en retard » par rapport aux évolutions de la société, si elle semble résister au changement, c’est parce qu’elle est le produit de l’usage et non de décisions théoriques (p. 93). C’est précisément parce que les mentalités évoluent que la langue se transforme sans cesse et que personne ne peut contrôler le rythme de cette évolution.

L’écriture est conservatrice – au sens propre et non au sens moral du terme – car sa transmission est fondée sur la séquence : permanence, changement. L’histoire de l’écriture (et en général de toute notation) est justement l’histoire d’une conservation (p. 103). La fixité structurelle de la langue (notamment sa morphologie) est le moteur de sa subtile transformation : la langue change sans cesse (cela n’est ni négatif ni positif) sans changer ses fondements (p. 43).

Ainsi, l’étude de l’étymologie, le plurilinguisme et la traduction comparée mettent à mal l’inclusivisme postmoderne. Ils montrent que les langues ne conditionnent pas la description du réel ni la pensée puisqu’il n’y en a pas deux qui découpent le réel de la même manière. Les personnes bilingues ne sont pas schizophrènes dans leurs représentations des genres lorsque ces derniers divergent ou changent de forme dans les différentes langues qu’elles parlent9. La langue n’a pas d’emprise sur elles, elle ne pense pas à leur place.

Remettre les points sur les « i »

Le livre de J. Szlamowicz démontre que la langue n’est ni coupable, ni mal intentionnée, ni réactionnaire, ni sexiste10. Sa fonction n’est pas de réparer des injustices réelles ou supposées. La langue n’est pas une institution sociale mais un fait social (p. 128), une règle de grammaire n’est pas une décision de justice mais la formulation d’une règle observée. La langue ne relève donc pas de l’égalité et une pratique sociologisante de la grammaire est contraire à toute science linguistique.

L’inclusivisme est une nouvelle forme de sexisme, une technocratie morale mue par un anticonformisme qui n’est comme souvent qu’un conformisme. Ceux qui s’érigent en nos nouveaux directeurs de conscience veulent à tout prix faire de leurs désirs une réalité objective, ils plaquent sur la langue leurs projections personnelles. En s’immisçant dans la grammaire, ils entendent également contrôler les pensées par le biais de graphies idéologiques qui leur servent d’outils de propagande. Il s’agit surtout de « s’inventer un flic pour faire semblant de s’en libérer – surtout quand on a prétention à devenir le nouveau flic de la grammaire » (p. 84).

Notes

1Cet essai est suivi d’un texte de Xavier-Laurent Salvador : « Archéologie et étymologie du genre » (p. 137-185).

4 – Même s’il existe également des « féminins » génériques comme personne, victime ou recrue.

5 – Certains mots changent de genre grammatical au pluriel comme orgues, amours. Ce changement de forme n’implique aucune représentation féminine et n’altère pas leur caractère générique.

6 – Voir le texte de C. Kintzler « Faites le test “Bisous à tous deux” » : http://www.mezetulle.fr/ecriture-inclusive-separatrice-dossier/

7 – Voir André Perrin « La langue française : reflet et instrument du sexisme ? » http://www.mezetulle.fr/langue-francaise-reflet-instrument-du-sexisme/

8 – Cette erreur de raisonnement sous-tend une volonté d’inscrire la parité homme-femme dans la langue ; elle est fondée sur la confusion entre symétrie et égalité et sur un anti-structuralisme linguistique qui cherche à adapter la langue aux évolutions sociales. Le progressisme lexical est un écueil dans lequel tombent d’excellents linguistes comme Bernard Cerquiglini (Le La ministre est enceinte ou la grande querelle de la féminisation des noms, Seuil, 2018).

9 – Le monstre du Loch Ness est désigné au féminin en anglais (She is Nessie). L’allemand utilise l’article défini neutre pour nommer la femme (Das Weib). Ce n’est pas parce qu’en italien on vouvoie toutes les personnes au féminin (Signore, l’ho chiamata ieri) que les Italiens ont une représentation « féminine » de la politesse. Ce n’est pas parce que le mot « musicien » n’a pas de forme féminine en espagnol, qu’il est générique (« músico »), que les musiciennes n’existent pas dans le monde hispanique ou qu’elles sont « invisibilisées » par la langue espagnole.

« Considérations sur l’Europe » de Jean-Claude Milner, lu par C. Kintzler

À l’approche des élections européennes, il est plus qu’opportun de lire le livre de Jean-Claude Milner, Considérations sur l’Europe. Conversation avec Philippe Petit (Paris : Cerf, 2019)1. L’auteur y développe sa vision politique de l’Europe et des relations internationales, examine la question centrale de l’État-nation, et soulève le point décisif des pouvoirs de l’individu. L’ensemble, plus désabusé que fondamentalement sombre, ne s’interdit pas les échappées.

Encadrés par un prologue et un épilogue, cinq grands chapitres2 s’attachent à débusquer et à rappeler les incohérences constitutives, les obscurités, les réalités peu avouables ou méconnues sous une interface lisse et trop pure pour être honnête – ou plutôt à montrer comment ce qui se présente aujourd’hui comme politique européenne ou en faveur de l’Europe consiste précisément à produire et à entretenir ce leurre. Sans vouloir en couvrir toute la richesse, on s’en tiendra ici à faire état de quatre jalons.

La question de l’État-nation

L’incohérence originaire, constitutive, repose sur l’oscillation entre Europe fédérale et Europe des nations, redoublée par l’obscurité, soigneusement dissimulée, propre à la référence fédérale (fédération  ou confédération ?). De son côté, la référence nationale n’a jamais disparu, comme en témoigne la réunification allemande. Elle se poursuit dans les pays de l’ancienne Europe de l’Est, à juste titre méfiants envers tout ce qui pourrait se présenter comme empire. Profondément obscurcie par le traité de Maastricht, et à force d’être vouée à l’exécration, la notion de souveraineté nationale a été réduite à son irrationalité :

« La notion de souverainisme a été inventée pour enclencher une machine de raillerie. L’entreprise a réussi au-delà des espérances, mais il semble bien qu’elle ait remporté une victoire à la Pyrrhus. À force de rejeter a priori toute possibilité d’un usage rationnel de la notion de nation, les partisans de l’Europe ont laissé le champ libre à ses usages irrationnels. En fait, ils ont fabriqué le populisme : alliance du principe des nationalités avec ce qu’on pourrait appeler l’anticapitalisme des imbéciles. Or l’anticapitalisme ne supporte pas la bêtise ; il en va de même du principe des nationalités » (p. 29-30).

D’où le principe secret et honteux de l’européisme : constituer une internationale de hauts fonctionnaires en pariant « sur l’insuffisance constitutive des citoyens et des peuples ». Entretenir l’insuffisance pour mener une politique : c’est exactement l’inverse de ce que pourrait faire un nationalisme rationnel qui « parie sur la possibilité que les citoyens et les peuples choisissent par eux-mêmes le meilleur » – c’était la position notamment de De Gaulle et de Churchill. Or, ajoute l’auteur un peu plus loin,

« Je maintiens qu’il aurait été parfaitement possible de concevoir une Europe unie sur cette base, mais il est indéniable que, dans les faits, la doctrine n’a plus aucun représentant digne de ce nom. Toutes les nations d’Europe continentale ayant cédé devant Hitler, il leur est difficile, mis à part l’émergence de sujets d’exception, de ne pas se rallier au pessimisme qui les exonère de leur responsabilité : nous avons choisi le pire, avouent-elles, mais la nature humaine est ainsi faite ; aussi devons-nous nous fédérer pour que chacune ramène l’autre dans le droit chemin (capitalisme rationnel, démocratie de façade, oligarches de fait, etc.). Vous aurez reconnu la fable de l’Aveugle et du paralytique. » (p. 32)

On peut observer le fonctionnement de ce mécanisme de trompe-l’œil  : maintenir les souverainetés nationales juste assez pour que les États-nations assument les décisions désagréables ou peu rentables (impôt, police, éducation, santé, protection sociale). « Ainsi est préservée la pureté de l’idée européenne »3.

L’impuissance de l’Europe

Se déroule alors la voie qui piste ce même mécanisme dans de multiples domaines et qui permet de voir clair dans les diverses branches du labyrinthe politique international et national. On refuse la guerre formelle, celle qui se déclare et qui corrélativement peut se conclure, pour poursuivre la guerre matérielle sur maints théâtres d’opérations en refilant le mistigri à quelques-uns, le droit d’ingérence servant de motif sophistique pour ne pas déclarer la guerre. On n’aperçoit pas que les États-Unis sont en train, les moyens de communication aidant, de devenir un État-nation et tiennent pour cela le projet européen comme du dernier ringard. On ne sort pas de l’après-1945, alors que le nouveau système de relations internationales repose sur des États-nations de grande dimension de type nouveau et sur la persistance des États-nations de type ancien. On feint de croire que les relations internationales ne sont pas régies par des rapports de force, et on continue à pratiquer une rhétorique ornementale à cet égard. Le comportement de l’Europe sur la scène internationale, notamment sur le continent africain ainsi qu’au Proche et au Moyen-Orient, fait l’objet d’un examen tout aussi sévère et désabusé et d’un constat d’impuissance4.

Un bilan lucide précise en outre que « l’Europe unie n’a résolu aucun des problèmes qui l’avaient rendue nécessaire » : pauvreté, pas d’autonomie énergétique, pas de politique de grands équipements, pas de politique d’immigration – plus loin, le chapitre 5 ajoutera que, en matière de politique sociale, la doctrine européenne actuelle se ramène à un axiome : « Face à la misère, la justice sociale est un luxe inutile » (p. 139).

Le « cas Macron », la laïcité et le « fait religieux »

Le « cas Macron » est significatif : le président français a-t-il bien mesuré que l’État-nation redevient le bon niveau de réglage et surtout qu’il a changé de dimensions ? Il affiche son indépendance en recourant à une théologie politique inspirée de Ricoeur pour mieux faire accepter une dépendance à l’égard du modèle anglo-saxon et de la religiosité en général. S’il ne partage pas ouvertement avec le Pape et Obama une incompréhension têtue à l’égard de la laïcité, on ne peut écarter qu’il ait le projet de s’en remettre à un modèle multiculturaliste où le « fait religieux » se veut fédérateur. Or à ce sujet l’auteur est très clair :

« Pour le moment, l’ensemble des croyances s’unissent contre la conception française de la laïcité ; mais dès qu’elle aura cédé le pas à la conception européenne, on assistera à des guerres de religion entre les confessions chrétiennes ancestrales et les diverses versions de l’islam » (p. 123).

À partir d’un rappel vigoureux du concept de laïcité, l’auteur engage ce qui va alimenter la réflexion finale du livre : la question des droits individuels. Ne pas confondre la liberté individuelle avec l’affirmation individuelle. Cette dernière en effet se réduit à une compilation qui emprunte ses propriétés à des espaces bornés où s’assemblent ceux qui se ressemblent  : rôle de composition qui se contente d’assortir des ingrédients disponibles – « coutumes », « croyances », « cultures », l’allégeance communautaire se retourne contre la liberté. Il en va ainsi, par exemple, du port du voile intégral, qui affirme l’intolérance et la soumission (p. 129). C’est l’occasion d’une mise au point claire sur le rôle nuisible d’un discours lénifiant présentant l’islam radical extra-européen comme la seule version valide et légitime de l’islam, faisant obstacle à tout travail éclairé de la part des musulmans européens. Il convient, en la matière, de remettre les choses à l’endroit :

« Les progressistes crient à la persécution pour peu qu’on refuse à tel ou tel musulman le droit d’empiéter sur la liberté d’autrui ; de même, ils invoquent une « stigmatisation » dès qu’on regrette qu’un musulman d’Europe fasse allégeance à telle ou telle contrainte caractéristique de l’islam extra-européen. Ce faisant, ils se montrent proprement réactionnaires. Ils enferment l’islam européen dans le carcan que lui a fabriqué l’islam radical. Surtout, ils l’empêchent de se penser lui-même comme une nouveauté sans précédent » (p. 134).

Les pouvoirs de l’individu

La fin de l’ouvrage médite la question fondamentale des droits (et donc des pouvoirs) de l’individu et propose un critère pour juger de l’Europe, et plus généralement de l’état démocratique d’une association politique  :

« … [les individus] ont-ils des pouvoirs stables et reconnus qu’ils puissent opposer à des collectivités, quel que soit le niveau de définition de celles-ci : famille, cités, régions, états ? La démocratie consiste à accorder à l’individu des pouvoirs opposables à ceux de quelque collectivité que ce soit. Je n’en connais pas d’autre. Plus exactement, toute autre définition est mensongère. » (p. 161).

C’est alors qu’apparaît le point programmatique et problématique ultime, sous la forme d’un défi classique que l’Europe, cette fois, serait capable de relever :

« Autant je vois mal l’Europe surmonter ses difficultés en matière de politique internationale, en matière de défense, en matière d’inégalités économiques entre États membres, etc., autant je crois possible de poser ouvertement la question des pouvoirs de l’individu face aux collectivités. Je crois de même possible de réexaminer de ce point de vue les collectivités tant politiques que sociales. Lesquelles se montrent capables de reconnaître des pouvoirs à l’individu ? Lesquelles au contraire tendent spontanément à les nier ? » (p. 163)

C’est pourquoi les États-nations sont probablement mieux placés que les pouvoirs dits de proximité, notamment régionaux, pourvu qu’ils se pensent autrement que comme des corps intermédiaires :

« Une grande partie des difficultés que rencontrent les périphéries – France périphérique, Allemagne périphérique, Italie périphérique, etc. – tient au fait que les pouvoirs immédiatement proches ont fait écran aux pouvoirs médiats et notamment à l’État. Le système du caïd dans les quartiers en donne l’illustration, mais les notables locaux ne valent pas toujours mieux. Du coup les pouvoirs de l’individu ont été dévorés, au point que ce dernier ne sait même plus qu’il pourrait en avoir. […] À des échelles différentes, la même structure se répète, depuis la barre d’immeuble jusqu’aux nations. L’avenir politique de l’Europe consiste à s’y opposer.
Encore faudrait-il : 1) qu’elle reconnaisse le lieu de la difficulté : créer, maintenir, accroître les pouvoirs de l’individu face aux divers types de collectivités ; 2) qu’il soit admis que la supranationalité ne suffit pas, si elle ne situe pas l’Europe comme protecteur de l’individu face aux collectivités proximales et, le cas échéant, face aux corps intermédiaires nationaux ; 3) que dans ce projet, l’Europe envisage la possibilité que les États-nations soient des alliés, plus sûrs en tout cas que les collectivités locales et les corps intermédiaires » (p. 165).

Si la pensée d’un avenir de de l’Europe est possible, elle ne peut pas faire l’impasse sur l’euroscepticisme informé,  argumenté et lucide que déploie Jean-Claude Milner dans cet ouvrage.

Notes

1 – Il importe de préciser que les propos constituant le présent livre, publié en 2019, ont été recueillis durant l’été 2018. On rappellera en outre que Jean-Claude Milner a publié en 2017 aux éditions Cerf une première « Conversation avec Philippe Petit » Considérations sur la France.

2 – « L’Europe et la paix » ; « L’Europe dans le monde » ; « La religion de l’Europe » ; « L’Europe sociale » ; « L’Europe de la culture et des droits ».

3 – Et l’auteur de souligner au passage que le fédéralisme états-unien fait le choix inverse de se salir les mains.

4 – Voir notamment au chapitre 2 les rubriques :  L’Afrique est mal partie ; L’impuissance idéologique européenne ; L’Orient compliqué.

« L’innommable » d’Adélaïde Munkantabana, lu par Alain Champseix

Après avoir rencontré l’auteur de manière fortuite, Alain Champseix1 a lu L’innommable – Agahomamunwa. Un récit du génocide des Tutsi, d’Adélaïde Munkantabana2. Il expose comment ce récit poignant, sans se départir de sa dimension de témoignage personnel ou plutôt parce qu’il s’y attache de manière profonde et réflexive, soulève la question fondamentalement politique des conditions de possibilité d’un génocide.

La rencontre conjointe d’un livre et d’une personne

Sans doute n’aurais-je pas lu ce livre si un collègue d’histoire-géographie de mon établissement n’avait pas pris l’initiative de faire appel à son auteur pour une conférence auprès de plusieurs classes d’élèves de Première.

Deux choses avaient particulièrement attiré mon attention à cette occasion. D’une part l’extrême gentillesse de cette dame touchée jusque dans sa chair – son cœur et son âme – par le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 – deux de ses enfants ont été assassinés ainsi que la plus grande partie du reste de sa famille. D’une voix douce, elle disait aux lycéens qu’elle n’était pas là pour les effrayer mais pour témoigner et expliquer, leur demander, aussi, de ne pas laisser dans l’oubli un événement qui, si l’on y réfléchit bien, concerne tous les hommes. D’autre part, j’étais comme interdit par une manière de faire qui n’appartient qu’à elle : dire mais en laissant sa place au silence, c’est-à-dire, en réalité, à l’écoute des élèves, au temps de leur compréhension et de leur étonnement. Est-elle comme préparée à cela par son passé d’enseignante3 ? À la fin, tout l’amphithéâtre était avec elle et les élèves venaient la voir en toute confiance. C’était en accord avec l’intention de son ouvrage qui porte le titre L’innommable, agahomamunwa en langue kinyarwanda, littéralement : « bouche obstruée ». Tout l’ouvrage est d’ailleurs imprégné d’expressions de sa langue maternelle comme pour faire comprendre deux idées : il faut se rendre compte que le français n’est pas sa langue, qu’il ne peut donc pas tout exprimer de son pays, que celui-ci est mort malgré ses efforts ambigus pour renaître d’une autre façon mais, aussi, que les mots de sa langue natale ont comme été bouleversés par le génocide. « Aller travailler », pour les Hutu, c’était user de la machette, instrument agricole, à longueur de journée contre des hommes de tout âge, des femmes enceintes, des enfants et des bébés.

Ce livre est marqué par sa quasi impossibilité non seulement parce que la douleur ne peut jamais être complètement communiquée et partagée – tout au plus peut-elle être indiquée et suggérée – mais aussi parce que tout semblait aller contre l’utilité même de l’écrire. Les morts, au demeurant privés de sépulture, ne peuvent parler et il ne reste plus rien du passé qu’elle a vécu ; même un de ses fils ne parvient pas à imaginer qu’une contrée envahie par les ronces et les serpents a pu être autrefois – il n’y a pas si longtemps – une région cultivée, prospère et heureuse. Mais il n’y a pas que cela. Il y a aussi l’incompréhension et l’ignorance des habitants du pays d’accueil (la France), l’impunité et l’arrogance des tueurs, les protections dont ils profitent un peu partout, au Vatican notamment, sans parler des négationnistes. L’innommable, c’est donc également cela : l’absence d’auditeurs ou leur grande rareté. Il y a comme un redoublement du génocide. Les rescapés des camps nazis ont également connu une telle situation : exclus, jugés embarrassants et, finalement, parfois, niés.

Ce serait cependant une grave erreur que de réduire cet ouvrage à un témoignage personnel, aussi légitime puisse-t-il être, non que la dimension personnelle soit marginalisée mais parce qu’elle prend, au contraire, tout son sens et même sa densité avec la réflexion et la connaissance de l’histoire du Rwanda dont l’auteur expose la grande complexité avec clarté et fluidité.

Une expérience particulière, une réflexion universelle

En effet, L’innommable ne justifie aucune explication par le mystère ou, à l’inverse, la banalité selon laquelle le génocide ne résulterait que de la haine raciste. Adélaïde Mukantabana montre, avec une très grande minutie, que le génocide a été consciemment organisé par l’appareil d’État, préparé dès les années cinquante par le revirement du pouvoir colonial belge et permis par la passivité de la « communauté internationale » et la complicité du président de la République française de l’époque ainsi que du gouvernement de la seconde cohabitation. C’est explicitement qu’elle peut ainsi mettre en parallèle les différents génocides qui ont marqué le XXe siècle dont les Héréros, les Arméniens, les Juifs et les Kosovars ont été les victimes principales avec les Tutsi. Il est particulièrement significatif qu’elle rejoigne, ainsi, le renouvellement des recherches historiques sur l’hyper-violence nazie4. Celles-ci montrent, en effet, qu’un génocide suppose au moins trois facteurs : une situation de mise en infériorité (le Traité de Versailles pour l’Allemagne ; la colonisation pour le Rwanda), la formation de toutes pièces d’un mythe qui ne correspond en rien au réel (« les Juifs sont responsables de la défaite de l’Allemagne car ils constituent comme un corps étranger dans le peuple allemand »  ; « les Tutsi étaient ceux qui dominaient les Hutu avec l’appui des Belges ») et l’annulation du caractère humain de l’ennemi (« les Juifs sont de la vermine dont il faut se débarrasser avec ces moyens « sanitaires » adéquats que sont le gaz5 et la crémation » . « les Tutsi sont des « cancrelats », des « cafards » ou diverses bêtes néfastes »). Mais, encore une fois, ces facteurs seraient inefficaces sans l’usage qu’un État peut en faire. Lui seul peut encourager une épuration ethnique en laissant espérer comme une revanche et envisager un avenir doré. Il faut donc dénoncer ce préjugé raciste et postcolonial selon lequel l’Afrique serait fondamentalement tribale et, donc, apolitique. On ne peut rendre compte d’un génocide par le mal dont l’homme « ordinaire » est si capable – des voisins, des anciens camarades de classe, des illettrés et des médecins pouvaient torturer, violer et assassiner des personnes qu’ils côtoyaient – ni par une fatalité contre laquelle on ne pourrait rien car sa dimension politique montre qu’il est en principe évitable. Une autre politique, un moindre souci de la popularité – celui dont le président Habyarimana faisait tant cas -, un non aveuglement des puissances étrangères auraient pu suffire à l’empêcher.

Raison d’être et singularité du livre

Insensiblement, nous en revenons donc à la raison d’être du livre car la contingence6 du génocide ne fait que renforcer son caractère innommable et insupportable. Qu’y faire ? De toute façon c’est trop tard et la vie continue. Celle des enfants est désormais bordelaise. Adélaïde Mukantabana fait souvent allusion à un tel questionnement, à la fin surtout. Il y a, pourtant, une réponse. Elle tient, bien entendu, à une circonstance décisive : une promesse faite à un ami français sur son lit de mort et à une demande implicite des rescapés – faire que tout ne tombe pas dans l’oubli, cette mort définitive.

Mais il faut sans doute tenir compte, aussi, d’autre chose : cet ouvrage, commencé par la force de la nécessité plus que par désir, finit par s’imposer par son sens de la nuance, par son absence totale de recherche de l’effet, par sa sincérité, sa précision et sa complétude. Il exprime parfois la colère mais ne donne jamais dans la diatribe. Il se refuse en permanence la facilité. Du coup, il accède à l’inédit et s’il n’est ni désespéré ni prometteur (comme si, au bout du compte, on pouvait ne pas tenir compte de la catastrophe), on voit bien qu’il résulte d’une patience quasi totale et c’est par lui-même qu’il réintroduit comme une possibilité d’humanité. Ce n’est pas un grand livre, c’est un très grand livre. Qui le lit ne l’oubliera jamais. L’auteur a trouvé un mode d’écriture non seulement simple et attachant mais, plus fondamentalement, à la hauteur du sujet traité. Mais qui pourrait dissocier le style du sujet ? Une précision encore permet de bien le comprendre : il est écrit de telle sorte que son véritable lieu n’est pas l’encre sur le papier mais l’esprit du lecteur qui, ainsi, se trouve transformé en témoin. Par lui, la transmission est opérée.

Le premier paragraphe de l’ « Ouverture » peut être lu sous ce jour :

« Plus de vingt ans après, j’ai envie de me confier, de tout dire. Mais je m’embrouille, je suis effrayée. À quoi cela servirait ? À quoi ça ressemblerait ? Je suis toujours en deuil. Je le resterai. Dois-je renoncer à dire, à écrire ?7 Ce serait accepter de banaliser la barbarie qui a emporté deux de mes enfants, mes parents, la majorité de ma fratrie, mes tantes, mes oncles, mes cousins, mes amis, mes voisins, mes collègues. Me taire, ce serait admettre le génocide des Tutsi comme une fatalité, comme une guerre tribale, comme un conflit atavique, « le quotidien du continent africain »8. Ce serait renoncer à l’élan qui m’anime, à la volonté de savoir ce qui s’est passé, de le faire entendre, d’abord à mes enfants qui ont survécu, puis à la génération future. Ils ne pourront l’apprendre qu’à travers ce que je suis devenue, qu’à travers ce que le génocide a fait de moi. »9

Nous ne pouvons pas terminer sans préciser, aussi, que l’on apprend beaucoup avec ce livre sur bien des aspects de la vie humaine qu’il s’agisse du sens des interdits, de la situation de la femme, de la divinité, de la comparaison entre société africaine et société européenne, du rôle de l’Église, de la radio ou de l’exil.

Notes

1 – Alain Champseix est professeur agrégé de philosophie, ancien élève de l’École Normale Supérieure de Fontenay / Saint-Cloud, docteur en philosophie de l’Université Paris-Sorbonne, enseignant et conseiller pédagogique.

2 – Paris : L’Harmattan, 2016.

3 – « Enseignant », dans sa langue du Rwanda, signifie « savant ». À ce titre, le maître d’école ou le professeur sont traditionnellement respectés. Chaque chapitre a une citation en exergue qui donne une idée de la grande culture de l’auteur : sa souffrance même en est imprégnée. Le vrai savoir est décidément aux antipodes du pédantisme.

4 – On peut prendre, en exemple, La loi du sang de Johann Chapoutot, Gallimard, 2014 ou La promesse de l’Est, espérance nazie et génocide de Christian Ingrao, Le Seuil, 2016.

5 – Le Zykon B est un pesticide.

6 – Ainsi Chapoutot peut démontrer que la prétendue cruauté naturelle des Allemands est une pure absurdité, op. cit., p. 495 sqq.

7 – NB : la question est tout de même posée même si la réponse tranche.

8 – On apprendra, plus tard, dans le livre, que ce sont les paroles d’un homme politique français qui sont rapportées ici.

9 – P. 5.

© Alain Champseix, Mezetulle, 2019.

« Outer » le Vatican : à propos de « Sodoma » de Frédéric Martel

Avec plus de rigueur que jamais, la doctrine morale de l’Église catholique condamne toute pratique sexuelle hormis la procréation d’enfants par des époux munis du sacrement de mariage. L’ouvrage de Frédéric Martel Sodoma. Enquête au cœur du Vatican1 révèle que les instigateurs de cette morale, dans leur majorité, pratiquent en secret une homosexualité qu’ils anathémisent en public – ce faisant, ils bafouent à la fois leurs vœux sacerdotaux et l’exigence universelle de vérité. On notera toutefois que l’auteur s’avance souvent masqué et parvient à ce brillant résultat par des méthodes qui ne sont pas exactement celles qu’il invoque.

En 2013, Frédéric Martel résumait ainsi une gigantesque enquête internationale qu’il venait d’effectuer : « Sur tous les continents, la révolution gay est en marche. Un jour, l’homosexualité sera peut-être moins pénalisée que l’homophobie ». (Global Gay. La longue marche des homosexuels). Quelques années plus tard, il découvre, au Vatican, « l’une des plus grandes communautés homosexuelles au monde » : Sodoma. Enquête au cœur du Vatican relate cette expédition.

La quatrième de couverture annonce le sujet de l’enquête, provoquée par les multiples questions soulevées par la presse, depuis une quinzaine d’années, à propos de l’Église catholique. Selon Frédéric Martel, elles prennent toutes leur origine dans un même fait dont il a exploré toutes les facettes, la double vie d’un haut clergé à la fois homosexuel et homophobe :

« Le célibat des prêtres ; l’interdiction du préservatif par l’Église ; la culture du secret sur les affaires d’abus sexuels ; la démission du pape Benoît XVI ; la misogynie du clergé ; la fin des vocations sacerdotales ; la fronde contre le pape François : un même secret relie toutes ces questions. Ce secret a longtemps été indicible. Il porte un nom : Sodoma. La ville biblique de Sodome aurait été détruite par Dieu en raison de l’homosexualité de ses habitants. Or aujourd’hui, c’est au Vatican que l’on trouve l’une des plus grandes communautés homosexuelles au monde. […] Ce livre révèle la face cachée de l’Église : un système construit depuis les plus petits séminaires jusqu’au Vatican à la fois sur la double vie homosexuelle et sur l’homophobie la plus radicale. La schizophrénie de l’Église est insondable : plus un prélat est homophobe en public, plus il est probable qu’il soit homosexuel en privé. »

L’auteur entend donc arracher le voile d’hypocrisie dont la plus importante des Églises chrétiennes couvre la doctrine morale inflexible qu’elle entend imposer à un « monde » rétif.

On se souvient en effet que le concile Vatican II (1962-1965) appelait à un aggiornamento de l’Église, à sa réconciliation avec le monde tel qu’il est. Or, dès 1968 et jusqu’à ce jour, la doctrine morale catholique n’a jamais cessé de tourner le dos à l’évolution des mœurs en Europe et aux États-Unis en martelant ad nauseam son impératif : la pratique sexuelle des créatures de Dieu ne doit pas avoir d’autre visée que reproductive. Des historiens et des sociologues se sont souvent interrogés sur cette étrangeté — l’imposition d’une morale sexuelle délibérément réactionnaire à l’issue d’une proclamation d’ouverture au « monde » – sans parvenir à l’expliquer. Frédéric Martel, pour sa part, se borne à constater le point d’aboutissement du processus, une extrême concentration d’homosexuels homophobes dans l’appareil de direction de l’Église, au point qu’elle fait désormais système. Il peut ainsi énoncer, à mesure que progresse son récit des pontificats depuis Paul VI, les quatorze « règles » qui constituent l’armature de sa démonstration, et qu’il souligne en lettres italiques (pp. 25, 27, 53, 61, 82, 117, 150, 156, 200, 209, 357, 451, 609 et 611). Ainsi, la règle 4 : « Plus un prélat est pro-gay, moins il est susceptible d’être gay ; plus un prélat est homophobe, plus il y a de probabilité qu’il soit homosexuel ». Ou encore la règle 12 : « Les rumeurs colportées sur l’homosexualité d’un cardinal ou d’un prélat sont souvent le fait d’homosexuels, eux-mêmes dans le placard, qui attaquent ainsi leurs opposants libéraux. Ce sont des armes essentielles utilisées au Vatican contre des gays par des gays ». Les comportements et les discours affichés par les promoteurs de la chasteté cléricale sont ainsi, l’un après l’autre, retournés en leur contraire, et l’ensemble de ces hypocrisies dresse le tableau d’un Vatican pharisien, voué en réalité à l’activité sexuelle.

Les lecteurs de la presse euro-américaine savaient déjà qu’il existait au Vatican des prélats homosexuels, voire même qu’un « lobby gay » avait été à la manœuvre lors des scandales qui conduisirent à la démission de Benoît XVI, mais Frédéric Martel est le premier auteur à parler d’un système, et à montrer sa mise en place progressive sur un demi-siècle. En cela, Sodoma constitue une révélation sans égale pour quiconque s’intéresse à l’Église catholique, mais aussi – en raison de son obstination à inscrire cette morale sexuelle dans notre débat public et dans nos législations – pour quiconque est concerné par la libéralisation des mœurs.

Je voudrais toutefois montrer que Frédéric Martel parvient à ce brillant résultat par des méthodes qui ne sont pas exactement celles qu’il invoque, et que le malaise parfois ressenti à la lecture de son livre vient de ce que son auteur n’a pas seulement l’identité qu’il annonce.

Ouvrons donc ce pavé de 630 pages. Une Note de l’auteur et des éditeurs (pp. 7-8) prévient le lecteur : Sodoma est un ouvrage d’une importance telle qu’il paraît simultanément « dans une vingtaine de pays et en huit langues ». L’auteur, « écrivain et sociologue, […] journaliste à France-Culture », a réalisé « une enquête de terrain qui a duré plus de quatre années », pour laquelle il s’est fait assister par une « équipe de 80 ‘researchers‘, correspondants, conseillers, fixeurs2 et traducteurs […] près de 1 500 personnes ont été interrogées, au Vatican et dans trente pays : parmi elles, 41 cardinaux, 52 évêques et monsignori, 45 nonces apostoliques et ambassadeurs étrangers, et plus de deux cents prêtres et séminaristes. Tous ces entretiens ont eu lieu sur le terrain (en face-à-face, aucun par téléphone ou par e-mail) ».

On nous promet donc, d’emblée, mieux qu’un travail sérieux, une masse écrasante de données recueillies à la meilleure source. Si écrasante même que l’auteur a manqué de place pour les notes et la bibliographie, et qu’il les a confiées au site internet de l’ouvrage, http://www.sodoma.fr.

Bizarre pour un sociologue ou un journaliste, sans même parler d’un écrivain. On trouve en effet sur le site, en anglais, une compilation indigeste dont les articles, classés dans l’ordre alphabétique et prolongés par des liens souvent inactifs, sont référés sans aucun commentaire à un chapitre du livre. Des auteurs essentiels paraissent absents (ainsi Richard Sipes, qui traite aussi des pratiques hétérosexuelles dans le haut clergé), mais il est difficile de le vérifier. L’on s’avise alors que Sodoma ne comporte pas d’Index des noms, ainsi qu’on pourrait s’y attendre dans un ouvrage de référence. Cela provient peut-être du choix qu’a fait Martel de ne jamais « outer » un prélat vivant qui ne l’aurait pas déjà été par la presse ou par la justice, sans qu’il précise s’il défère à une règle d’éthique (et laquelle) ou de simple prudence (ses éditeurs ont d’ailleurs engagé une armée d’avocats).

Quel qu’en soit le motif, cette décision aboutit à disjoindre la plupart des informations de leur source. Ainsi, un personnage vivant est parfois désigné par son nom, sous prétexte que l’auteur a eu avec lui un ou deux ou cinq entretiens enregistrés, mais, afin de le protéger, les dires de l’enquêté ne sont pas cités ; ou bien, le même prélat est désigné par le sobriquet dont ses confrères homosexuels l’affublent (ce qui nous fait mesurer leur drôlerie sans nous laisser identifier son nom, et surtout sa fonction) ; ou encore, il est désigné par une formule impersonnelle et délibérément vague, mais assortie des informations nécessaires pour percer la réalité de « Sodome ».

Ce jeu de cache-cache avec le lecteur, vraiment étrange dans un ouvrage visant à l’information, est particulièrement gênant dans la première partie, qui porte sur le Vatican homosexuel d’aujourd’hui, à l’ère du pape François. Afin de nous démontrer à quel point les homosexuels masqués en homophobes – ceux de « la paroisse » – y sont nombreux, Frédéric Martel nous propose, d’une part, des noms dépourvus de la moindre information, et, d’autre part, la description détaillée (mais anonyme) des formes de liens homosexuels qu’on peut y observer : « l’amour d’amitié », chaste et passionné, qui paraît être une spécialité pontificale ; la liaison quasi-conjugale avec un secrétaire, un assistant, un « neveu », ou un garde suisse ; la participation à des soirées chem-sex dans les murs du Vatican ; hors les murs, la drague de prostitués, souvent préparée par des religieux faisant fonction de rabatteurs, et la fréquentation d’établissements gays tout proches. Etc.

L’auteur prétend ainsi nous familiariser avec les « cinquante nuances de gay », une expression qu’il utilise tout du long avec coquetterie, mais qu’il aurait dû s’interdire, s’il avait bien lu ce qu’il écrit lui-même notamment dans l’Épilogue de Sodoma pp. 607-608 : ceux des prélats du Vatican qui désirent des hommes ou qui couchent avec eux sont en effet des homosexuels mais non des gays, car ils ont horreur de leur pratique sexuelle, dont ils refusent qu’elle définisse leur identité. Par contre, les meilleurs informateurs de Martel paraissent être d’anciens prêtres devenus gays au sens politique du terme, qui se sont un jour révoltés contre leur double vie et leur haine de soi, et qui ont planté là le Vatican et le cléricat. Ainsi Francesco Lepore, dont la biographie ouvre le livre, ou, plus loin, la plupart des collaborateurs de l’auteur, dont il nous annonce le statut intellectuel (journalistes, researchers, etc.), mais dont le récit montre qu’ils sont aussi d’anciens prêtres devenus des gays et parfois des militants LGBT.

On s’avise alors que Frédéric Martel lui-même est, bien sûr, l’intellectuel qu’il prétend être (« un écrivain, un sociologue et un journaliste »), mais qu’il dispose aussi d’autres compétences, sans lesquelles son enquête dans la haute Église n’aurait produit aucun résultat. Il fallait en effet appartenir à la classe des hommes pour accéder à cette société exclusivement masculine, et au surplus, violemment misogyne. Il fallait aussi être né dans le catholicisme et y avoir été au minimum catéchumène. Il fallait enfin avoir une expérience préalable des techniques de dissimulation propres aux milieux homosexuels, ce à quoi l’existence personnelle de Frédéric Martel et ses nombreux voyages l’ont excellemment préparé.

Pour n’en prendre qu’un exemple, l’un des admirateurs de Sodoma, le catholique Henri Tincq, longtemps responsable de la rubrique religieuse du Monde, se dit bouleversé par cette peinture stupéfiante d’un Vatican qu’il a fréquenté pendant des décennies (Slate, 21 février 2019). Cela vient sans doute de ce qu’au contraire de Martel, le vertueux Henri Tincq ne dispose d’aucun « gaydar » (p. 150, ou p. 353), ce supposé radar des gays, qui permet à notre auteur de déduire l’homosexualité cachée du cardinal Burke sans même le rencontrer, pour avoir humé les parfums de sa salle de bains, et entrouvert sa penderie (chap. 2). Parfois, Martel piège ses enquêtés en évoquant de grands écrivains catholiques français des années 1930, dont certains furent, eux aussi, des homosexuels de placard : c’est le « code Maritain » (chap. 7). Il arrive aussi que l’enquêteur offre – à une longue liste de prélats expressément nommés – un « petit livre blanc », autre « code » dont Martel, par une étrange coquetterie pour un sociologue ou un journaliste, « préfère garder la clé » (p. 64). À mesure que le lecteur enregistre les situations dans lesquelles l’auteur recourt à ce dernier « code » (pp. 196, 239, 351 et 435), il en vient à présumer qu’il s’agit du Livre blanc de Cocteau en 1927, qui sortait ainsi du placard au grand dam de Maritain. Quand notre enquêteur le donne, sans commentaire, à un prélat homophile, cela équivaut donc à lui signifier sans mot dire : va, je t’ai débusqué.

L’on comprend alors pourquoi Sodoma est sorti simultanément « dans une vingtaine de pays et en huit langues » : Frédéric Martel, un intellectuel gay qui est aussi un écrivain, un sociologue et un journaliste, a procédé au montage littéraire d’un scandale planétaire afin d’«outer», une fois pour toutes, le Vatican homophobe.

Notes

1 – Frédéric Martel, Sodoma. Enquête au cœur du Vatican,Paris, Robert Laffont, 2019.

2 – Les journalistes qui enquêtent sur des terrains lointains et dangereux (en général les pays de djihad) embauchent des « fixeurs », des gens du lieu qui négocient la possibilité d’une rencontre. L’ « équipe » ainsi décrite pose donc Martel comme un journaliste doté de fonds importants, dont il ne dit pourtant pas l’origine, malgré la sacro-sainte règle professionnelle de transparence.

« Le triomphe des Lumières » de Steven Pinker, lu par Philippe Foussier

Le plus grand succès de l’histoire de l’humanité

L’universitaire américain Steven Pinker, auteur de La part d’ange en nous qui a connu un succès mondial, publie une ode à la raison, à la science et à l’humanisme, Le triomphe des Lumières1 (Les Arènes). En ces temps où toutes ces notions font l’objet de remises en cause massives, la lecture de ce livre foncièrement optimiste redonnera assurément des forces à ceux qui se reconnaissent dans l’héritage des Lumières et irritera à n’en pas douter leurs adversaires.

Adeptes du « c’était mieux avant », passez votre chemin. Tenants du déclinisme, du catastrophisme, du pessimisme, nostalgiques d’âges d’or réels ou imaginaires, ce livre n’est pas fait pour vous. Et cet article même qui en propose la recension vous provoquera assurément de l’urticaire.

Un plaidoyer pour la science et l’humanisme face aux adorateurs du passé et aux prophètes de malheur

Nous voici en effet face à un ouvrage roboratif d’une facture étonnante, sur la forme et sur le fond. Son auteur, Steven Pinker, est professeur de psychologie à Harvard et ses recherches sur la cognition et la psychologie du langage sont reconnues dans le monde entier. Les marchands de peur nous assurent que le monde est au bord du gouffre, menacé par les migrations et les apocalypses, les guerres et l’épuisement des ressources, les dangers climatiques et les inégalités. Steven Pinker prend de manière frontale les prophètes de malheur à leurs contradictions ou démontre le caractère infondé de leurs assertions. Pour lui, « jamais l’humanité n’a vécu une période aussi paisible et heureuse ». Avec force chiffres, graphiques, statistiques et données, l’auteur démontre que « la santé, la prospérité, la sécurité et la paix sont en hausse dans le monde entier ». À rebours de la pensée dominante, il nomme le vecteur de cette évolution : « Ce progrès est un legs du siècle des Lumières, animé par des idéaux puissants : la raison, la science et l’humanisme. C’est peut-être le plus grand succès de l’histoire de l’humanité ».

Le travail de Steven Pinker présente quelque apparentement avec l’Encyclopédie tant il poursuit une démarche d’exhaustivité, ne négligeant aucun fait, aucune information, aucun thème pour étayer son propos. L’ouvrage est dense, foisonnant, tonique. La virtuosité de son auteur, capable d’embrasser des disciplines extrêmement variées avec des démonstrations rigoureuses et percutantes, donne souvent le vertige. Les 120 pages de notes attestent que l’entreprise à laquelle il s’est livré n’a rien à voir avec le pamphlet écrit en quelques jours sur un coin de table. Pinker fourbit ses armes, il dispose d’arguments consistants et sa manière assurée de les présenter laisse deviner qu’il attend ses détracteurs avec une certaine confiance. Il n’a pas peur de nommer les adversaires des Lumières que sont les tenants du tribalisme, de l’autoritarisme et de la pensée magique. Il postule que « le catastrophisme est dangereux pour la démocratie et la coopération mondiale ». Face aux adorateurs du passé, Pinker délivre un plaidoyer aussi vigoureux que rigoureux pour la raison, la science et l’humanisme, animé par une foi en l’avenir fondée sur les constats du présent.

L’universitaire américain date des années 1960 le début de l’effondrement de la « confiance dans les institutions modernes », lequel connaît en cette deuxième décennie du XXIe siècle une intensité redoublée avec « la montée en puissance de mouvement populistes qui rejettent ostensiblement les idéaux des Lumières. Tribalistes plutôt que cosmopolites, autoritaires plutôt que démocratiques, méprisants vis-à-vis des experts et peu respectueux du savoir, ils préfèrent la nostalgie d’un passé idyllique à l’espoir en un avenir meilleur ». Mais cette remise en cause est selon lui moins le fait d’ignorants que de « sachants » : « Le mépris pour la raison, la science, l’humanisme et le progrès imprègne de longue date notre culture intellectuelle et artistique, y compris parmi les élites ». Pinker n’a pas de mal à faire litière de la critique selon laquelle les Lumières seraient un produit de l’Occident réservé à l’Occident. Et rappelle que les Lumières « occidentales » ont été rapidement contestées par des Contre-Lumières tout aussi « occidentales » :

« À peine les gens étaient-ils entrés dans la lumière qu’on leur intima que l’obscurité n’était après tout pas si mauvaise, qu’il valait mieux s’abstenir d’oser comprendre trop de choses, que les dogmes et les préceptes méritaient qu’on leur redonne une chance et que la nature humaine était vouée non au progrès mais au déclin ».
[Les opposants aux Lumières] « … ont contesté que la raison puisse être séparée de l’émotion, que les individus puissent être envisagés indépendamment de leur culture, que les hommes soient tenus de fonder en raison leurs actes, que des valeurs puissent s’appliquer à travers différentes époques et différents lieux et que la paix et la prospérité soient des objectifs désirables. Pour eux, l’être humain fait partie d’un tout organique – une culture, une race, une nation, une religion, un esprit collectif ou une force historique – et les hommes devraient s’efforcer d’exprimer par leur activité créatrice l’ensemble transcendant dont ils font partie ».

Infaillible optimiste

Aux tenants d’un diagnostic lugubre de l’état du monde, Pinker oppose notamment 75 graphiques répartis en une vingtaine de chapitres. De la santé à l’environnement, de la paix à la démocratie, de la qualité de vie au développement du savoir en passant par le bonheur, la subsistance ou l’espérance de vie, on a peine à imaginer que l’auteur ait pu oublier le moindre argument pour fonder son raisonnement.

Prenons l’exemple du recul de la faim dans le monde : entre 1961 et 2009, la surface des terres utilisées pour cultiver des aliments a augmenté de 12% alors que dans le même temps la quantité de nourriture produite augmentait de 300%. « Comme toutes les avancées, la révolution verte a été la cible d’attaques dès qu’elle a commencé. Selon ses détracteurs, l’agriculture de haute technologie consomme des combustibles fossiles, siphonne les nappes phréatiques, recourt à des herbicides et des pesticides, perturbe l’agriculture de subsistance traditionnelle, n’est pas naturelle sur le plan biologique et génère des profits pour les multinationales. Eu égard au fait qu’elle a sauvé une multitude de vies et a contribué à reléguer les grandes famines aux poubelles de l’histoire, cela me paraît un prix raisonnable à payer », argumente Pinker. Toutes ses démonstrations fonctionnent selon le même principe. L’auteur ne nie pas les effets négatifs que peut aussi engendrer le progrès. Mais il les met sur la balance des avantages qu’il procure parallèlement et le résultat se révèle, dans tous les domaines, implacable.

L’optimiste infaillible qu’est Pinker ne craint pas de s’attaquer à quelques icônes comme Thomas Piketty sur les inégalités ou le pape François sur l’environnement. Au premier qui assure que les inégalités ne se sont pas résorbées en un siècle, Pinker réplique que « la richesse totale aujourd’hui est largement supérieure à ce qu’elle était en 1910 ; donc si la moitié la plus pauvre de la population en détient la même proportion, elle est beaucoup plus riche, et non tout aussi pauvre », comme l’allègue l’économiste vedette. Au locataire du Vatican qui n’hésite pas, dans son encyclique Laudato Si’, à fustiger la raison, la science et le progrès pour expliquer comment la Terre serait devenue un « immense dépotoir […] par l’abus des biens que Dieu a déposés en elle », Pinker répond avec un certain humour tant il est difficile de contrer rationnellement des arguments fondés sur le « mystère des multiples relations qui existent entre les choses et le trésor de l’expérience spirituelle chrétienne »… Plus sérieusement, il flétrit les courants fondamentalistes de vénération de la nature empreints « de misanthropie, avec notamment une indifférence à la famine, la tendance à se complaire dans des fantasmes macabres d’une planète dépeuplée et un penchant pour des comparaisons rappelant le nazisme et associant les êtres humains à des parasites, des agents pathogènes ou à un cancer ». Il démontre aussi comment des mouvements écologistes parfois issus de la gauche s’acoquinent avec les pires thèses conspirationnistes véhiculées par l’extrême droite. Et il plaide pour un écologisme éclairé « qui reconnaît que les humains ont besoin d’énergie pour se sortir de la pauvreté à laquelle les assignent l’entropie et l’évolution […]. L’histoire nous donne à penser que cet environnementalisme moderne, pragmatique et humaniste peut fonctionner ».

Contre l’apocalypse

Steven Pinker ne cache pas son aversion pour l’extrême droite et on ne s’étonnera pas non plus qu’il récuse les attendus sur lesquels l’actuel président des États-Unis a bâti sa popularité. Sur les migrations de populations qui assurent un tel succès électoral aux démagogues de tous les continents, l’auteur fournit là encore des arguments de poids. Aux quatre millions de réfugiés syriens de ces dernières années, il compare les 10 millions de réfugiés du Bangladesh en 1971, les 14 millions de personnes qui ont fui l’Inde en 1947 et les 60 millions de déplacés – en Europe uniquement – pendant la Seconde Guerre mondiale. Sur les victimes de guerre, les chiffres qu’il avance permettent également de relativiser grandement les conflits du moment. Même constat sur les avancées démocratiques. Ainsi en 2015, les deux tiers de la population mondiale vivaient dans des sociétés libres ou relativement libres contre moins de 40% en 1950, 20% en 1900 et 1% en 1816 ! Les quatre cinquièmes de la population qui ne vivent pas dans un régime démocratique sont chinois… De même, la peine de mort est en régression considérable depuis quelques années, même s’il reste un improbable club des cinq qui procède à des exécutions significatives en nombre : Chine, Iran, Pakistan, Arabie Saoudite et États-Unis. Diagnostic comparable pour les discriminations. En 1950, la moitié des pays étaient dotés de lois discriminatoires à l’égard de minorités ethniques. En 2003, moins de 20% résistent au mouvement. En 1900, les femmes ne pouvaient voter que dans un seul pays, la Nouvelle-Zélande. Aujourd’hui, elles disposent de ce droit dans tous les pays où les hommes l’ont aussi. Une seule exception, le Vatican… Sur tous ces points, un même bilan dressé par Pinker : « Les nostalgiques des traditions ancestrales ont oublié à quel point nos ancêtres se sont battus pour leur échapper ». Et l’auteur refuse de se voir décrit comme un rêveur déconnecté des contingences du présent : « Mon but est d’insister sur le fait que le progrès n’est pas une utopie et que nous disposons d’une marge de manœuvre – qui relève même de l’impératif – pour nous efforcer de poursuivre ce progrès. […] Les Lumières sont un processus continu de découvertes et de perfectionnement ».

Steven Pinker consacre aussi de stimulants développements à la science, ou plutôt aux entreprises croissantes de contestation dont elle est l’objet :

« En dévoilant l’absence de but dans les lois régissant l’univers, la science nous oblige à assumer nous-mêmes la responsabilité de notre bien-être, de celui de notre espèce et de notre planète. Pour la même raison, elle met à mal tout système moral ou politique basé sur des forces, quêtes, destins, dialectiques ou luttes mystiques ou orienté vers un âge messianique ».

Il met en cause les théoriciens de l’École de Francfort, Adorno et Horkheimer, et égratigne au passage Michel Foucault et les idéologues de la postmodernité. Nietzsche n’est pas épargné : « Comme Mussolini l’a clairement exprimé, il a été une source d’inspiration pour les relativistes du monde entier ». Sur le fascisme, dont il rappelle les origines étymologiques, Pinker relève qu’il est né « de la notion romantique que l’individu est un mythe et que les êtres humains sont inextricablement liés à leur culture, leur lignée et leur patrie ». Tout le message des Lumières vient proposer un autre horizon à l’homme que celui de n’être que le produit d’un héritage assigné à ses origines et enfermé dans son passé, arrimé au sol par ses racines et privé de la capacité à se projeter dans l’ailleurs et le futur. Il lui enjoint de devenir un sujet autonome, affranchi de ce qui lui a été légué sans qu’il ait pu exercer son libre arbitre sur ce legs.

 

Tous ceux qui ne jurent que par le déclin programmé, par l’apocalypse imminente, par l’exaltation d’un passé mythique et idyllique jugeront ce livre avec sévérité… si tant est qu’ils le lisent. Leur pessimisme risquerait d’en sortir sérieusement écorné. En revanche, ceux qui estiment que la raison, la science, le progrès, l’humanisme, l’universalisme constituent encore un idéal appréciable pour l’homme y puiseront des raisons de s’y référer encore et des arguments pour poursuivre ce combat émancipateur. Car il s’agit bien, en effet, d’un combat. Les adversaires des Lumières, eux, l’ont bien compris. Ils le mènent sans retenue.

 

1 – Steven Pinker, Le triomphe des Lumières. Pourquoi il faut défendre la raison, la science et l’humanisme, Les Arènes, 2018, 640 p.
NdE. Le texte de Philippe Foussier paraîtra dans un prochain numéro de la revue Humanisme, que Mezetulle et l’auteur remercient pour l’autorisation de la présente publication en ligne.

Leonard Bernstein « La Question sans réponse », lu par Gérard Le Vot

Gérard Le Vot1 a lu le recueil de conférences de Leonard Bernstein intitulé La Question sans réponse2. Il en parcourt les six leçons avec précision et jubilation, réveillant, avec ce « nomadisme exubérant de la pensée » tourné vers la musique des autres et une multitude de techniques et de plans culturels, le bouillonnement interdisciplinaire des années 1970.

Vient d’être réédité chez Minerve le livre de Leonard Bernstein La Question sans réponse – Six conférences données à Harvard. Cette réédition est utile et nécessaire car le livre, publié primitivement chez Robert Laffont, était indisponible depuis longtemps et avait besoin d’un toilettage éditorial.

Leonard Bernstein [1918-1990] pianiste, compositeur, poète à ses heures, admiré pour son West Side Story, un savant mélange de styles musicaux composé pour Broadway, est en revanche moins connu pour son activité d’enseignant. Généreux, enthousiaste, candide parfois, aimant le partage, il sera invité (1972-1973) en résidence à Harvard pour prononcer six leçons aux Norton Lectures (du 6 au 20 octobre 1973, au Harvard Square Theater).

Un nomadisme exubérant de la pensée

Enfin un livre de compositeur qui ne s’occupe pas de sa musique personnelle mais fait œuvre de pédagogue dans la joie ! Un livre tourné vers la musique des autres (Bach, Mozart, Berlioz, Boulez, le jazz, les Beatles…), une multitude de techniques (pentatonisme, « blue note », organum parallèle à l’octave…), de plans culturels (zoulou, esquimau, etc.) et disciplinaires (linguistique, phonétique, musique, cinéma). Ce nomadisme exubérant de la pensée, presque imprudent, tente de déjouer les frontières, à la fois témoignage d’une intuition personnelle mais aussi d’un esprit éclectique et ouvert.

Parce que la musique est d’abord une fête, Bernstein communique furieusement, comme si sa vie en dépendait, amuseur chaleureux et virtuose. C’est avec en tête le bouillonnement interdisciplinaire et l’énergie des idées des années 1970 — représentées chez nous par la revue Musique en jeu ou bien les Cahiers de poétique comparée — loin des moralement et politiquement corrects de notre époque, qu’il faut relire et comprendre les six « Norton Conférences » de ce brasseur d’idées que fut Bernstein.

Voyons ce que nous enseignent ces six leçons, qui sont moins un bilan de la musique de son temps que des ponts vers le futur, jetés à brûle-pourpoint dans la fièvre et l’excitation intellectuelles. Sous l’égide de Noam Chomsky, Bernstein cherche dans les trois premières leçons à définir le plus largement possible le langage musical.

« How do you put the things all together ? That is the musical question ? » dirons-nous.

1re leçon : phonologie musicale

L’étude des sons permet au musicien de postuler leur universalité à partir de la génération harmonique qu’il relie au système tonal (p. 32). Partant du fondement tonique-dominante (pour exemple, ut et sol), il monte le cycle de quintes avec les harmoniques ut, sol et mi pour arriver à la blue note, au pentatonisme , et à une sorte d’équilibre entre diatonisme et chromatisme (Symphonie n° 40 de Mozart). Toutefois, on rappellera que la théorie musicale est loin d’être univoque au sujet de la série harmonique ; en effet, les ethnomusicologues, bien avant 1960, faisaient déjà l’hypothèse, pour les systèmes bi ou triphoniques, etc., d’une genèse par élargissement des sons sans degré préférentiel, hypothèse qui entre en concurrence avec le cycle de quintes et la résonance, loin d’être alors une doxa universelle (Saygun, Brailoiu).

2e leçon :  syntaxe musicale

La grammaire générative de Noam Chomsky et ses règles de transformations liées au langage intéressent Bernstein pour expliquer l’évolution des formes musicales. On est, évidemment, un peu amusé lorsque le compositeur, pour la comparaison, associe une note à un phonème3. Forcément, la double articulation va créer quelques problèmes. Plus loin, il use de la dichotomie propre à Roman Jakobson4 – qui enseignera durant les fifties à Harvard et au MIT – entre structures profondes (ou proses musicales !) et structures superficielles pour appliquer le principe à la musique. Les combinaisons musicales tournant vite à la complexité, Bernstein, à l’instar des linguistes de l’époque, pour illustrer cette combinatoire et montrer comment sont engendrées les transformations, en reste à des principes simples : suppression et addition, au fond guère éloignés de ceux, assez rudimentaires, utilisés alors par Nicolas Ruwet5.

3e leçon : sémantique musicale

Lorsque Bernstein prononce ces leçons, ni Jean Molino, ni Jean-Jacques Nattiez n’ont encore vraiment fait connaître leur réflexion sur la tripartition du langage musical, ce qui permet depuis d’inclure dans l’analyse de la musique la stratégie non seulement de production formelle, mais aussi d’utilisation et de réception. Presque contemporain des six leçons de Bernstein, il faut relire l’article de Jean Molino « Fait musical et sémiologie de la musique »6 et du même  Le Singe musicien7, écrits parfaitement éclairants sur la nouveauté de leur réflexion ; celle-ci ne rencontrera le succès que lors des décennies suivantes. Il fallait bien que Bernstein trouve une solution à l’obstacle sémantique. Le compositeur, avec intelligence, va alléguer trois types de métaphore comme bases admissibles à l’adaptation de la linguistique à la musique. À côté des métaphores techniques qui jouent sur la combinatoire musicale par inversion, élargissement et transfert/transposition, il insiste particulièrement sur les métaphores qui apportent une signification non musicale mais se rapportent au contexte extérieur. Au vrai, nous étendrons volontiers l’idée jusqu’au symbolique. L’exemple de la Symphonie pastorale n° 6 de Beethoven le conduit à énoncer une certaine équivocité entre les divers types de métaphore.

4e leçon : charmes et périls de l’ambiguïté

Dès le titre du chapitre, nous sommes prévenus des clairs-obscurs de la musique. Là encore, Bernstein n’est pas en retard sur son époque. La notion de clin d’œil entraînée par les faits intertextuels reste en cours d’élaboration en 1973. Bernstein en fera le troisième type d’ambiguïté appliquée au sens, les deux autres intervenant l’un sur la phonologie et l’autre sur la syntaxe. En fait, l’application qu’il fait de ces équivoques, après avoir évoqué l’Étude en tierces de Chopin et ses sous-entendus harmoniques du premier type , le conduit notamment à Roméo et Juliette de Berlioz et au Tristan et Yseut de Wagner. Dans la première œuvre, il souligne les zones d’ombre, les contrastes de plus en plus forts entre le scénario programmatique de Berlioz et sa musique – ainsi dans la danse et les soupirs de Roméo atteint dans sa rêverie par le chagrin d’amour. Chez Wagner, les transformations apportent, par le chromatisme de plus en plus omniprésent, une quasi réécriture de l’œuvre théâtrale par la disparition des clarifications rythmiques, la pièce devenant une longue variation symbolique.

En fait, ce chapitre sur le « double-entendre » simultané pourrait être ravissant, mais il s’achève dans la saturation symbolique de la musique post-romantique.

5e leçon : la crise du XXe siècle

Méfiant à l’égard de la machine en général et des positions futuristes, Bernstein va discuter de la crise musicale de la première moitié du siècle à partir de l’œuvre de plusieurs compositeurs. D’abord Igor Stravinsky et Arnold Schoenberg, qu’il oppose l’un à l’autre, à l’aune de l’inévitable Adorno et d’une « expressivité objective » qui lui paraît admissible en musique. Mais surtout Alban Berg (son Wozzeck, à l’acte III notamment, mais aussi son Concerto pour violon de 1935) et Mahler dont les passages finaux sont tels des adieux qui l’intéressent pour leur signification symbolique plus que pour leur signification formelle interne. C’est la métaphore de la mort qu’il indique à son auditeur comme le fondement de l’œuvre de Mahler, qui « avait tout dit dans la Neuvième ». 

6e leçon : la poésie de la terre

Partant d’un poème de John Keats, « La poésie de la terre ne meurt jamais  », Bernstein fait écho à René Char avec « la chanson du grillon » et « le chant de la sauterelle ». Si le chant achève l’exil de la nuit interrompant notre soumission au monde, l’échange entre la musique et la terre reste indispensable : la chanson chaleureuse du grillon s’éteindrait des souffrances de la terre privée de la fécondation sonore et répétée de l’insecte. Ainsi que Char l’écrivait : « VIVRE devient […] la conquête des pouvoirs extraordinaires dont nous nous sentons profusément traversés mais que nous n’exprimons qu’incomplètement faute de loyauté, de discernement cruel et de persévérance »8.

Bernstein, après Parade (1917) de Satie, Picasso et Cocteau, œuvre qu’il oppose à « l’art pesant, boursouflé, imbu de soi jusqu’à l’obsession », s’intéresse, en conséquence, de nouveau à Stravinsky. Il le considère comme le poète musicien de la terre par excellence, qui s’appuie pour ses célébrations sur la tonalité et la complexité rythmique.

L’ambiguïté sémantique de Stravinsky proviendrait de sa forme néo-classique qui porte son expérience de vie et sa sincérité, tout en usant du folklore, de formes rituelles, du jazz et de la musique française de manière éclectique et expressive. Encore, le retour à la célébration de la vie !

 

« The Unanswered Question » ; Leonard Bernstein s’interroge en reprenant le titre presque métaphysique (p. 197) d’une composition de Charles Ives : La Question sans réponse. Avec malice on leur retournerait le questionnement : « How do you put the question ? » demanderait volontiers Alice. Où la musique peut-elle nous conduire ? Il n’y a qu’une réponse : celle du plaisir d’être grillon ou sauterelle ! Une vie musicale sans autre certitude que la célébration de la vie, pour Ives, c’était « la question éternelle de l’existence » (p. 199). Le livre de Leonard Bernstein est souvent en apesanteur ; son énergie, sa poésie et sa jeunesse sont dirigées vers les autres, vers le partage.

Le livre existe aussi en version radiophonique ; il fait respirer. En définitive, cette potion magique et sa légèreté d’esprit (traduites de l’américain par Odile Demange) aident à nettoyer nos neurones grincheux et alourdis des formules éculées et des clichés devenus le langage vieux de notre temps sur la musique et… sur le monde.

Notes

1 – Gérard Le Vot est l’auteur de disques et de travaux sur les troubadours, la musique médiévale et l’esthétique des musiques populaires. Chanteur et poète, il joue de la harpe et poste des vidéos musicales sur YouTube. Prix Charles Cros 1981, Prix Paul Zumthor 1987.

2 – Paris : Minerve, 2018, préface de Renaud Machart, traduction par Odile Demange, 310 pages, 25 euros.

3 – P. 61.

4Essais de linguistique générale, I Les fondations du langage, 1949-1963.

5 – « Méthodes d’analyse en musicologie », Revue belge de musicologie, 20, 1966 ; « Théorie et méthodes dans les études musicales », Musique en jeu, 17, 1975

6Musique en jeu, n° 17, 1975.

7 – Actes Sud, 2009.

8Fureur et mystère, Paris, Gallimard, 1962, dans Partage formel, p. 71.

© Gérard Le Vot, Mezetulle, 2019.

« Heidegger, Messie antisémite » de François Rastier, lu par Sabine Prokhoris

Une leçon de lecture

Sabine Prokhoris a lu Heidegger, Messie antisémite (Le Bord de l’eau, 2018) de François Rastier. Elle met en lumière la rigueur avec laquelle, pratiquant une démarche de lecture soumise au « principe de réalité philologique », l’auteur procède à la réinterprétation d’une œuvre qui porte l’antisémitisme bien au-delà de la question raciale, et hyperbolise en l’ontologisant l’hitlérisme historique. Nous avons affaire à un antisémitisme essentiel, structurel, que redouble une entreprise intellectuelle de dislocation de la modernité, des Lumières, de la rationalité tout entière.

« On entend ici l’entrechoquement de runes d’acier, le dangereux anachronisme du langage des sectes. »
Walter Benjamin, « Contre un chef d’œuvre »

C’est bien avec Heidegger – c’est-à-dire en prenant appui, de façon précise, sur le corpus entier du « Penseur » (ainsi qu’il se présente, ses sectateurs lui emboîtant allègrement le pas quant à cette qualification, un « Penseur » dont la « pensée pensante » pense , ce qui on l’admettra est tout bonnement merveilleux) – que François Rastier nous livre, dans Heidegger, Messie antisémite1, titre inquiétant et dérangeant s’il en est, une lecture sans concession d’une œuvre semble-t-il aujourd’hui quasi sacrée. Sacrée : voilà qui déjà pose problème dans le champ de la philosophie, par définition dialogique, c’est-à-dire définissant un espace intellectuel d’égale liberté critique et non de profération prophétique, de débat argumenté au sein de ce que F. Rastier appelle « la république des esprits ». Œuvre, on le sait, mondialement et aveuglément révérée comme celle du « plus grand philosophe du XXe siècle », suivant l’appréciation qu’en donna jadis Jean Lacroix dans Le Monde, et dont la postérité intellectuelle massive comme les incidences politiques contemporaines méritent qu’on les examine.

Au plus près donc d’un Heidegger lu sans évitements, et non avec et contre lui, selon la formule rhétorique adoptée par certains de ses exégètes les plus fidèles, qui voudraient bien ainsi se débarrasser à bon compte du nazisme affirmé du Maître de la Forêt-Noire (auteur des Cahiers de même couleur) tout en préservant intacte sa grande Pensée. Ainsi Derrida, primus inter pares et incontestable grand maître de bonneteau sur la question du sens (et de la vérité), dira-t-il, maniant le jeu de mots lacano-déconstructiviste avec le brio et la virtuosité qu’on lui connaît, que Heidegger est son « contre-maître ». Formule à multiple entente, et tel le caoutchouc retournable en tous sens : comprenne qui pourra et… ce que voudra.

Heidegger à présent

Ni maître ni contremaître, dans la démarche de F. Rastier, libre de toute allégeance et guidée par le souci d’exactitude et de contextualisation fine du philologue exigeant devant n’importe quel corpus textuel, doublé ici d’un vif et nécessaire questionnement du temps présent. Il s’agit en effet, nous dit l’auteur, d’un essai « présentiste », ce qui signifie, sous la plume de F. Rastier, quelque chose de précis : relire l’œuvre de Heidegger « à présent », c’est-à-dire en premier lieu à la lumière de la publication récente en Allemagne des cinq premiers tomes des Cahiers noirs2. Cahiers noirs comportant neuf volumes rédigés entre 1931 et 1973, qui constituent, montre F. Rastier, la clé de voûte de l’œuvre tout entière et la pièce maîtresse, à dessein longtemps dissimulée, tant de son architectonique retorse car savamment encodée que de sa stratégie d’expansion. Ces textes par conséquent, nous dit F. Rastier, « appellent à la relecture et à la réinterprétation de l’ensemble de l’œuvre ».

Or le projet que révèlent clairement ces Cahiers est double, explique-t-il : « légitimer « philosophiquement » l’extermination historique des juifs, détruire le judaïsme de l’intérieur ». Projet explicite dans les Cahiers, dont l’ouvrage de F. Rastier fait apparaître la teneur s’agissant notamment de ce que signifie « détruire le judaïsme de l’intérieur » ; projet, démontre l’auteur, que mène avec une radicalité et une constance identiques, mais de façon cryptée, l’œuvre philosophique proprement dite, parée quant à elle de tous les atours de la respectabilité académique. Ainsi est-ce d’abord à un exercice de décryptage, au sens propre, que se livre F. Rastier dans cet essai dense et très documenté, d’une lecture parfaitement fluide néanmoins. Il conduit ce faisant un travail de démystification intellectuelle pleinement critique – et non « déconstructif », puisque la méthode ici mise en œuvre se situe aux antipodes justement des tours et pirouettes intellectuelles de la déconstruction. Cela afin de construire les éléments d’une réflexion qui permette de prendre la mesure du « potentiel de violence » que recèle une pensée qui pousse au plus loin le projet nazi de destruction des juifs, « race spirituelle » selon la formule de Hitler. Et il convient de prendre au sérieux dans toutes ses conséquences ce qu’implique pareille idée de « race spirituelle », largement développée chez Heidegger corrélativement à son engagement nazi (simplement « banal » d’après certains, tel Jean-Luc Nancy), car elle porte l’antisémitisme bien au-delà de la question raciale au sens ethno-biologique, et hyperbolise en l’ontologisant l’hitlérisme historique.

Nous avons affaire à un antisémitisme essentiel, donc, ouvertement formulé dans les Cahiers noirs, partiellement voilé dans l’œuvre académique ; un antisémitisme structurel, que redouble et scelle, dans la pensée de Heidegger, une entreprise intellectuelle de dislocation de la modernité, des Lumières, de la rationalité tout entière enfin considérée comme « juive ». On comprend alors la menace qui pèse sur la discipline philosophique elle-même.

Car au rebours de tous les courants qui se réclament de Heidegger aujourd’hui – à commencer par la « déconstruction » – F. Rastier, à la suite des travaux d’Emmanuel Faye notamment, s’emploie à établir que l’on ne saurait considérer comme de simples errements anecdotiques, certes regrettables, le contenu des Cahiers noirs ; que ceux-ci ne constituent pas une vilaine excroissance simplement aberrante, à oublier bien vite, mais que au contraire l’œuvre heideggérienne forme un système de bout en bout cohérent.

La question qui dès lors se pose, à ne pas esquiver si déplaisante soit-elle, est celle des effets de l’introduction du nazisme dans la philosophie, pour formuler certes brutalement les choses. Ce qui ne signifie nullement bien sûr, cela serait simpliste et faux, et partant inutile, que les auteurs qui se réclament du heideggérianisme soient des nazis3 – contrairement à leur (contre)maître. Mais le tranchant d’une telle question ouvre un débat nécessaire – émancipateur, quoique peu agréable à certains peut-être – sur la relation entre une pensée politiquement et intellectuellement rien moins qu’innocente, au temps du IIIe Reich mais également après sa défaite, et la responsabilité dans le monde contemporain de ceux qui s’en réclament, voire contre toute raison (ce qui est précisément un des aspects de la question) la défendent inconditionnellement.

Il est à cet égard instructif de s’arrêter un instant sur la façon dont François Fédier présente la toute récente édition française signalée plus haut :

« Les « Cahiers noirs » ou « Cahiers de travail » (ainsi Heidegger les dénommait-il lui-même d’après leur fonction ou la couleur de leur reliure) occupent une place singulière dans l’ensemble de ce qu’a écrit l’auteur. Son souhait de les voir publiés après que fut achevée l’édition intégrale de ses œuvres signifie qu’il a voulu laisser aux lecteurs soucieux de comprendre sa pensée un moyen d’en appréhender le travail au plus près de son élaboration. La publication de ces Cahiers permet-elle de mieux connaître Heidegger ? Certainement pas, si l’on entend par « connaître » le fait d’entrer dans l’intimité d’une personne. On ne trouvera pas trace d’une quelconque confidence dans ces pages. En revanche, on y verra à l’œuvre l’effort sans relâche d’un philosophe pour reprendre et préciser sa pensée. Les Cahiers commencent au moment où Heidegger entreprend d’approfondir la position conquise avec Être et Temps (1927). Ils permettent de suivre l’aventure intellectuelle qu’allait représenter pour lui la découverte déconcertante de ce qu’il finirait par appeler « l’histoire de l’Être » ».

Ces lignes sont rhétoriquement remarquables, car elles parviennent d’un seul et même mouvement à minimiser et à sacraliser ce que représentent ces Cahiers (« de travail » – surtout ne pas voir de connotation dans la couleur…), tout en détournant pudiquement le regard du nazisme personnel du Maître (on n’apprendrait rien dans ces textes sur sa « personne »). Clivant délibérément les Cahiers du reste des écrits – Être et Temps notamment –, F. Fédier, qui dispose sans doute d’un accès direct à la substantifique moelle de la « Pensée » du Maître sans avoir besoin de tenir compte de ce qu’il y a à lire, – on appartient au cercle des initiés ou pas –, nous révèle ce que « signifie » le calendrier de publication. Ce que « signifie » ce calendrier, en considérant non pas ce que les textes écrits par Heidegger nous permettraient de comprendre de la teneur du Grand Œuvre, mais eu égard à la magnanimité du Penseur qui aurait « voulu laisser aux lecteurs soucieux de comprendre sa pensée un moyen d’en appréhender le travail au plus près de son élaboration ».

C’est-à-dire que, selon F. Fédier, d’un côté c’est une grâce insigne que de pouvoir toucher de si près l’esprit du Maître en travail pour accoucher de cette œuvre grandiose – pénétrer dans pareils arcanes, quel émouvant privilège ! –, mais d’un autre côté tout cela – les textes des Cahiers – est inessentiel : brouillons, déchets en somme. N’en tenez pas compte. Communiez, et soyez-en heureux.

Les Cahiers « de travail » alors ? Un reliquaire sacré des brouillons et autres chutes ou copeaux tombés du ciseau du Maître – de repentirs, guère, semble-t-il –, généreusement offert à l’adoration des fidèles.

Merveilleuse pirouette.

Revenons au travail de F. Rastier – auteur qui se ne se préoccupe guère, il est vrai, de mystères révélés, mais se contente, plus modestement, d’étudier les textes.

Présentiste, son livre l’est donc aussi eu égard à l’emprise intellectuelle aujourd’hui planétaire de l’œuvre de Heidegger. Aussi prend-il position sur les enjeux indissociablement philosophiques, politiques et éthiques du temps présent : car à relire l’œuvre sous ce jour sinistre, et à analyser une réception fascinée au point tantôt de complètement nier l’antisémitisme radical de Heidegger – pourtant substantiellement inscrit dans sa pensée autant que dans ses actes, comme le font percevoir ses textes cohérents entre eux comme avec ses engagements sous le IIIe Reich, fort bien documentés4 –, tantôt d’en minimiser la portée en le « banalisant » (Jean-Luc Nancy, on l’a signalé plus haut), tantôt même de faire de Heidegger le seul véritable « penseur de la Shoah » (Donatella Di Cesare, laquelle ajoute tant qu’à faire que « le nazisme est une philosophie » , ce qui nous avait, il faut dire, échappé), on peut légitimement s’inquiéter. D’autant plus que les pensées identitaires de droite comme de gauche, des eurasistes slaves tels Alexandre Douguine5 aux idéologues « décoloniaux », sans oublier quelques ténors de la théocratie islamique iranienne tel Mohammed Ahmadinejad, souligne, documents à l’appui, François Rastier, sont d’un bout à l’autre de la planète imprégnées d’un heideggérianisme plus ou moins explicite, qui les unit dans une commune détestation des Lumières, de la démocratie, et de l’État de droit. Tout cela aboutissant à d’étranges et fort inquiétantes convergences rouges-brunes-islamistes sur fond de fantasmes géopolitiques et apocalyptiques.

Ainsi, moyennant toutes sortes de contorsions discursives, autorisées sinon prescrites par le courant philosophico-idéologique de la déconstruction – lequel euphémise, montre F. Rastier, le programme heideggérien de destruction de la rationalité philosophique « enjuivée », et partant de toute éthique intellectuelle et philosophique –, ces idéologies mortifères, prêtes à exalter violence politique et radicalités identitaires, trouvent toujours à « justifier l’injustifiable ». Les attentats islamistes par exemple. Mais aussi, et encore, l’hitlérisme – sans doute « historial » et pas trivialement historique, n’est-ce pas –, ce qui permet au philosophe « radical » Slavoj Zizek, qui considère Heidegger, dans son engagement nazi même, comme « un communiste de l’avenir », de soutenir que « le problème de Hitler » est de n’avoir pas « été assez violent » (sic), et que « le vrai problème du nazisme n’est pas qu’il serait « allé trop loin » dans son hybris subjectiviste-nihiliste d’exercice d’un pouvoir total : au contraire il n’est pas allé assez loin, « sa violence ne fut au bout du compte qu’une pantomime impuissante et resta soumise à l’ordre qu’elle méprisait »6.

En lieu et place de la rigueur et des contraintes de l’argumentation dialectique – qui obéissent à d’autres exigences que ne le font des tours de passe-passe rhétoriques boursouflés –, la prose de Heidegger, cruellement qualifiée par Thomas Bernhard7 de « pudding de lecture », et sa postérité souvent même stylistique – mimétisme de disciple ? – dans les courants qui se réclament de cette pensée dont le même Thomas Bernhard écrit aussi qu’elle a « désastreusement kitschifié la philosophie »8 , pourraient se voir décrites ainsi : « tonnerre phraséologique » et « voies scabreuses ». Telles sont les formules qu’emploie Walter Benjamin dans sa critique d’une histoire de la littérature allemande publiée en 1930 par Max Kommerell, héritier du cercle ésotérique de Stefan George9 soudé dans une mystique de la mission prophétique du poète10. Mystique de l’Allemagne secrète dans laquelle s’inscrit Heidegger, note F. Rastier, mais qu’il conduit bien au-delà de son propos traditionnel, en y introduisant la radicalité nazie.

Ce point n’est pas indifférent. Car la question de la poésie est régulièrement brandie par ses apologistes pour soutenir que la pensée du Maître n’a rien, mais vraiment rien à voir avec le projet nazi d’extermination des juifs et d’éradication du judaïsme source de tout mal, qu’elle est au fond parfaitement inoffensive politiquement, en dépit de quelques errements personnels qui n’entachent en rien sa grandeur philosophique. Or cette défense par le portrait du philosophe en doux ami du poète vient opportunément masquer les liens profonds au contraire qui unissent le propos de Heidegger sur la poésie et la langue (allemandes) et l’idéologie nazie qu’il radicalise et systématise dans son œuvre entière, au-delà même, donc, de l’hitlérisme historique. Walter Benjamin a pressenti quelque chose de la violence politique menaçante qui hante une certaine façon de préempter la littérature – et tout particulièrement la poésie – pour en faire le fer de lance d’un nationalisme racialiste, dans la critique impitoyable qu’il fit de l’histoire de la littérature écrite par M. Kommerell que nous évoquions à l’instant, et dont il écrit ceci  : elle « menace à chaque instant de tomber dans l’apocryphe, l’ineffable, et le douteux », autour du mythe de la « parenté des génies grec et allemand » censée nous révéler « les secrets de la véritable germanité et les voies impénétrables de l’apothéose allemande », l’auteur exigeant « de la littérature nationale qu’elle s’imprègne du génie de la race ». Face à cette grandiloquence inquiétante, W. Benjamin poursuit ainsi : « Mais quant à nous », écrit-il, « nous devons professer notre attachement à l’humble vérité […] ». Il ajoute, parlant de Hölderlin, utilisé et tronqué par M. Kommerell en vue d’en faire « un monument à l’avenir allemand » – ce qui est également le propos de Heidegger s’agissant de la poésie allemande (terre/langue dans laquelle on supposera que Heine n’a pas sa place) : « Le pays dont les prophètes contemplent leurs visions sur des champs de cadavres n’est pas le sien. » Ce pays est clairement celui de Heidegger, nous fait percevoir le travail de F. Rastier.

Lire en philologue

Ce second volet de sa réflexion sur Heidegger et sur sa réception enchantée, qui poursuit et approfondit le travail entrepris par l’auteur dans Naufrage d’un prophète11, est dédié à la mémoire de Jean Bollack. Cela n’est pas indifférent. Car même si un exégète et fervent apologiste a pu écrire une phrase aussi sibylline que celle-ci : « Les textes de Heidegger ne sont pas la pensée de Heidegger » 12, c’est, nous l’avons signalé d’entrée de jeu, en philologue soigneux, c’est-à-dire en prenant au sérieux un corpus textuel dont il s’agira s’examiner tant la cohérence que l’inscription historique, que F. Rastier examine les ressorts de l’entreprise heideggérienne, comme de son emprise posthume. Son propos est donc de « reconstituer le point de vue construit dans l’œuvre »13, pour utiliser ici les termes par lesquels Jean Bollack définit la visée de la méthode de lecture philologique. Point de vue, dans le cas de Heidegger, recouvert par diverses opérations de distorsion, d’inversion, de confusion des plans, d’obscurité délibérée, et de déni, lesquelles ont la particularité d’être à l’œuvre dans le développement du projet heideggérien lui-même. Elles en constituent une structure fondamentale, dont F. Rastier va expliciter en détail les modalités discursives, mais aussi les formes d’accomplissement à travers des stratégies de publication soigneusement planifiées. C’est donc une œuvre qui s’affirme, sous les dehors bonhommes de l’inoffensif « berger de l’Être » en « bonnet de nuit » moqué par Thomas Bernhard, comme puissance de déni, manifestant ainsi son enjeu principal : destruction à tous les étages ; et mise au point des instruments intellectuels viciés propres à transmettre cet enthousiasmant programme à la postérité.

Ainsi l’étrange formule que nous venons de citer prend-elle tout son sens pervers lorsque l’on examine les procédés de lecture (on pourrait dire de « dé-lecture ») mis en œuvre par les penseurs se réclamant de la déconstruction, méthode de lecture anti-philologique par excellence théorisée par Jacques Derrida, dans le droit fil de la manière heideggérienne. Judith Butler par exemple, philosophe « radicale » et une des figures phares de la French theory d’inspiration principalement heideggéro-derridienne sur les campus américains, pourra sans ciller faire dire à Emmanuel Lévinas l’inverse même de ce qu’il veut signifier, et soutenir, contre ce que Lévinas a effectivement écrit, dans un contexte précis délibérément vidé de toute substance et de tout sens par son exégète dé-lectrice, au mépris du texte donc, et de sa réalité spécifique, que la pensée de Lévinas (qui donc ne serait pas son texte) est ce que le discours de J. Butler décide d’en affirmer, pour les besoins de la cause qu’elle défend14. Procédé en tout point « déconstructif ». On comprend, à travers cet échantillon d’interprétation indifférente au texte au point d’en inverser le sens, ce que signifie pour les disciples de pouvoir écrire une phrase aussi dénuée de sens, donc : « les textes de Heidegger ne sont pas la pensée de Heidegger » : nul meilleur témoignage de l’emprise totale du Maître que pareil énoncé, qui exprime la quintessence de son projet tout en étant absolument vide de sens. Lecture parfaitement obéissante en somme, considérant comme nulle et non avenue toute lecture critique, mais qui annule en réalité l’opération de lecture elle-même, si les textes au bout du compte ne sont rien. Prix exorbitant de la soumission du dévot, où se conjoignent le devenir-rien (du texte) et l’effacement de cet anéantissement par le leurre d’une « pensée » qui n’est rien d’autre que cette opération de néantisation. Voilà bien, en acte, les conditions intellectuelles de tout négationnisme.

Il importe par conséquent, nous avertit F. Rastier, qui pour sa part ne renonce pas à lire, et à lire pour de bon, de prendre la mesure de cette transmission qu’on pourrait dire occulte, qui perpétue la « pensée » du maître – en niant ses textes : ceux qu’il est préférable d’oblitérer, mais dont la teneur d’extrême violence et d’inhumanité, effacée, rendue fantomatique, passe (plus ou moins, voir S. Zizek cité plus haut) en douce dans la postérité intellectuelle. « On continue toujours à tirer le lait heideggerien » 15, écrit encore T. Bernhard : un lait empoisonné, analyse F. Rastier, dont les effets délétères, au premier rang desquels, on vient de le voir, le déni comme méthode, prospèrent dans les courants issus de cette mouvance. Que la question des visées du projet nazi d’anéantissement des juifs et de tout ce qui est qualifié de « juif » y soit souterrainement agissante, le démontre l’essor du discours négationniste, dont l’historien Carlo Ginzburg16 a parfaitement situé les accointances avec la toute-puissance interprétative revendiquée par la déconstruction, qui se fait fort de retourner, voire d’annuler toute réalité extérieure à son geste de (magique) performativité négative.

F. Rastier étudie donc les textes heideggériens dans leur matérialité spécifique : leur rhétorique, leur construction, leur style, leurs rythmes, syntaxe, vocabulaire ; mais aussi, et conjointement, il les place dans leur contexte historique, intellectuel et politique, sans admettre la moindre esquive. Il éclaire également les chemins de leur réception, en grande partie tributaires des stratégies de publication des différents textes composant cette œuvre pléthorique, très soigneusement élaborées. Ainsi souligne-t-il que la date de publication des Cahiers noirs ne doit rien au hasard, mais participe du projet et de la visée messianiques de l’œuvre : un messianisme apocalyptique, dont l’antisémitisme constitutif sera mis au jour par l’usage que fait F. Rastier d’une démarche de lecture exigeante, soumise au « principe de réalité philologique », élu « contre le principe de plaisir interprétatif ». Discipline intellectuelle rigoureuse, articulée à l’idée particulièrement féconde que « chaque œuvre requiert une herméneutique spécifique », remarquable, généreuse, et profonde proposition propre à permettre que se combinent la plus grande rigueur et la plus grande liberté dans la rencontre des œuvres.

Ces éléments d’un discours de la méthode sont formulés par F. Rastier dans un autre ouvrage, Ulysse à Auschwitz17. Livre à lire en contrepoint des deux ouvrages consacrés à Heidegger – dont le premier18, notons-le, est dédié à Primo Levi justement, et cela fait sens comme on le comprendra chemin faisant –, pour plusieurs raisons sur lesquelles nous reviendrons au terme de ces quelques remarques.

Leur effet le plus intéressant dans ce livre-ci nous semble résider dans le travail passionnant et passablement démystificateur de mise en relation précise entre deux corpus présentés comme étrangers l’un à l’autre : les Cahiers noirs et l’œuvre académique, à commencer par Être et temps, LE grand livre philosophique du Maître. Le cœur de Heidegger, Messie antisémite, qui articule l’ensemble des développements de l’ouvrage, et donne sens à leur enjeu historique et contemporain, se concentre alors dans le deuxième chapitre du livre, intitulé « Publication et révélation », où F. Rastier examine et relie stratégies de publication et stratégies d’écriture qui forment solidairement l’œuvre intellectuelle et le projet politique de Heidegger. Nous ne prendrons ici qu’un seul exemple, doté d’un pouvoir d’élucidation particulièrement convaincant, de cette double stratégie d’emprise par cryptage : l’usage systématique par Heidegger, dans son œuvre académique, de ce que F. Rastier décèle comme des « mot de couverture », attesté par Heidegger lui-même dans une lettre à Kurt Bauch : « Ce que tu dis sur l’«Être de l’étant» est correct. C’est une formule, pour moi souvent un mot de couverture, mais aussi une réelle crux de la philosophie. Ce qui serait à dire ne peut être dit directement dans le cours ». Et dans une autre lettre, au même : « La « Patrie » est l’Être même. »

Autrement dit, commente F. Rastier, nous avons là une confirmation que « l’orientation de la pensée va de l’ontologique au politique, ou plutôt au métapolitique entendu comme mythe nationaliste »19.

Faits effrayants

On peut certes lire Heidegger en décidant d’ignorer tout cela, comme un pur philosophe en dialogue innocent avec la métaphysique occidentale – cette option « naïve » fait du reste partie du piège heideggérien : ainsi se créent d’inconditionnels fidèles, sincèrement enthousiasmés, comme on peut le constater, par la prose du Maître. On peut refuser de considérer des « faits effrayants », selon le mot de Thomas Bernhard. Pour autant, ils restent des faits. « Et les faits sont la chose la plus obstinée du monde », pour citer ici Mikhaïl Boulgakov20.

F. Rastier poursuit son décryptage, que nous engageons le lecteur à suivre pas à pas, montrant comment « le discours philosophique de Heidegger », rapporté aux contenus textuels des Cahiers noirs autant qu’à la stratégie (mégalomane, et parfaitement en phase avec l’idée du Reich devant durer mille ans) de révélation posthume, « devient ainsi un discours de couverture pour une idéologie sanglante »21.

Sanglante, parce que l’antisémitisme « historial » de Heidegger, doublant et radicalisant l’antisémitisme nazi, voit dans le juif, à partir du stéréotype du Juif errant, celui qui s’attaque au sol et aux racines – à l’Être : c’est donc le mal à éradiquer. Apatride par définition, le juif, n’est donc qu’un simple « étant », le voilà exclu de l’Être. Autant dire qu’il n’est pas véritablement. On comprend que l’une des sources du négationnisme – il ne s’est rien passé –, le négationnisme dont nous évoquions plus haut les conditions intellectuelles, est aussi à chercher de ce côté-là. Ce négationnisme scelle l’accomplissement du projet nazi, et ses multiples variantes22 évoquent la fameuse histoire du chaudron que Freud raconte : « le chaudron était déjà cassé quand tu me l’as prêté, il n’était pas cassé quand je te l’ai rendu, je ne t’ai jamais emprunté ce chaudron ». Que ces propositions soient logiquement incompatibles n’a aucune importance, dès lors que la valeur de vérité d’un discours réside dans la dimension sacrée de qui le profère. Ce qui en rend bien sûr la réfutation totalement hors de propos.

C’est là que l’on comprend le lien étroit qui unit le projet de destruction de la culture et de la philosophie, espace cosmopolite universaliste gouverné par les règles de la discussion rationnellement argumentée, et la violence politique de l’irrationalité identitaire, cette mystifiante mystique. Et que l’on saisit aussi comment se connectent et se contaminent  le règne intellectuel de la post-vérité et les discours de radicalité politique intrinsèquement sans limites.

L’exigence intellectuelle de F. Rastier se situe à l’opposé de ces postures intellectuellement délétères et politiquement ravageuses, et sa visée explicite, que met en œuvre la méthode qu’il prend soin de forger pour lire et réfléchir, est de donner des outils pour résister à l’étrange séduction qu’elles exercent.

Mais c’est à la lumière des autres pans de son travail que prend toute sa force son impitoyable lecture critique de Heidegger. On saisira alors d’autant mieux la portée de son propos qu’on le rattachera à l’ensemble de sa réflexion sur les langues et sur la littérature. S’y construit une réflexion plus que jamais nécessaire aujourd’hui sur notre commune humanité, dans l’héritage revendiqué et renouvelé de la pensée d’Ernst Cassirer.

Nul mieux que le poète Ossip Mandelstam n’a formulé ce qui constitue le chantier de réflexion, foncièrement anti-heideggérien, de F. Rastier :

« Ainsi, en poésie les limites nationales sont effacées, l’élément d’une langue en appelle une autre par-dessus les têtes de l’espace et du temps, car toutes les langues sont liées dans une union fraternelle fondée sur la liberté et l’esprit de parenté de chacune, et dans cette liberté, fraternelles sans façons, elles s’entr’appellent » 23.

Cette « universalité bigarrée »24 – le contraire même des « diversités » essentialisées si prisées par les temps qui courent – pose pour F. Rastier, et pour nous tous, une exigence intellectuelle d’un seul tenant éthique, esthétique, et politique. C’est alors, nous le signalions plus haut, la lecture que F. Rastier a proposée de l’œuvre poétique, fort peu connue, de Primo Levi qui permettra sans aucun doute de prendre toute la mesure de l’enjeu que déplie sa lecture, difficilement audible dans une époque friande de radicalité identitaire, du maître superlatif d’une post(anti)-modernité fascinée par tous les prêcheurs d’apocalypse.

Notes

1Heidegger, Messie antisémite. Ce que révèlent les Cahiers noirs, Le Bord de l’eau, 2018.

2 – Au moment où j’écris ces lignes paraissent en France chez Gallimard deux premiers volumes des Cahiers noirs.
[NdE. Voir sur Mezetulle l’article d’Edith Fuchs « Heidegger et ‘l’impensé judaïque’ ? » et celui de Jean-Michel Muglioni « Heidegger, ou peut-il y avoir une philosophie nazie ?« ]

3 – On observera du reste, ce n’est pas le moindre paradoxe de l’affaire, que le recours au point Godwin est fréquemment le fait d’un discours anti-moderne de part en part heideggérien, qui diagnostique l’apocalypse en marche dans une « techno-science » conduisant paraît-il au nazisme.

4 – Outre le fameux « Discours du Rectorat » bien connu, et l’action notoirement antijuive de Heidegger à l’Université – sans parler de son goût pour quelques petites cérémonies qu’affectionnaient les nazis. Ainsi a-t-il un jour célébré un autodafé de livres –, Heidegger a été un membre actif de la commission de réforme du droit nazi.

5 – Sur le parcours d’Alexandre Douguine, voir Marc Weizmann, Un temps pour haïr, Grasset, 2018, p. 251 sq.

7 – Thomas Bernhard, Maîtres anciens (1985), trad. Gilberte Lambrichs, Paris, Gallimard, 1988, p. 72.

8Idem, p. 73.

9 – Mort en 1933.

10 – Walter Benjamin, « Contre un chef d’œuvre », in Œuvres II, trad. Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz, Pierre Rush, Gallimard, « Folio essais », p. 216, sq.

11 – Puf, 2015.

12Heidegger, Messie antisémiteop. cit., p. 147.

13 – Jean Bollack, La Mort d’Antigone – La tragédie de Créon, Puf, 1999, p. 110.

14 – Voir mon Au bon plaisir des « docteurs graves » – À propos de Judith Butler, Puf, 2017, p. 226 sq. [NdE – voir sur Mezetulle la recension par Jeanne Favret-Saada].

15Thomas Bernhard, op. cit. p. 74.

16 – Voir Carlo Ginzburg, « Unus testis », in Le Fil et les traces, trad. Martin Rueff, Verdier, 2010, p. 305 -335, et Rapports de force, trad. Jean-Pierre Bardos, Gallimard/Le Seuil, 2003.

17 – Cerf, 2005.

18Naufrage d’un prophète, Puf, 2015.

19 – P. 56.

20Le Maître et la Marguerite, trad. Claude Lagny, Robert Laffont, 1978.

21 – P. 61.

22 – Parmi ces variantes, citons celles-ci : il n’y a pas eu d’extermination car « à Auschwitz on n’a gazé que des poux » (Darquier de Pellepoix) ; les juifs se sont auto-anéantis, puisque la technique enjuivée est responsable de leur extermination pendant le IIIe Reich ; cette extermination est un simple accident de l’histoire et se dissout dans l’ensemble des violences historiques ; on ne peut pas prouver l’extermination, qui n’est d’ailleurs qu’un « point de détail » de la Seconde guerre mondiale dont les principales victimes furent les Allemands puisqu’ils furent vaincus par les Alliés et par l’américano-bolchévisme.

23 – Ossip Mandelstam, De la poésie, (1928) trad. Christian Mouze, La Barque, 2013.

24 – F. Rastier, Créer : Image, Langage, Virtuel, Casimiro, 2016, p.109.

« Combats maçonniques » de Philippe Foussier, lu par C. Kintzler

Le devoir d’universalisme

Sous le titre Combats maçonniques (Paris : Conform Edition, 2018) Philippe Foussier, ancien Grand maître du Grand Orient de France1, publie un ensemble de réflexions qui intéresseront bien sûr les francs-maçons mais aussi tous les laïques et les républicains et tous ceux qui s’interrogent sur la pertinence et l’actualité de l’humanisme. Du moral vers le politique, de l’individu vers la cité, la série des propos rappelle qu’un engagement reste un affairement frappé d’extériorité s’il n’est guidé par un travail sur soi-même qui renvoie constamment à « l’inconfort de la pensée ».

Il n’est en effet pas nécessaire de « frapper à la porte du temple » pour militer, s’engager comme citoyen et soutenir les principes républicains. Que viennent donc faire les francs-maçons en loge, qui nourrit de manière spécifique leur engagement de citoyen ? « Ils sont présents dans les temples pour échapper temporairement à cette société » en se plaçant dans un cadre symbolique et méditatif « indispensable pour combattre leurs propres préjugés, leurs réflexes et leur postures ». Ce cadre n’est un secret pour personne : chacun peut visiter un temple – ce n’est du reste pas un espace sacré -, s’instruire dans des livres dont aucun n’échappe au dépôt légal ; le musée de la maçonnerie est public, etc. Mais l’auteur rappelle utilement que l’expérience de ce retrait s’effectue aussi par la temporalité : « la distinction entre temps maçonnique et temps profane connaît aujourd’hui une ampleur considérable » ; « le parcours maçonnique est une école de patience ».

À partir de cette position singulière qui induit, par son caractère de recherche et d’approfondissement pensif, une dimension universelle, le cercle de la réflexion s’élargit dès le second chapitre et donne sens, degré par degré, au pluriel des « combats » dont il est question tout au long de l’ouvrage. Cela s’entend d’abord au sens restreint : c’est l’occasion d’un retour sur la nature, l’histoire et l’action du GODF – retour qui se méfie des « légendes excessivement dorées ou noires ». Et si l’auteur se garde de taire les manquements, les turpitudes et même les trahisons dont le GODF fut le lieu et parfois l’agent, c’est pour mieux rappeler sous forme d’obligation l’origine, les principes fondamentaux, le passé lumineux et les combats (laïques, républicains, pour la justice sociale, la recherche scientifique, l’émancipation) dont l’obédience peut à juste titre s’enorgueillir.

Se dégage alors un devoir d’universalisme : tel est le vecteur qui oriente le combat maçonnique, cette fois pris dans sa dimension civile et civique générale. Enserrés dans la tenaille formée par le retour de l’extrême droite et du fanatisme religieux d’une part et de l’autre l’adoption de l’idéologie racialiste, sexiste et communautariste par une appréciable fraction de la « gauche » et de l’extrême-gauche, nous avons plus que jamais besoin d’une franc-maçonnerie de combat. Plus que jamais, le programme des Lumières est à l’ordre du jour non pas sous la forme d’une incantation mais bien sous celle d’une lutte. Et c’est parce que le combat maçonnique n’est pas à la remorque du politique ni logé en son sein comme une de ses composantes mais en amont de celui-ci, qu’il peut trouver sa lucidité et exercer sa vigueur. Le GODF ne vise ni à exercer le pouvoir, ni à le servir (pour cela d’autres appartenances sont plus opportunes et plus efficaces), mais d’abord à s’éclairer lui-même sur la nature et l’état de la société, sur ce qui pourrait la rendre plus juste : oui les armes se forgent en amont. La franc-maçonnerie n’a pas pour objet de ressembler au monde profane et elle doit s’efforcer de ne pas en être le reflet, sous peine de se réduire à un club puéril dont les membres « s’affublent de titres ronflants et arborent des décors plus ou moins chatoyants dans des lieux réputés secrets ».

L’ouverture des combats de la franc-maçonnerie vers la cité est embrayée par un chapitre sur le chevalier de Ramsay. Ce n’est pas un paradoxe : réfléchir sur les audaces d’un texte de 17382 conduit à prendre la mesure de celles qu’il faudrait promouvoir aujourd’hui pour en conserver l’esprit. Les réflexions substantielles se succèdent dès lors – sur la laïcité, la science, l’Europe, la lente déconstruction de la citoyenneté républicaine – , en s’appuyant sur un heureux entrecroisement entre passé et présent.

Ainsi le « sens de l’engagement » est tour à tour éclairé et illustré, référé à d’utiles sources autant qu’orienté vers l’action contemporaine, y compris par un ensemble d’annexes où l’on trouvera notamment le texte intégral du remarquable discours que Philippe Foussier prononça le 1er mai 2018 en s’adressant fermement, par une série d’apostrophes, au président de la République3. Au sein de ce parcours, on soulignera une belle évocation de la figure de Henri Caillavet, un bilan inquiétant des freins (pour ne pas dire plus) qui entravent délibérément la recherche scientifique depuis le début de ce siècle (on se souvient notamment des attaques contre le rapport Lengagne), et une analyse sans concession de la substitution dans de nombreux milieux de gauche et syndicaux de la question « raciale » à la question sociale comme grille de lecture des rapports humains.

La tâche est donc urgente de « relever la république ». Elle ne peut s’effectuer qu’en reprenant sa source à un humanisme qui est plus que jamais d’actualité et qu’il s’agit de porter aux dimensions des défis contemporains. Elle est à l’agenda de l’ensemble des citoyens qui, sans nécessairement se donner explicitement l’horizon de l’utopie maçonnique réflexive d’une « république universelle », en partagent néanmoins le principe universaliste émancipateur.

Notes

1 – GODF en abrégé désormais.

2 – Version de 1738 du Discours de Ramsay citée dans Gérard Gayot, La Franc-maçonnerie française. Textes et pratiques – XVIIIe-XIXe siècles, Paris : Julliard, 1980.

3 – Voir l’article sur Mezetulle

Philippe Foussier, Combats maçonniques, Paris : Conform Edition, 2018.

© Catherine Kintzler, Mezetulle, 2018.

Comment une musique pourrait-elle être triste ?

Lecture d’un livre de Saam Trivedi par Thierry Laisney

Bien qu’elle ne soit pas un être animé ou sensible, nous prêtons tout naturellement à la musique des propriétés expressives, comme celle d’être triste ou joyeuse. C’est cette énigme – ou ce qu’il présente comme tel – que cherche à résoudre dans ce livre1 Saam Trivedi, professeur de philosophie au Brooklyn College (New York). Tout au long de l’ouvrage, l’auteur, tout en critiquant les points de vue concurrents, suggère la solution qu’il propose, et qu’il n’expose vraiment que dans son dernier chapitre.

Rejet du formalisme

S’agissant de la place des émotions dans la musique, une première position concurrente de celle de l’auteur – première logiquement, même s’il la réfute après les autres dans le livre – est constituée par le formalisme, la vue selon laquelle la musique ne peut avoir de contenu émotionnel ou représenter des émotions. Dans l’histoire de la musique, Hanslick est le principal représentant de ce courant, et Saam Trivedi critique un à un ses arguments. Pour Hanslick, la musique ne peut représenter des sentiments définis car elle est impuissante à véhiculer des idées ou des jugements. Trivedi rétorque que Hanslick parle ici de représentation et non d’expression ; qu’il existe des sentiments non intentionnels (au sens où ils ne portent pas sur un objet déterminé) ; et que l’expérience des auditeurs ne conforte pas ce point de vue. Hanslick considère ensuite que les sentiments qu’une œuvre musicale exprimerait sont sans cesse débattus entre les auditeurs de cette œuvre. Ce n’est pas toujours vrai, répond à juste titre Trivedi, qui prend l’exemple de la « Marche funèbre » de l’Eroica de Beethoven et de l’évidence expressive dont elle témoigne. J’ai pensé à un autre exemple que donnait dans un de ses livres un autre adversaire du formalisme, Aaron Ridley : personne ne peut nier que la Symphonie pathétique de Tchaïkovski ne s’achève dans le désespoir2. Et même dans les cas où il y a des controverses, ajoute Trivedi, on ne peut exclure qu’une des parties soit dans l’erreur. Hanslick fait valoir aussi que la même musique a pu accompagner des textes de contenus opposés. Mais Trivedi note avec raison qu’il peut arriver qu’une association texte/musique soit parfaitement incongrue.

Trivedi récuse également les positions de formalistes plus récents, Nick Zangwill et Robert Kraut. Selon le premier d’entre eux, l’émotion ne peut jouer de rôle dans notre expérience qu’à titre de pure distraction. Le second relève que certains auditeurs ne perçoivent jamais de contenu émotionnel dans la musique. En admettant que ce soit le cas, Trivedi attribue cette (absence de) réaction : à un défaut d’imagination ; à une organisation particulière de leur système perceptuel ; à leur endoctrinement formaliste ; Trivedi fait encore l’hypothèse que l’émotion existerait bien chez ces auditeurs mais qu’elle serait inconsciente.

Rejet de la métonymie

Le formalisme une fois réfuté, reste à savoir comment on peut prêter à la musique une qualité expressive. Si l’on admet avec l’auteur (à contrecœur, en ce qui le concerne) qu’un énoncé comme « la musique est triste » ne peut être vrai littéralement (puisque, au sens propre, seule une personne peut être triste ; d’où la tendance de Trivedi à personnifier la musique), on peut penser que c’est par le biais d’une métonymie que cet énoncé est recevable. La métonymie consiste à désigner un objet par le nom d’un autre objet en raison d’une contiguïté entre ces objets. Précisons que l’auteur ne parle pas de métonymie ; il écarte, au contraire, les références trop langagières et redoute l’influence excessive de ce qu’on a appelé, dans la philosophie de langue anglaise, le « tournant linguistique » (« linguistic turn »). Il préfère renvoyer à l’expérience des auditeurs plutôt qu’à des notions qu’il juge trop abstraites pour son sujet.

Mais, qu’on emploie ou non le mot, c’est bien à une métonymie qu’on a affaire si ce n’est pas la musique elle-même qui est triste. Première possibilité – il s’agit des « théories de l’expression » –, la musique exprimerait la tristesse du compositeur (ou de l’exécutant). Trivedi rejette cette position en peu de mots : on ne voit pas que le compositeur ait besoin d’éprouver les états mentaux dont sa musique est l’expression ; et quand bien même il en ressentirait quelque chose, cela ne pourrait se produire que par intermittence au cours de la composition. Autre possibilité, la musique éveillerait (« arousalism » est le nom anglais de cette conception) des sentiments chez l’auditeur. Cette fois, c’est donc l’auditeur qui est triste. Mais Trivedi ne veut pas – sans lui reconnaître non plus un sens strictement littéral, c’est là toute la difficulté de sa position – donner à l’énoncé « la musique est triste » un sens seulement figuré. Selon lui, l’arousalism n’explique rien : transporter la tristesse de la musique vers ceux qui l’écoutent réalise la même inversion logique que dire d’une personne qu’elle est triste parce qu’elle suscite la tristesse autour d’elle.

Il existe une autre variante, plus intéressante, de l’approche métonymique : selon certains auteurs, c’est une persona indéterminée, un énonciateur que nous imaginerions, qui éprouverait les émotions exprimées par la musique. Jerrold Levinson est le plus connu parmi les tenants de cette théorie : pour lui, nous imaginons une persona se trouvant dans la musique et exprimant la tristesse, même si ce n’est pas la tristesse de cette persona. Selon Trivedi, cette vue est par trop monolithique : elle n’est pas fausse, elle coïncide parfois avec ce que nous ressentons, mais elle est loin de couvrir toute l’étendue des expériences des auditeurs.

Rejet de la métaphore

Si l’explication métonymique ne tient pas, c’est donc bien la musique elle-même qui est triste. Et comme l’énigme demeure, on peut se demander si la propriété d’être triste ne serait pas prêtée métaphoriquement à la musique. C’est, notamment, la façon de voir de Nelson Goodman et de Roger Scruton. Mais, selon Saam Trivedi, les conceptions métaphoristes ne font que remplacer un mystère par un autre : comment la musique pourrait-elle être dite métaphoriquement triste ? Pour nous convaincre, l’auteur fait un petit détour au cours duquel il défend l’idée – contre l’opinion de Donald Davidson – que les métaphores peuvent voir leur sens dévoilé par une paraphrase. Il prend l’exemple de cette formule (attribuée le plus souvent à Goethe) : « L’architecture, c’est de la musique figée ». Trivedi en propose la paraphrase suivante (que je coupe un peu avant la fin) :

« L’architecture est comme la musique en ce que ces deux formes d’art sont architectoniques – la forme ou la structure y joue un rôle essentiel – mais, alors que la structure musicale se déploie dans le temps lorsqu’une œuvre musicale est expérimentée, la musique étant un art temporel, la structure des œuvres architecturales est statique, non dynamique, et ne se déploie pas dans le temps dans l’expérience que nous en faisons… ».

Les métaphores doivent donc être susceptibles de paraphrase. Or, si l’on admet que « la musique est triste » est une métaphore, comment la paraphraser ? On dispose en matière musicale, selon l’auteur, de trois types de paraphrase possibles : l’emploi de termes non techniques (ce morceau est lent, dans le registre grave, dans la nuance piano) ; une analyse technique (mode mineur, nombreux accords diminués) ; une combinaison de ces deux approches. Mais un passage peut être triste sans être en mineur ou en mineur sans être triste… De toute façon, ces trois paraphrases, selon Trivedi, ne nous offrent qu’un récit causal et ne correspondent pas à ce que nos expériences musicales nous font vivre. L’auteur conclut sur ce sujet en affirmant que, même si l’on retenait l’idée de métaphore dans un premier temps, celle-ci pourrait être éliminée au profit d’une conception plus fondamentale – reposant sur la ressemblance et l’imagination – de l’expressivité musicale.

Il existe justement, pour expliquer qu’une musique puisse être triste ou joyeuse, des théories fondées sur la ressemblance : celle que l’on perçoit entre la musique et l’expression vocale ou corporelle de certains états mentaux. Selon Peter Kivy, les propriétés expressives sont des propriétés que nous reconnaissons objectivement dans la musique, de la même façon que nous voyons la tristesse dans le « visage » d’un saint-bernard qui n’est pas triste pour autant. Kivy ajoute que des conventions nous font associer certaines caractéristiques musicales à un sentiment déterminé, par exemple le chromatisme à la douleur. Mais, selon Trivedi, ces conventions pourraient elles-mêmes s’expliquer sur la base de ressemblances (il évoque, entre autres, l’affaissement de la tierce mineure). Malcolm Budd ou encore Stephen Davies (pour qui les émotions présentes dans la musique se réduisent à la tristesse et à la joie) sont d’autres défenseurs de la théorie de la ressemblance.

Saam Trivedi n’est pas convaincu par cette théorie qui, selon lui, ne résout toujours pas l’énigme initiale. La tristesse ne peut se trouver « dans » la musique avant toute expérience. Quant aux ressemblances, elles ne sont pas suffisantes : les tortues et les escargots se meuvent lentement sans que nous décelions en eux la moindre tristesse ! Cependant, si Trivedi n’adhère pas aux théories de la ressemblance, il considère qu’elles constituent la fondation de sa propre théorie, basée sur l’alliance de la ressemblance et de l’imagination.

L’imaginationnisme

Résumons. Lorsqu’on dit qu’une musique est triste, on parle bien de la musique (pas de métonymie) et on parle bien de la tristesse (pas de métaphore). Dès lors, puisque ni le sujet ni le prédicat ne sont en cause, c’est peut-être dans la copule (ce sont mes termes, pas ceux de l’auteur) que réside le mystère : en réalité, la musique n’est pas triste à proprement parler, elle est imaginée comme étant triste. Telle est la thèse de Saam Trivedi, qu’il énonce ainsi :

« la musique est imaginée selon divers moyens pas toujours totalement conscients comme étant triste ou joyeuse […] en vertu du fait que nous la percevons comme ressemblant à l’expression vocale et comportementale de différents états mentaux et de leur tonalité affective ».

Selon Trivedi, cette propriété imaginée qu’est la tristesse, qui n’est ni objective ni purement subjective, est une propriété intersubjective.

Pour lui, la principale façon que nous avons d’imaginer la musique comme ayant telle ou telle propriété est de l’animer. Sans en être toujours conscients, nous projetons la vie sur la musique, un peu – rapprochement inattendu – de la même manière que, regardant un dessin animé, nous imaginons qu’un véhicule (avec ses joyeux yeux-phares et son sourire-radiateur) est plein de gaieté. Une autre façon d’imaginer, selon Trivedi, nous ramène à cette persona indéterminée que nous avons évoquée plus haut et dont il reconnaît la pertinence dans un petit nombre de cas. Ou bien encore, l’auditeur peut s’identifier à la musique ; imaginer parfois qu’il est la musique elle-même. D’autre part, la musique peut être entendue comme exprimant la joie ou la tristesse de certains instruments en particulier. Enfin, quand la musique se fait imitative, l’auditeur l’assimile au phénomène qu’elle est censée représenter (le son d’un ruisseau, par exemple).

Trivedi se demande ensuite pourquoi nous imaginons. Première explication, qu’a donnée Kivy, nous animons l’inanimé pour notre survie (mieux vaut, quand l’occasion s’en présente, prendre un bâton pour un serpent que l’inverse). Trivedi ajoute d’autres raisons : la recherche de plaisir ; l’intérêt de se retrouver dans un univers différent ; le réconfort de n’être pas seul à éprouver un sentiment ; une dimension de catharsis ; l’identification à d’autres auditeurs ; l’opportunité de prendre de la distance vis-à-vis de nos états mentaux. Finalement, c’est notre condition même d’êtres humains qui nous fait imaginer que la musique a telle ou telle coloration affective : « Nous ne pouvons pas plus nous empêcher d’entendre, en imagination, la musique comme triste ou gaie que de voir des visages dans les nuages ou les rochers. »

 

Peut-être – dans le pire des cas – pourra-t-on estimer que le mystère est tout aussi épais à la fin du livre qu’au début. Peut-être jugera-t-on que la position de Trivedi n’a pas plus de force persuasive que cette fameuse « vertu dormitive » qui prétendait expliquer la raison pour laquelle l’opium favorisait le sommeil. Mais, qu’on soit ou non convaincu par sa thèse, on ne peut qu’admirer la rigueur avec laquelle l’auteur examine les arguments des uns et des autres et avance les siens propres.

Notes

1Saam Trivedi, Imagination, Music, and the Emotions. A Philosophical Study, New York, SUNY Press, 2017.

2Aaron Ridley, The Philosophy of Music, Edinburgh University Press, 2004, p. 12.

On vous ment ! – La laïcité (enfin) alternative de Joan Scott

Sabine Prokhoris a lu livre de Joan Scott La Religion de la laïcité ; elle propose une analyse minutieuse des circularités et des élémentaires fautes de logique dont cet ouvrage s’autorise. Elle montre, en le démontant, l’arrière-plan idéologique qui enveloppe ces procédés et répond ainsi à la question : comment considérer l’énigme intellectuelle que constitue l’effet si puissant d’une pensée si faible ?

[Ce texte reprend, dans une version légèrement remaniée, l’article publié sur le site L’Aurore le 1er octobre 2018 , avec les remerciements de Mezetulle]

« L’anthropologue peut-il indiquer l’indice céphalique d’un peuple qui a coutume de déformer très tôt, par des bandages, les petites têtes de ses enfants ? Pensez au contraste affligeant qui existe entre l’intelligence radieuse d’un enfant en bonne santé et la faiblesse de pensée de l’adulte moyen ? Serait-il si impossible que l’éducation religieuse précisément porte une grande part de responsabilité dans cette atrophie relative ? »
Sigmund Freud (L’Avenir d’une illusion)

Les contempteurs de la laïcité

« ll faut cesser de croire que la laïcité garantit l’égalité des sexes » : tels sont les mots qui figurent sur le bandeau du nouvel opus de l’historienne américaine Joan W. Scott1, une des stars, avec Judith Butler qui y va sur le même bandeau de son petit commentaire publicitaire2, brillant aujourd’hui au firmament de la Grande Théorie Critique – on verra un peu plus loin ce qu’il convient d’entendre par là. Une injonction donc – comme on dirait à des enfants crédules, obstinés à persévérer dans l’illusion : « il faut cesser de croire au Père Noël ». Ne convient-il pas un jour ou l’autre de regarder la vérité en face ?

Rien de nouveau en tout cas sous le soleil, du côté des contempteurs de la laïcité française et aussi tant qu’à faire du sécularisme anglo-américain – ces deux figures assez différentes, philosophiquement, historiquement et politiquement, s’indifférenciant dans le propos de Joan Scott pour apparaître comme le fer de lance de l’Occident chrétien en croisade contre l’islam.

Outre les nombreux ouvrages de Judith Butler parus en France entre 2002 et 2017, parsemés d’attaques en règle (mais une règle hélas plutôt friable intellectuellement3) contre la laïcité comme figure du « préjugé culturel » occidental/impérialiste – deux termes employés comme synonymes semble-t-il – dont le point d’orgue médiatique fut une malencontreuse tribune publiée dans Libération au lendemain des attentats de novembre 20154, était paru en 2015 un ouvrage collectif intitulé La Critique est-elle laïque?5, visant à démontrer que la laïcité/le sécularisme étaient en fait une arme sournoise destinée à tromper les esprits en vue d’assurer l’hégémonie de l’impérialisme culturel/libéral occidental sur la planète. Cela à travers une prétendue « analyse » de l’affaire des dessins du Jyllands-Posten, le tout préfacé de la façon la plus dénuée d’esprit critique qui soit par Matthieu Potte-Bonneville, connu pour être un grand « foucaldien », mais abritant un affligeant conformisme intellectuel sous cette prestigieuse étiquette. Jeanne Favret-Saada a livré de cet ouvrage intellectuellement et scientifiquement plus qu’approximatif, mais vaillamment dressé contre la « croisade » anti-islamique occidentale, une critique impeccable6, dont nous engageons vivement le lecteur à prendre connaissance. Jeanne Favret-Saada qui a par ailleurs très précisément étudié ces questions, dans au moins trois ouvrages de référence7, dont la lecture lave agréablement l’esprit de toutes les sornettes que l’on entend se déverser en quantité industrielle sur ces questions par les temps qui courent.

Enfin Joan W. Scott elle-même, pas plus tard qu’il y a un an (comme quoi il faut marteler les slogans), a publié la version française d’un livre intitulé celui-là La Politique du voile8, réquisitoire en guenilles scientifiques mais clinquant costume « théorique » (cousu à la manière des habits neufs de l’empereur du conte) contre « l’exclusion des femmes portant le foulard bien au-delà de l’école publique ». Elle n’hésitait pas dans cet ouvrage tout aussi douteux scientifiquement et intellectuellement que celui du millésime de l’année, à qualifier de « raciste » le féminisme universaliste d’Élisabeth Badinter – et de quelques autres. De l’injure comme preuve, sans autre forme de procès. Démontrer ? À quoi bon, n’est-ce pas, quand on se fait fort de dévoiler une « vérité » cyniquement celée aux victimes du « discours de la laïcité » par les puissances d’oppression (l’« Occident chrétien » – ce qui est tout de même une catégorie historique bien vague) liguées au-dessus de nos têtes pour s’emparer de notre capacité de jugement aliénée, bien sûr, par le système9. On verra chemin faisant que cette étourdissante opération Vérité a tout (le charme en moins) du geste du prestidigitateur qui sort de son chapeau le lapin blanc qu’il y a préalablement installé.

Aujourd’hui, donc, avec La Religion de la laïcité, les mêmes thèses idéologiques sont reprises en boucle par l’auteure que l’on présente, avec la révérence acritique requise, comme « une figure majeure du féminisme américain », une historienne capable de « déconstruire nos grands récits contemporains sur le genre en Occident », une « pionnière » enfin, qui « impose le respect autant qu’elle suscite la controverse »10. Respect et controverse dus cette fois à une proposition, audacieuse, novatrice, une manière de big-bang historico-théorico-critique : c’est l’inégalité de genre qui fonde – mais oui !, il était temps qu’on vous ouvre les yeux – la séparation de l’Église et de l’État, et donc la laïcité11. Oups ! Ainsi peut-on lire sous la plume irréfléchie d’une admiratrice inconditionnelle de cette fameuse Grande Théorie Critique évoquée en commençant :

« Dans une pirouette théorique, dont elle seule a le secret, Joan Scott soutient ce qui est rarement mentionné : c’est l’inégalité des sexes, et non l’égalité, qui est au fondement de la laïcité !»12.

Admirable ! On verra un peu plus loin en quoi consiste cette si remarquable « pirouette théorique ».

Quant au lien entre ce vice initial – ce péché originel, tant qu’à faire – inhérent à la laïcité (française notamment), et ce vice contemporain – son « racisme » « chrétien » anti-musulman, en germe selon toute probabilité dans le premier –, l’auteure l’établit de façon quelque peu expéditive, comme on verra plus loin. Il passe, semble-t-il (mais on n’est pas sûr de comprendre, car pour ce qui est de l’analyse historique, on repassera, alors cela reste plutôt mystérieux), par l’opposition entre sociétés « couvertes » – entendre : où les femmes sont voilées, donc « musulmanes » (?) – et sociétés « découvertes » (occidentales) – entendre où les femmes vont tête nue et se baladent en short, signe qu’elles seraient « offertes », et partant disponibles au désir masculin. Il nous avait échappé avouons-le que cette opposition constituât une structure historico-anthropologique fondamentale – on nous pardonnera cependant de la juger quelque peu sommaire. On remarquera cependant que Joan W. Scott n’envisage pas un seul instant la question des tenues féminines sous un angle autre que celui des supposées attentes du « désir masculin » : celui de la liberté de mouvement par exemple. Suggérons aux sportives « occidentales » d’essayer les tenues « pudiques » que certaines de leurs homologues de « culture islamique » doivent porter pour courir et concourir en public. On verra bien ce qu’elles en pensent, et ce qu’il en est alors de leur « agency » (puissance d’agir), corporelle pour commencer. Quant à la fixation sur la question de la sexualité et du désir s’agissant de la tenue qui sied aux femmes, il nous semblait pourtant qu’elle était au centre de tous les discours religieux, de saint Paul cité par Virginia Woolf dans Trois guinées aux ayatollahs divers et variés.

On nous rétorquera publicité, minijupe, talons aiguille et balconnets pigeonnants. Certes. Les femmes, et leur image, y sont bien souvent constituées en purs objets des fantasmes masculins. Mais quelle jeune (ou moins jeune) femme – et pas nécessairement hétérosexuelle, sans parler des trans – ne s’est amusée de et avec ces codes et « stéréotypes » comme on dit, fût-ce en leur adressant un pied de nez décidé ? Quant aux couvertures de Têtu, côté garçons plutôt, on pourrait aussi en dire bien des choses. Il semble difficile en tout état de cause de comparer terme à terme prescription religieuse – une prescription souvent teintée sous nos cieux de revendications identitaires –  et « diktats » de la mode – y compris dans tout ce qui a trait à l’obsession, souvent très violente en effet, du corps jeune et mince. La question mérite en tout cas une analyse précise, qui ne saurait se réduire aux habituels et fallacieux renvois dos à dos. Car que l’on sache, on n’a jamais vitriolé ni tué en France une femme pour refus du port de l’uniforme sexy prescrit par la pression machiste de la publicité, ni non plus aucune femme ayant choisi d’arborer un voile islamique ; dans certains pays sous pression religieuse – étatique ou du fait de milices se réclamant d’un islam sûr de sa mission moralisatrice –, le destin de femmes en tenues jugées trop légères, non ou mal voilées, est trop souvent nettement plus sombre. L’assassinat récent d’une jeune Irakienne13 trop courtement vêtue, cheveux au vent n’a pas d’équivalent, sauf erreur, dans les annales de la « persécution » par la République laïque/raciste des femmes musulmanes/voilées/« racisées ».

De la méthode Scott

Mon propos dans cette note de lecture n’est pas à proprement parler d’engager un débat sur la laïcité, « fermée », « inclusive », ou que sais-je encore – comme si du reste ces distinctions avaient un sens, relativement à ce que signifie à strictement parler le concept de « laïcité »14. D’autres l’ont fait, et sauront s’y employer bien mieux que je ne saurais le faire. On lira en particulier l’entretien croisé que, sous un titre quelque peu tendancieux (« Les travers de la laïcité » : on ne donne pas quitus à Joan W. Scott de tout ce qu’elle affirme, adouci dans cet intitulé, mais quand même…) Le Monde15 a publié entre Joan W. Scott et Dominique Schnapper, laquelle avec calme, clarté, et rigueur, remet quelques pendules à l’heure – par exemple en corrigeant certaines inexactitudes grossières que Joan W. Scott égrène avec une confondante légèreté et un aplomb sans faille : non, les femmes voilées ne sont pas « chassées des rues » en France, contrairement à ce que soutient sans sourciller Joan Scott16. Peine perdue : l’historienne américaine fait la sourde oreille, et va poussant le rouleau compresseur de ses certitudes, sans s’apercevoir qu’elle a en face d’elle une interlocutrice. En matière de propagande, rien ne vaut le monologue comme on sait.

Quoi qu’il en soit, il importe sûrement de se livrer à cet exercice, auquel s’est prêtée, avec une certaine abnégation et une patience qui force le respect, Dominique Schnapper.

Il suppose que l’on prenne au sérieux la qualité des développements de Joan W. Scott, et partant qu’on leur accorde un crédit que sans doute, si on les considère sous l’aspect de leur solidité intellectuelle intrinsèque, ils ne méritent pas. C’est un inconvénient indéniable. Mais la réception médiatique, académique également, de ses travaux rhétoriquement (plus ou moins) bien huilés, leur assure une respectabilité sur laquelle l’examen critique de leur consistance théorique a peu de prise, si piteux soient-ils de ce point de vue – c’est également le cas pour ceux de Judith Butler, en France mais aussi mondialement. Cela pour des raisons qu’on n’a pas fini d’interroger. Il est donc indispensable d’en passer par là, ce que fait, d’une façon ferme et précise, Dominique Schnapper, en argumentant une position opposée, qui lui permet de contester avec vigueur les assertions de l’historienne américaine.

Il reste que l’on voit mal comment engager une discussion sur un objet dont il n’est en réalité jamais question dans le livre de Joan W. Scott : elle ne parle en effet pas de la laïcité, pas davantage du sécularisme anglo-saxon – ces deux réalités historiques et politiques distinctes n’en formant plus qu’une, on l’a signalé, quelque peu réduite en bouillie, dans son propos – ce qui ne laisse pas de surprendre de la part de qui se dit historienne, mais au diable les disciplines !, du moment qu’on a la magique « théorie critique ». De la laïcité, elle ne construit en effet ni le concept – certes elle n’est pas philosophe – , ceci au motif qu’elle n’entend pas parler d’une « catégorie figée », ni même à proprement parler l’histoire, quoi qu’elle prétende en évoquant ses « recherches », livrées sous forme d’une accumulation désordonnée et disparate de « preuves », et jamais comme matériau précisément analysé et organisé par des questions clairement formulées. L’enjeu, grandiose, de son livre est ailleurs que dans des préoccupations si triviales, et au-delà d’elles : il s’agit, comme elle le signale d’ailleurs candidement d’entrée de jeu17 lorsqu’elle affirme son « objectif polémique propre » et balaie toute objection quant à sa méthode non « conventionnelle », d’engager un combat contre ce qu’elle appelle, de façon on l’accordera quelque peu confuse (quoique lumineusement comprise par l’adepte éclairée qui évoquera sans crainte du ridicule « les fonds baptismaux » (sic) de la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État) une « religion » (de surcroît raciste/colonialiste) : la « religion de la laïcité ». C’est que, explique sans rire Joan W. Scott, la laïcité et le christianisme, c’est tout un. D’ailleurs la seule religion (contre laquelle se dresse la laïcité chrétienne/occidentale), c’est aujourd’hui l’islam. Tout cela paraît quelque peu embrouillé – mais tant pis si vous avez du mal à saisir les subtilités dialectiques de la théorie historico-philosophique scottienne. Contentez-vous de vous accrocher au titre de son manifeste, censé vous fournir compas et boussole pour identifier sa position.

Position quelque peu contradictoire à vrai dire, puisque l’auteure semble faire grand cas du lien religieux18, indépendamment des contenus doctrinaux de telle ou telle religion19 (mais tout de même en islam de préférence, car l’islam, religion des dominés aujourd’hui, n’aurait sans doute rien d’« impérialiste »20, mieux vaut certes alors ignorer quelques rapports de force géopolitiques21). Et que de surcroît elle dit « adhérer totalement aux principes laïques définis par la loi de 1905 »22. Ce qui ne l’empêche pas d’affirmer (mais sans prendre la peine d’établir cela de quelque manière que ce soit, ce qui est fort dommage car au moins pourrions-nous apprendre quelque chose) que « les mouvements d’émancipation » (lesquels ?) étaient « animés par un esprit souvent profondément religieux »23 – sans préciser toutefois ce qu’elle entend par là. Allez y comprendre quelque chose…

Je n’envisage pas davantage d’examiner point par point chacune des assertions de Joan W. Scott, un fatras passablement embrouillé force est de le constater, car il mêle indistinctement des éléments factuels à des considérations politico-idéologiques, le tout bâclé à la six-quatre-deux par ces articulations acrobatiques « dont elle a le secret » comme le souligne avec un certain à-propos sa zélatrice éblouie. Un secret de Polichinelle cependant, largement partagé par les tenants de la French Theory qui règne sans partage outre-Atlantique dans la gauche universitaire, mais aussi, et de plus en plus, dans les bastions les plus renommés de l’Université française. On peut le résumer par ce mantra : il faut « déconstruire ».

Je me proposerai seulement, dans les quelques réflexions critiques qui vont suivre, d’interroger la méthode que met en œuvre Scott pour établir ses thèses. Je n’entrerai donc pas dans un débat directement idéologique (j’emploie ce terme ici au sens simplement de corpus discursif définissant une position intellectuelle et politique), en vue de récuser la teneur de l’offensive de Joan W. Scott à l’encontre de la laïcité. Plutôt s’agira-t-il de questionner conjointement le succès dans une large frange de l’intelligentsia « progressiste » de la réception de cette pensée dite (ou plus exactement autoproclamée) « critique », et la consistance particulièrement meuble de son armature intellectuelle, qui tire sa légitimité théorique du courant de pensée ci-dessus nommé. Or curieusement, ces deux faits – aisément constatable pour le premier, à démontrer pour le second – semblent aller de pair.

« Déconstruire », donc. Mais déconstruire quoi ? Eh bien des « récits » – ce à quoi se réduit le réel dans cette perspective : de purs et simples artefacts rhétoriques. C’est là un point central, que l’historien Carlo Ginzburg notamment a très précisément problématisé tout au long de son œuvre24 habitée par un questionnement sur le problème de la vérité (« sans guillemets » dit-il) historique, si lacunaire soit-elle, et des moyens fiables de la produire.

Ce tropisme « post-moderne » trouve une de ses sources entre autres dans un texte fameux de Roland Barthes, « Le discours de l’histoire »25, qui efface la distinction entre le registre du récit historique et celui de la réalité historique, alors réduite aux narrations que le « discours de l’histoire » élabore. Un « discours » capable de produire dans nos esprits ce que Roland Barthes appelle un « effet de réel » : « cette illusion référentielle » dit-il, que produit aussi le roman réaliste. Autrement dit entre la fiction et l’histoire, pas de différence significative.

On mesure, s’agissant de l’histoire comme discipline considérée alors comme une opération purement narrative/rhétorique, quels problèmes cela peut poser, dès lors que l’on se trouve confronté à une question telle que celle du négationnisme. Carlo Ginzburg cité plus haut a pris cette affaire à bras-le-corps, en engageant le débat – la polémique même – avec l’historien et rhétoricien Hayden White. Pour ce dernier, figure importante de ce déconstructivisme connu aussi sous l’appellation de linguistic turn, l’histoire se résume à des « récits » concurrents. Ce qui écrase, donc, très barthiennement, l’histoire comme ensemble complexe de la réalité historique – ce qui a eu lieu, toujours fragmentairement saisi, dans telle ou telle perspective élaborée en mettant en œuvre des méthodes aux exigences bien définies –, sur les récits qui en sont faits. Alors bien sûr, Hayden White, homme de gauche revendiqué, et même gauchiste (comme le rappelle C. Ginzburg), ne manquera pas de dénoncer le caractère parfaitement abject du discours d’un Robert Faurisson, qu’il réprouve moralement sans aucune ambiguïté. Mais le problème, et qui n’est pas mince intellectuellement parlant, comme le démontre avec éclat Carlo Ginzburg, est qu’il n’est pas en mesure de véritablement réfuter Faurisson, en attaquant sa méthode, s’il ne veut pas contredire ses propres positions théoriques éperdument narrativistes26. C. Ginzburg ajoute ironiquement – une ironie assez pessimiste – que si la version faurissonnienne en venait à jouir publiquement de davantage de pouvoir rhétorique alors elle serait « vraie ».

Extension on le voit, dans ce mouvement qui dérive sans limite sur la question du vrai et sur celle de la (dé)construction du sens, de l’aphorisme nietzschéen bien connu : « Il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations ». Un Nietzsche désinvolte et ivre de rhétorique, célébré par la mouvance post-moderne, imprégnée de la lecture heideggerienne du philosophe27, un Nietzsche oublieux du Nietzsche philologue, celui qui pratique « l’art de bien lire, – de savoir déchiffrer des faits sans les fausser par son interprétation, sans, par exigence de comprendre à tout prix, perdre toute prudence, toute patience, toute finesse »28.

Une historienne narrativiste

Revenons après ce détour à Joan W. Scott, historienne clairement narrativiste elle aussi.

C’est donc la laïcité comme « récit » qu’elle se fait fort d’étudier – sans pour autant, puisqu’elle nous dit être si sensible aux « discours », analyser précisément des discours effectifs, par exemple ceux que prononça, cinq ans après la loi de 1905, Jean Jaurès les 21 et 24 janvier 1910, sur l’instruction publique et l’école laïque. Elle aurait pu y déceler et y analyser les tensions, bien réelles29, entre l’idéal d’égalité citoyenne et l’absence de questionnement sur l’inégalité des sexes, nouées à quelques « évidences » patriarcales énoncées sans recul par Jean Jaurès30. Néanmoins, une analyse précise de ce texte aurait peut-être pu permettre d’en élaborer une critique qui rende possible, à l’aide de cela même qu’il vise à défendre, de défaire justement lesdites évidences, et de fissurer le caractère apparemment inébranlable des certitudes de l’homme Jaurès sur ce point. Tout comme on peut lire Freud, ou tout autre auteur, non pas à l’envers, selon la méthode déconstructiviste à la mode, qui se résume le plus souvent à appliquer à un auteur ce qu’on veut démontrer (comme le fait par exemple, de la plus grossière des façons, Judith Butler « lisant » Freud ou Levinas, pour ne citer que deux des victimes de sa « lecture »), mais « à rebrousse-poil » pour reprendre ici les mots de Walter Benjamin : contre lui-même parfois, en prenant pour cela appui sur le plus vif de ce qu’il tente de penser. Car aucune pensée novatrice n’est homogène, ni n’avance d’un bloc, toujours elle comporte des pans entiers qui viennent en recouvrir les audaces, en obstruent, ou à tout le moins en entravent le mouvement, résistent enfin à ce qu’en tâtonnant elle essaie d’élaborer. C’est même la marque caractéristique de tout véritable effort pour essayer de « penser autrement qu’on ne pense »31 au départ, et c’est le legs de toute pensée véritable que de donner tout ce grain à moudre à ceux qui prennent le temps et la peine de la lire véritablement, et ainsi savent trouver comment la critiquer.

Telle n’est pas la voie choisie par Joan W. Scott, attachée à « déconstruire » la laïcité comme « récit » : un « récit » à considérer, ajoute-t-elle, comme une « fable ». C’est alors le fameux « soupçon » – nietzschéen là encore – qui vient opportunément se substituer à la méthode critique. C’est-à-dire à une pensée en premier lieu capable d’une distance réflexive. Catherine Kintzler a très simplement défini cette exigence, en montrant que la véritable liberté critique se fonde sur la capacité d’un esprit « à rompre avec lui-même »32 – on ne voit pas malheureusement que tel soit le cas ici.

Soupçon, donc, appliqué au « récit » qui nous fait « croire » que la laïcité est émancipatrice. Cela en application d’un catéchisme nietzschéo-foucaldo-derridien, une mixture (étrange et quelque peu indigeste brouet cela dit, car entre Foucault et Derrida par exemple, les divergences de méthode sont profondes, mais c’est une autre question), mixture qui forme ce qu’on pourrait appeler la vulgate de la Grande Théorie Critique. Que ces auteurs offrent à bien des égards de quoi alimenter cette pente intellectuelle, c’est indéniable. Comment, jusqu’à quel point, et quel autre usage peut-on faire de leur lecture (en mettant à part sans doute le cas de Jacques Derrida, incontestablement grand maître de cette mouvance), c’est une question ouverte, nous n’en traiterons pas ici.

Des « fables », donc. En d’autres termes des histoires à dormir debout, des mensonges fabriqués comme autant de leurres par les « dominants » en vue d’assurer leur exclusif (et excluant) pouvoir. De la propagande en somme. « Déconstruire » ces « fables » : voilà le grand geste théorique/critique/politique. Inutile donc de se casser la tête avec une quelconque rigueur dans l’exercice de la pensée critique. Pas davantage n’est-il nécessaire de s’encombrer de quelque exigence méthodologique dans la recherche tâtonnante – historique, anthropologique, philologique s’il s’agit de textes – de l’exactitude et de la justesse. Il suffit d’arriver devant ce monde de « fables », armé d’une puissance rhétorique rendue irréfutable par sa profération même, fondée principalement sur l’autorité que confère un nom propre équipé de l’arme magique de la « déconstruction » : « qui » on est dans l’arène des discours, c’est cela qui importe. Attention : c’est la grande Joan W. Scott qui parle – qu’allez-vous questionner sa méthode ! Bienvenue dans le monde de Star Wars : « Que la force soit avec toi ! »

C’est un commentaire que François Rastier (dans son livre Naufrage d’un prophète33) fait d’un énoncé de Giorgio Agamben qui éclaire cela le mieux :

« « La philosophie est l’état d’exception déclaré en tout savoir et en toute discipline. Cet état d’exception se nomme vérité. Mais la vérité n’est pas ce au nom de quoi nous parlons, elle est le contenu de nos paroles ; nous ne pouvons parler au nom de la vérité, nous pouvons seulement dire le vrai. » Agamben illustre ici une conception prophétique de la philosophie, qui abandonne toute recherche de vérité, puisque tout ce que dit le philosophe est vrai. », 

commente François Rastier.

Le « philosophe » : c’est-à-dire, dans cette perspective, tout intellectuel qui fait allégeance à la « théorie critique radicale », et renonce pour cela au travail et aux patientes méthodes des disciplines – y compris dans la dimension de réflexivité critique assurant cette liberté de recherche qui est la condition d’une puissance et d’une fécondité théorique véritables, comme le démontrent par exemple les travaux de Carlo Ginzburg, Jeanne Favret-Saada, Jean Bollack ou Pierre Judet de la Combe34 pour évoquer ici des auteurs particulièrement stimulants pour l’esprit.

« En tout savoir et en toute discipline », dit Agamben : on le constate en ce qui concerne avec Joan W. Scott pour l’histoire, discipline soudain transcendée dans cet « état d’exception » intellectuel35, ce qui épargnera à la « théoricienne » promue prophète les tracas des exigences de la méthode historique, bien trop ennuyeusement au ras des pâquerettes pour les vrais amateurs de cimes théoriques. Car à la lire, on ne peut qu’être sidéré en effet du caractère plus qu’approximatif des développements « historiques » dont elle fourre ses démonstrations, comme autant de pirojki théoriques – une farce hélas assez peu délicate et quelque peu étouffe-chrétien justement. Aucune importance !

On voit comment ce registre discursif s’articule à l’office complaisant que remplit ici la réception enchantée (la claque en somme) de ces stars de la déconstruction : non pas ouvrir une véritable discussion, mais assurer une position dominante dans le champ théorique – conquérir le plus de parts de marché possible en somme. Cela est parfaitement raccord avec la position intellectuelle strictement rhétorico-narrativiste que l’on a décrite : la « pensée »36 n’opère que dans un champ de forces polémiques exclusivement « performatif »/rhétorique, foin de toute autre considération.

Rouages d’un nouage

Comment cela joue-t-il pour assurer aux thèses de Joan W. Scott une emprise aveuglée sur les esprits dévots (dévots de la Théorie Critique, c’est-à-dire de la « déconstruction »), si nébuleux soient ses développements ?

Quelques observations, pour essayer de saisir comment ce nouage fonctionne. Un nouage entre d’une part une réception qui se mesure à l’aune (impressionnante) du succès médiatico-académique37, mais hélas parfaitement atone s’agissant de sa capacité critique, d’autre part la position de discours de l’auteure, et enfin la nature de sa rhétorique.

Première remarque

En quatrième de couverture du livre, nous pouvons lire ceci – c’est la première phrase du texte de présentation, qui reprend un passage de l’ouvrage38 :

« J’ai entrepris ce livre parce que je savais que les affirmations courantes sur la laïcité l’idée selon laquelle elle est nécessairement synonyme d’émancipation des femmes – étaient fausses. »

Déjà, pareille affirmation est de nature à disqualifier la valeur scientifique du propos. Car que peut bien valoir une recherche qui commence par énoncer : « je savais que » ? Amorce dogmatique assumée (anti foucaldienne au possible pour le coup, en dépit de l’inspiration généalogique/critique vaguement foucaldienne du propos), plutôt digne d’un prédicateur ou d’un professeur de morale. Et pour ce qui est du questionnement tâtonnant du chercheur, on repassera : Joan W. Scott, visionnaire, « sait ». Elle va donc – enfin ! – nous révéler le « vrai ». Et, on l’espère, nous délivrer du mal – le sexisme, raciste de surcroît, inhérent à la « fable » de la laïcité.

Mais peu importe : cette amorce vaut en réalité pour sa puissance d’affirmation (magiquement) « performative », elle atteste ce que François Rastier que nous citions plus haut observait lorsqu’il évoquait une « conception prophétique » du discours. « Moi la vérité je parle », en somme, si l’on recycle ici la prosopopée lacanienne de la Vérité39. Alors si je vous dis : « Je savais que », et même que je décide de partir de là : eh bien je dis/je fais le vrai40. Ralliez-vous donc à mon étendard anti-laïc-anti-raciste-authentiquement-féministe. Si douteuses et indigentes soient les propositions et les constructions qui seront ensuite pêle-mêle servies au lecteur docile en guise de viatique pour cette juste guerre.

Deuxième remarque

Du « récit » à la « fable », on l’a vu. Quel est alors, dans les développements de Joan W. Scott, historienne narrativiste (elle revendique de prendre pour objet un « récit », à « déconstruire ») , le statut des « faits » ? En existe-t-il à proprement, parler, qui ne soient pas pure rhétorique ?

Il semble que l’on puisse répondre par l’affirmative à cette question.

Il y a bien des « faits », pour Joan W. Scott, des faits bien réels. Pour être une narrativiste critique outillée par la catégorie à tout faire du « genre », elle n’en est pas moins historienne, n’est-ce pas – telle est en tout cas sa qualité académique –, et non romancière. Or si l’on examine ce point un peu plus attentivement, que remarque-t-on ?

D’abord, on peut constater que les affirmations qu’elle entend promouvoir sont présentées non pas comme des hypothèses, ou des interrogations, mais justement comme des « faits », qu’elle croit discerner. Ainsi écrit-elle par exemple :

« Le fait est que la laïcité est un discours politique [c’est moi qui souligne], et non un ensemble transcendant de principes, pas plus qu’une représentation exacte de l’histoire ».

Passons sur le fantasme d’une « représentation exacte de l’histoire », que même le plus obtus et le plus naïf des historiens positivistes n’oserait soutenir tel quel. Mais surtout, ce qui est remarquable ici est qu’une pure et simple assertion – une pétition de principe, en somme une simple opinion, ici militante –, dont on ne saisit pas comment, surtout à ce stade de son propos (à la page 20 d’un livre de plus de 300 pages) elle a pu être rigoureusement établie par l’historienne, soit donnée pour un « fait ». Qu’est-ce alors qu’un « fait » ? Ce que je dis être un fait (ou des « faits », avérés, nous assure un peu plus loin cependant l’auteure par des « quantités de recherches »). On aimerait savoir précisément lesquelles, et comment, surtout, elles ont été conduites.

Les assertions miraculeusement transmuées en « faits » (c’est ça, la « performativité », une « performativité » plus proche de la méthode Coué que d’Austin41, et théorisée notamment par Judith Butler) ne sont pas cependant les seuls « faits » dont il soit question dans l’ouvrage de Joan W. Scott. Car il abonde en faits de nature plus classiquement historique. Par exemple les positions, qu’elle signale, d’Hubertine Auclert, ou le destin d’Olympe de Gouges – comme plus généralement le fait, indéniable, qu’entre les idéaux démocratiques et républicains d’égalité, et la réalité de l’inégalité de genre, il existe des écarts manifestes. Mais comment sont traités ces faits par l’historienne ? Pas du tout comme des « faits », justement. C’est-à-dire pas comme matériau à identifier, à analyser et dont il faudrait chercher à comprendre l’inscription dans les mouvements, tensions, contradictions, jeux de forces qui font la complexité du réel historique.

Un réel à interpréter certes, à méditer sûrement, mais en aucun cas cela ne peut-il être donné d’avance, fût-ce au filtre prodigieux de la « catégorie critique » du genre. Si les faits, donc, ne sont pas traités et étudiés comme tels, en vue d’en obtenir une connaissance la plus précise et la plus fine possible – ce qui suppose un certain type de travail méthodologique – quel statut ont-ils alors ? Eh bien ils existent à titre d’éléments rhétoriques, dans le dispositif du contre-discours qui « déconstruit » la « fable » de la laïcité. Inutile de les étudier, de les aborder comme des questions que le réel pose à l’historien : ils sont des réponses42. Plus encore, ils sont des « preuves » – on a formulé cela plus haut. Des « preuves » produites par des syllogismes qui, pour être fautifs, n’en sont pas moins plus dignes de confiance, selon Joan Scott, que le travail historique effectif – désormais inutile

Troisième remarque

Considérons, ce sera notre troisième remarque, ces syllogismes, et plus largement les inférences (les exquises « pirouettes théoriques » dont s’émerveillait l’admiratrice citée plus haut) dont est faite la rhétorique de Joan W. Scott – car c’en est une, incontestablement, à défaut d’être une recherche historique digne de ce nom..

Joan W. Scott observe – elle n’est pas la première à l’avoir fait, d’autres ont analysé et questionné cela43 – que l’inégalité des sexes/des genres et les conquêtes démocratiques de la Révolution française puis de la République coexistent. Soit. Mais elle traite une coexistence à analyser comme une relation causale, circulaire de surcroît : ainsi, compressant pour les besoins de la cause, en un digest simpliste autant qu’il est acrobatique, la complexe et mobile pensée de Foucault44, parle-t-elle de la « nature réciproquement constitutive du genre et de la politique ». Ce qui est pour le moins fumeux. Et du fait que l’inégalité de genre et la conquête politique de la laïcité coexistent, elle déduit que l’une (l’inégalité de genre) est cause et fondement de l’autre (la laïcité). Le pas suivant sera-t-il de dire que l’instruction publique a pour fondement le racisme (d’État nécessairement) ? Puisque Jules Ferry, c’est un fait, a prononcé des discours coloniaux indéniablement racistes. Ce serait logique. Que voilà une version particulièrement astucieuse du « en même temps » : tout s’emboîte si merveilleusement. L’histoire est semblable à un kit Ikéa, ne vous l’avait-t-on jamais appris ?

Mais d’où vient que des phénomènes historiques concomitants, aux structures et temporalités fort différentes de surcroît, soient « causes » réciproques l’un pour l’autre (l’un plus fondamentalement que l’autre) ? Mystère. Qu’ils entretiennent des liens complexes, entrent en tension, c’est une chose. Que l’on décrète un rapport de causalité de l’un à l’autre, c’en est une autre. À ce compte, on pourrait multiplier les causalités les plus extravagantes – et « démontrer » à peu près tout ce que l’on veut (et son contraire) : cela s’appelle de la « déconstruction ».

Inductions spécieuses, présentées sous forme d’inférences fantaisistes : des sophismes, assez grossiers de surcroît – ce que l’on peut observer notamment dans l’usage répété du raisonnement circulaire, cher aussi à Judith Butler et plus généralement en usage dans la mouvance déconstructionniste. De vulgaires sophismes, donnés pour des dévoilements de la « vérité ».

Lisons :

« Si la laïcité est un discours qui porte sur la formulation de l’identité souveraine des États-nations d’Europe occidentale, au cœur de ce discours se trouve un genre racialisé »45.

Là encore, des assertions, acrobatiquement déduites. Pourquoi est-ce « au cœur du discours » ? Parce que la Troisième République, qui fit voter la loi de 1905 et créa l’école laïque46 mena aussi une politique coloniale : toujours la même inférence (« pirouette théorique ») illégitime. Le monde est si simple…

Par conséquent, et c’est cela le principal pour J. W. Scott, cette laïcité en somme criminelle (raciste) « agit en sorte de détourner l’attention d’un ensemble de difficultés persistantes liées aux différences de sexe, des difficultés que partagent les nations occidentales et non occidentales, chrétiennes et non chrétiennes, quelles que soient les diverses manières dont elles tentent de les résoudre. » Joan Scott ajoute, pour faire bonne mesure et assurer ses arrières, que l’inégalité de genre est un « sous-produit de l’émergence de nations occidentales modernes », lesquelles ont en somme exporté, avec la « fable » anti-islamique/raciste de la laïcité, cette inégalité structurelle (qui sans doute était inconnue dans ces autres sociétés). Et si Joan Scott concède que des sociétés islamiques peuvent ne pas toujours être un paradis pour les femmes (malgré l’agency de ces dernières sous burqa, comme expliquent en chœur ailleurs Judith Butler et Saba Mahmood47), c’est parce que cet islam lui-même, et la charia telle qu’elle est appliquée (dont on ne saura pas ce que Joan W. Scott connaît exactement), sont, nous explique-t-elle, produits par la colonisation occidentale. Au bout du compte, il n’est en ce monde d’histoire qu’occidentale. On reconnaît là, sous une forme plus policée (quoique..) car parée de l’autorité de la grande historienne, les thèses d’une Houria Bouteldja48. Et c’est à longueur de pages ce que développe elle aussi Judith Butler, ou aussi bien Saba Mahmood mentionnée plus haut49, que ce soit sur le genre ou les « cultures », au moyen d’une théorie mécanique et tristement indigente de la domination, parfaitement circulaire – et partant sans issue50.

Quatrième remarque

Si l’on prend à la lettre, ce sera ma quatrième observation, la thèse de Joan Scott sur les visées supposées de la laïcité telle qu’elle la définit (un « récit » qui est une « fable » maligne), on en arrive à cela : elle déploie une logique de type complotiste plutôt que scientifique : « On vous ment, moi Joan Scott, qui sais le fond de l’occulte et odieuse machination occidentale, je vais vous révéler quels sont en vérité les desseins cachés des puissants ».

Ajoutons, remarque subsidiaire, que pour emballer de tous les côtés sa « démonstration », Joan Scott, décidément à côté de la plaque, prête en outre au « discours de la laïcité » des prétentions qu’il n’affiche nullement. Nulle part ce « discours », à supposer même que l’on veuille considérer la question de la laïcité sous l’angle des discours qui en traitent et qu’elle peut produire (ce qui est tout différent), ne prétend que l’égalité de genre lui serait « inhérente ». Ni qu’elle « garantisse » ladite égalité. Tout au plus en constituerait-elle une condition : celle d’une égalité entre tous. Mais une condition, fût-elle remplie, ce n’est jamais une « garantie » de quoi que ce soit : la condition pour pouvoir lire un livre, c’est en effet de savoir lire ; cela ne garantit nullement que vous lirez un jour un livre. Une fois de plus dans la prose de la célèbre historienne américaine, confusion des plans.

 

Au-delà donc de la controverse contemporaine sur la laïcité, qu’apprend-on à lire Joan Scott ? Et comment considérer l’énigme intellectuelle que constitue l’effet si puissant d’une pensée si faible ?

À la première interrogation, on peut répondre que pareille lecture – laborieuse, et guère stimulante – fait apparaître à quel point le débat contemporain sur la laïcité est brouillé par de fausses questions. Car on est bien mal parti si l’on commence par envisager la laïcité comme un « récit » – ne parlons même pas de « fable ». D’emblée, on l’a vu, on manque le sujet et les problèmes qu’il soulève, cela tant philosophiquement qu’historiquement et politiquement. Bruit – et fureur.

Il est plus difficile de répondre à la seconde. Il importe déjà de travailler à la poser. Et chemin faisant de construire (pour changer un peu de la « déconstruction ») les éléments sinon d’une réponse, du moins d’une analyse critique.

En ces temps quelque peu trumpiens de vérités/de faits alternatifs, il n’est pas inutile, peut-être, de questionner la laïcité alternative de Joan Scott.

Je remercie Liliane Kandel pour les très utiles observations qu’elle m’a faites à la lecture d’une première version de ce texte.

Notes

1 – Joan W. Scott, La Religion de la laïcité, Climats, 2018.

2 – « Incisif et provocateur » (Judith Butler) – cela sur le bandeau en commentaire de l’injonction scottienne.

3 – Je me permets de renvoyer à mon ouvrage : Au bon plaisir des « docteurs graves » – A propos de Judith Butler, Puf, 2017. Voir l’analyse de Jeanne Favret-Saada sur Mezetulle.

4Libération, 19 novembre 2015.

5La Critique est-elle laïque ? Blasphème, offense et liberté d’expression, par Talal Asad, Wendy Brown, Judith Butler et Saba Mahmood , PUL, 2015.

7 – J. Favret-Saada, Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins, 2007, rééd. augmentée d’une postface, Fayard, 2017 ; Jeux d’ombres sur la scène de l’ONU. Droits humains et laïcité, L’Olivier, 2010 ; Les sensibilités religieuses blessées: Christianismes, blasphèmes et cinéma. 1965-1988, Fayard, 2017.

8 – Amsterdam, 2017. The Politics of the Veil, Princeton University Press, 2007.

9 – Voir Au bon plaisir des « docteurs graves » – A propos de Judith Butler, op. cit.

10L’Obs, 16 septembre 2018.

11 – « En réalité, l’inégalité de genre a été fondamentale pour la formulation de la séparation de l’Église et de l’État qui inaugure la modernité occidentale », écrit Joan W. Scott (La Religion de la laïcité, op.cit.,  p. 12)., ajoutant quelques lignes plus loin que « la modernité euro-occidentale impliquait un nouvel ordre de subordination des femmes. » D’où sort cette grande vision historique ? Cela demeurera assez opaque.

12Libération, 19 septembre 2018.

14 – Voir les distinctions conceptuelles et historiques entre tolérance restreinte, tolérance élargie, laïcité, analysées par Catherine Kintzler entre dans son livre essentiel Qu’est-ce que la laïcité?, Vrin, 2007.

15Le Monde, 29 septembre 2018.

16 – Quant à l’école, Catherine Kintzler me signale opportunément les circulaire de Jean Zay de 1936 et 1937, sur l’interdiction des propagandes politique et confessionnelle dans les établissements scolaires. L’historienne Joan W. Scott spécialiste de la France en ignore manifestement l’existence et la teneur.

17 – Joan W. Scott, La Religion de la laïcité, op cit. p. 16.

18 – La réflexion la plus puissante, la plus tonique, et la plus rigoureuse intellectuellement et politiquement que je connaisse, qui analyse soigneusement, et de façon limpide, tous ces points, est sans conteste celle que propose C. Kintzler dans son ouvrage cité plus haut Qu’est-ce que la laïcité ?

19 – Sur ce point voir C. Kintzler, op. cit., p. 63 sq.

20 – Toute à son valeureux combat, elle ne remarque pas, alors qu’elle évoque l’Empire Ottoman, dépecé et mis en coupe réglée par les puissances occidentales après la Grande Guerre, et qui n’a pas surgi à la fin du XIXe siècle comme l’Autre de « l’Occident », que dans « Empire Ottoman » il y a « Empire »… Mais sans doute cela ne signifie-t-il rien historiquement.

21 – Voir sur ce point Jeanne Favret-Saada, articles et ouvrages cités.

22L’Obs, 16 sept. 2018.

23 – p. 26 de son livre.

24 – En particulier dans Rapports de force – Histoire, rhétorique, preuve, Gallimard/Le Seuil 2003, et dans un texte essentiel « Unus testis », repris dans Le Fil et les Traces – Vrai, faux, fictif, Verdier 2010.

25 – In Le Bruissement de la langue, Essais critiques IV, Points Essais, 1993, p. 163-177.

26 – Une remarque au passage : s’agissant cette fois de ces réalités spécifiques que sont les textes – philosophiques et littéraires inclus –, la question de la méthode à mettre en œuvre dans leur lecture se pose également. Rappelons la lecture que fit jadis le professeur de littérature Robert Faurisson, plus connu pour d’autres exploits interprétatifs, du poème de Rimbaud Les Voyelles : sa lecture revendiquée comme « littérale » (littéraliste plutôt) dévoilait (enfin) la « vérité » secrète prétendument cachée du poème lu/révélé, par un Faurisson extra-lucide, comme la description cryptée d’une femme pendant l’orgasme. Littéralisme qui traite le texte comme une mécanique close sur elle-même, tout entière vouée à l’encodage d’un secret. L’interprète solipsiste n’a alors que faire de la façon dont un écrit peut faire sens : il prétend actionner une clé qui ouvre le texte. Mais il ne nous livre au bout du compte qu’une lecture projective. Un lecteur ironique a pu, en appliquant la même méthode, démontrer qu’en fait, il s’agissait dans ces Voyelles de la description d’un (beau) légionnaire. Mais on pourrait imaginer d’autres images avec lesquelles cela fonctionne aussi parfaitement. Chacun ses fantasmes après tout… On voit à l’œuvre ce même procédé projectif dans nombre d’opérations de lecture « déconstructivistes », qui font autant fi en l’occurrence de l’exigence philologique que les historiens narrativistes « déconstructivistes » des exigences de la méthode historique.

27 – Voir le gros Nietzsche de Martin Heidegger (accessible sur Google en Pdf).

28 – Friedrich Nietzsche, L’Antéchrist, § 52, in Œuvres philosophiques complètes, VIII, p. 217. Sur Nietzsche relativiste/déconstructiviste avant l’heure, voir Jacques Bouveresse, Nietzsche contre Foucault- Sur la vérité, la connaissance et le pouvoir, Agone, 2016. La réserve que l’on peut avoir sur cet excellent petit livre serait peut-être qu’il ne se préoccupe pas de l’incidence importante, et ambivalente, de Heidegger, sur la pensée de Foucault.

29 – Dans son livre Muse de la raison- Démocratie et exclusion des femmes en France, (Gallimard, 1989), Geneviève Fraisse a très soigneusement mené ce questionnement par un travail d’analyse historico-philosophique. Son livre figure certes dans la bibliographie de Joan W. Scott, mais aucune de ses intervieweuses béates de grands médias de gauche ne semble connaître ce travail, dans lequel Joan W. Scott puise certaines de ses affirmations, mais en noyant la subtile complexité des analyses de la philosophe française dans sa sauce déconstructive.

30 – Voir Jean Jaurès, Pour la laïque (1910), Le livre de Poche, 2016, p.25 sq.

31 – Cette formule est de Michel Foucault, lui-même pris, comme l’a montré Jacques Bouveresse, dans quelques impasses et évitements sur ce chapitre.

32 – Voir C. Kintzler, op. cit., p. 64 sq.

33 – Puf, 2015.

34 – Voir en particulier son passionnant Homère, Folio Gallimard, 2017.

35 – Voir entre autres p. 16 de son livre.

36 – Voir sur ce point François Rastier, Heidegger, Messie antisémite, Le Bord de l’eau, 2018, p. 147 sq.

37 – Deux pages élogieuses dans L’Obs avant même la parution, même tonalité quelques jours plus tard dans Libération, une pleine page de titre suivie de deux pages d’entretien croisé dans Le Monde supplément Idées (!) du 29 septembre, sous le titre partial qu’on a commenté, Le Point se montre plus critique mais accorde aussi une place conséquente, et ce n’est sans doute pas terminé.

38 – p. 27.

39 – Jacques Lacan, « La science et la vérité », in Écrits, Seuil 1966, p. 867.

40 – Attitude intellectuelle qui n’est pas sans entrer en résonance avec une suspicion envers la démocratie qui laisse songeur en ces temps de « démocratures ». (Voir Renée Fregosi, http://www.laurorethinktank.fr/note/democrature/). Ainsi, dans l’entretien croisé avec Dominique Schnapper, J. W.Scott soutient que les inégalités sont « au cœur du principe d’organisation de nos sociétés démocratiques ».

41 – J. L. Austin est un linguiste et philosophe américain auteur de Quand dire c’est faire, et d’autre écrits qui réfléchissent sur la performativité, c’est-à-dire sur les effets de la parole échangée.

42 – De la même façon, Judith Butler traite le fait, indéniable, de la discriminations dont les personnes homosexuelles, et d’autres « minorités » substantialisées au passage, sont l’objet, non pas comme des questions historiques et sociétales à analyser, mais comme les pièces d’un dispositif rhétorique, disposées de façon à prouver sa théorie de la domination. Comme personne n’est pour les discriminations bien sûr, on n’est pas si méchant, d’autant que l’on verra brandir l’imparable argument moral de la « vulnérabilité » (très en vogue aujourd’hui et notamment ces temps derniers chez les chez les catholiques soudain post-modernes, dans leur opposition aux évolutions sociétales, y compris et toujours à l’IVG , au nom de la « vulnérabilité » des embryons), eh bien Judith Butler sera assurée d’avoir raison. La logique mise en œuvre par Joan W. Scott est en tout point similaire, avec quelques variantes liées à sa curieuse obsession du voile islamique (dans toutes ses déclinaisons possibles). Que ne s’en coiffe-t-elle – à moins qu’elle ne craigne – sauf à se convertir, mais elle ne s’y risque pas– de se voir accuser « d’appropriation culturelle » ?

43 – G. Fraisse, op. cit.

44 – Même si par certains aspects certaines positions de Foucault peuvent conduire, au prix d’une simplification abusive cependant, à de telles absurdités. Disons que leur caricature pourrait aller dans ce sens.

45 – J.W. Scott, La Religion de la laïcité, op. cit ., p. 39.

46 – Voir sur ce point C. Kintzler, op. cit., p. 47 sq.

47 – Une agency bien spéciale, que confirmeraient les actuelles résistances de femmes en Tunisie au projet d’instaurer une égalité en matière d’héritage contraire aux préceptes de la charia. Mais bien des femmes ont aussi voté pour Donald Trump, qui se vanta élégamment « d’attraper les femmes par la chatte. ». Qu’est-ce que cela prouve, sinon que certaines se revendiquent soumises et fières de l’être. Cela est-il un signe de « féminisme » ? Il est permis d’en douter.

48 – Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous : vers une politique de l’amour révolutionnaire, La Fabrique, 2016. Les unes et les autres (S. Mahmood, J. W. Scott, J. Butler, H. Bouteldja) s’inspirent, avec plus ou moins de talent, du courant des études décoloniales, développé à l’origine par un certain nombre de penseurs latino-américains (installés souvent dans les universités américaines), et largement repris depuis dans la plupart des milieux académiques. Voir Gilles Clavreul, « Radiographie de la mouvance décoloniale : entre influence culturelle et tentations politiques« , Fondation Jean Jaurès, 22 décembre 2017, et Sylvie Taussig , « L’islam, “décolonisateur” du monde ? Un éclairage sur le soutien à Tariq Ramadan », The Conversation, 18 juillet 2018

49 – Lors du récent décès de celle-ci, Joan Scott en a d’ailleurs publié un vibrant hommage paru dans L’Obs  sous le titre suivant : « L’islam, le féminisme et le « séculier ».
https://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20180323.OBS4097/l-islam-le-feminisme-et-le-seculier-l-hommage-de-joan-scott-a-saba-mahmood.html

50 – Voir S. Prokhoris, Au bon plaisir des « docteurs graves », op. cit.

La bibliothèque, la mémoire et l’écrit (dossier)

Revue « Humanisme » n°320

La livraison datée d’août 2018 (n° 320) de la revue Humanisme propose un dossier consacré à la réflexion sur les bibliothèques, préparé, coordonné et présenté par Jean-Pierre Sakoun, ancien conservateur des bibliothèques.

Intitulé « Bibliothèques, la mémoire et l’écrit », le dossier comprend les articles suivants :

  • Jean-Pierre Sakoun, Bibliothèques, la mémoire et l’écrit
  • Thierry Miguel, Construire sa bibliothèque intérieure
  • Catherine Kintzler, La lecture en bibliothèque, plaisir intime et collectif
  • Annick Drogou, Bibliocaustes et autres bibliocides
  • Christian Jacob, Bibliothèques antiques
  • Jean-Yves Mollier, De la bibliothèque classique à la bibliothèque moderne
  • Pierre Mollier, La bibliothèque du Grand Orient de France, une longue histoire
  • Irène Mainguy, La bibliothèque du Grand Orient de France, nature des fonds
  • Estelle Prouhet, La bibliothèque du Grand Orient à l’ère du numérique
  • Laure Delrue-Vandenbulcke, Bibliothèques universitaires et science ouverte
  • Dominique Lahary, La lecture publique en France
  • Aline Girard, Numériser la bibliothèque, pour un avenir humaniste
  • Catherine Kintzler, À la mémoire de Robert Damien

Outre ce dossier et les chroniques régulières (Vitriol – sur l’usage du verbe « impacter » ; 7e art – sur Frederick Wiseman – ; Musique – sur Charles Lecocq ; Grand entretien – avec Jacques de Saint-Victor et Thomas Branthôme ; Hommage – à Martin Nadaud ; Revue des livres reçus), il faut signaler la publication intégrale du texte de l’Adresse au président de la République prononcée par Philippe Foussier le 1er mai 2018 (alors qu’il était Grand maître du GODF).

Nouvelles querelles cartésiennes

Sur deux livres de Françoise Pochon-Wesolek

Il y a une quinzaine d’années, Pierre Macherey concluait ainsi un article consacré à la fameuse controverse qui opposa Ferdinand Alquié et Martial Guéroult au colloque de Royaumont :

« Mais peut-être la grandeur de Descartes est-elle d’avoir prêté occasion à de telles lectures alternatives et irréconciliables, ce qui fait qu’on n’a pas fini de disputer et de se disputer à son propos, signe qu’il s’agit d’une pensée toujours vivante qui, au-delà des limites dans lesquelles son discours est historiquement enfermé, continue à faire réfléchir parce qu’elle n’a toujours pas livré ses ultimes secrets »1.

Les deux livres que Françoise Pochon-Wesolek vient de publier coup sur coup2 illustrent ce propos et permettent de mesurer à quel point la pensée de Descartes est vivante, en tout cas au sens où l’entend Macherey. La visée de l’auteur est assurément polémique et pourrait même s’apparenter à une entreprise de démolition car il n’y a guère de commentateurs de Descartes qui échappent à ses critiques acérées : les interprétations d’Alquié, de Guéroult, de Laporte, de Gouhier, de Rodis-Lewis, de Beyssade, de Marion, de Scribano sont critiquées, contestées, passées au crible, pour ne pas dire à la moulinette, d’analyses précises et rigoureuses, et aucune n’en sort indemne. C’est cependant à Jean-Luc Marion, auquel Françoise Pochon-Wesolek ne reconnaît manifestement pas le droit d’enrôler Descartes dans la querelle de l’onto-théo-logie, que sont portés les coups les plus décisifs. On abordera ce point à propos du second volume.

1 – Premier volume : Descartes à la lumière de l’évidence

Le premier volume s’intitule Descartes à la lumière de l’évidence et porte comme sous-titre Exercice spirituel et controverses. Le titre indique l’idée directrice de la lecture de Descartes proposée par l’auteur et le sous-titre la structure du livre. La première partie, l’exercice spirituel, est en effet un commentaire des Méditations métaphysiques qui restitue le parcours de Descartes dans toute sa dimension d’expérience existentielle. La seconde partie confronte ce cheminement aux interprétations qu’en ont données les commentateurs les plus réputés.

On peut ramener les thèses de Françoise Pochon-Wesolek aux deux propositions suivantes :

  • 1 – Il n’y a absolument rien qui échappe à la radicalité du doute cartésien.
  • 2 – Il n’y a aucun doute qui puisse résister à la radicalité de l’évidence, dès lors qu’on ne confond pas celle-ci avec la certitude. Un premier corollaire de cette proposition est qu’il ne peut y avoir de hiérarchie des évidences chez Descartes. Un second corollaire est qu’il n’y a aucune contradiction, mais au contraire une parfaite continuité entre le Discours de la méthode et les Méditations métaphysiques.

Radicalité et universalité du doute cartésien

Certains commentateurs se sont employés à limiter ou à relativiser la portée du doute chez Descartes. Ainsi, dans La pensée passive de Descartes, Jean-Luc Marion, se fondant sur l’irréductibilité de meum corpus aux alia corpora, élargit au corps propre l’indubitabilité du Cogito, l’excluant ainsi du doute : de son existence, c’est-à-dire de l’existence de la chair, Descartes n’aurait jamais douté alors qu’il doutait de celle des corps du monde. Contre cette interprétation, Françoise Pochon-Wesolek montre qu’en deçà de l’argument du malin génie, celui du rêve permet déjà de douter de l’existence du corps propre. C’est encore Jean-Luc Marion qui, dans ses Questions cartésiennes, soutient que seules les natures simples matérielles sont soumises au doute hyperbolique. Selon Françoise Pochon-Wesolek, c’est dès le Discours de la méthode que le doute s’exerce à l’encontre des vérités mathématiques et qu’il a la même portée que dans la Première Méditation : la similitude entre la formulation du Discours et celle du § 5 des Principes de la philosophie en fournit la preuve. Quant à Ferdinand Alquié, c’est non pas l’universalité du doute cartésien, mais plutôt sa radicalité qu’il prétendait limiter en introduisant une césure entre le doute « métaphysique » de la Première Méditation et celui du Discours de la méthode, qui relèverait simplement de la prudence du savant et du refus de la précipitation. Françoise Pochon-Wesolek montre qu’au contraire on trouve dans les deux textes la même « volonté » de penser que tout est faux, donc que le doute est déjà porté à son extrémité en 1637.

La puissance irrésistible de l’évidence

La thèse centrale qui guide la lecture de Descartes proposée par Françoise Pochon-Wesolek est qu’il est absolument impossible de douter de la vérité de ce qui se donne à nous dans l’expérience de l’évidence. Encore faut-il ne pas la confondre avec celle de la certitude. Celle-ci est une adhésion subjective, une adhésion qui s’origine dans le sujet. Au contraire, dans l’expérience de l’évidence, c’est l’objet même qui s’impose irrésistiblement à l’esprit, si du moins celui-ci consent à y être attentif. Le doute mis en œuvre dans la Première Méditation ne porte pas sur l’évidence, dont l’expérience n’a pas encore été faite, mais sur ce que les autres hommes et moi-même nous croyons savoir, c’est-à-dire sur des certitudes. Mais alors, si l’évidence est absolument indubitable, pourquoi Descartes reprend-il l’hypothèse du Dieu trompeur au début de la Troisième Méditation ? Henri Gouhier, tout en reconnaissant que les évidences ne peuvent être trompeuses, affirme que le doute peut les atteindre indirectement, « de l’extérieur, en tenant suspendue au-dessus d’elles la menace d’une falsification originelle »3. Or cette hypothèse est explicitement rejetée par Descartes dans les Secondes Réponses aux Objections. L’évidence est absolument indubitable aussi longtemps qu’elle dure, mais elle ne dure qu’aussi longtemps que l’esprit ne s’en détourne pas pour s’occuper à quelque autre pensée. On comprend donc par-là que l’on n’a pas besoin de Dieu pour garantir l’évidence, qui se soutient d’elle-même, mais pour que le souvenir d’une évidence puisse me donner la même certitude que l’évidence elle-même. Descartes le dit très explicitement dans un autre passage des Secondes Réponses4. Cela n’échappe pas à Alquié, mais, note Françoise Pochon-Wesolek, celui-ci commente ce passage sans en tirer la conséquence qui s’impose : « Ce texte est embarrassant. Descartes semble y accorder que l’évidence actuelle peut se passer de la garantie de la véracité divine, cette garantie n’étant nécessaire que pour l’évidence remémorée »5. Alquié trouve ce texte « embarrassant » parce que Descartes « semble » y dire ce qu’il dit on ne peut plus clairement !

Non seulement l’évidence, comprise en sa vérité, n’a besoin d’aucune garantie, mais cela vaut pour toutes les évidences sans qu’on puisse donc établir entre elles une quelconque hiérarchie comme prétendait le faire Alquié en opposant le Discours de la méthode, où toutes les évidences semblent être sur le même plan, aux Méditations métaphysiques où elles résisteraient plus ou moins au doute parce qu’elles se situeraient à des niveaux ontologiques différents. Françoise Pochon-Wesolek montre que c’est de la même manière que les évidences résistent au doute dans les deux textes. De même, à Jean-Luc Marion qui soutient que seul le Cogito échappe au doute, à la différence des autres évidences, Françoise Pochon-Wesolek oppose que le début de la Troisième Méditation a pour objet de montrer à partir du modèle du Cogito que tout ce qui a le même statut est nécessairement vrai au moment où je le pense. Seul le souvenir de ces évidences requiert l’existence d’un Dieu vérace, et cela vaut pour le Cogito lui-même.

On ne peut enfin pas davantage opposer Descartes à Pascal sur la question de l’évidence. L’ « extrême évidence » de certaines définitions se trouve chez lui aussi. Et surtout, la rationalité discursive n’est pas pour lui la forme supérieure de la vérité : non seulement l’évidence ne lui doit rien, mais c’est elle qui la dirige et la valide, le cas échéant. On pourrait parfaitement dire de Descartes ce que Marion dit de Pascal, que chez lui l’évidence éblouit ou déroute la raison. Françoise Pochon-Wesolek peut ainsi conclure ce premier volume en affirmant que le « rationalisme cartésien » est un mythe si l’on entend par là un constructivisme : Descartes invite au contraire l’esprit à se faire attentif à une lumière qui est à la fois en deçà et au-delà de tous les efforts constructifs de la raison.

 

2 – Deuxième volume : Descartes, penseur pré-critique ou platonicien ?

Dans ce second volume, Françoise Pochon-Wesolek poursuit son examen critique des grandes interprétations de la métaphysique cartésienne en s’attachant d’abord à la question du Cogito, puis à celle de Dieu avant de répondre plus précisément dans la troisième partie à la question qui donne son titre à l’ouvrage.

Le Cogito, l’ego, la substance pensante

Françoise Pochon-Wesolek s’oppose fermement à toutes les interprétations qui prétendent limiter ou relativiser le caractère purement intuitif du Cogito, aussi bien celle de Ferdinand Alquié qui oppose le Cogito « logique » du Discours au Cogito « existentiel » des Méditations, que celle de Martial Guéroult qui, tout en concédant que le Cogito n’est pas un raisonnement, fait de la formule « pour penser, il faut être » sa condition ou son préalable. C’est au contraire l’expérience singulière du Cogito qui permet, à partir de sa singularité, de prendre conscience du principe plus général « pour penser, il faut être » et de le faire apparaître. C’est ce que Descartes répond à Burman : si cette majeure d’un hypothétique syllogisme est implicitement présupposée, c’est sa conclusion que je connais d’abord.  L’erreur commune à toutes ces interprétations réside, selon Françoise Pochon-Wesolek, dans une méconnaissance de ce qui caractérise l’évidence chez Descartes.

C’est la lecture que Jean-Luc Marion a proposée de Descartes qui fait l’objet des critiques les plus nombreuses et les plus acérées. Nous nous limiterons ici à celle qui porte sur la question du rapport de Descartes à l’ontologie, parce qu’elle est exemplaire du rôle que Marion veut faire jouer à Descartes dans sa propre critique de l’onto-théo-logie. La lettre à Mersenne du 11 novembre 1640 dans laquelle Descartes justifie le titre latin des Méditations, qui ne comporte pas l’épithète métaphysiques, est invoquée par Marion comme indiquant le passage d’une primauté de l’étant à une primauté de la connaissance – et même une disparition de l’étant comme tel. Ce primat de l’ordre de la connaissance sur la métaphysique signifierait que Descartes renonce à la philosophie en tant qu’ontologie. À cela, Françoise Pochon-Wesolek oppose qu’il ne peut y avoir de primauté de la pensée sur l’être dès lors que l’être qui se donne en premier comme indubitablement existant, c’est l’ego et qu’il n’y a pas de pensée qui ne soit pensée par l’ego. Et bien loin que la découverte de l’ego signifie la clôture de la question de l’esse (« dès que l’ego paraît, l’esse disparaît comme question »6), c’est la question du degré d’être de cet ego, conscient de son imperfection dans l’expérience vécue du Cogito, qui va ouvrir la question de l’esse dans sa perfection.

Dieu

Selon Jean-Luc Marion, la causalité est érigée par Descartes au rang de principe et raison onto-logique puisque Dieu étant causa sui relève de la causa. Autrement dit, Descartes fait de Dieu « un étant de droit commun »7. Cependant Descartes n’affirme nullement que toute existence relève de la causa. Dans les Réponses aux premières objections, il dit qu’il n’y a aucune chose de laquelle il ne soit permis de rechercher si elle a une cause efficiente et il ajoute : « ou si elle n’en a pas, (de) demander pourquoi elle n’en a pas besoin ». On voit d’une part que la question de la causa s’inscrit dans une perspective heuristique ou épistémologique, d’autre part que la possibilité qu’une chose n’ait pas de cause n’est pas exclue : il faudra alors rechercher la raison pour laquelle elle n’a pas besoin de cause. C’est ce qui apparaît de façon encore plus explicite dans ce passage des Axiomes ou Notions communes suivant les Secondes réponses : « cela même peut se demander de Dieu ; non parce qu’il ait besoin d’aucune cause pour exister, mais parce que l’immensité même de sa nature est la cause ou la raison pour laquelle il n’a besoin d’aucune cause pour exister ». Si donc Descartes affirme qu’il ne faut pas excepter Dieu de la recherche de la causa, c’est pour découvrir qu’il est sans causa. Si donc Dieu est sans cause, que signifie chez Descartes la formule causa sui ? Françoise Pochon-Wesolek montre que c’est pour éviter de remonter à l’infini dans la série des causes efficientes que Descartes a fondé sa première « preuve » de l’existence de Dieu sur l’idée de Dieu que nous trouvons dans notre esprit, preuve qui repose sur la reconnaissance de l’essence de Dieu comme perfection. Certes, Descartes dit qu’il n’est pas impossible qu’une chose soit la cause efficiente de soi-même, mais il le dit en contournant l’objection de Thomas d’Aquin selon laquelle la cause efficiente est antérieure à son effet. Il subvertit le concept de causa sui en le dissociant de celui de cause première, c’est-à-dire en abolissant en lui toute temporalité. Françoise Pochon-Wesolek met ainsi en évidence à partir du texte même de Descartes que dire que Dieu est causa sui, c’est dire qu’il n’a pas besoin d’une cause extérieure pour exister parce que son essence est telle qu’il ne peut pas ne pas exister : on reconnaît ici l’argument ontologique qui est donc la vérité de la causa sui cartésienne, comme Spinoza l’a parfaitement compris si l’on veut bien relire la première définition de l’Ethique : « Per causam sui intellego id cujus essentia involvit existentiam ; sive id cujus natura non potest concipi nisi existens »8. C’est donc de façon seulement analogique que Descartes fait de Dieu une causa sui : il l’est « en quelque sorte », c’est-à-dire d’une manière qui n’implique ni postériorité chronologique ni infériorité ontologique. Jean-Luc Marion soutient que cette analogie est une « contre-analogie » puisque à travers elle l’infini se dit par référence au fini alors que, dans l’analogie théologique, c’est le fini qui se dit par référence à Dieu. Françoise Pochon-Wesolek lui oppose que l’analogie cartésienne est de même nature que l’analogie platonicienne et a le même sens.  Bien loin que l’analogie cartésienne réfère Dieu au fini, elle montre que le fini ne permet pas de penser Dieu, mais ne peut que servir de « tremplin » pour s’élever vers lui.

Descartes penseur pré-critique ou platonicien ?

Descartes penseur pré-critique ?

Dans ses Questions cartésiennes, Jean-Luc Marion veut voir chez Descartes un précurseur de Kant : il y aurait déjà chez lui une « disqualification de l’ontologie ». Il s’appuie ainsi sur un extrait de la lettre à Mersenne du 11 novembre 1640, déjà citée, pour soutenir que selon Descartes la primauté des « premières choses » relève exclusivement d’un ordo cognoscendi qui ne doit rien à un ordre ontique. C’est oublier que chez Descartes l’ordre du connaître n’est pas un ordre de constitution du savoir que l’esprit imposerait au donné, mais tout à l’inverse « l’ordre imposé à l’esprit par les réalités pensées ». Selon la règle quatrième des Regulae, la méthode consiste à rendre l’esprit capable de voir, c’est-à-dire capable de recevoir les « premières choses » dans l’intuition. Contrairement à ce qu’affirme Marion, c’est bien l’ordre ontique qui détermine l’ordo cognoscendi. Pour Descartes, l’intuitus permet d’accéder à de véritables êtres et il n’y a pas chez lui un ens irréductiblement inconnaissable à la manière de la chose en soi chez Kant. La frontière chez Descartes ne passe pas entre le phénomène et le noumène, mais entre les natures simples et les natures composées : celles-là peuvent être connues telles qu’elles sont dans l’intuition tandis que celles-ci requièrent un travail de recomposition de l’esprit avec toute la part d’arbitraire que cela implique.

Descartes, penseur platonicien

Plutôt qu’un précurseur de Kant, Françoise Pochon-Wesolek nous invite à voir en Descartes un continuateur de Platon. L’un et l’autre assignent aux mathématiques un même rôle propédeutique ; la lumière naturelle de Descartes n’est autre chose que l’intuition intellectuelle de Platon ; pour l’un comme pour l’autre, il y a des « semences premières des vérités » déposées dans l’esprit humain ; Descartes assigne aux essences mathématiques un type d’être analogue à celui des Idées chez Platon. La mise en rapport de l’exemple de la duplication du carré dans le Ménon avec les Cinquièmes réponses aux objections et la lettre à Mersenne du 16 octobre 1639 fait apparaître que pour Descartes comme pour Platon, notre capacité d’acquiescement au vrai présuppose un savoir antérieur. Françoise Pochon-Wesolek met encore en perspective de façon éclairante le passage du Phédon où Socrate explique que nous ne pourrions pas percevoir que deux morceaux de bois ne sont pas parfaitement égaux si nous n’avions pas une connaissance préalable de l’égalité parfaite, c’est-à-dire de l’égalité en soi, et ce qui est au cœur de la preuve de l’existence de Dieu par l’idée du parfait qui est en moi dans la Méditation troisième, à savoir l’antériorité logique de l’infini sur le fini. Enfin une comparaison du Γνῶθι σεαυτόν et du Cogito conduit à voir qu’ils ont en commun d’être « une expérience psychique qui permet de prendre conscience du « soi-même » essentiel comme « je » dans sa pure activité de pensée, en rupture avec toute approche réflexive du moi pris objectivement et phénoménalement ». Pour Descartes comme pour Platon, il faut mourir au « moi » afin de découvrir le divin qui habite l’âme.

 

Si ce titre n’avait été préempté par une célèbre collection, les deux ouvrages de Françoise Pochon-Wesolek auraient pu s’intituler « Descartes par lui-même ». En effet on y voit constamment à l’œuvre la volonté de reprendre, de l’intérieur, le cheminement de Descartes, de n’expliquer Descartes que par le texte de Descartes et donc le refus assumé de toutes les lectures qui projettent sur lui des concepts ultérieurement élaborés ou des préoccupations contemporaines. Que le lecteur fasse siennes ou non les thèses de Françoise Pochon-Wesolek, il ne pourra pas ne pas être sensible à sa maîtrise du corpus cartésien, à l’acribie et à la fermeté de ses analyses, enfin au souci du vrai qui inspire de part en part ce beau travail.

 

Notes

1Querelles cartésiennes I Alquié/Guéroult Groupe d’études « La philosophie au sens large » 6-11-2002.

2Descartes à la lumière de l’évidence et Descartes, penseur pré-critique ou platonicien ? L’Harmattan 2018 175 p. et 238 p.

3 – Henri Gouhier Essais sur Descartes Vrin 1937, p. 153.

4 – AT IX 110

5 – Alquié Œuvres philosophiques de Descartes Garnier 1963-1973 Tome II p.564.

6 – Jean-Luc Marion Sur le prisme métaphysique de Descartes PUF 1986, p. 77.

7Ibid. p. 114.

8 – « Par cause de soi, j’entends ce dont l’essence enveloppe l’existence ; ou ce dont la nature ne peut être conçue comme non existante ».

© André Perrin, Mezetulle, 2018.

Françoise Pochon-Wesolek, Descartes à la lumière de l’évidence et Descartes, penseur pré-critique ou platonicien ? L’Harmattan, 2018.

Les anti-chosistes. Un livre de Graham Harman

Thierry Laisney poursuit ses lectures d’ouvrages de philosophie contemporaine en langue anglaise. Dans le livre Object-Oriented Ontology : A New Theory of Everything1, le philosophe américain Graham Harman (né en 1968) entend exposer pour un large public la théorie dont il peut être considéré comme le chef de file : OOO, « le triple O », c’est-à-dire l’Ontologie Orientée vers l’Objet (Object-Oriented Ontology), une école de pensée qui n’a pas plus de vingt ans d’existence et qui connaît un certain retentissement depuis quelque dix ans.

La théorie des cordes n’explique pas tout

Cherchant à élaborer une théorie qui rende compte de toute chose quelle qu’elle soit, Graham Harman commence par constater que, depuis quelques décennies, certaines théories scientifiques ont eu la même ambition. Il pense en particulier à la théorie des cordes et à l’un de ses représentants les plus connus, le physicien Brian Greene. Or, selon l’auteur, l’affirmation (défendue par Greene) selon laquelle cette théorie a un champ d’application illimité présuppose l’adoption de quatre postulats erronés. En premier lieu, il est faux de penser que tout ce qui existe doive être physique. L’influence de la religion est considérable dans le monde, comme celle de tout ce qui est immatériel : âmes, esprits, spectres, archétypes inconscients de Jung, par exemple : « Bien que je ne sois pas particulièrement convaincu par la psychologie jungienne, écrit Harman, je lis Jung de temps en temps et je trouve qu’il enrichit mon imagination. Et il est clair que je détesterais vivre dans un monde où les sociétés jungiennes seraient dissoutes par la police de la raison ou découragées par une raillerie généralisée. » Harman a consacré une partie d’un livre précédent à l’étude de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) : c’est un autre exemple d’une entité qui n’est pas une chose matérielle existant en un lieu défini.

Deuxièmement, il ne faut pas croire que tout ce qui existe doive être fondamental (basique) et simple. Un auteur (Sam Coleman) a appelé cette erreur le « petitisme » (smallism). Pour Harman, il n’est pas vrai que, pour atteindre au réel, il faille réduire chaque chose à ses constituants ultimes ; ce serait ignorer le phénomène de l’émergence, qui fait naître de nouvelles propriétés là où de petits objets sont réunis en un nouvel objet. Un mariage, par exemple, est autre chose que la somme des deux individus qui le forment. Et pourquoi les garçons, contrairement aux filles, ne se promènent-ils pas très souvent par groupes de trois ? Parce que, aux yeux de la société, trois garçons ensemble constituent déjà un gang.

Troisièmement, des choses (Harman ne distingue pas les choses des objets) peuvent exister sans être réelles. C’est le cas des innombrables personnages de fiction qui occupent fréquemment une place importante dans nos vies. Mais Harman a une conception beaucoup plus large de la fiction : pour lui, tous les objets dont nous faisons l’expérience sont des fictions. Inspiré par Kant, il écrit : « L’orange ou le citron réel n’est pas plus accessible à ma perception humaine qu’il ne l’est à un moustique ou à un chien ». Sans compter toutes ces choses, ajoute-t-il au chapitre de la fiction, qui n’arrivent jamais et dont nous ne cessons de nous soucier.

En dernier lieu, il ne faudrait pas croire que tout ce qui existe soit formulable adéquatement dans un langage propositionnel littéral. Pour OOO, le langage littéral est toujours une simplification, puisqu’il décrit les choses en termes de propriétés littérales déterminées alors que les objets, n’en déplaise à Hume et aux empiristes en général, ne sont jamais simplement des faisceaux de propriétés. Influencé par Heidegger, Graham Harman donne la priorité au langage poétique sur le littéral : « La réalité des choses est toujours effacée ou voilée plutôt que directement accessible, et donc toute tentative de saisir cette réalité par un langage direct et littéral échouera inévitablement. »

Ainsi le triple O écarte-t-il soigneusement, au service d’une ontologie (« science de l’être ») extensive, ce que Harman appelle quatre « poisons intellectuels » : le physicalisme, le « petitisme », l’anti-fictionnalisme et le littéralisme.

Par-delà le savoir

L’ontologie ainsi proposée est une « ontologie plate » : elle englobe tous les objets possibles et imaginables, qui, en tant qu’ils sont des objets, sont tous rigoureusement à égalité. Depuis Descartes, nous dit Harman, la philosophie n’est pas plate, elle distingue strictement entre la pensée humaine d’un côté et tout le reste de l’autre. De même qu’on parle du spécisme sur le modèle du racisme, on pourrait parler de chosisme pour désigner l’attitude consistant à tenir certaines choses pour supérieures à d’autres2. OOO est donc un anti-chosisme. Harman évoque, à ce propos, celui qu’il considère comme le penseur vivant le plus important : Bruno Latour. Latour définit la modernité comme la vue selon laquelle il y aurait deux univers distincts, la nature et la culture.

Mais qu’est-ce au juste qu’un objet dans la théorie de Harman ? Un objet est « toute chose qui ne peut être entièrement réduite ni aux composants dont elle est faite ni aux effets qu’elle exerce sur d’autres choses ». En effet, les deux seuls types de savoir que nous pouvons détenir sur une chose sont : de quoi elle est faite ; ce qu’elle fait. OOO se bat donc contre deux réductionnismes : celui qui ne voit dans la chose que ses éléments constitutifs et celui qui ne voit dans les choses que leur impact sur nous (ou entre elles). Et la chose n’est pas non plus l’addition de ce dont elle est faite et de ce qu’elle fait. Elle est ce surplus d’être qui échappe à toute connaissance directe.

Le savoir, en effet, n’est pas le dernier mot de la quête de Graham Harman. « Philosophie », remarque-t-il, ne signifie pas savoir ou sagesse mais amour d’une sagesse qui ne peut jamais être tout à fait atteinte. Et c’est à Socrate qu’il décerne le titre de premier philosophe apparu dans l’histoire : « je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ». De même, Harman défend, après Latour, l’idée selon laquelle il n’y a pas de savoir politique. C’est pourquoi OOO ne peut être partisan des formes les plus radicales de politique, fondées sur la prétention d’un savoir lui-même radical. Et le mouvement n’oublie pas – expression de son anti-chosisme – que certains objets non humains sont des acteurs politiques cruciaux : les transformations politiques ne résultent pas seulement des manifestes et des barricades, nous dit Harman, mais aussi des changements environnementaux ou technologiques3.

Comment saisir un objet

Mais puisqu’il n’existe aucune connaissance directe de quoi que ce soit (OOO reprend à son compte l’existence et le caractère insaisissable de la chose en soi kantienne), comment peut-on s’approcher de l’essence des choses ? Grâce à l’art et à la philosophie (pour Harman, la philosophie est du côté de l’art et non de la science), qui sont des activités cognitives ne relevant pas d’un savoir proprement dit. Harman consacre de nombreuses pages à un texte (datant de 1914) de l’auteur espagnol José Ortega y Gasset, « l’un des essais philosophiques les plus importants jamais écrits », qui a été pour lui une révélation4. Chacun de nous, selon Ortega, est quelque chose et ce quelque chose ne peut jamais être épuisé par l’introspection ou par une description extérieure ; de la même façon, chaque objet non humain peut aussi être appelé un « je » car il a une intériorité déterminée qui ne peut jamais être pleinement saisie : « Il n’y a rien, écrit Ortega, dont nous puissions faire un objet de cognition, rien qui puisse exister pour nous, sans qu’il devienne une image, un concept, une idée – sans, donc, qu’il cesse d’être ce qu’il est pour devenir une ombre ou un contour de lui-même. »

Mais l’art, selon Ortega, sans nous révéler le secret de la vie ou de l’être, a le pouvoir de nous donner l’impression que l’intériorité des choses nous est ouverte, en nous présentant ces choses « dans l’acte de s’exécuter elles-mêmes ». La métaphore en sera le principal instrument. Ortega prend l’exemple d’une métaphore par laquelle un poète espagnol identifie un cyprès au « fantôme d’une flamme éteinte ». La métaphore n’est pas la simple assimilation des qualités réelles de deux choses : elle « nous satisfait précisément parce qu’en elle nous trouvons une coïncidence entre deux choses qui est plus profonde et décisive que n’importe quelle ressemblance ». Mais Ortega commet ensuite ce que Harman dénonce comme une « erreur fatale » lorsqu’il écrit : « nous voyons l’image d’un cyprès à travers l’image d’une flamme ; nous le voyons comme une flamme, et vice versa ». Ce « vice versa » irréfléchi passe à côté de l’asymétrie de la métaphore (ce n’est pas la même chose de dire d’un cyprès qu’il a les qualités d’une flamme et d’une flamme qu’elle a les qualités d’un cyprès) et de la distinction, fondamentale pour OOO, entre un objet et ses qualités5.

Ce qui se passe en réalité dans cette métaphore, c’est que l’objet réel initial (le cyprès) disparaît et que le seul objet réel demeurant est nous-même, lecteur, qui embrassons les qualités de la flamme : la métaphore, en amalgamant le lecteur et ces qualités, produit un nouvel objet. Nous sommes, selon Harman, des acteurs jouant un cyprès jouant une flamme ; c’est ce que l’auteur appelle la théâtralité de la métaphore. Je ne suis pas sûr d’avoir complètement saisi cette idée mais, comme Harman confie qu’il a mis vingt-huit ans à comprendre cette dimension de l’essai d’Ortega, je garde espoir.

Tristan Garcia

Graham Harman compte le philosophe français Tristan Garcia (né en 1981) au rang des principaux « compagnons de route » de son « école » et recommande la lecture de Forme et objet. Un traité des choses (PUF, 2011), un « livre merveilleux » selon lui. Comme Harman, Garcia adopte la plus accueillante des ontologies : « aucune chose ne peut être absolument réduite à néant, parce qu’elle est morte, passée, fausse, imaginaire, inexistante ou contradictoire, par exemple ». Il s’agit là aussi d’une « ontologie plate », décrivant un monde « où n’importe quelle chose, stricto sensu, en vaut une autre ». Ce qui ne veut pas dire que toutes les choses soient « identiquement déterminées » ; certes, « un homme n’est pas comme une pierre, mais leur différence est-elle si grande qu’ils n’ont absolument rien à voir, en tant que choses ? ».

Garcia s’oppose lui aussi à certains réductionnismes. Selon lui, être, c’est être compris (au sens physique comme intellectuel), et il distingue, à peu près comme Harman, ce qui est une chose (ce qui entre dans cette chose) et ce qu’est une chose (ce dans quoi elle entre). L’être est la différence (« le lien, le rapport », dit Garcia un peu plus loin) entre les deux : « Ce qui est une chose ne peut pas déterminer ce que cette chose est : ce qui compose une chose ne permet jamais de déterminer nécessairement ce que cette chose est. » Si les deux se confondaient, la chose serait compacte (elle ne pourrait plus sortir d’elle-même) et il n’y aurait dès lors plus de chose au sens où l’entend Tristan Garcia.

Contrairement à Harman, Garcia distingue les choses et les objets. Ces derniers sont des choses particulières en tant qu’elles s’inscrivent dans des systèmes spécifiques de relations. Le Livre I de l’ouvrage s’intitule « Formellement » et le Livre II « Objectivement ». Cette seconde grande partie, plus « concrète » si l’on veut, est pleine de vues originales sur ce qui constitue notre univers : le temps, les arts, la culture, les valeurs, etc. Voici, par exemple, ce que Tristan Garcia écrit sur le temps : « On a donc tort de classer le temps suivant l’ordre : passé, présent, avenir, en se représentant une flèche du temps. En réalité, il faudrait dire : présent, passé, avenir, par ordre d’intensité de la présence. Ce qu’il y a de plus présent est le présent, qui n’est pas toute la présence, mais la présence la plus forte ; l’amoindrissement de cette présence, c’est le passé, qui est de plus en plus absent ; et ce qui maximise l’absence, c’est l’avenir ». Ou bien sur le vrai : « La vérité est une intensité parce qu’elle n’est jamais assez forte pour réduire ce qui la contrarie à néant. Le fait qu’il soit vrai que j’aie volé de l’argent dans le porte-monnaie diminue l’intensité d’être du fait contraire, mais il ne le réduit pas à rien. Le fait que je n’aie pas volé d’argent dans le porte-monnaie est toujours quelque chose ; simplement, sa fausseté l’affaiblit. » Ou encore sur la sagesse : « Toute sagesse, occidentale ou orientale, est l’illusion selon laquelle il serait possible d’accorder ce que je suis à ce que je sais. Par quelque tour de passe-passe, une sagesse tente de donner un sens unique absolu à ce que je comprends du monde en moi et à ce que je suis moi-même en ce monde. »

Et quantité d’autres choses.

Notes

1Graham Harman, Object-Oriented Ontology : A New Theory of Everything, Penguin Books, 2018.

2 – À condition qu’on veuille bien ajouter une acception à un mot qui jusque-là signifiait seulement : « doctrine considérant les idées et les concepts comme des choses ».

3 – Dans le même ordre d’idée, Bruno Latour écrit : « La politique a toujours été orientée vers des objets, des enjeux, des situations, des matières, des corps, des paysages, des lieux. Ce qu’on appelle les valeurs à défendre, ce sont toujours des réponses aux défis d’un territoire que l’on doit pouvoir décrire. Telle est en effet la découverte décisive de l’écologie politique : c’est une politique-orientée-objet. Changez les territoires, vous changerez aussi les attitudes. » (Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Paris, La Découverte, 2017, p. 70)

4 – Il s’agit de la préface (« Essai d’esthétique en guise de préface ») au recueil El pasajero du poète espagnol José Moreno Villa.

5 – Précisons qu’il existe selon Harman deux sortes d’objets : les objets réels et les objets sensibles (sensual objects) et deux sortes de qualités : les qualités réelles et les qualités sensibles. Est réel ce qui existe par soi-même ; est sensible ce qui n’existe qu’en relation avec un objet réel, humain ou autre.