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Une histoire longue de la laïcité

Différenciation des sphères et contingence

Pour réfléchir sur la laïcité, Jean-Pierre Castel1 s’appuie sur une « histoire longue », celle de la différenciation des sphères du vrai, du bien et du juste dont l’unité structurait le monde antique et médiéval. Loin d’être due au christianisme ou d’apparaître brusquement avec la modernité, celle-ci est progressive et passe par des phases de distinction avant qu’on puisse parler de séparation. L’auteur s’interroge principalement sur l’émergence de l’autonomie du politique, parallèle à celle de l’autonomie des savoirs et à l’institutionnalisation séparée du religieux. Une conséquence importante est que l’individu n’est plus fixé à une appartenance, mais se pense abstraitement, ce qui est une libération. Aboutissement de ce processus, le moment laïque institutionnalise la séparation et permet la coexistence des libertés.
On peut certes discuter la définition finale que l’auteur propose de la laïcité (essentiellement liée pour lui à la question de la pluralité des convictions) et s’interroger sur l’idée d’un modèle états-unien, mais il faut souligner que, en lisant cette passionnante « histoire longue », on s’instruit et on se délivre de maint préjugé.

Préambule

La laïcité est généralement pensée soit comme un produit de la modernité politique, soit comme une conséquence du christianisme. Elle est plus rarement comprise comme l’aboutissement d’un processus beaucoup plus ancien de différenciation des sphères, dont certaines formes apparaissent dès l’Antiquité, notamment dans la distinction entre ius et fas.

Nombre d’historiens, juristes et philosophes la présentent ainsi comme une invention récente, née avec les révolutions modernes. D’autres en trouvent l’origine dans les Évangiles, à partir des versets distinguant Dieu et César ou le Royaume et le monde. Mais cette interprétation repose sur une confusion entre distinction et séparation : ces textes expriment une dualité des ordres, dont on trouve déjà des formes dans le monde gréco-romain, sans impliquer leur séparation institutionnelle.

Plus généralement, certaines analyses voient dans la modernité occidentale une sécularisation de catégories théologiques issues du christianisme. Mais cette thèse tend à confondre analogie et généalogie. De même, l’idée selon laquelle la transcendance chrétienne aurait joué un rôle décisif dans l’émergence de la laïcité peine à rendre compte d’un processus historique étendu sur plusieurs siècles et néglige les racines antiques de la différenciation des sphères.

La thèse défendue ici est que la modernité naît de la brisure progressive de l’unité du vrai, du bien et du juste, qui structurait le monde antique et médiéval. Tant que cette unité est maintenue, les différentes activités humaines — connaître, juger, gouverner, croire — tendent à se confondre ; à mesure qu’elle se défait, elles se différencient et s’autonomisent.

Par différenciation des sphères, on entend le processus par lequel ces activités se spécialisent et se dotent de règles, d’institutions et de critères de légitimité propres — science, droit, politique, religion. La modernité ne désigne pas seulement une période historique, mais un mode d’organisation du sens et des pratiques caractérisé par cette différenciation, qui les distingue et les autonomise.

Cette transformation ne concerne pas seulement la structure du savoir et des institutions. Elle modifie également les conditions de l’action politique elle-même : en se détachant d’un ordre de vérité imposé par une autorité transcendante, le politique devient progressivement capable de se définir selon des finalités propres, qui ne se déduisent plus d’une normativité religieuse englobante, mais relèvent de choix collectifs — qu’il s’agisse de liberté individuelle, d’égalité juridique ou d’organisation pacifique de la vie commune.

À l’origine, la religion ne constitue pas un registre parmi d’autres : elle constitue le principe d’unité du réel, en articulant le vrai, le bien et le juste dans un même ordre de sens. C’est la brisure de cette unité qui conduit progressivement à sa redéfinition comme sphère distincte, désormais en tension avec la science, la morale et le politique.

Ce processus est long, non linéaire et traversé de phases de reconfiguration : amorcé dans l’Antiquité, contenu et partiellement recomposé au Moyen Âge, il reprend à partir de la Renaissance avant de se radicaliser à l’époque moderne. Elle ne conduit pas immédiatement à une séparation des sphères : celles-ci restent longtemps liées, se recouvrent et entrent en conflit. Ce n’est que dans certains cas, souvent au terme de tensions prolongées, qu’elle débouche sur une séparation institutionnelle. La laïcité constitue l’une de ces formes : elle correspond au passage de la distinction du religieux et du politique à leur séparation, historiquement située et institutionnellement organisée.

C’est ce processus que l’on se propose ici de retracer.

I – L’unité antique du sens — et ses premières fissures

Unité du sens et imbrication des sphères

Dans le monde antique, qu’il s’agisse de la Grèce classique ou de Rome, les différentes dimensions de la vie sociale restent étroitement imbriquées. Le cosmos grec comme l’ordre civique romain reposent sur un principe d’unité : le vrai (la connaissance), le bien (la morale) et le juste (le droit et la politique) ne relèvent pas de domaines séparés, mais s’inscrivent dans un même ordre du monde, à la fois intelligible et normatif.

Cette unité repose sur une conception symbolique et finalisée du réel, dans laquelle le sacré garantit la cohésion de l’ordre du monde. Connaître une chose, c’est en comprendre la finalité ; le bien consiste à l’accomplir, et le juste à en organiser la réalisation dans la cité. Le sacré ne se contente pas de rendre cet ordre intelligible : il en garantit aussi la validité normative et l’autorité.

Le sacré et le finalisme ne constituent pas deux principes distincts, mais les deux dimensions d’un même ordre : le premier en assure l’unité, le second l’intelligibilité.

Cet ordre peut être compris à partir de l’image d’un organisme : dans un corps vivant, chaque partie a une fonction, qui définit ce qu’elle est ; son bien consiste à l’accomplir, tandis que l’ordre du tout en assure la coordination. Les fonctions y sont différenciées — comme le cœur, les poumons ou l’estomac — sans être autonomes : chacune ne prend sens que par sa contribution à l’équilibre de l’ensemble. De même, dans le monde antique, le vrai, le bien et le juste sont distincts sans être séparés.

Le réel est ainsi pensé comme un tout orienté vers des fins, où connaître, agir et gouverner relèvent d’un même ordre.

Athènes

Le religieux est partout à Athènes — sauf comme pouvoir indépendant.

La cité connaît certes une différenciation des fonctions : magistrats politiques (archontes, bouleutes), chefs militaires (stratèges), prêtres (hiéropes), juges ou médecins. Mais bien que distincts, ces rôles restent intégrés dans un même cadre institutionnel et symbolique : ils ne constituent pas des domaines autonomes.

Les grandes décisions relèvent des institutions civiques : assemblée, conseils, magistratures. Les cultes eux-mêmes en dépendent. La religion n’apparaît pas comme un pouvoir distinct, mais comme une fonction de la cité.

Les prêtres sont désignés par les institutions civiques — par élection ou tirage au sort — et exercent leur charge pour une durée limitée. Ils accomplissent les rites, veillent à l’observation des traditions, mais ne constituent pas un pouvoir distinct.

Même pour une décision aussi grave que l’entrée en guerre, l’initiative reste politique. Les dieux sont consultés par des rites divinatoires pour éclairer l’action, non pour la commander. La religion accompagne l’action politique sans constituer un pouvoir autonome.

Les réformes de Solon et de Clisthène renforcent cette configuration : l’Ecclésia devient centrale, tandis que l’Aréopage se replie progressivement sur des fonctions religieuses et judiciaires.

Rome

Rome introduit un degré plus élevé de formalisation, mais le principe demeure similaire : la religion est publique, civique, omniprésente, sans constituer un pouvoir autonome.

L’autorité religieuse est répartie entre plusieurs instances : les magistrats politiques (consuls, préteurs), le Sénat, les collèges sacerdotaux (pontifes, augures, flamines).

La religion apparaît comme une dimension du gouvernement de la cité plutôt que comme une autorité distincte. Les prêtres jouent un rôle central dans l’organisation du culte et l’interprétation des signes, mais ils ne constituent pas un clergé autonome.

À Athènes comme à Rome :

  • les fonctions se distinguent,
  • mais les sphères ne se séparent pas.

Les premières distinctions dans un ordre unifié

La différenciation des sphères apparaît dès l’Antiquité, mais sous forme de distinctions conceptuelles encore intégrées dans un ordre unitaire. Ces distinctions ne produisent pas encore des domaines autonomes ; elles en rendent toutefois la possibilité pensable.

Cette évolution se manifeste à travers plusieurs lignes de fracture, que l’on peut regrouper en six séries de distinctions :

  • l’apparition de vocabulaires spécialisés ;
  • la distinction entre loi divine et loi humaine ;
  • la différenciation des formes de légitimité du pouvoir ;
  • l’opposition entre nature et convention ;
  • la distinction entre vérité et opinion ;
  • enfin, la différenciation progressive des savoirs.

Ces distinctions ne séparent pas encore les sphères, mais elles en préparent la possibilité.

Apparition des vocabulaires de distinction

Les sociétés grecques et romaines ne connaissent pas encore de sphères séparées, mais elles élaborent progressivement les concepts qui permettront de les penser.

Dès le VIᵉ siècle av. J.-C., Thalès propose des explications de la nature sans recours aux dieux. Toutefois, le vocabulaire de la science n’apparaît que plus tard : Platon distingue l’épistémè (connaissance vraie) de la doxa (opinion). Aristote parle de physikē epistēmē. Ce n’est qu’à l’époque de Cicéron que les Romains traduisent épistémé par scientia (auparavant = le fait de savoir).

Parallèlement, le vocabulaire du politique se développe. À Athènes, le terme politikos désigne ce qui concerne la cité avant de devenir un concept théorique. À Rome, le ius se constitue progressivement en se distinguant du fas, qui relève de l’ordre sacré, sans pour autant s’en séparer complètement.

En revanche, il n’existe pas encore de terme désignant la religion comme domaine autonome : les Grecs parlent de eusebeia (piété), de ta hiera (les choses sacrées), mais non d’une sphère religieuse distincte. Ce n’est que tardivement qu’à Rome le terme religio, théorisé notamment par Cicéron, en vient à désigner un ensemble de pratiques envers les dieux, signe qu’un domaine commence à se constituer comme tel.

Les concepts précèdent les institutions : les mots de la différenciation apparaissent avant les séparations effectives.

Loi divine et loi humaine : une première dualité normative

À Athènes, la loi écrite apparaît avec Dracon, Solon et Clisthène et devient l’objet d’une délibération humaine. La norme ne relève plus uniquement d’un ordre sacré immuable : elle s’inscrit désormais dans un espace de décision propre à la cité. Cette tension est mise en scène dans Antigone de Sophocle : les lois de la cité y entrent en conflit avec des lois supérieures, non écrites, d’origine divine.

À Rome, le ius se développe et se différencie progressivement du fas. Des lois des Douze Tables à la publication des formules juridiques, puis au développement d’une jurisprudence de plus en plus autonome, le droit humain tend à s’émanciper de la norme religieuse.

Dans les deux cas, apparaît ainsi une première dualité normative entre ordre divin et ordre humain. Mais cette dualité ne constitue pas encore une séparation : ces deux ordres demeurent inscrits dans un même horizon de sens, et continuent de se référer l’un à l’autre.

Pouvoir et légitimité : potestas / auctoritas

La distinction entre potestas et auctoritas, notamment chez Cicéron, introduit une différenciation interne au politique :

  • potestas : pouvoir juridique, contraignant
  • auctoritas : légitimité fondée sur le prestige, la reconnaissance

Cette distinction ne sépare pas les sphères, mais différencie les formes de légitimité du pouvoir. Elle aura une longue postérité.

Nature et convention : la rupture sophistique

Avec Protagoras apparaît la distinction entre phusis (nature) et nomos (convention – , c’est-à-dire ce qui relève des usages humains, de ce que nous appelons aujourd’hui la culture). Les normes humaines ne sont plus nécessairement pensées comme immédiatement inscrites dans un ordre naturel ou divin : elles tendent à relever de la cité, de la délibération et des institutions humaines. Le politique et le droit cessent d’apparaître comme de simples prolongements de l’ordre naturel pour être de plus en plus rapportés aux institutions humaines et à la délibération civique.

Cette distinction introduit une transformation décisive du statut du normatif. Tant que les normes sont rapportées à la nature ou aux dieux, elles relèvent d’une hétéronomie, c’est-à-dire d’un fondement extérieur à l’action humaine. Avec la distinction entre nature et convention, devient pensable une forme d’autonomie, au sens où les règles peuvent être instituées par les hommes eux-mêmes.

Il ne s’agit pas encore d’une autonomie au sens moderne, pleinement réflexive et institutionnalisée. Mais cette rupture ouvre un espace inédit : celui d’un ordre humain susceptible d’être pensé indépendamment de toute référence nécessaire à un ordre cosmique ou divin.

Vérité et opinion : de l’autorité au logos

Dans la Grèce archaïque, la vérité est liée à des figures d’autorité — poètes, devins, rois. Progressivement, elle devient l’objet d’une argumentation. Avec Parménide, la distinction entre alètheia et doxa marque un premier déplacement, qui sera systématisé par Platon : la vérité ne repose plus sur le statut du locuteur, mais sur la nécessité du raisonnement. La vérité commence ainsi à se constituer comme un domaine relativement distinct.

Différenciation des savoirs

Chez Aristote, les savoirs sont encore unifiés mais déjà différenciés. À l’époque hellénistique, cette différenciation s’accentue : la science se spécialise (Archimède), la philosophie se recentre sur l’éthique (stoïciens, épicuriens) Dans la tradition épicurienne, prolongée à Rome par Lucrèce, la religion est ramenée à un phénomène humain.

Cette évolution se manifeste aussi dans des institutions nouvelles, comme la Bibliothèque d’Alexandrie, qui rassemble, conserve et organise les savoirs, contribuant à leur spécialisation croissante. Le savoir tend ainsi à se constituer comme un domaine distinct, sans pour autant devenir autonome.

Le savoir se différencie, sans que les sphères soient encore séparées.

Des distinctions sans séparation : l’unité du sens maintenue

À travers ces différentes évolutions, les grandes distinctions qui structureront la modernité deviennent pensables. Mais elles ne produisent pas encore de sphères autonomes : le savoir, la norme, le politique et le religieux demeurent inscrits dans un même horizon de sens. L’unité du vrai, du bien et du juste subsiste, même si elle est désormais traversée de tensions. Les distinctions apparaissent, mais la séparation n’advient pas encore.

II – La reconsolidation médiévale de l’unité du sens

Unité du sens et fondation théologique

Les fissures apparues dans la pensée antique — distinction entre vérité et opinion, entre nature et convention, différenciation des savoirs — ne conduisent pas immédiatement à une rupture. La scolastique médiévale opère au contraire, dans le contexte de l’intégration d’Aristote, une reconsolidation de l’unité du sens à un niveau supérieur : par la doctrine des transcendantaux — ens, verum, bonum —, qui constitue la clé de voûte de la métaphysique thomiste, ce qui est est en même temps vrai et bon, et la norme est intrinsèque au réel. Ainsi se trouve restaurée l’unité du vrai, du bien et de l’être, désormais fondée en Dieu.

Cette unification ne procède pas d’une simple reprise de la philosophie antique, mais d’une transformation du statut même de la vérité : pensée dans la tradition chrétienne comme réalité incarnée et révélée, elle est désormais conçue comme inscrite dans l’être lui-même, recevant ainsi dans la scolastique sa formulation ontologique explicite. Elle reconduit, à un niveau théologique, une forme d’hétéronomie : la vérité, le bien et la norme trouvent leur fondement dans un ordre divin qui dépasse et structure l’action humaine.

Cette unité du sens appelle dès lors une instance chargée d’en assurer l’autorité, ouvrant la voie à des tensions entre pouvoir spirituel et pouvoir politique.

Institutionnalisation de la vérité religieuse

D’une religion fondée principalement sur des pratiques rituelles (orthopraxie), le christianisme devient une religion centrée sur l’affirmation d’une vérité doctrinale (orthodoxie), à vocation universelle, devant être définie et transmise. Une instance devient nécessaire pour fixer la doctrine, arbitrer les conflits d’interprétation et garantir l’unité de la foi.

Le terme même d’ecclesia, emprunté au vocabulaire politique grec, désigne une assemblée : il montre que la communauté chrétienne se pense d’emblée comme un corps organisé. L’Église se constitue ainsi comme une institution hiérarchisée et centralisée, dotée d’une autorité spécifique en matière de vérité.

Les communautés chrétiennes s’organisent autour des évêques, selon le principe « une Église, un évêque, une cité ». L’Église se dote progressivement de ses propres structures, de ses règles et de ses lieux de culte, formant une organisation distincte. La primauté de l’évêque de Rome s’affirme peu à peu comme instance d’arbitrage doctrinal pour l’ensemble de la Chrétienté.

À partir de Théodose Ier, le christianisme devient religion officielle de l’Empire, et l’Église se trouve placée sous la tutelle du pouvoir impérial : les empereurs convoquent les conciles, interviennent dans les affaires doctrinales et influencent son organisation. L’autorité ecclésiale, bien que structurée, ne constitue pas encore un pouvoir indépendant.

Au moment même où les structures civiques traditionnelles s’affaiblissent, l’Église s’impose comme un réseau hiérarchisé et stable, tout en introduisant une tension durable : le pouvoir politique soutient l’Église, tandis que celle-ci revendique une compétence propre en matière de vérité.

Différenciation des pouvoirs et montée des tensions

Les Évangiles ne proposent aucune théorie institutionnelle du pouvoir2. C’est dans le cadre de son intégration à l’Empire romain que se façonne l’organisation de l’Église. La différenciation entre pouvoir religieux et pouvoir politique ne procède donc pas d’une donnée théologique originelle, mais d’un processus historico-politique d’institutionnalisation, prolongeant le passage d’une religion de pratique à une religion de vérité.

La tension entre le pouvoir impérial et l’Église apparaît dès la lettre adressée en 494 par Gélase Ier à l’empereur Anastase. Il y affirme que deux pouvoirs gouvernent le monde chrétien : l’auctoritas sacrata pontificum et la regalis potestas — l’autorité religieuse des évêques et le pouvoir politique des rois.

Au Moyen Âge, cette tension s’accentue et l’Église s’autonomise progressivement. La réforme grégorienne constitue un tournant décisif : l’Église affirme son indépendance, renforce sa hiérarchie, développe un droit propre — le droit canonique — et institue une juridiction autonome. La querelle des Investitures en est l’expression la plus visible.

Cette évolution est ensuite théorisée : la distinction formulée par Gélase se transforme en théorie des deux glaives. On distingue un pouvoir spirituel, exercé par l’Église, et un pouvoir temporel, confié aux princes — mais placé, en dernier ressort, sous son autorité. Cette différenciation institutionnelle entre pouvoirs spirituel et temporel ne correspond pas encore à une séparation des sphères au sens moderne. Elle s’inscrit dans un cadre d’ensemble où les deux ordres restent pensés comme hiérarchiquement articulés.

C’est dans ce contexte qu’apparaît l’une des premières critiques systématiques de la puissance politique de l’Église : dans le Defensor pacis (1324), Marsile de Padoue soutient que l’autorité politique appartient à la communauté des citoyens et que l’Église ne doit exercer aucun pouvoir coercitif. Parallèlement, la distinction romaine entre fas et ius se prolonge dans la dualité entre droit canonique et droit civil : ce qui relevait de registres normatifs distincts s’incarne désormais dans des institutions, des juridictions et des statuts séparés.

Cette différenciation progressive des ordres ne concerne pas seulement les institutions ; elle affecte également la manière dont les individus sont appréhendés. À mesure que les sphères religieuse, politique et juridique se distinguent, les personnes tendent à être saisies non plus uniquement à partir de leurs appartenances — statut, ordre, fonction —, mais comme des sujets susceptibles d’être considérés dans des cadres normatifs distincts.

En ce sens, la différenciation des sphères et l’abstraction du sujet procèdent d’un même processus : lorsque les ordres du vrai, du juste et du bien cessent de coïncider dans une structure unifiée, aucun d’eux ne peut plus définir entièrement l’individu.

Celui-ci devient alors pensable comme traversant plusieurs ordres sans se confondre avec aucun. Ainsi, bien que l’individu abstrait n’apparaisse pleinement qu’à l’époque moderne, sa possibilité s’enracine dans ce processus de différenciation, qui dissocie les appartenances et ouvre la voie à une conception plus générale du sujet.

Unité maintenue, tensions accrues

L’unité du sens est réaffirmée et institutionnalisée. La différenciation des institutions progresse sans conduire à une séparation des sphères, qui demeurent prises dans un ordre unifié, mais à une montée des tensions entre pouvoirs spirituel et temporel. L’unité subsiste, mais elle devient problématique.

III – La désarticulation moderne de l’unité du sens

La période allant de la fin du XVe à la fin du XVIIIe siècle ne constitue pas l’origine de ces transformations, mais le moment où l’unité médiévale du vrai, du bien et du juste3 cesse d’être soutenable et se défait progressivement.

  1. Le politique s’autonomise.
  2. Le religieux se pluralise.
  3. La nature se définalise.
  4. Les faits se distinguent des valeurs.
  5. La vérité s’historicise.

Cette évolution ne résulte pas d’un facteur unique : elle correspond à un ensemble de transformations distinctes — politiques, religieuses, scientifiques et philosophiques — qui ne procèdent pas les unes des autres, mais convergent en désarticulant un ordre auparavant unifié, rendant ainsi possible la différenciation effective des sphères. Elle débouche sur ce que Paul Hazard a appelé la « crise de la conscience européenne ».

La Renaissance joue un rôle préparatoire : en redécouvrant les textes antiques et en développant les méthodes philologiques, elle contribue à fragiliser les autorités intellectuelles traditionnelles et à déplacer le rapport à la vérité, sans produire encore la rupture.

L’autonomisation du politique : Machiavel, Grotius, Hobbes

À partir de la fin du XVe siècle, le politique tend à se constituer comme une sphère autonome. Il ne vise plus à incarner un ordre moral ou théologique du monde, mais obéit à des exigences propres : puissance, sécurité, stabilité, conservation.

Cette transformation apparaît d’abord dans la République de Florence. Avec Machiavel, l’action politique se trouve largement dégagée des exigences morales traditionnelles : il ne s’agit plus de gouverner selon le bien, mais d’assurer la stabilité et la puissance de l’État. Le politique commence ainsi à être pensé selon sa logique propre, fondée sur l’expérience et l’observation — sur une forme de raison empirique.

Une évolution analogue se retrouve dans la pensée juridique aux Provinces-Unies au XVIIe siècle. Avec Grotius, le droit naturel repose sur la raison universelle, et conserve sa validité « même si Dieu n’existait pas ». La norme ne se fonde plus dans un ordre cosmique ou théologique, mais dans la sociabilité, comme disposition fondamentale de l’homme.

Dans l’Angleterre des guerres civiles, cette transformation atteint avec Thomas Hobbes une formulation radicale. Dans un monde où le réel ne prescrit plus de finalité commune, l’état de nature est caractérisé par l’insécurité et le conflit. L’ordre politique devient alors une construction artificielle, instituée par le contrat : il vise l’autoconservation et repose sur la raison instrumentale.

Malgré leurs différences de contexte et de démarche, ces auteurs, dont les pensées apparaissent dans des contextes distincts et non selon une évolution linéaire, convergent vers un même déplacement : le politique et le droit cessent d’être pensés comme inscrits dans un ordre naturel ou théologique et se constituent comme des sphères autonomes.

Réforme, pluralisme religieux et déstabilisation de l’unité

Les transformations politiques et juridiques du XVIᵉ siècle s’inscrivent dans un contexte de profond bouleversement religieux. Avec Martin Luther et Jean Calvin, l’unité religieuse de l’Europe occidentale se trouve brisée4.

Cette rupture n’introduit pas immédiatement une différenciation des sphères comparable à celle qui affecte le politique ou la science. Catholiques et protestants continuent de penser la vérité religieuse comme unique et normative, et d’en attendre la protection par le pouvoir politique. La pluralité confessionnelle est ainsi vécue comme une menace pour l’ordre civil autant que pour le salut.

Les guerres de religion qui en résultent contraignent les acteurs politiques à élaborer des formes de coexistence. Des juristes et hommes d’État comme Michel de L’Hospital ou Jean Bodin défendent ainsi la primauté de l’État et la nécessité de limiter les effets politiques des divisions confessionnelles. Des dispositifs tels que la paix d’Augsbourg (1555) ou l’édit de Nantes (1598) apparaissent comme des compromis pragmatiques visant à contenir le conflit, plutôt qu’à reconnaître un droit abstrait à la liberté religieuse.

La tolérance n’émerge pas d’abord comme un principe, mais comme une solution pratique à une situation de conflit. En dissociant progressivement appartenance religieuse et ordre politique, ces évolutions contribuent à déstabiliser l’articulation médiévale entre vérité, norme et communauté, sans encore instaurer leur différenciation complète.

La révolution scientifique : définalisation du réel et autonomisation du vrai

Dans un autre registre, la révolution scientifique des XVIᵉ/XVIIᵉ siècles constitue une étape décisive dans la différenciation des sphères.

Avec Galilée et Newton, l’étude de la nature tend à se constituer en domaine autonome régi par ses propres méthodes et critères de validité. La science moderne repose sur deux principes méthodologiques fondamentaux :

  • un principe hérité de Démocrite et d’Archimède : la distinction entre qualités premières, mesurables et quantifiables, et qualités secondes, subjectives, non quantifiables ;
  • le remplacement du finalisme aristotélicien par le mécanicisme, dans lequel les phénomènes s’expliquent par des relations entre conditions initiales et effets mesurables plutôt que par des causes finales.

Dans ce cadre, la nature devient un domaine descriptible et explicable indépendamment de toute signification morale ou religieuse. Le savoir scientifique s’autonomise ainsi comme un savoir du vrai, indifférent au bien. Le passage du finalisme au mécanisme est la forme la plus visible de la désarticulation du vrai et du bien.

Cette transformation ne se limite pas à une évolution interne des modes de connaissance. En produisant une forme de vérité fondée sur l’observation, la mesure et la démonstration, indépendante de toute autorité religieuse, la science moderne institue un régime de validation autonome, distinct de celui de la vérité révélée.

Dès lors, la religion ne disparaît pas, mais cesse de constituer le cadre englobant du vrai. Elle devient une forme de discours parmi d’autres, dont la validité ne s’impose plus de manière immédiate et universelle. Ce déplacement n’abolit pas la normativité religieuse, mais en transforme le statut : elle n’est plus la source exclusive et indiscutée du normatif.

Il en résulte une pluralisation des régimes de vérité et, corrélativement, des sources de légitimation. La norme ne peut plus être simplement déduite d’un ordre unique du réel ou de sa garantie théologique ; elle doit être justifiée dans un espace où coexistent des principes hétérogènes. Ainsi, bien que distinctes des transformations qui affectent le droit ou le politique, ces évolutions contribuent, sur un autre plan, à la dissociation des registres du réel et à la différenciation progressive des sphères.

La distinction des faits et des valeurs : Hume

Au XVIIIᵉ siècle, les transformations précédemment décrites trouvent leur formulation philosophique explicite avec David Hume. Dans le Traité de la nature humaine, Hume met en évidence une discontinuité fondamentale entre deux types de discours : celui qui décrit ce qui est, et celui qui prescrit ce qui doit être. Aucune description du réel, si complète soit-elle, ne permet à elle seule de fonder une norme.

Cette thèse ne constitue pas une simple remarque logique, mais formalise une rupture de portée générale. Elle signifie que la connaissance du monde — le registre des faits — est désormais irréductible à la sphère de la morale — le registre des valeurs. Le passage de l’un à l’autre ne peut plus être assuré par une continuité rationnelle.

La distinction entre faits et valeurs marque ainsi une transformation décisive : le fondement du normatif ne peut plus être déduit de l’ordre du réel, mais doit être rapporté à des instances humaines — ouvrant la voie à une forme d’autonomie qui ne se confond plus avec un ordre du monde. Elle apparaît ainsi comme la formulation épistémologique d’un processus historique plus large : les transformations du politique, du droit et de la science ont progressivement dissocié les sphères du réel, de la norme et du vrai, dont Hume explicite le principe en montrant qu’aucune connaissance ne peut, par elle-même, produire une obligation.

Cette séparation n’entraîne pas directement les transformations institutionnelles ultérieures, mais elle en constitue l’une des conditions de possibilité : celle de l’autonomisation des sphères politique, juridique et scientifique, dont procèdent notamment la laïcisation du pouvoir, le développement du droit positif et l’émergence des formes modernes de gouvernement représentatif.

Elle fait également apparaître une difficulté nouvelle : celle de penser l’unité de ces sphères désormais distinctes.

L’historicisation de la vérité : la critique historique

Parallèlement, un autre déplacement affecte le statut même de la vérité. Avec le développement de la critique historique, d’Erasme à Spinoza, Richard Simon et Pierre Bayle, les textes religieux commencent à être étudiés comme des documents historiques, soumis à l’enquête, à la comparaison et à la discussion.

La vérité cesse ainsi d’apparaître comme immédiatement donnée : elle devient médiatisée par des conditions historiques de langue, de transmission, d’interprétation et de réception.

Ce déplacement ne sépare pas directement les sphères, mais il contribue à fragiliser l’idée d’une vérité unique, immédiatement accessible, capable de les unifier.

En synthèse : le basculement moderne

La brisure de l’unité du vrai, du bien et du juste et la différenciation des sphères ne constituent pas deux phénomènes distincts, mais les deux faces d’un même processus : d’un côté, la désarticulation d’un ordre unifié ; de l’autre, la constitution de domaines autonomes. La modernité se définit ainsi moins par l’apparition de contenus nouveaux que par la différenciation de sphères auparavant intégrées.

Ce basculement s’inscrit dans une transformation de la manière de penser le réel. Là où l’Antiquité concevait le cosmos comme un organisme orienté de l’intérieur, et où le Moyen Âge rapportait encore l’ordre du monde à une intelligence créatrice, la modernité tend progressivement à penser la nature comme un système autonome de relations causales mathématiquement formalisables. Le réel demeure unifié et intelligible, mais cette intelligibilité ne renvoie plus à des fins internes, ni à une intention ordonnatrice, ni même à une représentation intuitive du monde : elle réside désormais dans la régularité impersonnelle des lois et des structures. Dans un tel cadre, connaître ne consiste plus à comprendre une fin, mais à décrire un fonctionnement ; le bien et le juste ne sont plus donnés par la nature des choses, mais doivent être définis autrement.

La question n’est alors plus de savoir quelle vérité doit s’imposer à tous, mais comment organiser la coexistence de convictions désormais irréductiblement divergentes — et, plus largement, comment définir des finalités politiques qui ne procèdent plus d’un ordre de vérité hétéronome.

IV – Recomposer l’unité sans vérité commune

La pensée des Lumières s’efforce dès lors de répondre à une question nouvelle, issue de la désarticulation de l’unité du vrai, du bien et du juste : comment maintenir un ordre commun dans un monde où les individus portent désormais des convictions, des croyances et des valeurs divergentes ?

Les Lumières : la vie commune sans vérité partagée

Les Lumières ne visent plus à restaurer une unité perdue, mais à rendre possible la vie commune dans un univers désormais désaccordé. Elles prolongent en cela la sortie du finalisme : la connaissance se sépare de toute finalité morale ou religieuse, et la science décrit ce qui est sans dire ce qui doit être. Dès lors, le problème du normatif se déplace : ce qui ne peut plus être fondé dans l’ordre du réel doit être recomposé dans l’ordre des relations humaines. Le politique devient ainsi le lieu où s’élabore, de manière encore incertaine, un cadre commun.

Ce projet traverse les Lumières selon plusieurs orientations, notamment quant au rôle attribué à la religion :

  • un premier courant, que l’on peut qualifier de civique ou utilitaire, représenté par Voltaire et Rousseau, maintient une fonction sociale à la religion. Dépouillée de ses prétentions dogmatiques, celle-ci peut encore contribuer à la cohésion morale. Elle n’est plus une vérité à imposer, mais un instrument possible de stabilisation du lien social ;
  • un second courant, plus critique ou émancipateur, illustré par Diderot et d’Holbach, voit au contraire dans la religion un obstacle à la liberté. La vie commune ne peut être assurée qu’au prix d’une rupture plus nette avec toute autorité religieuse ;
  • enfin, une tradition libérale, représentée notamment par John Locke et Pierre Bayle, élabore une solution plus structurante : l’organisation du lien politique suppose une séparation des sphères. L’État se limite à la protection des biens civils, tandis que les convictions religieuses relèvent de la conscience individuelle.

Dans ce cadre, la tolérance cesse progressivement d’être une simple nécessité pratique pour devenir un principe réfléchi : elle constitue la condition même de la vie politique dans des sociétés traversées par le désaccord.

À travers ces évolutions, une transformation décisive s’opère : la religion tend à devenir une affaire privée, et le pouvoir politique se redéfinit comme l’instance chargée non plus d’imposer une vérité, mais d’organiser pacifiquement la coexistence des différences.

Ces orientations ne débouchent pas sur une solution unifiée : elles constituent des réponses concurrentes à un même problème. Si le courant civique domine encore largement la culture politique, c’est le modèle libéral fondé sur la séparation des sphères qui s’imposera durablement sur le plan institutionnel.

Droit et morale : dissociation du normatif

Les Lumières formulent le problème sans en stabiliser pleinement la solution ; c’est avec Kant, et la distinction entre droit et morale, que cette transformation trouve sa formulation conceptuelle. Kant ne supprime pas le lien entre droit et morale : il en modifie profondément la structure. Le droit ne dérive plus d’une conception du bien, mais d’un principe formel : la coexistence des libertés. Il ne vise pas à rendre les hommes vertueux, mais à rendre possible leur liberté. Le droit concerne l’ordre extérieur : il définit les conditions sous lesquelles la liberté de chacun peut s’accorder avec celle de tous, et peut pour cela recourir à la contrainte légitime. La morale, en revanche, relève de l’intention et de l’autonomie de la volonté.

Ainsi se trouve clarifiée la fonction du politique : il n’a plus pour tâche de réaliser un bien commun substantiel, mais d’établir un cadre juridique permettant l’exercice de libertés indépendantes. Ce déplacement prolonge et systématise l’effort des Lumières : l’unité ne réside plus dans une vérité partagée, mais dans une forme commune.

Sans élaborer une théorie de la laïcité, Kant en fournit les fondements conceptuels : en distinguant rigoureusement droit et morale, et en renvoyant la religion à la sphère de la conscience, il rend pensable un ordre politique neutre à l’égard des convictions. Tandis que Locke organise le lien politique en limitant le pouvoir et en séparant les sphères, Kant en fournit le fondement rationnel en définissant le droit comme la condition universelle d’accord des libertés5.

[Ajout du 6 juin 2026 –

La distinction kantienne entre droit et morale repose sur une différence d’objet. La morale concerne les motifs et les intentions de l’action ; le droit concerne les conditions extérieures sous lesquelles la liberté de chacun peut coexister avec celle de tous. Le droit n’a donc pas pour fonction de promouvoir la vertu ni de sanctionner toutes les fautes morales, mais d’assurer les conditions juridiques de la coexistence des libertés.

Une telle conception du droit conduit à privilégier les comportements qui portent atteinte à l’intégrité, à la liberté ou aux droits d’autrui. La violence, la contrainte, la fraude ou l’atteinte aux biens ne sont pas seulement des fautes morales : elles compromettent les conditions mêmes de la coexistence des libertés et relèvent à ce titre de l’ordre juridique.]

Au XIXᵉ siècle, le positivisme — auquel on peut rattacher, sous certains aspects, la pensée de Ernest Renan — cherchera à résoudre la difficulté de la normativité en la réduisant à la connaissance scientifique elle-même, au prix d’un effacement de la distinction entre faits et valeurs.

La Révolution française : expérimentation et tensions

La Révolution française met à l’épreuve, dans la pratique, les principes élaborés par la pensée des Lumières, et en révèle les tensions.

La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 affirme la liberté de conscience et l’égalité civile des citoyens, indépendamment de leur religion. L’autorité politique ne peut plus se fonder sur une vérité religieuse particulière : la souveraineté est désormais rapportée à la nation.

Cependant, ces nouveaux principes ne conduisent pas immédiatement à une séparation entre sphère religieuse et sphère politique. Dans un premier temps, le pouvoir révolutionnaire ne sépare pas, mais soumet et réorganise le religieux : la Constitution civile du clergé (1790) place l’Église sous l’autorité de l’État, transforme les prêtres en agents publics et redéfinit les structures ecclésiastiques. La Révolution oscille ainsi entre logique de liberté et logique de contrôle du religieux.

L’idée de séparation apparaît plus clairement avec la Constitution de 1795 : les cultes ne sont plus financés ni reconnus par l’État. La religion devient une pratique privée, libre mais sans soutien institutionnel — première formulation explicite du principe de séparation en France.

Cependant, cette séparation est éphémère. Le Concordat de 1801 rétablit un régime de reconnaissance et de contrôle des cultes, plaçant l’Église sous l’autorité de l’État dans un souci de stabilité sociale et politique.

Ainsi, la Révolution française ne doit pas être comprise comme l’origine directe de la laïcité moderne. Elle constitue un moment d’expérimentation, marqué par des oscillations entre différentes formes d’articulation du religieux et du politique. Ce processus ne se stabilise que progressivement au XIXᵉ et au XXᵉ siècle, au terme de tensions durables entre Église et État, particulièrement en France, comme en témoignent la crise moderniste et l’affaire Dreyfus. Elle n’en joue pas moins un rôle décisif : elle inscrit juridiquement des principes nouveaux et rend irréversible l’idée qu’un ordre politique peut être fondé indépendamment de toute vérité religieuse.

Ce n’est toutefois qu’au siècle suivant que ce processus trouve sa formulation explicite : sur les plans institutionnel, doctrinal et lexical, la laïcité est élaborée dans la réflexion républicaine française, notamment chez Ferdinand Buisson, qui contribue à en fixer le sens moderne à la fin du XIXᵉ siècle, au moment même où le terme se diffuse et se stabilise dans le langage politique.

Cette évolution prolonge le passage d’un régime hétéronome du normatif à une configuration où les normes sont instituées, discutées et stabilisées dans des cadres humains et historiques.

Synthèse : une recomposition encore instable

Ainsi, les Lumières formulent le problème de la coexistence dans un monde pluraliste, en déplacent le centre vers le politique et en esquissent les premières solutions conceptuelles et institutionnelles. Mais cette recomposition demeure encore instable : les principes sont posés, les solutions esquissées, sans que leur articulation trouve encore une forme pleinement stabilisée.

À un stade plus explicite et réflexif, cette transformation du cadre normatif s’accompagne d’une mutation décisive de la figure du sujet. Alors que les sociétés anciennes pensaient l’homme à partir de ses appartenances — statut, fonction, ordre —, la modernité élabore progressivement la figure d’un individu abstrait, c’est-à-dire d’un sujet susceptible d’être considéré indépendamment de ses déterminations particulières.

Cette abstraction du sujet est inséparable de la différenciation des sphères du sens : à mesure que les ordres du vrai, du juste et du bien se dissocient, aucune instance ne peut plus définir entièrement l’individu. Celui-ci est alors pensé comme capable de se rapporter à des normes distinctes, relevant de registres différenciés.

C’est cette configuration qui rend possible la formulation de principes universels : la norme ne vaut plus en fonction d’une place dans un ordre donné, mais en vertu de la qualité d’être humain comme telle. Elle constitue ainsi l’un des fondements implicites des solutions élaborées par les Lumières : la tolérance, la limitation du pouvoir et la séparation des sphères supposent toutes la possibilité de concevoir les individus comme sujets universels, capables de coexister sans partager une même conception du vrai ou du bien.

V – Laïcité, pluralisme et cadre commun

Dans un monde où la norme n’est plus donnée mais construite, la laïcité apparaît comme une réponse aux prétentions religieuses au monopole de la vérité. Elle correspond également à une transformation du rôle du politique, désormais chargé de définir et d’arbitrer des finalités collectives qui ne se déduisent plus d’une normativité religieuse englobante, mais relèvent de décisions humaines.

Faits et valeurs, laïcité : deux expressions complémentaires d’un même processus de différenciation

La distinction entre faits et valeurs et la laïcité procèdent d’un même geste de séparation. Ce qui relevait autrefois d’un ordre unifié — cosmos ou Dieu — est désormais redistribué entre différents registres. Les faits relèvent de procédures d’objectivation, tandis que le pouvoir politique relève de procédures de délibération et de légitimation collective — l’enquête scientifique pour les premiers, la délibération des citoyens pour le second. À l’inverse, les valeurs relèvent du jugement individuel, et la religion de la conscience. La modernité ne se contente pas de distinguer les domaines : elle en redistribue les sources de légitimité, entre validation collective (faits, politique) et subjectivité individuelle (valeurs, religion).

La distinction entre faits et valeurs relève du plan épistémologique, tandis que la laïcité relève du plan institutionnel. Toutes deux trouvent leur formulation moderne à la fin du XIX et au début du XX siècle : la première, formulée philosophiquement par Hume puis systématisée méthodologiquement par Weber, qui distingue rigoureusement jugement de fait et jugement de valeur ; la seconde est élaborée dans la réflexion républicaine française, notamment chez Ferdinand Buisson. Émile Durkheim en propose une lecture sociologique : la modernité se caractérise par la différenciation croissante des fonctions sociales et des institutions — science, religion, politique, morale —, chacune se constituant comme domaine spécifique.

La distinction entre faits et valeurs et la laïcité constituent ainsi deux expressions complémentaires d’un même processus caractéristique de la modernité.

Laïcité et démocratie : organiser le pluralisme dans un cadre commun

La laïcité est intrinsèquement liée à la démocratie, car toutes deux répondent à un même problème historique : comment organiser la vie commune dans des sociétés traversées par des convictions divergentes.

Dans les sociétés modernes, les individus ne partagent plus nécessairement les mêmes croyances religieuses, philosophiques ou morales. La démocratie reconnaît cette pluralité et structure la vie politique à travers des procédures permettant leur confrontation pacifique — délibération, représentation, vote. La laïcité répond au même défi dans le domaine religieux : elle garantit la liberté de conscience et empêche qu’une religion particulière puisse s’imposer à l’ensemble de la communauté politique.

En ce sens, démocratie et laïcité reposent sur une même transformation fondamentale : l’unité politique ne peut plus être fondée sur l’uniformité des croyances, mais sur des règles communes permettant à des convictions diverses de coexister dans un même cadre politique, et sur la possibilité de concevoir les individus comme sujets de droit indépendamment de leurs appartenances.

Toutefois, là où le mot « démocratie » s’est universalisé, le fait que le mot « laïcité » ne soit pas véritablement traduisible indique que, si le problème qu’il désigne est universel, la manière de le penser, de le formaliser et de le résoudre demeure historiquement située.

Modèles de laïcité et principes communs

Le mot « laïcité » est français, mais le problème qu’il désigne est universel : comment maintenir un espace politique commun dans des sociétés marquées par la diversité des convictions ? Malgré cette diversité, ces configurations reposent sur un principe commun : aucune religion ne doit pouvoir dominer la vie politique.

Deux configurations principales peuvent alors être distinguées. La laïcité vise à maintenir un cadre commun fondé sur des règles indépendantes des convictions particulières. À l’inverse, le communautarisme tend à substituer à cet espace commun une pluralité de groupes régis par des normes propres. Là où la laïcité organise l’unité sans uniformité, le communautarisme tend à organiser la pluralité sans unité.

La laïcité désigne ainsi une forme d’organisation fondée sur la séparation institutionnelle du religieux et du politique, sur l’autonomie de leur légitimité respective, et sur le maintien d’un espace commun indépendant des convictions particulières.

Elle suppose réunies quatre conditions :

  • la différenciation effective du religieux et du politique comme sphères distinctes ;
  • sur le plan du fondement, la possibilité de légitimer l’autorité politique indépendamment de toute référence religieuse ;
  • sur le plan institutionnel, l’absence de tout pouvoir normatif ou décisionnel des autorités religieuses dans l’ordre politique ;
  • enfin, l’exclusion du communautarisme comme principe d’organisation du politique, même si, dans ses formes historiques, elle peut coexister avec des degrés variables de reconnaissance des appartenances collectives.

Ces principes peuvent toutefois se traduire de manière différente selon les contextes historiques. On peut ainsi distinguer, de façon schématique, deux grandes formes de laïcité :

  • l’une, caractéristique du modèle français, privilégie l’autonomie du cadre politique à l’égard des appartenances religieuses : l’État et ses institutions s’y abstiennent de toute manifestation religieuse et tendent à limiter la visibilité institutionnelle des appartenances religieuses afin de préserver l’autonomie du cadre politique commun,
  • l’autre, illustrée notamment par les États-Unis, privilégie la visibilité sociale des convictions religieuses dans un cadre de séparation institutionnelle : la séparation juridique des Églises et de l’État y coexiste avec une forte présence du religieux dans la vie sociale et dans les discours politiques.

La loi de 1905 constitue l’une des expressions les plus nettes d’une laïcité fondée sur l’autonomie du cadre politique commun dans l’Occident moderne. Elle ne représente toutefois qu’une configuration particulière.

Dans les pays de tradition protestante, où la religion accorde une place centrale à la conscience individuelle, les Églises ont souvent été intégrées à l’État sous la forme d’Églises nationales.

À l’inverse, dans les pays de tradition catholique, où l’Église constitue une institution fortement structurée, distincte des pouvoirs politiques, les tensions entre autorité religieuse et autorité politique ont été plus vives. En France, cette conflictualité historique explique le caractère particulièrement strict de la séparation de 1905. Dans d’autres pays catholiques, les trajectoires ont été différentes : en Espagne, la séparation s’est opérée dans le contexte de la transition démocratique ; en Italie, elle a pris la forme d’arrangements plus souples entre Église et État.

Les États-Unis constituent enfin un cas distinct. Issus d’une pluralité de confessions protestantes et marqués dès l’origine par le pluralisme religieux, ils ont institué très tôt une séparation juridique entre Églises et État au niveau fédéral, même si la situation peut être plus contrastée au niveau des États. Cette séparation n’a pas conduit à une mise à distance comparable du religieux dans la vie sociale et symbolique : la religion y demeure fortement présente dans les pratiques sociales et les discours politiques. Les références fréquentes à Dieu — qu’il s’agisse des serments sur la Bible, de devises comme « In God We Trust » ou de certaines rhétoriques mobilisées dans des moments de crise, comme après les attentats du 11 septembre 2001 — en témoignent.

Ces éléments ne remettent pas en cause la séparation des sphères : ils relèvent d’un registre de légitimation symbolique et culturelle, sans conférer au religieux un pouvoir normatif ou décisionnel dans l’ordre politique. La religion peut ainsi inspirer les discours et contribuer à la formation d’une identité collective, sans constituer une source de droit. 

Ce qui est propre à la France, ce n’est donc pas la séparation du religieux et du politique, mais le fait d’en avoir fait un principe explicite, nommé et théorisé, et d’en avoir tiré des conséquences plus exigeantes quant à l’autonomie du cadre politique commun à l’égard des appartenances religieuses.

Les deux modèles reposent sur la séparation institutionnelle du religieux et du politique, mais diffèrent par le degré auquel l’État entend constituer un cadre commun symboliquement indépendant des appartenances religieuses. Dans le modèle américain, la séparation juridique demeure compatible avec une présence sociale et symbolique plus visible des convictions religieuses.

La laïcité ne supprime pas les convictions religieuses, mais organise les conditions dans lesquelles elles ne peuvent plus s’imposer comme norme politique. Elle n’implique pas pour autant l’effacement des convictions individuelles ou des héritages symboliques, mais leur non-pertinence comme fondement de la légitimité politique commune. Les démocraties modernes demeurent elles-mêmes porteuses de principes normatifs — liberté, égalité, droits fondamentaux — inscrits notamment dans les constitutions, mais dont la validité ne dépend plus d’une autorité religieuse particulière.

Conclusion

La laïcité n’est ni une invention soudaine ni un simple dispositif juridique. Elle est le résultat d’un long processus de transformation des sociétés occidentales, amorcé dans l’Antiquité avec les premières distinctions entre ordres normatifs — notamment entre fas et ius —, reconfiguré au Moyen Âge dans l’unité théologique du vrai, du bien et de l’être, puis profondément remanié à l’époque moderne.

Ce processus correspond à la dissociation progressive de cette unité ancienne. Tant que le vrai, le bien et le juste sont pensés comme coextensifs, les sphères de l’activité humaine tendent à se confondre ; à mesure que cette unité se défait, elles se différencient et s’autonomisent — science, morale, droit, politique, religion.

La laïcité devient nécessaire lorsque la religion cesse d’être principalement une pratique commune pour devenir une affirmation de vérité, et que des prétentions concurrentes au monopole de cette vérité rendent impossible une unité politique fondée sur une croyance partagée. Elle apparaît ainsi comme la réponse institutionnelle à un problème historiquement inédit : organiser la coexistence de convictions incompatibles au sein d’une même communauté politique.

Dans cette perspective, il est trompeur d’en faire une simple émanation du christianisme — qu’on se réfère aux versets évangéliques distinguant Dieu et César, ou à l’idée de transcendance. Ces éléments expriment des distinctions — souvent plus anciennes — mais non la séparation des sphères au sens moderne. Celle-ci suppose en effet non seulement une différenciation symbolique ou théologique, mais une différenciation fonctionnelle des domaines d’activité, rendue possible par la désarticulation préalable de l’unité du vrai, du bien et du juste. La séparation ne procède donc pas d’un principe théologique initial, mais d’une dynamique historique et institutionnelle, marquée par la formation de pouvoirs concurrents et les tensions qui en résultent.

La modernité transforme ainsi profondément la question de l’unité : d’une unité donnée, elle devient une unité à construire. Elle ouvre un espace durable de pluralité, caractérisé par la coexistence de régimes de vérité irréductibles — scientifiques, moraux, religieux, politiques.

Dans cette perspective, la laïcité n’apparaît plus seulement comme un dispositif de gestion du pluralisme. Elle correspond plus largement à une transformation des conditions de l’action politique elle-même. Cette recomposition suppose une transformation corrélative de la figure du sujet. La différenciation des sphères et la possibilité de concevoir les individus comme porteurs de droits procèdent d’un même processus historique, qui rend possible la coexistence de convictions divergentes dans un cadre commun.

L’individu n’est plus défini par son inscription dans un ordre unique, mais comme sujet susceptible de se rapporter à des normes distinctes. Cette abstraction constitue la condition de l’universalité juridique et du pluralisme, tout en introduisant une tension durable entre l’exigence d’unité et la persistance des appartenances.

Notes

1 – Jean-Pierre Castel est notamment l’auteur de La mal nommée vérité du christianisme, d’emeth à alètheia, Presses universitaires de Louvain, 2025. Il a dirigé le collectif Lutter contre la violence monothéiste, avec David Meyer, Jean-Michel Maldamé, Abderrazak Sayadi, L’Harmattan, 2018. Il a publié sur Mezetulle « La violence monothéiste n’est pas que politique » http://www.mezetulle.fr/violence-monotheiste-jean-pierre-castel/  et « Non la laïcité n’est pas d’origine chrétienne » https://www.mezetulle.fr/non-la-laicite-nest-pas-dorigine-chretienne-par-jpc/  et interviewé David Meyer dans Le judaïsme à l’épreuve de la violence, L’Harmattan, 2025. Il est vice-président du Cercle Ernest Renan (Paris). Le présent article, issu d’une conférence donnée au Cercle Ernest Renan le 16 avril 2026, est un résumé, axé sur la laïcité, d’un travail à paraître intitulé La disjonction moderne du sens, De l’unité de l’être, du vrai et du bien à la différenciation moderne des faits, des lois et des valeurs

2 – La formule paulinienne « omnis potestas a Deo » (Romains 13,1) exprime une hétéronomie fondamentale : toute autorité (exousia) est rapportée à une source transcendante. La traduction latine de la Vulgate, fixée par Jérôme (potestas), introduit toutefois un léger déplacement en inscrivant ce terme dans les catégories juridiques du pouvoir romain. Le texte ne constitue pas pour autant une théorie du pouvoir au sens institutionnel : il ne définit ni les formes ni les médiations du pouvoir, et ne distingue pas les sphères d’autorité. L’hétéronomie qu’il exprime demeure théologique et non structurée politiquement ; elle maintient un ordre unifié du sens plutôt qu’elle n’introduit une différenciation des sphères.

3 – Les développements qui suivent mobiliseront parfois des formulations partielles — faits et valeurs, vérité et norme, connaissance et politique — qui constituent autant de déclinaisons partielles de la même structure, celle du vrai, du bien et du juste.

4 – À la différence des réformes luthérienne et calviniste, la Réforme anglicane, initiée par Henri VIII, procède d’abord d’une décision politique, illustrant une autre forme d’autonomisation du pouvoir. Jusqu’à la Glorius revolution, religion et politique se reconfigurent mutuellement avant de se stabiliser par une solution institutionnelle.

5 – [Texte modifié le 6 juin 2026]. La distinction moderne entre droit et morale rend possible une dissociation entre faute morale et infraction juridique. Un comportement peut être tenu pour moralement condamnable sans relever pour autant du droit. Le cas du blasphème en fournit une illustration : il peut être jugé répréhensible par certains sans constituer, en lui-même, une atteinte aux conditions juridiques de coexistence des personnes.

Renier les origines, haïr l’original (par Jean-Pierre Sakoun)

La haine envers les Juifs, haine de la filiation

Pourquoi les Juifs suscitent-ils, depuis des millénaires, une haine si tenace et singulière, irréductible à un racisme ou une xénophobie ordinaires ? Lecteur de Jean-François Lyotard, de Pascal Ory et de François Rachline, Jean-Pierre Sakoun1 avance et analyse deux thèses pour méditer cette question. L’antériorité chronologique du judaïsme sur les deux autres monothéismes et sa survivance obstinée nourrissent une profonde ambivalence envers cet ancêtre embarrassant qui ne se résout pas à disparaître. Sa persistance est aussi celle d’une vitalité dans l’étude et d’une soif inextinguible de savoir. Non seulement ce peuple ancien s’obstine à exister, mais encore il continue à « briller d’un éclat intellectuel et spirituel propre » : c’est à ce double scandale que s’alimente la haine de la filiation. La logique profonde de l’antisémitisme se révèle alors comme le fruit d’un ressentiment envers une promesse d’universalité et une obligation de mémoire ; en ce sens l’antisémitisme est un antihumanisme.

19 avril 2024, des messages pris au hasard sur la page X de Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, un jour comme un autre. « Salut la putain de juive. Quel dommage que ton avion ne se soit pas scratché !!! Mais quand ils ont remis les « gaz », ça a dû te parler, ce mot… pourriture de youpine. […] En fait on va finir le boulot de 45… Eliminer la vermine juive… On a progressé en technique. […] On ne t’oublie pas…. Ta famille non plus, d’ailleurs… »2.

Pourquoi les Juifs suscitent-ils, depuis des millénaires, une haine si tenace et singulière, aussi bien dans l’Europe chrétienne et postchrétienne que dans l’Orient musulman ? Cette question dépasse de loin le cadre du racisme ou de la xénophobie ordinaire. Le philosophe Jean-François Lyotard, dans son retentissant article L’Europe, les juifs et le livre, publié dans Libération le 15 mai 1990 à la suite de l’affaire de Carpentras écrit : « Les Juifs représentent quelque chose dont l’Europe ne veut ou ne peut rien savoir ». Il y a dans l’antisémitisme une dimension spécifique, quasi métaphysique.

Cette dimension unique de la haine des Juifs puise son origine dans deux facteurs historiques et spirituels fondamentaux :

  • D’une part le reniement de l’origine : la préséance du judaïsme en tant que première religion monothéiste, apportant au monde l’idée révolutionnaire d’une Loi divine unique – préséance que ni le christianisme ni l’islam n’ont réellement acceptée, chacun revendiquant l’accomplissement ou le dépassement de cette Loi originelle ;
  • D’autre part la haine de l’original : le scandale de la persistance du génie juif lui-même (au sens où Chateaubriand parle du génie du christianisme) – c’est-à-dire la capacité du judaïsme, à travers les siècles, à produire des textes philosophiques et théologiques d’une immense profondeur, perpétuant ainsi son témoignage et démentant son prétendu caractère caduc.

Renier l’origine

Privilège chronologique du judaïsme

בראשית ברא אלהים – « Bereshit bara Elohim ». « Au commencement Dieu créa… » Ainsi débute la Torah, posant d’emblée l’existence d’un Dieu unique créateur. Le judaïsme est la religion de l’origine : origine du monde et origine de l’idée même de monothéisme. Avant que Rome ne se convertisse au Christ ou que l’Arabie n’embrasse l’islam, un petit peuple du Proche-Orient proclamait déjà l’unité absolue de Dieu et l’exigence d’une Loi éthique universelle. שמע ישראל, אדונאי אלוהנו, אדונאי אהד – « Chema Israel, Adonaï Elohenou, Adonaï Ehad » – « Écoute, Israël ! L’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est un » (Deutéronome 6:4) répète chaque jour la prière juive. Ce privilège chronologique du judaïsme va devenir une pierre d’achoppement pour les croyances monothéistes qui s’en réclameront plus tard tout en prétendant le dépasser.

Ces premiers mots de la première prière des Juifs rappellent que la Torah se conçoit elle-même comme une Loi parfaite et complète, don du Dieu unique au peuple qu’Il s’est choisi. Peuple élu non pour dominer mais pour accomplir en permanence dans la peine et la douleur les 613 obligations (mitsvot) qui tiennent le monde debout. À ceux qui n’appartiennent pas à ce peuple frappé de la Loi, il suffit de respecter les sept commandements pour être sauvés, dit « Rambam », Maïmonide. L’élection n’est pas un complexe de supériorité, c’est un devoir écrasant. Elle interdit aussi le prosélytisme, qui est la base de l’action du christianisme et de l’islam dans la cité.

Or deux religions monothéistes vont naître du terreau biblique tout en revendiquant d’être chacune le nouvel accomplissement de la Parole divine. Paul Audi, philosophe français, chrétien libanais d’origine, parle de « poupées russes »3. Le christianisme, né au Ier siècle de notre ère, affirme que la venue de Jésus accomplit les prophéties et instaure une « nouvelle alliance » surpassant l’ancienne. L’islam, au VIIe siècle, prêche que la révélation coranique couronne une série de révélations, dont la Torah et l’Évangile, corrompues par leurs dépositaires. Dans les deux cas, la religion postérieure se pose en héritière unique et légitime et en correctrice de la précédente, impliquant que le judaïsme est caduc du fait de ce successeur venu combler ses manques.

Christianisme et judaïsme : le différend

Le problème est que le judaïsme n’a jamais reconnu cette prétendue incomplétude. Cette résistance spirituelle suscite, chez les religions-filles, un mélange de frustration, de défi et de crainte diffuse. Jean-François Lyotard fait remarquer que le refus juif du credo chrétien a creusé un abîme entre l’Europe et les Juifs : « Les Juifs ont, dès la première heure, rejeté le postulat chrétien de la rédemption de l’humanité par le sacrifice de Jésus. […] Les Juifs sapent le mythe fondateur de l’Europe… Si, pour les Européens, la Loi juive a été déclarée caduque, c’est parce que le monde nouveau a été racheté par le plus important des sacrifices ». En clair : pour le christianisme, le sacrifice du Christ a aboli l’ancienne Loi, unifié l’humanité et ouvert l’ère du Salut ; or la simple existence continue des Juifs, fidèles à la Loi initiale, vient démentir ce récit.

Paul de Tarse dit : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec […] car vous êtes tous un en Jésus-Christ » (Galates 3:28). Idéal sublime d’unité. Mais Paul ajoute : « Christ est la fin de la Loi » (Romains 10:4) et considère ainsi l’ancienne alliance comme surpassée par la foi. Il n’hésite pas à déclarer « caduque » la première alliance : « En disant une alliance « nouvelle », Dieu a déclaré ancienne la première. Or, ce qui est ancien, ce qui a vieilli, est près de disparaître » (Hébreux 8:13). On voit le désir latent d’effacement : la communauté-mère devrait logiquement s’effacer devant la nouvelle communauté des baptisés, où les distinctions sont abrogées dans le Christ.

Cependant non seulement la matrice ne s’efface pas, mais elle persiste opiniâtrement à proclamer que le Messie n’est pas venu, que le voile du Temple n’est pas déchiré. Pour le judaïsme, nous sommes toujours dans le même monde, non racheté. « Le livre des Juifs dit : Dieu est une voix, on n’accède jamais à Sa présence visible […] La Loi de justice et de paix ne s’incarne pas. […] Vous [hommes] lui appartenez, elle ne vous appartient pas », résume Lyotard. Le contraste est frappant avec le message chrétien : « Or, Paul dit : pas du tout, le voile du temple s’est déchiré au moment où Jésus meurt en croix, “une fois pour toutes”. […] Par lui, la Voix s’est montrée. Elle a dit clairement : aimez-vous comme des frères ». Voilà le différend fondamental : pour l’Église, l’amour fraternel universel rendu possible par le Christ prime désormais sur la Loi séparatrice de Moïse. Pour la Synagogue, la Loi demeure, intangible, et l’humanité n’a pas encore atteint la rédemption proclamée. Deux visions du rapport à Dieu, au monde et au salut s’opposent. « Les chrétiens nous annoncent que, enfin, nous sommes tous des frères réconciliés. Les Juifs nous rappellent que nous sommes toujours des fils, bénis mais insoumis », écrit Lyotard. Le premier message est joyeux, fédérateur, « agréable à entendre » dit-il, tandis que le second maintient l’homme devant sa responsabilité inachevée, la « mémoire de l’indignité » originelle rappelée par Paul Audi. Le contraste est frappant avec le message chrétien.

Voilà le différend fondamental :

  • pour l’Église, l’amour fraternel universel rendu possible par le Christ prime désormais sur la Loi séparatrice de Moïse.
  • Pour la Synagogue, la Loi demeure, intangible, et l’humanité n’a pas encore atteint la rédemption proclamée.

Il en résulte chez les chrétiens une ambivalence profonde envers les Juifs : à la fois incompréhension et ressentiment envers ce peuple qui refuse d’entrer dans la communion universelle et, en même temps, crainte inavouée que les Juifs puissent avoir raison de continuer d’attendre. Saint-Augustin formulera au Ve siècle une doctrine destinée à expliquer la survivance obstinée d’Israël : selon lui, les Juifs doivent être maintenus en vie mais dispersés et avilis, comme « témoins » involontaires de la vérité du christianisme, portant leurs Écritures (l’Ancien Testament) sans en comprendre le sens réel, de la même façon qu’un âne porte des livres4. Grâce à cette construction intellectuelle, l’Europe chrétienne pouvait conserver l’Ancien Testament comme préfiguration du Christ, tout en maintenant les Juifs dans un statut d’infériorité politique et sociale.

On comprend dès lors l’hostilité violente qu’a pu susciter toute affirmation de fidélité juive face au dogme de la « nouvelle alliance ». Qu’un Juif ose dire : « Je suis fils de la Loi et non frère en Christ » passait pour une obstination perverse. Qu’une synagogue continue d’enseigner la Thora était vu comme un défi intolérable à l’Église triomphante. D’où les flots d’injures et de calomnies qui ont déferlé dès l’Antiquité tardive : Jean Chrysostome, Père de l’Église du IVe siècle, va jusqu’à comparer la synagogue à un bordel, à un repaire de démons et de brigands5. On peut dire que cette rhétorique a préparé le terreau des persécutions. L’accusation de « déicide » est devenue un leitmotiv du mépris et de la haine, justifiant aux yeux de nombreux chrétiens médiévaux l’abaissement, voire l’élimination, des Juifs.

L’Église oscillait certes entre la tentation de convertir les Juifs par tout moyen et l’acceptation résignée de leur présence subalterne jusqu’à la fin des temps. Mais au fond, c’est bien la disparition des Juifs qui était souhaitée. Lyotard diagnostique ici un ressort inconscient de la civilisation européenne : « Le test de vérité de l’universalisme européen dépend de la disparition des Juifs […] Si les Juifs sont toujours là, alors soit leur existence est une anomalie, une erreur, voire une faute […], soit elle prouve que la promesse [chrétienne] n’a pas été tenue », écrit-il. Dans les deux cas, la solution envisagée est de faire disparaître l’élément gênant, par l’effacement spirituel, la conversion, ou par l’élimination physique, le massacre.

L’islam et l’infériorisation du judaïsme

Qu’en est-il dans l’Orient musulman ? L’islam, troisième grand monothéisme, porte lui aussi un regard noir sur le judaïsme. D’un côté, le Coran reconnaît, du moins à l’origine, aux Banou Israïl (Enfants d’Israël) un statut particulier parmi les nations. Mais d’un autre côté, le message coranique se présente explicitement comme venant parachever et corriger les écritures antérieures. Mahomet est le « sceau des prophètes », envoyé pour restituer le pur monothéisme abrahamique que Juifs et chrétiens ont altéré. La critique coranique envers les Juifs émet principalement deux reproches : avoir falsifié ou mal interprété leur propre Écriture et avoir refusé par orgueil le message final de l’islam.

Le Coran reflète cette rupture et cette déception et les mue en malédiction. Le texte sacré de l’islam accumule ainsi les versets de reproche envers les Juifs. En somme, le Coran consacre l’idée que les Juifs ont failli à leur mission spirituelle : autrefois dépositaires de la vraie foi, ils se sont égarés et refusent de reconnaître en Mahomet leur nouveau guide.

L’islam ancien a transformé les Juifs en dhimmis au sein de « l’Umma », protégés mais infériorisés. Le droit musulman classique leur garantit la vie et une relative autonomie religieuse en échange d’un impôt spécial, la djizia (en arabe : جزية) et de diverses restrictions les marquant comme sujets de second rang. L’esprit n’est pas à l’anéantissement (contrairement à certains textes chrétiens médiévaux appelant au meurtre des « perfides juifs »). Il s’agit plutôt d’une sujétion humiliante : le Juif doit vivre, mais dans l’ombre de l’islam, consciemment ravalé à un état subalterne qui sanctionne son refus d’adhérer à la vérité finale.

L’islam voyait dans le judaïsme une foi dépassée et dans les Juifs, qui vivaient sur les mêmes terres que les musulmans, de potentiels ennemis de l’intérieur en cas de conflit avec le monde non-musulman, ce qui résonne particulièrement aujourd’hui… Un hadith (parole attribuée à Mahomet) bien connu et glaçant annonce même qu’à la fin des temps, les musulmans devront les tuer. Utilisé de nos jours par la propagande islamiste la plus haineuse, il illustre l’extrême aboutissement d’une vision où l’existence même du Juif est perçue comme inconciliable avec l’achèvement de la religion parfaite.

Un ancêtre embarrassant

En somme, dans l’Orient musulman comme dans l’Occident chrétien, le judaïsme a été perçu comme un ancêtre embarrassant – à la fois jalousé pour son ancienneté et honni pour son refus d’abdiquer. Paul Audi note que « l’antériorité du judaïsme sur les deux autres monothéismes […] est l’une des causes d’une « haine ancestrale » ciblant les juifs », de dimension d’abord religieuse. Selon lui, chrétiens et musulmans se heurtent à un problème insoluble : « Que faire quand on sait – même au plus fort du déni – que la religion que l’on pratique n’est pas la première ? » Cette angoisse nourrit une rivalité sans fin. Chaque religion-fille tente en effet de s’approprier l’aura de l’original : l’Église se déclare Nouvel Israël, l’islam se veut millet Ibrahim (la communauté abrahamique authentique).

Mais la présence continue du peuple juif contrarie ces appropriations et maintient ouverte la question de la légitimité. D’où, selon Audi, un fond d’hostilité inexpiable. Il constate qu’en Orient, l’antijudaïsme est un préjugé si enraciné qu’il se manifeste largement au-delà des cercles religieux orthodoxes. Longtemps laïque et nationaliste, la cause politique arabe a fini, dit-il, par « s’engloutir dans l’islamisme », renouant avec un antijudaïsme de nature théologique et identitaire.

Le premier motif de la « haine de l’origine » réside dans cette blessure narcissique infligée aux religions héritières : devoir reconnaître une dette envers le judaïsme tout en constatant le refus de ce dernier de se laisser dépasser. On pourrait cependant imaginer qu’avec le temps, l’aîné juif se serait estompé ou que les religions héritières, sûres de leur foi, auraient oublié jusqu’à son existence. Or c’est presque l’inverse qui s’est produit. Non seulement « les Juifs sont toujours là », comme le dit Lyotard, mais ils ont continué à briller d’un éclat intellectuel et spirituel propre. C’est ce deuxième scandale, celui de la vitalité de l’original, qui a nourri l’autre facette de la haine.

Haïr l’original

Dans l’imaginaire de nombre de chrétiens et de musulmans, le judaïsme aurait dû s’effacer ou décliner après l’apparition de leurs religions respectives. Or, non seulement le judaïsme ne s’est pas figé dans une sorte d’archaïsme stérile, mais il a fait preuve au fil des siècles d’une fécondité intellectuelle remarquable. « Que les juifs soient des « hommes du Livre » n’explique quand même pas qu’on profane leur cimetière », dit Lyotard, signifiant ainsi que l’érudition juive seule n’aurait pas dû susciter une telle rage. Et pourtant, c’est bien la qualité du « Livre » juif et de ses prolongements qui a alimenté une forme d’envie ou de ressentiment.

Après la destruction du Second Temple de Jérusalem en 70 et l’émergence du christianisme, on aurait pu s’attendre à ce que le judaïsme, privé de centre, se contente de survivre pieusement sur ses acquis bibliques. Il n’en a rien été. Dans l’Antiquité tardive et le premier Moyen Âge, les rabbins ont élaboré l’immense corpus du Talmud. Le Talmud représente l’un des plus grands monuments de la pensée religieuse universelle. Cette somme impressionnante a souvent laissé pantois et impuissants les érudits non juifs qui l’abordaient.

Cette vivacité de l’étude juive a été perçue comme une provocation intellectuelle. Au Moyen Âge, l’Église multiplie les mesures pour censurer ou confisquer le Talmud, y voyant un recueil d’erreurs et de blasphèmes. En 1242 à Paris vingt-quatre charrettes de manuscrits talmudiques sont brûlées à la suite d’une disputatio publique où des rabbins qui avaient acculé les prêtres qui leur étaient opposés furent accusés d’insulter la foi chrétienne dans leurs livres. Derrière ce geste se profile l’idée que la créativité théologique juive est inadmissible : comment les « aveugles » qui n’ont pas reconnu le Christ peuvent-ils continuer à produire du savoir religieux, comment peuvent-ils tenir tête ?

Paul Audi emploie justement ces mots « Tenir tête » : c’est le titre de son dernier livre. Or résister, pour les Juifs, c’est d’abord résister par l’esprit. « Nos ennemis ont voulu nous anéantir ? Occupons-nous de la Torah ! », répond le Talmud. Cette attitude, élevée en idéal, se perpétue : la soif de connaissance sacrée ne faiblit pas. Au contraire, elle s’aiguise au fil de l’exil. Au Moyen Âge, l’ébullition intellectuelle gagne aussi la philosophie et la mystique : le judaïsme médiéval voit fleurir des penseurs de premier plan comme Rabbi Salomon de Troyes, Rachi (1040-1105), le Champenois et plus grand exégète médiéval de la Torah, comme Maïmonide (1138-1204), auteur du Guide des Égarés, synthèse de la foi biblique et de la philosophie aristotélicienne. Son œuvre exerce une influence immense, y compris sur Thomas d’Aquin. Du côté de la mystique, le XIIIᵉ siècle voit la mise par écrit du Zohar, livre central de la Kabbale, qui propose une théosophie d’une profondeur et d’une audace conceptuelle étonnantes. Plus tard, au XVIᵉ siècle, les kabbalistes de Safed renouvelleront la théologie juive avec la doctrine du Tsimtsoum [צמצום](le « retrait » de Dieu pour laisser place au monde) et du Tikkoun olam [תיקון עולם] (la réparation du monde). Autant d’idées qui n’ont pas d’équivalent direct dans les systèmes chrétiens ou musulmans contemporains et qui montrent une originalité persistante de la pensée juive.

Pour un regard extérieur empreint de préjugés, cette vitalité intellectuelle pouvait alimenter deux fantasmes contradictoires : soit celui de la « conspiration » (les Juifs en sauraient trop, leurs livres secrets renfermeraient de dangereux pouvoirs ou plans machiavéliques – d’où les mythes autour de la Kabbale, puis plus tard du « complot juif » avec le faux des Protocoles des Sages de Sion), soit au contraire celui de l’orgueil et de l’entêtement (comment osent-ils se croire encore détenteurs d’une vérité supérieure au point d’écrire tant de livres ?). Dans les deux cas, au fond, voir « l’ancien peuple » continuer à produire du neuf est insupportable à qui veut croire que le neuf a rendu l’ancien obsolète.

Conclusion

Le point de vue ici adopté trouve un puissant écho dans les travaux de Pascal Ory6 et de François Rachline7. Tous deux montrent que la haine du Juif ne relève pas d’une contingence historique ni d’un simple préjugé ethnique : elle naît d’un conflit fondamental entre la mémoire de l’origine et la volonté de s’en détacher. Ory démontre que l’antijudaïsme chrétien, puis l’antisémitisme moderne, ne surgissent pas d’une altérité radicale mais d’une proximité gênante : c’est parce que le christianisme, puis l’islam8 sont issus du judaïsme qu’ils ont dû s’en démarquer, parfois violemment, pour affirmer leur propre légitimité. Cette haine est donc une haine de filiation – une tentative d’effacer la dette symbolique contractée envers un peuple qui, par son existence même, rappelle le lien indissoluble avec des origines que l’on voudrait abolir.

François Rachline approfondit ce diagnostic en rappelant que le mosaïsme – et non le judaïsme en tant que religion instituée – a semé la première graine de l’humanisme, en affirmant l’égale dignité de chaque être humain et la responsabilité individuelle comme fondement de l’éthique. En ce sens, l’antisémitisme n’est pas seulement un racisme : il est, dit Rachline, un « antihumanisme ». Cette haine, en réalité, vise l’universalisme en tant que tel et se déchaîne chaque fois que l’humanité se sent sommée de répondre de ses actes.

De ce point de vue, l’antisionisme contemporain apparaît comme la réactivation, sous d’autres formes, de cette haine des origines. La persistance de l’État d’Israël, loin d’être perçue comme une donnée géopolitique parmi d’autres, devient pour certains le scandale suprême : preuve que le peuple juif n’a pas disparu, qu’il ne s’est pas dissous dans le cours de l’histoire universelle et qu’il continue, par sa seule existence, à rappeler une promesse d’universalité. Ce qui se joue là n’est pas seulement un conflit territorial mais une confrontation symbolique : celle d’un monde qui voudrait se libérer de l’obligation de mémoire et d’un peuple qui, consciemment ou non, la maintient vivante. Alors que l’accusation de « peuple déicide » qui concentrait la haine accumulée n’est plus vraiment recevable après la Shoah et Vatican II, une nouvelle sentence est venue condamner les juifs : le peuple désormais « génocide ».

Ainsi, « renier les origines, haïr l’original » demeure la clé de lecture essentielle pour comprendre la logique profonde de l’antisémitisme. Tant qu’une part de l’humanité continuera de voir dans le Juif le miroir de sa dette et le rappel de son inachèvement, la haine reprendra de nouvelles formes – religieuses, politiques ou idéologiques – pour tenter de briser ce miroir. Mais cette haine ne fait que confirmer, en creux, la fécondité de l’héritage mosaïque : l’idée que l’homme est capable de se hisser à la hauteur de son humanité. C’est pourquoi combattre l’antisémitisme ne relève pas seulement de la défense des Juifs mais de la défense de l’universalisme lui-même – de la possibilité même d’une humanité commune.

Il y a bientôt cent ans, en 1927, un penseur du judaïsme français, Edmond Fleg, fou de République, parfait représentant de ce que fut l’israélitisme français, ne disait pas autre chose en conclusion de son opuscule Pourquoi je suis juif 9:

« Je suis juif parce que la promesse d’Israël est la promesse universelle ».

« Je suis juif parce qu’au-dessus des Nations et d’Israël, Israël place l’Homme et son unité. »

Notes

1 – Jean-Pierre Sakoun, président d’Unité Laïque, président du Comité « Manouchian au Panthéon ». Dernier ouvrage paru : Figures de la laïcité : 2000 ans de combats, Paris, Armand-Colin, 2025.

2 – Yael Braun-Pivet, « Halte à l’intimidation », in La règle du jeu (L’Europe contre l’antisémitisme), n°83, novembre 2024.

3 – Audi, Paul. Tenir tête. Paris : Stock, 2024. Chapitre « Haine », p. 179.

4 – Augustin d’Hippone. Enarrationes in Psalmos, Ps 56 (55), § 9. In : Patrologia Latina, t. 36, col. 673-674. « Iudaei portant codices sicut asinus portat libros ».

5 – Chrysostome, Jean Adversus Judaeos, homélie I, § 2-3. In : Patrologia Graeca, t. 48, col. 843-844. « πορνεῖον καὶ θέατρον […] σπήλαιον λῃστῶν καὶ οἴκημα δαιμόνων

6 – Ory, Pascal. « De la haine du juif ». Humanisme, n° 349, novembre 2025, dossier « Antisémitisme », p. 41 et suiv.

7 – Rachline, François. « L’antisémitisme est un antihumanisme ». Humanisme, n° 349, novembre 2025, dossier « Antisémitisme », p. 87 et suiv.

8 – Et la Réforme d’ailleurs : il faudrait aussi traiter du « revival » antijuif de la Renaissance, à travers les écrits de cet antijuif quasi-hystérique qu’était Luther, qui, se posant en héraut du retour à la vraie foi, ne pouvait admettre, encore moins que les catholiques, qu’une foi monothéiste antérieure continuât d’exister.

9 – Fleg, Edmond. Pourquoi je suis juif [1927]. Paris : Les Belles Lettres, 2024, p. 100-101.

La psychiatrisation des dissidents de l’islam (II) par S. Elmansour et Q. Bérard

Seconde partie

Seconde partie de l’article de Quentin Bérard et Sofia Elmansour.

Lire la première partie

Sommaire de la seconde partie

4 – Biais ego-idéologiques

Conclusion

Notes

4 – Biais ego-idéologiques

De ce fatras se dégagent, tout de même et tant bien que mal, quelques traits saillants, thèses frappantes, élé­ments de conclusions, que l’auteur, loin de démontrer, plaque simplement sur, et veut benoîtement faire avaliser par, une réalité couchée dans cet inconfortable lit de Procuste.

Tous les apostats ne mouraient pas, mais tous étaient frappés par la maladie mentale

Venons-en à la très grande affaire de Sonya Zadig, thérapeute se décrivant elle-même dans le forum du Cercle comme « se tenant au chevet des apostats », ayant envisagé d’intituler son livre « Apostats sur le divan » et in­titulant une partie de sa conclusion « du Discord au divan »  : l’apostasie nous plongerait dans un tel vide que nous devrions, tous et surtout toutes, consulter un thérapeute, notre cas devenant une affaire « de santé publique ». Ainsi le mot « souffrance » apparaît dans le livre pas moins de 79 fois quand « bonheur » y fait 3 apparitions et « joie » à peine une fois Bref, « ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ».

Précisions préliminaires : il n’est pas question ici de nier les troubles psychiques engendrés par l’immigration sur plusieurs générations (on notera l’impressionnant silence de l’auteur sur la prévalence des troubles psychiques chez les immigrés en général, pourtant largement documentée1), par l’acculturation, par l’islam lui-même, par l’époque actuelle et ses multiples dynamiques psychogènes, ni même les spécificités de l’apostasie : les apostats d’ici n’ont atten­du personne pour proposer spontanément des « soutiens psy » à ceux qui en ressentent le besoin, et le « Cercle des apostats » a ouvert depuis bien longtemps un salon en ligne « soutien psychologique »2, où il faut le dire, personne n’a jamais vu Dr. Zadig3. Précisons enfin que les auteurs de ces lignes ne sont en rien étrangers aux démarches thérapeu­tiques ou psychanalytiques.

Mais ce n’est pas ce dont parle Sonya Zadig : elle décrit les apostats comme enfermés ad vitam aeternam dans une enfance traumatique – quel que soit le degré d’imprégnation par l’islam et d’assimilation à la culture occidentale – et, conséquemment, incapables de devenir par eux-mêmes sujets (rappelons qu’il est question ici d’individus qui ont rompu de leur propre chef avec une des idéologies religieuses les plus aliénantes de l’humanité). Ainsi, « La clinique des Apostats se révèle paradigmatique de l’échec de la symbolisation des traumatismes vécus par ces sujets. Les patholo­gies qui en découlent sont souvent des pathologies narcissiques-identitaires, qui mettent en difficulté la fonction subjectivante du moi » (p. 134) ; « empêchés de faire aboutir la transformation par laquelle l’individu se fait sujet et se reconnaît lui-même dans sa façon de donner sens au réel. Les Apostats restaient sur le seuil. » (p. 24) ; « ils sentent un amoindrissement, voire une destruction de leurs ressources psychiques ainsi que de leur capacité à s’en sortir par eux-mêmes » (p. 82) ; « Il va sans dire que l’état psychique de la population étudiée est cliniquement inquiétant » (p. 159-160) : « impasse psychique » (p. 160) ; « De lourds dégâts psychiques » (p. 201) ; etc.

Parallèlement, l’auteur n’en étant plus à une contradiction près, nous aurions néanmoins suffisamment de conscience de nous-mêmes pour dire cette supposée perte d’identité totale dont nous souffririons après avoir apostasié : « les Apostats disent souvent qu’ils ne savent plus qui ils sont depuis qu’ils ont laissé leur religion et qu’ils se rassemblent dans le Cercle pour se sentir entendus voire existants » (p. 164) – bel exemple d’introspection personnelle de la part de personnes incapables de se subjectiver. Et il y en a d’autres, comme cette apostate dont Zadig dit  qu’ en « coupant les liens avec une famille pathogène et avec l’islam, Wassila s’institue en tant que sujet séparé et auto­nome, afin de se reconstruire en dehors des identifications abîmées de ses ascendants » (p. 93); cette autre qui admet que « Sortir de l’islam m’a libérée, réussir à « réussir », comme je l’ai fait, me libère aussi » (p. 120) ; ou encore ici : « j’ai réussi à me créer une identité, car je ne veux plus me définir par rapport à un clan ni à une religion. » (p. 70) ; etc.

Le summum de la confusion est atteint à l’occasion de la seule référence faite à notre travail (p. 72-74), où Sonya Zadig cite, certes sans titre et sans le lien internet permettant de le consulter4, non pas un texte écrit par nous, mais un entretien où nous recueillions en 2020 la parole de Gabriel, travailleur social dénonçant les violences sexuelles en banlieue commises et subies par des mineurs ou de très jeunes adultes, d’une sauvagerie inouïe mais couvertes par les idéologies « décoloniales », islamistes et communautaristes5 (dont il n’est fait ici aucune mention). Zadig analyse : « Aussi ces adolescents en errance symbolique oscillent-ils entre dépression et excitation. L’affirmation de l’identité musulmane ou apostate n’est-elle pas, dans ces conditions, une autre manière de bricoler ce que Lacan appelle un nom du père ? ». Oui, nous avons bien lu : l’auteur englobe dans cette anomie ceux qui ont quitté l’islam (à cause de l’âge d’Aïcha, souvenons-nous) et les violeurs de mineures. Plus loin (p.74), les apostats ne sont plus bour­reaux, mais victimes de violences comparables : « Dans son enquête, Gabriel décrit des expéditions punitives et des règlements de compte, ainsi que des viols en réunion sur les filles et les garçons. Pour lui, l’omerta autour de ces questions est une « manière d’acheter la paix sociale et sexuelle ». Les témoignages des Apostates vont dans ce sens : la dérégulation du cadre avec la disparition de la figure symbolique du père et de celle de l’État qui s’y substituait, dé­trôné par la crise des institutions. ». Rien de bien spécifique aux apostats, donc, à présent placés sous la même enseigne d’un délabrement de nos sociétés qui ne différencie en rien croyants, athées, apostats, agnostiques, etc. Plus loin, et dans des termes très similaires, ces mêmes apostats souffrent d’être pris, comme beaucoup, dans les rets mortifères des réseaux sociaux, cause de troubles psychiques – mais qui ne leur sont propres en rien.

Que l’arrachement à un dogme qui a structuré une existence comporte, pour ceux qui y ont intimement adhéré, son lot de souffrances, cela fait peu de doute, et la nécessaire reconstruction peut exiger, ou pas, une dé­marche thérapeutique. Mais, même sur ce terrain-là, comment un psychologue réellement en contact avec ce milieu peut-il passer à côté de l’autre face de l’apostasie, fût-elle éminemment douloureuse : cette extraordinaire vitalité, la connivence immédiate et la solidarité profonde qui relie ces inconnus à des milliers de kilomètres ? N’importe quel observateur, simple spectateur ou auditeur de leurs témoignages, échanges ou confrontations, ne peut qu’être frappé par la puissance et l’omniprésence de cet humour jubilatoire et libérateur6 qui ne cesse de tourner en dérision, et de l’inté­rieur, les grises bouffonneries des bigots. Et personne ne peut être insensible à la maturité et à l’inévitable gravité de ceux qui traversent ou ont traversé ce qui sera sans doute le plus grand deuil de leur vie, celui, précisément, de la vie éternelle dans l’au-delà mais aussi celui, ici-bas, d’une vie familiale, sociale, voire profession­nelle, marquée du sceau du sens – sans que personne ne puisse dorénavant leur « ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? » (Alexis de Tocqueville). De tout cela, on cherchera trace dans le livre de Sonya Zadig. Identiquement, parmi les postures existentielles qui émergent après l’apostasie reviennent de manière constante, par exemple, à la fois la notion de soin et de protection de l’autre et l’exercice de la raison comme celui de la responsabilité comme axes centraux du comportement – le contraste avec celui de notre enquêtrice est sans doute pour beaucoup dans la réception de son livre au sein du Cercle des apostats.

Culpabiliser les mères pour dédouaner l’islam

Ce « flou » n’est pas accidentel, il est structurel. Partout dans le livre enflent le discours victimaire et le parti-pris si vendeur du trash-doloriste, sans que le lecteur cerne de quoi ces apostats seraient victimes, et la gêne le saisit lorsque, en filigrane, le travail de Zadig semble charger les mères pour… exonérer l’islam.

D’abord, ce sont essentiellement les apostates qui sont victimes, victimes absolues, et de bout en bout : « L’apostasie au féminin est un séisme identitaire, utilisé pour masquer une défense projective ainsi qu’une crise de soi qui ne dit pas son nom. L’affranchissement de ces femmes est aussi une subjectivation nécessaire d’autant plus que les violences subies dans l’enfance et l’adolescence laissent des traces définitives sur leur santé mentale. » (p. 48). Loin de nous la volonté de minimiser les violences envers les femmes mais il s’agit ici visiblement d’une obsession de l’auteur qui lui fait par exemple généraliser « le rituel du cadenas », (p. 54), pratique très peu documentée et sur lequel il n’existe au­cune donnée statistique, ce qui ne l’empêche pas de le qualifier de « très répandu au Maghreb » (p. 51), tout en passant sous silence une réelle mutilation génitale autrement plus répandue en islam : la circoncision7. Le mot apparaît dans deux témoignages, dont celui d’Ali qui l’évoque d’ailleurs explicitement comme une « castration » (p. 151) – étrange silence, ici, de la psychanalyste.

Quoi qu’il en soit, dit Zadig, « la plupart des Apostates témoignent de difficultés ou de troubles sexuels » (p. 102) qui nous empêcherait d’avoir accès à l’érotisme et même à la féminité. Mais l’islam ne serait pas en cause, pré­cise-t-elle, puisque « À l’inverse de la religion chrétienne, la sexualité n’est pas uniquement à visée procréative, mais peut aussi être source de plaisir, si elle est réalisée dans un cadre marital. » p. 109 (étonnant car le plaisir peut être uniquement réservé aux hommes, qui ne refusent donc en rien l’érotisation du corps féminin mais les réservent à leur propre jouissance, comme en atteste le fait de sexualiser les mineures en les voilant.). Les apostates sont en réalité victimes, castrées non par la religion mais par leurs mères qui « sous couvert d’islamité et de pudeur » , « barrent la route à l’émergence du féminin chez leurs filles » (p. 102), au point d’être la cause première de leur apostasie : « À entendre les témoignages des Apostates, le travail de différenciation d’avec la mère est souvent projeté sur la religion. Rompre avec la religion, c’est avant tout se différencier de la mère » (p. 103). Que la mère joue un rôle trop souvent négligé dans l’exercice de la répression religieuse familiale, cela semble clair – Zadig en fait une idée fixe (qui lamène à falsifier les entretiens en ce sens, cf. supra) et la rend hermétique à cette si particulière mais si évidente solidarité des femmes maghrébines qui s’exprime dès que l’une d’elles est sous le joug de l’injustice d’un homme, y compris d’un mari ou d’un père. Nos mères peuvent et sont parfois très complices de leurs filles, formant une alliance contre le père, tissant une solidarité féminine que l’auteur évoquait pourtant dans ses auto-fictions.

Mais il semble que là le principal, c’est que les apostats souffrent, doivent souffrir, d’« un inextricable conflit psychique, qui n’a que très peu à voir avec la religion » (p. 159). D’ailleurs, précise-t-elle étrangement, ce n’est pas la sortie de la religion qui crée le conflit, mais sa publicité : « Mais c’est un vacillement psychique qui les attend, lequel ne se produit pas quand ils sortent de l’islam mais quand ils affichent et déclarent leur éloignement. » (p. 195).

Les apostats victimes… de la France

Étrange antienne également, le ressentiment anti-France, particulièrement obsédant pour l’auteur au point qu’il est à l’origine du livre lui-même : « Alors pourquoi écrire un livre sur les Apostats ? pourquoi revenir à ce thème de l’islam après tant d’années de travail analytique et de prise de distance avec une histoire qui n’est plus mienne ? L’actualité de l’islam en France s’est invitée à ma table à mon corps défendant. Au bout de quarante années en France, je suis encore assignée à une identité que je réfute. Il y a comme une synonymie systématique entre arabe et musulman, ou maghrébin et musulman […] La confusion courante en France entre les deux registres a sûrement été à l’origine de mon intérêt pour les « Apostats ». » (p. 22)

Les apostats seraient donc victimes de la France (qui les ignore), de son régime (qui néglige ses « enfants »), de ses habitants (racistes qui ne comprennent rien), ce qui permet à l’auteur de renvoyer dos à dos l’Oumma et la République : « Les Apostats disent subir une double peine, d’un côté la souffrance d’avoir abandonné par nécessité subjec­tive ce qui les a déterminés […] et de l’autre la non-reconnaissance de leur « transgression » par la population géné­rale en France, qui continuera à voir en eux des « musulmans » » (p. 30-31). Ainsi, « À être ainsi coincé entre deux fins de non-recevoir, d’un côté le refus de l’oumma de s’ouvrir à la différence et d’accepter que ses enfants puissent s’émanciper, de l’autre une certaine population qui semble avoir tout intérêt à ce que les enfants adoptifs de la Répu­blique s’en tiennent à une logique religieuse et culturelle qu’eux-mêmes jugent mortifère ne peut qu’accentuer le désarroi des Apostats. » (p. 220). Désarroi mais « colère », aussi, « à l’endroit de l’État français » qui serait « partagée par la plupart des Apostats de cette enquête » (p. 86) à cause de cette « obstination douteuse à nous assigner à de­meure » (p. 219). Affirmations étonnantes qu’il est bien difficile d’entendre sur le Cercle des apostats et pour cause : chacun d’entre nous sait très bien l’offensive musulmane millénariste à laquelle est soumise notre pays (l’Europe en­tière, même, sinon quatre continents sur cinq) et son cortège quotidien d’intimidations, de brutalité, de terreur, de vio­lence à travers notamment l’accusation performative d’islamophobie qui court les établissements scolaires comme les bureaux d’entreprises, les commerces comme les lotissements d’habitation, les réseaux sociaux, etc. Sonya Zadig s’in­terroge, avec une candeur que l’on espère simulée : « Pour quelle obscure raison un citoyen français d’origine nord-africaine serait-il, de facto, musulman ? » (p. 219) – peut-être, risquerions-nous, à titre de pure spéculation, pour la même « obscure raison » qui fait que l’écrasante majorité des musulmans citoyens français est d’origine nord-afri­caine ? La même se plaît à rapprocher la position des apostats de celle des harkis, les deux entretenant, selon elle, un « rapport aussi ambivalent que souffrant à la France » (p. 91), sans voir que c’est chez les harkis que l’on trouve le plus d’attachement à la France au point d’avoir été un socle électoral dès les premiers pas du Front National.

Cette étrange posture de l’auteur prend un relief particulier lorsqu’on réalise que Daniel Sibony, son préfa­cier, avait parfaitement décrit8, sous le terme de culpabilité narcissique, cette manière perverse dun certain dis­cours occidental à se rendre coupable de tout, de manière à déresponsabiliser le monde entier, et qu’un discours notam­ment musulman, non moins pervers, accompagne parfaitement en développant un complotisme victimaire com­plémentaire. Les apostats échappent à ce dernier : Zadig semble les y rappeler avec une malsaine insistance, tout comme elle enjoint tout Français à se sentir responsable des affres propres à l’univers arabo-musulman.

L’apostasie, une impasse

Plus troublant encore : une tonalité se dégage des propos de Sonya Zadig tendant finalement à rendre vaine toute tentative de sortie de l’islam, soit que celle-ci ne se dégage jamais réellement de sa gangue religieuse, soit que l’apostat retombe ou en recrée un substitut.

Ici encore, apportons les précisions indispensables : nous sommes les premiers, et cela nous est suffisamment reproché, à Lieux Communs, à pointer les déterminismes ethno-culturels (notamment en réactivant cette notion clef pourtant disparue de « type anthropologique »9), la reproduction des logiques religieuses au sein même des mouvements athées (le mar­xisme comme « quatrième monothéisme »10), la saturation contemporaine du champ de la pensée par les idéologies, y compris de la consommation, et la tendance immanente de la psyché humaine à se clore dans la toute-puissance de la pensée magique11. Mais, et c’est au fondement même du sens de notre engagement, la possibilité existe et reste tou­jours au moins en puissance, d’une émancipation, dune autonomie aussi bien individuelle que collective et qui, par défi­nition, détermine d’elle-même sa propre voie. Ce n’est pas ce que fait Zadig, ici encore, qui enferme l’apostat dans une impasse – par elle construite – pour ne lui offrir comme porte de sortie que le divan.

Ainsi «[…] à trop vouloir se définir en négatif par rapport à l’islam, [ils] finissent par s’y identifier à rebours. » (p. 29) – mais l’on voit mal, effectivement, un dissident quelconque ne pas se poser et se définir en rupture profonde de ce qu’il a refusé, au nom, a minima, d’une partie de lui-même. Pourtant : « À trop définir l’individu qui y adhère par sa seule qualité d’Apostat, il y a un risque que l’apostasie ne devienne un symptôme, le symptôme de celui qui cherche à recréer une contre-oumma [communauté islamique] en prenant l’apostasie comme nouvelle identité » (p. 226). De même : « À trop s’identifier aux histoires de vies des uns et des autres, le risque de se noyer « encore » dans une identité collective pourrait à terme bloquer le passage au Je singulier. Sans doute le Nous apaise-t-il l’angoisse de sépara­tion qu’ils ont tous vécue douloureusement et sur un mode abandonnique, mais il devrait rester une aire de repos, être un chemin aussi nécessaire que provisoire avant de passer au Je. Sinon le rapport à sa propre vérité et à la singularité du désir risque de disparaître sous le Un d’une nouvelle identité. » (p. 149). Et on apprend que le collectif, tout comme l’identité, ne peuvent qu’être de nature religieuse, c’est-à-dire empêcher l’émergence du sujet, ; alors que le collectif comme l’identité, s’ils sont discutables et discutés, sont bien entendu la condition sine qua non de l’institution de l’individualité.

Plus fondamentalement, l’apostasie contemporaine et bien plus encore les collectifs d’apostats constituent une démarche politique, au même titre que les dissidents des totalitarismes ou des échappés de sectes (l’islam se situant à mi-chemin), c’est-à-dire visant une organisation de la société où leur combat devient celui de tous contre l’obscurantisme, la superstition et l’hétéronomie. Loin de constituer une « oumma à l’envers » comme le répète une Sonya Zadig soucieuse d’enfermer ces libres penseurs un peu trop affranchis, les milieux apostats pourraient recevoir la critique exactement inverse : plutôt que de se constituer en noyau de sens de type religieux, le risque semble bien plus qu’ils fassent fonction, de facto, de « sas de décompression », passage obligé permettant à l’individu ex-endoctriné d’intégrer la société « normale » sans rien en contester et sans démarche politique, devenant de ce fait un rouage à part entière, n’entravant, au fond, en rien le développement de l’islam en son sein et servant même de caution « dissidente » mon­trant la libéralité du message mahométan12.

Islam is not the problem

Au fond, même si des formulations contraires émergent, les apostats n’abandonneraient pas l’islam mais « une culture teintée de religion » (p. 216) – sans que, rappelons-le, le mot « assimilation » n’apparaisse une seule fois.

Zadig le dit et le répète : les apostats parlent de l’islam, en parlent mal, en parlent trop, en parlent tout court et devraient cesser d’en parler : « Sortir de la oumma pour en créer une autre en miroir inversé est aussi une façon de res­ter dans l’hétéronomie qu’ils ont voulu quitter. D’ailleurs, la colère et la révolte des Apostats et l’implication militante dans « la cause » sont une interlangue nécessaire (langue intermédiaire) qui ne coïncide pas encore avec celle qu’ils ont à acquérir, c’est-à-dire la leur propre. » (p. 228). Et c’est ainsi toute la dimension politique, militante du mouve­ment des apostats, que l’auteur se trouve incapable de saisir, cherchant à «  []comprendre les mécanismes incons­cients et conscients qui avaient poussé les Apostats à s’organiser en « Cercle » et à faire d’une simple affaire privée, celle de cesser de croire, une affaire publique voire une affaire d’État » (p. 23). En bonne psychanalyste incapable de saisir le social, elle s’étonne ainsi que ceux qui sont « sortis de l’islam au péril de leur vie », comme elle a sous-titré son ouvrage, puissent se sentir pris dans une lutte politico-idéologique existentielle, derechef rabattue sur une bien com­mode « conflictualité psychique » : « L’utilisation du champ sémantique de la guerre est assez courante dans le dis­cours des apostats masculins. La récurrence des métaphores militaires dans le récit de l’Apostat Kaffir et de bien d’autres confirme qu’il s’agit là pour eux d’un combat à la vie, à la mort. « Vaincre ou périr ! » « Ils ne passeront pas. » « Il faut les dominer ! ». La conflictualité psychique impose cette dimension agonale [sic], telle que la violence s’inter­prète comme un moment de rage narcissique. » (p. 163-164).

Et c’est ainsi que les apostats animant des chaînes YouTube, cumulant des milliers de vues, se retrouvent en position de seigneurs de guerre, nouveaux prophètes, despotes narcissiques et intéressés (sur le modèle mahométan ?)  : « En effet, ces nouvelles figures « prophétiques » sont en réalité le produit d’une société soumise au culte de la jouissance éphémère immédiate ; elles entretiennent chez les jeunes apostats, dont l’identité post-apostasie semble se construire péniblement, une image narcissique idéalisée et une obsession de faire parler de soi. Le narcisse contemporain, fruit d’un schéma mercantile et d’une société hyperconnectée, risque de nuire à la « cause » des Apostats. ». Ain­si, « la tendance au sein du mouvement des Apostats à prendre pour modèle des narcisses sacrés influenceurs est pré­judiciable. » (p. 225). Quiconque a déjà visionné ne serait-ce quune seule des vidéos de cette quelque dizaine de mi­litants constatera que le rapport narcissisme / talent est inversement proportionnel à celui dont fait preuve Sonya Zadig, qui semble ne voir que des rivaux dans ces véritables érudits de l’islam. Ainsi, ce passage particu­lièrement révélateur concernant Majid Oukacha13, un des premiers apostats français au travail public (cf. supra) et poussé à déménager régulièrement : « Pour des raisons que j’ignore, [il] n’a jamais daigné répondre à mes messages et m’a royalement « ghostée ». Je rapporte cette absence de réaction au fait que certaines personnalités numériques préfèrent ne pas partager « la célébrité » et ont peur de se faire dérober les millions de « vues » garantes d’un appui narcissique influent. » (p. 224). L’aigreur du ton est à mettre en regard avec la campagne promotionnelle de Mme Za­dig, très loin de tout narcissisme comme chacun peut s’en rendre compte puisqu’il est difficile d’échapper à son image alors que la plupart des militants de l’apostasie en France sont sans visage, y compris parmi la plupart de ces « youtu­beurs », et pour cause.

Quoi qu’il en soit, ils sont nombreux à identifier la démarche de Sonya Zadig à celle du discours officiel musulman qui considère que ces « égarés », s’ils s’obstinent à s’éloigner du troupeau, devraient au moins avoir la décence de ne plus parler si fort de leur dissidence.

Zadig est la solution

L’auteur, de loin en loin et presque à contrecœur, laisse percevoir qu’elle s’est tout de même confrontée à un groupe vivant, au sein duquel elle découvre une « solidarité intra-groupale » qu’elle admet être pour elle « une leçon de vie » – en quoi ? mystère. Le rite d’entrée dans le forum du « Cercle des apostats » la fait même se découvrir, en creux, peut-être plus musulmane qu’elle ne le pensait, elle que son préfacier présente comme un modèle exceptionnel d’émancipation : « On me demanda donc de dire que j’atteste qu’Allah n’existe pas et que Muhammad n’est nulle­ment un prophète pour me retrouver soudain Apostate parmi les Apostats. Je l’ai dit, mais à grand-peine, ce qui est très étonnant pour quelqu’un qui n’a jamais cru en Dieu. »14 (p. 25).

Mais elle ne fera finalement que survoler de très haut cet univers, et son voyage immobile ne sera qu’une suite de selfies en safari, ego-trip opportuniste. Mais, pour autant, il ne peut s’agir de laisser à d’autres la conquête de cette Terra incognita qui se refuse à tenir toute entière sur un divan : ces « enfants perdus de la répu­blique », « enfants adoptifs de la France », « enfants abandonnés de la République » « enfants de la modernité » ou « élevés dans la culture occidentale » auraient bien besoin de parents, d’une mère d’ailleurs, mais bienveillante. Cela tombe bien : Sonya Zadig est là, elle est prête : ce sera elle.

Nous aurions tous en nous une grande colère et exprimerions « tous [] avec force [] un sentiment subjectif « d’abandon », qui serait en fait « une demande de reconnaissance et de protection » (p. 74). Et donc, bien sûr, « Derrière la colère largement partagée par les ex-musulmans, il y a une demande de pretium doloris [dommages et intérêts pour la souffrance subie] » (p. 87). Cela, Sonya Zadig, est prête à s’y engager : demander des comptes au nom des apostats. Demander à quoi, à qui ? À l’islam, pour l’embrigadement, la terreur et l’aliénation ? Aux imams et à leurs confréries ? Aux petits ayatollahs familiaux, aux caïds de fratries ou aux oulémas de halls d’immeubles ? Certes non. Bien plutôt, on l’a vu, à l’État français, à la République, à la France et aux Français coupables de ne pas avoir déjà octroyé un statut particulier aux apostats – ce dont, à notre connaissance, il n’est jamais fait état chez les premiers intéressés15. Peut-être est-ce là, d’ailleurs, le sens ultime des Enfants perdus de la République…, bien au-delà des idiosyncrasies de son auteur : rendre visible et acceptable une apostasie en en faisant un statut ad hoc, entérinant l’instauration d’un régime social cloisonné entre communautés, religions, clans, corporations et particulari­tés, régime éminemment impérial tel que l’islam historique rêve de régenter à mesure qu’il l’étend au monde entier16.

De toute façon, « Au-delà du cercle, il leur faut pourtant consentir à dire quelque chose de leurs souffrances à un spécialiste de la chose psychique. » (p. 241). Pourquoi pas ? Notons que cela pourrait même fournir la matière d’un autre ouvrage et, cela tombe bien, Sonya Zadig herself annonce dans un nouvel appel à témoignage son projet d’écriture d’un prochain livre consacré aux femmes apostates « qui ont souffert dans leur corps, dans leur désir, dans leur sexualité » dont elle confie derechef le titre : « Apostates, corps en lambeaux »17.

Léger problème, que l’on ne fera que soulever, en passant : le passage de Sonya Zadig dans le milieu apostat a laissé des traces non seulement humainement douloureuses mais aussi dévastatrices pour l’image de la psy­chanalyse elle-même puisqu’elle n’y a respecté ni la parole ni l’intégrité morale des personnes, ni la moindre rigueur intellectuelle. Intervenant dans un milieu largement adepte du rationalisme, voire du scientisme (et pour cause !), et le sachant pertinemment, elle semble être d’elle-même entrée dans le rôle du charlatan. C’est donc tout naturellement que des apostats font appel à des militants anti-psychanalyse pour la démasquer (« Alerte Santé – La FreudoScience nous a infiltré » [sic]18). Écœurant ainsi les apostats de (ce que nous pensons être) une ressource pour l’émancipation, Zadig est donc parvenue à totalement discréditer la démarche analytique en son nom même. Cela ne laisse pas d’interroger.

Il n’y a qu’une apostasie et Zadig est son prophète

Tout ces biais ont-ils un sens ? Il semblerait que la clef de voûte de toute cette construction soit l’aveuglement de Sonya Zadig aux différents types d’apostasies. Elle ne s’intéresse qu’à l’apos­tasie issue de souffrances aiguës (qu’elle aiguise si besoin, on l’a vu) et conséquemment ne veut et ne peut voir qu’elle. Et cette dernière concerne surtout, sans surprise, ceux qui ont été très religieux (ce qu’elle fait mine de découvrir a posteriori). Nulle part l’auteur ne semble entendre qu’il soit possible de quitter l’islam sans la douleur de la chair (ceux qui ont fui brutalité, violence et terreur) ou la torture de l’esprit (ceux qui sont allés jusqu’au bout de la théologie, ab absurdo). Exit, donc, l’apostasie normale, banale, celle qui découle naturellement de l’assimilation à la société française – les athées « de fait » pourrait-on dire. Ces dissidents de « l’islam-couscous », de la foi du charbonnier, de la religion routinière sont pourtant légion, sans doute bien plus nombreux que les autres, quoique plus discrets, et à raison, en tout cas nullement absents des cercles d’apostats dont l’auteur a fait son vivier, mais dont aucun ne semble avoir été digne de figurer dans son « analyse ».

Si cela avait été fait, son optique aurait basculé : l’apostasie ne serait plus, ici, qu’une modalité de l’assimilation – terme remarquablement absent de l’ouvrage – et tous les biais qui suivent y auraient été salutairement relativisés en même temps que beaucoup de confusions dissipées. Point aveugle d’autant plus intrigant qu’il concerne l’auteur elle-même, dont la réflexivité toute psychanalytique semble ici mise à mal, elle qui dit s’être installée seule en France, avec l’accord de ses parents, dès ses 16 ans à la fin des années 1980, et qui a tant de difficulté, peut-être pour cette rai­son, à se reconnaître elle-même « apostate », rejoignant, une parmi tant d’autres, la cohorte d’égaux qui l’ont précédée et qui lui succéderont.

Conclusion

Notons ici ce que nous pensons être les enjeux de l’apostasie, et qui découlent de ce qui précède. En quittant sa croyance mahométane pour l’athéisme, l’apostat contemporain fait en réalité, qu’il le sache ou non et où qu’il soit, un saut civilisationnel, un changement de centre de gravité qui lui fait embrasser l’Occident avec pour conséquence une modification radicale de sa vision du monde.

Mais la question, parmi quelques myriades d’autres, est : quel Occident ? Car une de ses singularités civilisationnelles est qu’il relève d’une double dynamique. La première, sans doute la plus exceptionnelle dans l’histoire, est celle de l’émancipation individuelle et collective, la marche qui va, depuis presque mille ans, de l’affranchissement des villes à la Renaissance, des Lumières aux révolutions classiques et aux mouvements ouvriers, avec son cortège d’inno­vations techniques, médicales, artistiques, sociales, scientifiques ou philosophiques. L’athéisme appartient à ce monde, au point qu’il en est l’une des définitions, l’une des plus courtes et des plus radicales formulations de l’autono­mie individuelle et collective et vers lequel doit être naturellement porté l’apostat. Le refus de Dieu n’est pas une opi­nion, ni une croyance, ni un pari : c’est le refus de l’hétéronomie, d’une loi imposée depuis un ailleurs inaccessible, un sa­cré inquestionnable et un sens pré-donné. C’est donc le refus du principe religieux en lui-même, refus de ses substi­tuts idéologiques – difficile de ne pas voir dans le marxisme et ses dérivés un quatrième monothéisme –, refus de toute clôture de signification et adoption de la pensée critique, de l’interrogation illimitée, de la délibération rationnelle en son for intérieur ou dans l’agora – et aussi acceptation fondamentale de la finitude de la vie terrestre, du tragique de l’existence humaine, du chaos du monde et de l’irrémédiable de la mort. Voilà l’imaginaire civilisationnel occidental, la matrice cultuelle européenne, le continent de pensée sur lequel l’apostat, souvent sans le savoir, pose un pied19.

Mais l’autre pied se pose, au même moment, sur ce même rivage mais sur cet autre versant de l’Occident, bien plus attrayant et bien plus mondialisé, qui utilise cette créativité historique à des fins bien plus traditionnelles de domination, mettant à disposition des mentalités transhistoriques les moyens démultipliés de la modernité : c’est le fan­tasme de la réification, de la la maîtrise totale et de contrôle absolu tels qu’ils se sont déployés ces derniers siècles, ac­célérant sans cesse l’inflation technologique, la marchandisation de la nature et de la manipulation de la société, la concentration des pouvoirs ou, plus concrètement, l’alliance de la société de consommation, du divertissement perma­nent et de l’irresponsabilité généralisée. Cette fuite éperdue de la condition humaine est à la fois tellement sophistiquée et tellement fragile qu’il n’est pas difficile de voir la religion se présenter comme recours, parangon de profondeur et de sa­gesse face à la génération Snapchat, TikTok ou Netflix.

Dans cet Occident qui oublie son propre projet universel, de plus en plus archipellisé, les apostats ne seront-ils que des transfuges culturels de plus, venant alimenter la fuite en avant de la mégamachine mondialisée qui sécrète sa propre destruction ? Ou apporteront-ils de quoi faire renaître ce projet d’autonomie qu’ils ont choisi et qui les constitue désormais existentiellement, à la lumière de leur triple identité qui les voit à la fois marqués par l’une des croyances les plus régressives que l’humanité ait connues, dissidents ontologiques de ce proto-totalitarisme contemporain et, bien sou­vent, acculturés d’origine afro-maghrébine héritiers de cette double culture si ambivalente20 ? Personne ni rien ne peut ré­pondre à leur place.

Et, précisément : les apostats, ceux du Cercle comme tous les autres, essaient, explorent, tâtonnent, ils cherchent des principes, des idées, des modes d’organisation, ils expérimentent des pensées, des outils, des ethos, comme tant d’autres, comme les Gilets jaunes, comme les « indignés » avant eux ou les insurgés des soulèvements arabes, grecs ou espagnols de 2011 ou d’Iran aujourd’hui. Ces espaces de recherche collective sont vitaux et particulièrement aujourd’hui où règnent en maîtres la confusion idéologique, l’illusion politique et l’amnésie historique. Ayant perdu les ré­flexes des mouvements ouvriers et des milieux populaires du siècle dernier contre la récupération, les démagogues et les psychopathes, il leur faut du temps. C’est ce que leur refusent les idéologues plus ou moins narcissiques qui plaquent leurs désirs dérisoires sur une réalité en construction, entravant leur auto-institution collective, processus lent de maturation rendu d’autant plus laborieux qu’il s’inscrit dans une société en plein délabrement. En leur apportant, tels des missionnaires ou des illusionnistes, qui la bonne parole, qui la bonne conscience, qui les bons et les mauvais points, ils provoquent abcès de fixation, clivages artificiels, alternatives infernales et, bien souvent, désorganisation, dispersion voire dislocation – bref : stérilisation du corps social.

Finalement, tous les points soulevés dans le présent texte convergent pour dénoncer les mécanismes de désamorçage de la dynamique de dissidence politique des apostats. Derrière, on décèle les tendances lourdes de l’époque. Celles-ci prennent un sens très particulier une fois remises dans un contexte d’épuisement de la modernité occidentale, c’est-à-dire la fin des peuples délibérant et visant l’auto-organisation, acteurs de leur histoire et nourrissant de mille manières la créativité sociale dans ses dimensions politique, intellectuelle, artistique ou scientifique. Nous assistons ainsi à l’institution pro­gressive d’une société culturellement émiettée en autant de minorités, instaurant des statuts particuliers aux différentes communautés en concurrence qui quémandent à un État arbitraire prébendes et octrois – soit le règne des tribus et de l’empire21.

Voilà, nous semble-t-il, un des enjeux civilisationnels que soulève, qu’il le sache ou non, celui qui apostasie.

Lire la première partie

Notes

1 – Cf. Favard. T & Dealberto M.-J., « Risque accru de schizophrénie et de psychose chez les immigrés. Données françaises », L’Information psychiatrique 2015 ; 91 : 118-28. URL : https://stm.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2015-2-page-118

2 – Soutien que propose également l’association MELP (Mouvement pour l’émancipation et la liberté de pensée), URL: https://www.melp-asso.org/nos-actions_1/soutien-aux-personnes

3 – Sur le Discord du Cercle des apostats, S. Zadig n’a posté, en tout et pour tout, que quatre messages d’auto-promotion de ses écrits sans jamais participer à aucun échange, allant même jusqu’à faire relayer par d’autres membres ses appels à témoigner

4 – Lieux Communs, brochure n°27, Pulsions d’empire. Poussées impériales dans les sociétés occidentales, novembre 2022. URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1110-Parution-de-la-brochure-no27

5 – « La paix sociale sexuelle est achetée au prix du silence… Le silence des agnelles », publié en deux parties les 11 et 18 décembre 2020, repris dans la brochure n°27, op. cit. URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1040-La-paix-sociale-sexuelle-est-achetee

6 – Voir par exemple « L’humour » in Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, S. Freud (1927), Gallimard (1930).

7 – Les échanges autour de la circoncision sont pourtant courants sur le Discord du Cercle des apostats où est notamment référencé l’association « Droit au corps » qui milite pour l’abandon des mutilations sexuelles URL : https://www.droitaucorps.com/

8 – Cf. Islam, phobie, culpabilité, de Daniel Sibony (Odile Jacob, 2013) et sa recension par Jaufré, sympathisant de Lieux Communs (23/08/2015, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?625-islam-phobie-culpabilite). Voir également notre utilisation abondante de la notion, par exemple : « Wokisme et obscurantisme : articulations et complémentarités » (revue Front Populaire, 11/07/22, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1112-Wokisme-et-obscurantisme), qui fait office de texte de présentation de notre « Cartographie des mouvances anti-Lumières » URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1102-Cartographie-des-mouvances-anti-Lumieres

9 – Notion que l’on retrouvera, mutatis mutandis, chez un R. Linton, un A. Kardiner, un M. Dufrenne, un R. Bastide, ou encore chez N. Elias, R. Benedict, P. Bourdieu ou, pour ce qui nous concerne ici, H. Djaït dans La personnalité et le devenir Arabo-Islamique (Seuil 1974), cf. pp. 183 – 228. « L’homme arabo-musulman », URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1092-L-homme-arabo-musulman-1-3

10 – Cf. « Islamisme, totalitarisme, impérialisme », dans Brochure 21bis op. cit.

11 – Cf. Idéologies contemporaines. Effondrement et permanence du politico-religieux, brochure Lieux Communs n° 22, juin 2017, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?889-parution-brochure-ideologies

12 – C’est précisément dans le but d’éviter ce risque que des membres du Discord ont été à l’initiative de la création d’associations telles que le Melp (op. cit.) ou de Laïques sans frontières (LSF) URL : https://www.laiquessansfrontieres.org/accueil

13 – Voir la chaîne YouTube qu’il anime depuis 2015, URL : https://www.youtube.com/@MajidOukacha

14 Qui a passé près de 23 ans sur le divan, comme elle aime le rappeler, mais aussi quelqu’un qui a été élevé par un père athée et une mère française institutrice dans les quartiers cossus de Tunis avec nounous, bibliothèque fournie et chauffeur. Plus troublant : interviewée le 12 nov. 2025 dans l’émission « Les Grandes Gueules » sur RMC, elle précise d’entrée « je ne suis pas sortie de l’islam » sans pouvoir dissiper le trouble du journaliste lui demandant des explications. URL : https://youtu.be/na-IooCzerI?si=TtZnKtky OFqX8A6c

15 – Y compris organisés en association, comme au sein du MELP (op.cit.).

16 – Cf. L’horizon impérial. Sociétés chaotiques et logique d’empire, brochure Lieux Communs n° 23, mars 2018, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?923-Introduction-a-la-bochure-no23

17 – Cf. op. cit. à 56’ de la vidéo « « Échange avec Sonya zadig : Sommes-nous les enfants perdus de la république ? » 23/11/2025 https://www.youtube.com/watch?v=Y1s2pTnj1Ko

18 – Vidéo op. cit.

19 – Cf. Le sens de l’athéisme, texte à venir.

20 – Cf article de Sofia Elmansour « Nous, immigrés arabes, face à nos choix politiques. Double culture : source d’aliénations ou force émancipatrice ? https://collectiflieuxcommuns.fr/?589-Nous-immigres-arabes-face-a-brochure Lieux Communs n°19, op.cit.

21 Cf. L’horizon impérial. Sociétés chaotiques et logique d’empire, op. cit.

Lire la première partie

La psychiatrisation des dissidents de l’islam (I) par S. Elmansour et Q. Bérard

Première partie

Les apostats de l’islam ont le double courage de répudier une dogmatique et d’en révéler publiquement la logique. Un livre récent, principalement composé autour d’entretiens, leur a été consacré : Sonya Zadig Les enfants perdus de la République. Ils ont quitté l’islam au péril de leur vie (Fayard 2025). Quentin Bérard et Sofia Elmansour1 l’ont lu et font état ici de leur déception. Fourmillant d’erreurs et d’approximations, pauvrement documenté, méthodologiquement discutable, centré sur la mise en valeur de son auteur, cet ouvrage commet un « contresens total » en présentant les apostats en « enfants perdus de la République ». Aveugle aux différents types d’apostasie et surtout à la dimension indéniablement émancipatrice et politique de cette dernière, il renouvelle un grand classique de la neutralisation de la dissidence : sa psychiatrisation.

Première partie

Sommaire de la première partie

1 – Une « recherche » sans mémoire et sans méthode

2 – Falsifications et ventriloquie

3 – Non-sens, contradictions et confusions

Notes

Lire la seconde partie

Le besoin de vérité est plus sacré qu’aucun autre. Il n’en est pourtant jamais fait mention.
On a peur de lire quand on s’est une fois rendu compte de la quantité et de l’énormité des faussetés matérielles étalées sans honte, même dans les livres des auteurs les plus réputés.
On lit alors comme on boirait l’eau d’un puits douteux.
Simone Weil2

Les apostats sont les dissidents de l’islam

Tous les totalitarismes du XXe siècle ont produit leurs dissidents, dont la seule existence est d’une importance capitale, à plus d’un titre.

Ils incarnent le courage, courage physique bien souvent mais surtout courage intellectuel de celui qui ose rompre avec un système idéologique, démontrant par là que si l’être humain est fondamentalement un être de croyance, il peut, aussi, être une volonté de vérité. Mais ces ex-partisans renseignent également, et c’est à ce titre qu’ils sont pourchassés, sur la réalité interne du parti, du régime, du dogme qu’ils trahissent ainsi deux fois, la première fois en la répudiant, la seconde en la dénonçant publiquement, révélant au monde ses monstruosités occultées et sa logique profonde. Enfin, les dissidents libèrent la critique en dissolvant les disqualifications rituellement employées par les endoctrinés : la « germanophobie » jetée à la tête des critiques de l’Allemagne hitlérienne n’avait pas plus de consistance que l’ « anti­communisme primaire » dont on accusait le dénonciateur de la Russie des goulags face aux opposants issus de leurs propres rangs. Il en est de même, mutadis mutandis, avec l’accusation d’« islamophobie », et les dissidents de l’islam que sont les apostats3.

Ces ex-musulmans, dont nous sommes4, sont de plus en plus nombreux, depuis quelques décennies, à se déclarer publiquement comme tels un peu partout sur la planète5. En contrebalançant l’expansion, l’intensification et la radicalisation de l’islamisation mondiale, ils représentent une lueur inestimable dans cet obscurantisme qui s’avance, et particulièrement en terres européennes, notamment française où le nombre de musulmans double tous les quinze ans. Pour­tant, leur rupture d’avec l’hétéronomie islamique reste encore quasiment invisible, inaudible, insignifiante auprès du plus grand nombre – et toujours inconcevable pour les adorateurs de Mahomet.

« En vérité, ceux qui ne croient plus après avoir eu la foi,
et laissent augmenter encore leur mécréance,
leur repentir ne sera jamais accepté.
Ceux-là sont vraiment les égarés.
 »
Le Coran, Sourate 3 verset 90

Les enfants perdus de la République

Pour ces raisons, le livre de Sonya Zadig, Les enfants perdus de la République. Ils ont quitté l’islam au péril de leur vie6, bénéficiant d’un soutien médiatique conséquent dès sa publication en novembre 2025, aurait pu, aurait dû être un jalon. L’auteur d’origine tunisienne qui se définit comme « franco-tunisienne, psychologue clinicienne, psy­chanalyste, linguiste et écrivaine », présente une série d’entretiens, massivement menés par téléphone, au sein de deux groupes d’apostats français7.

Prometteur, voire attendu, éventuellement séduisant lors d’une lecture rapide, l’ouvrage s’avère profondément déce­vant. D’une grande confusion derrière une phraséologie pseudo-savante, il est fondamentalement biaisé par les conceptions ego-idéologiques de son auteur qui s’est en réalité livrée à une mise en scène d’elle-même (dans la continuité de ses trois auto-fictions précédentes8) sous prétexte d’enquête – au point que nombre d’apostats interrogés, et d’abord parmi ceux qui l’avaient promue, crient au scandale en dénonçant publiquement la falsification de leurs témoi­gnages – l’auteur se plaignant, en retour, de menaces reçues et de doxxing (dévoilement) de son identité réelle, sans avancer de preuve, et fermant son blog personnel…

Annoncée, puis vantée auprès d’eux comme une « recherche scientifique universitaire », la démarche de Sonya Zadig (qui se proclame à l’occasion « doctorante ») ne l’est en rien : elle n’est ni « universitaire »9, puisque menée hors de tout cadre officiel et même de toute collaboration10, ni « scientifique », puisque ne s’encombrant d’aucune espèce de méthodologie digne de ce nom, fût-elle seulement journalistique, et ce n’est absolument pas une « recherche » puisque l’auteur adapte la réalité à ses présupposés, sans même sembler s’en soucier. L’ensemble fourmille d’erreurs factuelles, d’omissions, d’approximations, de généralisations, de contradictions et de confusions plus ou moins masquées par un style péremptoire et passablement narcissique puisque, s’il n’est question que de Sonya Zadig au début et à la fin du livre, elle parvient, au milieu, à faire des apostats qu’elle interroge les ventriloques de ses propres ob­sessions, comme on le verra.

Du titre

Il faut avant tout s’arrêter au titre. La référence est évidente au livre-événement paru en 2002 Les territoires perdus de la République11 qui décrivait, à travers maints témoignages, la sécession de quartiers entiers, notamment de banlieues des grandes villes, tombant dans le communautarisme, l’antisémitisme, le racisme, le sexisme et l’islamisme. Plus de vingt ans plus tard, en annonçant parler des « enfants perdus de la République », on s’attend à ce que Sonya Zadig évoque à nouveau cette jeunesse ensauvagée cernée par les bandes djihado-salafistes, les gangs du narco-banditisme, les mafias de pédo-prostitution ou les multiples psychopathies plus ou moins criminelles. Non pas : tout à l’opposé, l’auteur évoque ceux qui ont quitté l’is­lam, refusé les règles de la Charia, brisé la soumission aux superstitions mahométanes, pour embrasser l’athéisme, la liberté de conscience, l’égalité des sexes, la fraternité et la recherche commune de la vérité, bref et quoi qu’on entende par là, la République. L’auteur peut bien expliquer (p. 31) que les apostats sont en, France, bien moins reconnus et entendus que les musulmans, il faut alors qu’elle précise qu’il s’agit de la République islamique – et la référence au livre dirigé par Bensoussan s’effondre aussitôt (notons qu’à la même page Sonya Zadig diagnostique comme « délirant » de considérer qu’il existe une « installation insidieuse de la « charia » » dans certains endroits du territoire français, puis affirme l’inverse).

Le contresens est donc total : les apostats de l’islam sont l’exact contraire des « enfants perdus de la République », ce sont de nouveaux enfants de la République. Et ces « enfants » ne sont en rien perdus, sinon pour l’islam – et l’on s’étonne que soit ainsi reprise texto l’accusation traditionnellement formulée à l’encontre de celui qui sortirait de la prison mentale d’Allah – : les apostats se sont tout au contraire trouvés, très précisément, dans l’apostasie, chacun d’eux et entre eux, et c’est bien ce qu’ils ne cessent de répéter. A contrario, plus loin dans le livre, l’auteur les qualifie d’« enfants de la modernité ». Mais, d’ailleurs et surtout, les personnes qu’elle interroge ne sont pas des « enfants », ce sont des adultes véritables tous majeurs de 18 à 60 ans (p. 246) et de véritables adultes puisqu’ils se sont affranchis d’eux-mêmes de leurs déterminations socio-culturelles. Si l’Oumma musulmane, la communauté matricielle des croyants, ne connaît effectivement que des enfants, la République est par définition un rassemblement d’adultes se donnant leurs propres lois ; les apostats quittent la première et rejoignent la seconde. Enfin, pas plus, comme l’annonce le sous-titre, les apostats ne sont sortis de l’islam « au péril de leur vie » – si les périls sont réels et multiples, comme pour quiconque prend le chemin de l’émancipation, bien peu, ici du moins et pour l’instant et c’est déjà trop, risquent réellement leur vie, quoique l’auteur ait sciemment sélectionné les parcours les plus douloureux. Dramatisation ou­trancière renforcée s’il était besoin par la photo de couverture, menaçante, glauque et sombre, l’ombre de jeunes dans la nuit évoquant les films « Orange mécanique », « La Nuit des morts-vivants » ou « La Haine ».

La couverture du livre résume son contenu : racoleur, contradictoire, faux, voire suspect et, surtout, dépolitisant et infantilisant sans cesse les apostats, présentés continuellement comme des souffreteux en attente d’un sauveur ou d’une thérapeute. La recension critique de l’ouvrage nous permettra, pensons-nous, de dégager quelque matière à penser l’apostasie, ses impasses et ses promesses, et sans doute celles de notre pauvre époque elle-même.

1 – Une « recherche » sans mémoire et sans méthode

De quelques prédécesseurs et de quelques livres

Sans parler de nos propres études12 on cherchera en vain dans ce livre une simple mention de Waleed Al-Husseini, athée et réfugié palestinien à Paris, fondateur du Conseil des ex-musulmans de France (CEMF) en 2012, et inspirateur de beaucoup d’entre nous, auteur de Blasphémateur ! Dans les prisons d’Allah (Grasset, 2015) puis de Une trahison française : les collabora­tionnistes de l’islam radical dévoilé (Ring 2017). Aucune trace non plus de Henda Ayari, ancienne salafiste devenue militante laïque et féministe, auteur de j’ai choisi d’être libre. Rescapée du salafisme en France (Flammarion, 2016) et de Plus jamais voilée, plus jamais violée (L’Observatoire, 2018) ni de Djemila Benhabib (Ma vie à contre-coran – une femme témoigne sur les islamistes, Éditions VLB éditeurs 2009) ni de la célèbre Taslima Nasreen et son Enfance, au féminin13 et encore moins de la moins célèbre Samira Bellil auteur de Dans l’enfer des tournantes (Folio 2003) – en voilà, pourtant, une « enfant perdue »… Passons sur les « classiques » de la génération précédente, dont tout apostat militant a au moins entendu parler tout autant que, on l’espère, une Sonya Zadig qui n’en pipe pourtant mot, comme Adonis14, Nawal El Saadawi15 Hamed Abdel-Samad16 ou bien sûr Ibn Warraq auteur, entre autres, de Pourquoi je ne suis pas musulman (Éditions L’Âge d’Homme, 1995).

Mais sans doute ces figures sont-elles trop lointaines pour Sonya Zadig. Pourtant, ses contemporains apostats sont légion, à commencer par les créateurs de podcasts17 et les « youtubeurs » du mouvement des apostats, qui produisent depuis des années, et dont certains ne seront vraiment cités qu’en fin d’ouvrage et que pour en dénoncer la notoriété, comme Majid Oukacha, figure apostate pourtant centrale, dont les ouvrages fondateurs sont délibérément escamotés, comme Il était une foi, l’islam… l’histoire de celui qui voulait diviniser pour mieux régner, (Éditions Tatamis, 2015) ou le plus récent Ex-Musulman : le guide de survie (Éditions Libertaria, janvier 2025). Totalement ignorées malgré leur renommée sont, par exemple, Nadia El Fani, réalisatrice, entre autres du documentaire Laïcité, Inch’Allah ! en 2011, Ibtissame Lachgar, activiste athée et féministe depuis des années, cofondatrice en 2009 du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI)18 et emprisonnée depuis août dernier au Maroc pour son engagement ainsi que, bien évidemment, son ex-comparse, Zineb El Rhazoui, ancienne journaliste de Charlie Hebdo, qui a médiatisé comme personne jusqu’ici l’apostasie sur les plateaux de télévision de 2016 à 2020 (avant son errance narcissique suivie de son abdication pro-Hamas)19, ou encore Abnousse Shalmani, iranienne d’origine, auteur de Khomeiny, Sade et moi en 2014. À ce propos, n’évoquons pas, par charité, le mouvement iranien « Femme, Vie, Liberté ! » de 2022 suite à la mort de Mahsa Jîna Amini, qui semble n’avoir jamais existé pour notre enquêtrice-féministe.

Laissons là ces références de cuistre qui auraient malencontreusement pu empêcher Sonya Zadig de se déclarer en 2024 quasiment seule femme libre issue du monde arabo-musulman et qui ne sera reconnue telle que par les historiens du futur20. Après tout, l’orgueil, même démesuré, n’empêche pas toujours de faire un bon travail.

De l’intention de « recherche »…

Mais si l’auteur ignore ses prédécesseurs et ne cite qu’en annexe, et en passant, la thèse de doctorat qui l’a précé­dée sur le sujet21, elle ne semble pas non plus trop connaître la teneur de son propre travail. Car, que cherche Sonya Zadig chez les apostats ? Ici, le choix est généreusement laissé au lecteur : ainsi, son sujet de recherche consiste tantôt à savoir ce que quittent les apostats, d’une religion ou d’un héritage pré-islamique (p. 8) ; tantôt à cerner les raisons profondes d’une telle rupture (p. 14) ; tantôt à dévoiler les mécanismes conscients et inconscients qui les poussent à s’or­ganiser en cercle (p. 10) ; tantôt à montrer qu’ils recréent ainsi une communauté religieuse identique à l’islam honni (c’est sa grande thèse, p. 13) ; tantôt à se demander si ce cercle est un lieu de partage ou de passage (p. 124) ; tantôt à comprendre l’émergence de ce discours militant dans la société (p. 121), etc. De toute façon, à l’issue de sa lecture, le lecteur n’aura obtenu aucune réponse à ces questions, sinon l’avis de l’auteur, qui évolue aussi au fil des pages.

De la méthodologie

Sonya Zadig ne semble pas, non plus, avoir la moindre idée de ce que l’on entend par méthodologie et personne de compétent ne semble avoir relu son texte. Ce fait est d’autant plus intrigant qu’elle a signé et fait éditer un ouvrage clinique de facture universitaire remplissant tous les critères de rigueur minimale22 dont elle s’affranchit ici avec une impu­dence confondante. Ainsi, elle fait fi des acquis de la sociologie, de l’ethnologie ou même de la psycho-sociologie, de l’ethno­psychiatrie, de la socio-psychanalyse, de la psychanalyse des groupes ou de l’analyse institutionnelle23, dont elle ne semble jamais avoir entendu parler : elle plaque ex abrupto sa seule grille psychanalytique sur des processus collectifs, groupaux, sociaux, culturels, politiques et anthropologiques. Le résultat est prévisible : tout est rabattu sur des mécanismes psychiques individuels, conduisant Zadig à ne rien comprendre à la dimension militante de l’apostasie.

L’auteur aurait mené 243 entretiens (le chiffre varie) en deux ans – en réalité, moins de cinq mois24 (en soi, c’est déjà une prouesse25) – sans qu’aucun n’ait jamais été enregistré26, fait qu’elle justifie par un prétendu refus des volontaires, dont certains affirment publiquement le contraire. Aucun traitement quantitatif ne sera mené et les quelques chiffres fournis en annexes servent d’alibi (sexe, âge, niveau d’étude et continent d’origine), ce qui n’empêche en rien les généralisations aléatoires de pulluler : « les apostats » ; « la plupart » ; « tous » ; « toutes » ; « la majorité », etc., tout en précisant, et c’est bien commode, qu’« il y a autant d’apostasies que de sujets » (p. 37). On lit, par exemple, que les « premiers bains sonores de l’enfance » ont été une « exposition constante aux psalmodies coraniques » : la « conséquence clinique immédiatement décelable dans le discours des Apostats concerne la question de l’ancrage inconscient de cette langue musicale du Coran » (p. 157). Problème : aucune distinction n’est faite entre natifs musulmans (supposés arabophones de naissance) et convertis (supposément francophones) et pas davantage entre les différences d’intensité des pratiques religieuses domestiques. Idem lorsqu’elle assène, étrangement, que l’âge d’Aïcha lors de son mariage avec Mahomet (9 ans) constitue la première raison d’apostasier (p. 211), ce qui ne pourrait valoir que dans un sous-groupe bien précis. Etc.

Et c’est bien là le problème : sur ces centaines d’entretiens, seuls une trentaine ont été sélectionnés (15 femmes et 17 hommes) pour être cités dans le livre (les « verbatim » se faisant donc de mémoire.) sans que l’on sache sur quels critères puisque, si l’auteur assure (p. 243) qu’elle est « bien entendu, consciente qu’il y a un biais de sélection », elle ne dévoilera jamais lequel – ce genre de formule magique à visée performative est fréquente dans le livre. A posteriori, on peut le déduire : avec une sur-représentation des convertis (7 hommes sur 17 et aucune femme), n’ont, in fine, été retenus que les témoignages de personnalités « très attachées à la religion, certaines décrivant une grande ferveur religieuse voire une radicalisation à la période adolescente. » (p. 214), comme il est noté en annexe et présen­té, pourquoi pas ?, comme une découverte. Il ne saurait donc être question, dans tout le livre, d’une autre apostasie que celle passée par l’extrémisme, donc souffrante, nous y reviendrons.

Mais avant d’en venir à ces biais ego-idéologiques inévitablement provoqués par l’absence totale de cadre de travail, il faut évoquer les cas avérés de ventriloquie.

2 – Falsifications et ventriloquie

Auteur d’auto-fictions redondantes, Sonya Zadig invente ici l’auto-entretien, qui consiste à mettre ses propres mots dans la bouche de l’interviewé, réalisant le rêve de tout étudiant en sciences humaines, rencontrant des « acteurs de terrain » qui formuleraient d’eux-mêmes, et dans ses propres termes, les présupposés et l’hypothèse du chercheur pour valider ainsi, prémonitoirement, ses propres conclusions27.

Du fond

On renverra ici à la vidéo de dénonciation de ces procédés28, où quatre apostats témoignent et relèvent patiemment les falsifications grossières de leur propos. Ainsi « Amir Apostat » (de 1h à 2h00) dénonce « ses » propos « rapportés » par Zadig, qu’il qualifie de « faux », tout comme son prétendu refus d’être enregistré. Par exemple p. 135 : « Le conditionnement était en marche, il n’y avait plus de livres à la maison, plus de musique, rien qu’Allah ! Pour le petit garçon que j’étais, l’islam était une évidence, c’était LA Vérité. Même si, gamin, j’avais pu avoir des doutes, c’était rapidement étouffé par ma mère » alors qu’en réalité, musiques et livres ont toujours circulé librement dans la famille d’Amir, sa mère, même voilée, continuant de fredonner joyeusement les Beatles – mère que Zadig lui fait ensuite dénoncer toujours hors de toute réalité : « D’ailleurs, ce sont les femmes qui nourrissent ces réprobations. Mon père ne se mêlait pas de notre éducation, le patriarcat et la misogynie m’ont été directement transmis par ma mère. » (p. 136). De plus,et contrairement à ce que la psychanalyste lui fait dire,il ne se sent pas du tout « étranger » vis-à-vis de ses proches restés dans l’islam. Même les termes qu’elle met dans sa bouche ne sont pas les siens, il en relève quelques-uns : « femmes prolétaires chevronnées de l’islam » (p. 136) ; «c’était mon identité l’islam, il était cousu à même ma peau » (p. 137) ;« étranger à la oumma ». De même « Jack le fou », que Zadig convoque p. 224 : « [il] m’a donné « tribune » pour présenter mon projet d’écrire un livre sur les Apostats et ne m’a posé qu’une seule question « Que pensez-vous du mariage d’Aïcha avec le prophète de l’islam ? » – l’intéressé dément catégoriquement (à 1h23) et renvoie à l’enregistrement de l’échange29, confondant pour Sonya Zadig puisque son hôte l’interroge à pro­pos de ce projet d’« enquête », sur sa définition de l’apostasie (minimale et éthérée), sa méthodologie (vaporeuse), ses collaborations (inexistantes), etc. Dans cette même vidéo, Amir Apostat se fait également le porte-parole d’une apostate dont le témoignage, p. 74 du livre30, a été rendu « archi-faux » afin de le rendre « scabreux » et que l’intéressée dénonce en ces termes sur le forum du « Cercle des Apostats » :

«  j’ ai fait confiance, elle à ajouté des éléments mensongers autour du sexe et de la prétendu violence de ma mère ( archi faux) le but étant de rendre mon témoignage scabreux et pathos…ça m’ a choqué et blessé…/…Je lui ai dis que ma mère était assez dure avec moi quand j’ était ado, qu’ elle était attaché au fait qu’il une fille doit filer droit…, je pense que c’ est le cas ds beaucoup de famille maghrébine…. Et elle a transformé cela en  » Enfance atroce marqué par des violences physiques » […] j’ était trop choquée par ses mensonges , à ce niveau la, ce ne sont pas des erreurs c’ est de la manipulation, j’ avais l’ impression d’ être une pauvre meuf qu’i se fait prendre par toute la cité dans une cave et qui fait tout pour préserver un  » Honneur  » de façade, ça m’ à dégoutée ».
(N.B. Nous avons conservé l’orthographe d’origine)

Plus indirectement, Zadig assène dans ses premières pages que « la judéophilie appuyée, voire le soutien à Israël, est un marqueur de la sortie de l’islam » (p. 20), ce qui n’est, là encore, que prendre ses désirs pour la réalité : s’il est exact que l’antijudaïsme musulman incorporé s’évanouit dès la consommation de la première tranche de jambon, il ne s’ensuit nullement une inversion qui passerait par un soutien indéfectible à l’État hébreu ni une adoration fascinée pour les Juifs. Pour beaucoup d’entre nous, un juif devient alors comparable à n’importe quel autre individu et considéré comme un égal, ni plus, ni moins.

De la forme

La trace de l’auteur se lit même dans les formulations des prétendus « verbatim » (rappelons qu’aucun entretien n’a été enregistré), qui reprennent telles quelles ses tournures psychologisantes. Ainsi Zineb, 42 ans, voit à l’adolescence « l’étau » de la violence de sa mère se « sceller » (p. 63) ou encore se demande (p. 65) pourquoi sa mère a intériorisé « la séquestration psychique et corporelle de sa communauté » ou Ayoub, 25 ans, qui confie (p. 158-159) « qu’il y a un complexe maternel chez les musulmans ; le cordon ne se coupe pas, il est solidement noué par un mé­lange d’amour, de culpabilité et de terreur. Sortir de l’islam est difficile à cause de cette ligature, sortir devient une trahison à la mère. ». De même, Najet, 19 ans, issue d’une famille salafiste : « Mon père était absent, une figure périphé­rique […] Contrairement aux idées reçues, c’est un matriarcat, l’islam, ce sont les femmes qui tirent les ficelles et qui sont le rouage clé du moteur islamique ! », découvrant son homosexualité à 12 ans, la même évoque « un tsunami psychique » (p. 107). Omar confie, à propos de la bienveillance et de l’hospitalité des Français qu’il découvre en arrivant dans le pays : « Ça m’a décompensé un doute paranoïaque, je me sentais coupable » (p. 136) ; Marwan, 26 ans, arrivé en France il y a 8 ans, formule de lui-même l’hypothèse de Sonya Zadig : « Le Cercle des Apostats [… ] il y a cette tentation dangereuse de former une oumma à l’envers, l’oumma des kouffars » (p. 148) et dit avoir été « un exilé du même, du pareil » (p. 148), parle du « matriarcat dans l’oumma » qui « perpétue le patriarcat » y voyant « sûrement un bénéfice secondaire caché » avant d’immédiatement ajouter : « je ne sais pas c’est vous la psy ! » – tous s’accordent en tous cas pour déléguer leur parole à l’auteur… qui semble s’y résoudre à son corps dé­fendant, comme on le voit.

Plus inexplicable, la multiplication de l’image de la « sortie » de l’islam, au sens littéral : « Il ne faut pas croire que c’est facile de sortir de là […] alors vous imaginez le vide que j’ai ressenti quand j’ai claqué la porte ». / « Quand je vois ce qui se passe, le prosélytisme musulman sur TikTok, j’ai trop peur pour mes filles, je préfère sortir ! » « Je n’en veux plus, je sors ! » / « Y rester aurait été insensé voire suicidaire, je suis sortie ! » / « Mon regret est d’avoir mis trop de temps à sortir » / « Quand j’ai compris cela, je suis sorti… » / ça m’a pris une semaine et je suis sorti ! » « je me suis dit : soit je deviens Daechien soit je sors. Et je suis sorti ! » 31, etc. jusqu’au sous-titre de l’ouvrage « « Ils ont décidé de sortir de l’islam au péril de leur vie ». Au point que Daniel Sibony avoue, dans sa préface (p. 13), qu’« on aimerait appeler ces apostats les sortants ». Problème : une simple visite des multiples témoi­gnages des chaînes et podcasts d’apostats montre immédiatement que ce leitmotiv n’existe… que dans le livre de Sonya Zadig32.

3 – Non-sens, contradictions et confusions

Sans rigueur dans sa démarche, l’auteur réécrit les entretiens et les dénature pour y trouver ses propres présuppo­sés, mais multiplie également les contresens, contradictions, confusions. Relevons-en quelques-uns.

Sa seule définition du terme « apostasie » (p. 19) est inconsistante et le mot est confondu avec « athée », jamais défini non plus. Dans une note, l’auteur précise réserver la majuscule (« Apostat ») aux partici­pants du « Cercle des Apostats » (quid des interviewés venant d’ailleurs ?), puis n’en tient plus compte quelques pages plus loin. Même confusion concernant les différentes expressions présentées comme équivalentes ni jamais claire­ment distinguées comme « islam-culture-religion » ou « culture-religion » ou « culture d’origine » ou encore « religion islamique » ou « éducation musulmane » ou « endoctrinement islamique », etc. L’approximation et les erreurs manifestes traversent tout l’ouvrage et l’on pourrait presque s’arrêter à chaque page.

Ainsi, Zadig, perspicace, note qu’une Larissa « parle au présent lorsqu’elle évoque ses souvenirs d’enfance, comme si la douleur était toujours là », sauf que le récit de Larissa est transcrit au passé simple et à l’imparfait (p. 84-85). On est d’ailleurs frappé, d’une manière générale, par l’absence courante de rapport entre le contenu des en­tretiens donnés à lire et l’analyse qui le suit immédiatement, et dans les deux sens : l’un parle de sa circoncision comme d’un moment qui l’a « traumatisé » (p. 151) sans que notre psychanalyste n’en souffle mot (nous y reviendrons) ; elle disserte en revanche du « rejet de la France » qu’éprouve telle apostate (p. 81) alors que celle-ci déplore au contraire la haine du pays d’accueil par sa communauté (p. 75) ; etc. Les formulations sont d’ailleurs souvent confuses : « Que les mères soient nées en France ou y soient arrivées jeunes, le vécu psychique d’exclusion ne varie pas, surtout [?] dans les milieux défavorisés » (p. 60) ; « Les récits des ex-musulmans ont [sic] d’ailleurs des misères [sic] et des privations sociales, qui atteignent des degrés tels…  » (p. 82), etc. (on dirait la rubrique « Rue des petites perles » du Canard Enchaîné). Ailleurs, l’auteur tient à ce que les apostats soient assignés à l’islam par « les Français dits « de souche » et l’illustre immédiatement par l’exemple d’un apostat racontant « que ses enfants se font harceler à l’école par leurs pe­tits camarades musulmans parce qu’ils ne mangent pas halal et ne font pas le Ramadan » Plus loin, p. 219-220, Zadig se moque de ce « principal du collège […] s’étonnant d’apprendre que l’on pouvait s’appeler Mounir sans être musulman » – l’auteur, suffoquée par une telle violence, fait-elle semblant d’ignorer qu’en France on déplace tous les jours des enseignants pour bien moins que ça ? Le « au péril de leur vie » promis de la couverture ne semble concerner que certaines personnes.

Même pas : tout en reconnaissant que notre apostasie nous expose à de réelles menaces (« Leurs détracteurs peuvent insulter, harceler, doxxer, troller, diffamer, appeler à la haine, menacer de mort sans courir le moindre risque, en restant cachés. Les Apostats ne sont que trop exposés à ce genre de persécution », p. 221) elle précise une page plus loin que notre anonymat et le choix de pseudonymes n’ont d’autre fonction que « d’accroître les fantasmes de toute-puissance de ceux qui les portent » et d’ouvrir la voie « au déchaînement des pulsions agressives et destructrices ». Ainsi, si nous affirmons que « Sonya Zadig » est également un pseudonyme, mettons-nous à jour sa perversion ou sa vulnérabilité33 ? De même (cf. infra), elle adjure les apostats de se désigner autrement qu’en référence à la religion abhorrée (d’où l’obsession des « sortants » ?) mais elle se réclame, elle, d’un « post-islam ». D’ailleurs, elle se dit apostate, sans vraiment l’être tout en l’étant, mais ne le dit pas sauf quand elle l’affirme… avant de se dédire ailleurs.

Le livre entier baigne dans cette joyeuse confusion à laquelle notre époque s’habitue et qui offre à son auteur la possibilité, enviable, de noyer les critiques argumentées dans des arguties plus ou mois séduisantes et, surtout, de se couler dans le désir de l’interlocuteur. Si la langue de bois était le style de l’apparatchik, la langue de caoutchouc celui de l’idéologue fatigué34, la langue confuse d’aujourd’hui semble celle de l’opportuniste.

Lire la seconde partie

Notes

1– Sofia Elmansour, militante athée, auteur de plusieurs articles sur l’émancipation sociale et politique, membre de Lieux Communs, est la rédactrice principale de ce texte qui a été publié, dans une version plus longue, sur le site Lieux Communs https://collectiflieuxcommuns.fr/?1221-De-la-psychiatrisation-des-dissidents-de-l-islam-12. Quentin Bérard publie régulièrement dans Mezetulle https://www.mezetulle.fr/author/quenber/

2 – « Il y a des hommes qui travaillent huit heures par jour et font le grand effort de lire le soir pour s’instruire. Ils ne peuvent pas se livrer à des vérifications dans les grandes bibliothèques. Ils croient le livre sur parole. On n’a pas le droit de leur donner à manger du faux. Quel sens cela a-t-il d’alléguer que les auteurs sont de bonne foi ? Eux ne travaillent pas physiquement huit heures par jour. La société les nourrit pour qu’ils aient le loisir et se donnent la peine d’éviter l’erreur. Un aiguilleur cause d’un déraillement serait mal accueilli en alléguant qu’il est de bonne foi. ». « Les besoins de l’âme ; La vérité » Première partie de L’enracinement (1943, éd. Gallimard 1990) URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?618-Les-besoins-de-l-ame-La-verite

3 – Sur les convergences entre l’islam contemporain et le totalitarisme, cf. « Islamisme, totalitarisme, impérialisme », brochure Lieux Communs n°21bis, Islamismes, islamogauchisme, islamophobie. Seconde partie : Islam, extrême droite, totalitarisme, de la guerre à la domination, août 2016. URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?870-Islamisme-totalitarisme

4– Sofia Elmansour, membre du forum du Cercle des apostats depuis fin 2022 et de Lieux Communs, est la rédactrice principale de ce texte. Cf note 1

5– Y compris au cœur même de l’islam : Voir le très documenté texte de Dominique Avon, « L’athéisme face aux pays majoritairement musulmans ». Carnet de recherche de l’IPRA (16/12/2015) URL : https://ipra.hypotheses.org/45

6 – Fayard, novembre 2025, préface de Daniel Sibony.

7 – Le forum en ligne « Le Cercle des Apostats » (créé sur le serveur Discord en août 2022) et les auditeurs de la chaîne YouTube de l’athée « Jack le fou ».

8 Soumise, Récit (2020) ; À corps perdu, Roman (2022) ; À corps retrouvé, Roman (2024), tous publiés aux éditions L’Harmattan-Replica et présentés par l’auteur comme des « auto-fictions ».

9 – L’auteur s’est plainte d’avoir été censurée par les Presses Universitaires de France, là aussi sans avancer d’information vérifiable.

10 – Cf. Vidéo « Échange avec Sonya Zadig : Sommes-nous les enfants perdus de la république ? » le 23/11/2025 URL : https://www.youtube.com/watch?v=Y1s2pTnj1Ko Notons que nous passons ici outre lavertissement (à 1h16) selon lequel elle n’acceptera la critique « que de ses pairs universitaires ».

11 – Les Territoires perdus de la République. Antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire. Ed. Mille et une nuits, 2002. Collectif, sous la direction d’Emmanuel Brenner (pseudonyme de Georges Bensoussan).

12 – Ainsi, sur l’apostasie elle-même, on consultera notre émission « Offensive sonore » sur Radio Libertaire « Waleed Al Husseini, un athée en « terre d’islam » » de mai 2017 (URL : https://offensivesonore.blogspot.com/2017/05/walleed-waleed-al-husseini-un-athee-en.html) ou notre texte « Menacer Zineb, L’imaginaire de l’islamisme ordinaire », février 2021 (URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1045-Menacer-Zineb-1-3). Mentionnons également notre prochaine émission diffusée les 1er et 15 mai 2026 « Les enjeux politiques de l’apostasie » par le podcast « Hérétiques » : https://heretiques.fr/

Sur l’islam et l’islamisme, sur l’immigration, sur les soulèvements arabes de 2011, renvoyons notamment à nos différentes brochures comme Les soulèvements arabes face au vide occidental : l’exemple tunisien, mai et avril 2011 (Brochure Lieux Communs n°17 & 17 bis, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?490-les-soulevements-arabes-face-au) ; Malaises dans l’identité Malaises, mai 2012 (Brochure Lieux Communs n°19, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?589- ) ; Islamismes, islamogauchisme, islamophobie, janvier et novembre 2015 (Brochure Lieux Communs n°21 & 21bis, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?837-en-banlieue-l-islamisme) ; La fin de l’immigration. Réalités troublantes et mensonges déconcertants, mars 2020 (Brochure Lieux Communs n°25, URL: https://collectiflieuxcommuns.fr/?1006-Quatrieme-de-la-brochure-no25).

13 – 1er tome de son autobiographie, Stock, 1998. Libres de le dire , coécrit avec Caroline Fourest, Flammarion, 2010. Prix Simone-de-Beauvoir en 2008 à Paris.

14 – Violence et islam. Entretiens avec Houria Abdelouahed de Adonis, Seuil, 2015.

15 – (1931-2021), écrivain et psychiatre, auteur entre autres de : La Femme et le Sexe, ou Les souffrances d’une malheureuse opprimée essai paru en 1967 traduit par d’Abdelhamid Drissi Messouad, Éditions L’Harmattan, Paris, 2017

16 – Mon Adieu du Ciel (« Mein Abschied vom Himmel », Éditions Droemer Knaur, 2010)

17– Citons entre autres le podcast créé par Soraya, membre active du Cercle des apostats qui recueille les témoignages de femmes pour la plupart apostates de l’islam : « La Révolution Des Cœurs » (septembre 2024), podcast dédié à « l’émancipation des femmes de culture arabo-musulmane », inexplicablement oublié par l’auteur. URL : https://www.youtube.com/@R%C3%A9volutionDesCoeurs

18 – Qui réclame notamment l’abrogation de l’article 222 du Code pénal marocain punissant d’un à six mois d’emprisonnement et d’une amende de 200 à 500 dirhams quiconque « notoirement connu pour son appartenance à la religion musulmane, rompt ostensiblement le jeûne dans un lieu public pendant le temps du ramadan, sans motif admis par cette religion »

19 – Cf « Menacer Zineb », op. cit.

20 – « Portrait #31 : Sonya Zadig, une femme entièrement libre », URL : https://www.youtube.com/watch?v=UkrL0mDnOeM

21– Houssame Bentabet : Abandon de l’islam : de l’irréligiosité au reniement de la foi chez les musulmans en France (L’Harmattan, 2020), sociologue, consultant et formateur auprès de Convivencia, agence de lobbyisme pro-religions. Cf. notre « Cartographie des mouvances anti-Lumières », juin 2021, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1102-Cartographie-des-mouvances-anti-Lumieres

22 – Traitement de la maladie psychique en terre d’Islam. Étude de la dépression chez les femmes tunisiennes post-Printemps arabe. L’Harmattan, 2023.

23 – Cf. G. Mendel et le groupe Desgenette pour la socio-psychanalyse, D. Anzieu et R. Kaës pour la psychanalyse des groupes, G. Lapassade et R. Lourau pour l’analyse institutionnelle.

24 – Premier appel à témoin lancé sur le Discord du « Cercle des apostats » début mars 2024, puis chez « Jack Le Fou » le 11 mars 2024 ; le 5 juillet 2024, « MoMo » transmet aux membres du Cercle un message de Zadig : « Je vous annonce que les entretiens sont désormais clos. Vous avez été 249 [sic] apostats à me parler et surtout à m’apprendre. Place maintenant à l’écriture. [] »

25 – Les auteurs du présent texte ont quelques expériences d’entretiens semi-directifs en psycho-sociologie et ethnographie : le recueil et l’exploitation de quelques dizaines en une année universitaire est déjà un travail bien conséquent, lorsqu’on travaille à côté par ailleurs comme c’est le cas de l’auteur.

26– Seul « Jack Le fou » a gardé trace de son échange avec Zadig, qu’il met à disposition sur sa chaîne. Cf. infra.

27 – On passera sur quelques données ethnographiques non sourcées et que l’on nous permettra de considérer comme particulièrement douteuses comme celle-ci : « Il y a dans les dialectes arabes, notamment au Maghreb, une précaution langagière très répandue que doit respecter le locuteur musulman, qui consiste à éviter de prononcer le mot JE. « Que Dieu nous protège du mot Je ! » est l’expression préliminaire pour parler de soi. Les enfants qui disent ana [je], sont automatiquement repris et souvent avec véhémence : « Kif ana ? Yatik darba al ANA ! » [Comment Moi ? que tu sois frappé sur ta partie la plus intime !]. ».

28 – Vidéo (à partir d’1h50) sur la chaîne d’Amir Apostat « Alerte Santé – La FreudoScience nous a infiltré » (sic) (26/11/2025) URL https://www.youtube.com/watch?v=2m_I6NlXDW4 Sur le Cercle des Apostats (Discord), sont postées de vives réactions : « je me desavoue de Sonya Zadig après avoir vu que mon histoire a ete modifié pas a 50% mais a 500% […] je suis forcément déçu et dégoûté pour les espoirs et l’énergie gâche » / « je la laisse avec ses délires psychanalitiques et ses obsessions, le chapitre est clos pour ma part …. J’ espère qu’ un jour un autre projet de ce genre Vera le jour pour porter notre voix avec plus de rigueur » (l’orthographe d’origine est conservée)

29 « JackLeFou et vous /2 » 11 mars 2024 : https://www.youtube.com/live/ETokJfqj4WY (de 50’ jusqu’à 1h13).

30« [Ma mère] était une femme dépressive qui nous faisait subir des choses atroces y compris la violence physique » […] comme beaucoup de Maghrébines, je m’autorisais les rapports anaux pour ne pas déshonorer ma famille » (p. 75).

31– pp. 76, 77, 96 , 113, 137, 148, 155, 162.

32 – Un autre exemple : la généralisation de l’expression « je suis apostat Hamdoullah [grâce à Dieu] », qui sonne comme une invention de S. Zadig dans le but d’ alimenter sa thèse selon laquelle l’apostat ne s’émanciperait jamais totalement de l’islam – « Apostat grâce à Dieu ! » étant d’ailleurs le premier titre envisagé par l’auteur (Video PORTRAIT #31: Sonya Zadig, une femme entièrement libre, op. cit.).

33 – « Certains » lui indiquent que leur « démarche était subversive » ; et d’autres « qu’ils visaient la satire », remarque dont elle fait fi (p. 221).

34 – Castoriadis C. ; « De la langue de bois à la langue de caoutchouc » [1978] in Quelle démocratie ? Tome 1 (Écrits politiques, 1945-1997, III), Éditions du Sandre, Paris, 2013.

Lire la seconde partie

Le ministre de l’Intérieur redéfinit la laïcité. Serait-il en mission ?

Le 12 mars 2026, à la grande mosquée de Paris, le ministre de l’Intérieur et des cultes Laurent Nuñez était présent pour une cérémonie de rupture du jeûne marquant la fin du Ramadan. Il y a pris la parole. Dans son intervention, deux déclarations ont été amplement relevées par les médias, à juste titre. Quelques autres choses sont à souligner dans ce discours empreint d’un vernis républicain et laïque, mais profondément acquis à une vision « interconvictionnelle » de la cité. On examine quelques bévues dans ce discours, on s’interroge aussi sur sa fonction politique.

On peut écouter l’intégralité du discours sur Youtube https://www.youtube.com/live/FLKuKNLRBVg, entre les repères de minutage 25 et 37 minutes.

Deux passages amplement commentés dans les médias

Le voilement des fillettes

Le ministre tolère volontiers le voilement des petites filles, précisant que lui-même ne sera pas « celui qui ira expliquer à des enfants qu’en portant le voile, elles menacent le vivre-ensemble républicain ». C’est beau comme du Jospin en 1989 lors de l’affaire de Creil. Dire aux parents qu’ils marquent une enfant mineure en lui signifiant, et en signifiant clairement à tous ceux qui la voient, au-delà même d’une assignation religieuse, qu’elle doit se sentir inférieure à d’autres enfants du fait même de ce qu’elle est (à savoir une fille) et qu’elle doit se conduire en conséquence de cette infériorité, non, non, ce serait stigmatisant. Souligner la discordance de ce marquage inégalitaire, par définition non libre puisqu’il est imposé sans possibilité de refus, avec l’article premier de la Déclaration des droits, vous n’y pensez pas…

Si le ministre, dans sa souplesse bien connue, a hésité à choquer certains de ses interlocuteurs, il pouvait éviter le sujet ou ne pas l’aborder en des termes qui approuvent une attitude que bien des musulmans réprouvent, et qui en outre s’appuient sur une énormité. Comment peut-on rendre un enfant responsable de ce que son entourage lui enjoint de porter ?

« Développer, mieux faire connaître l’islam »

En affirmant son soutien à « toute initiative visant à mieux faire connaître l’islam », le ministre croit bon d’ajouter, en un moment d’improvisation s’adressant au recteur de la Grande mosquée « Et tu sais mon cher Chems, combien le président de la République est attaché à développer, à mieux faire connaître l’islam ».
Oups, un petit dérapage était en route : comment un président de la République française peut-il être attaché au développement d’une religion ? Ce n’est pas son affaire, en aucune manière, et c’est contraire à la Constitution ainsi qu’à la loi. M. Nuñez s’en rend compte et complète : « à développer, à mieux faire connaître ». Que faut-il comprendre : « développer c’est-à-dire mieux faire connaître » ou bien « développer et en outre mieux faire connaître » ?

Réduction de la laïcité à la liberté de croyance

Mais un autre point, fondamental, mérite d’être relevé. Sans surprise, une tonalité générale de « dialogue interreligieux » irrigue le discours, illustré en l’occurrence par « la convergence entre le Carême et le Ramadan ». Une conception interconvictionnelle semble bien être, d’après L. Nuñez, l’alpha et l’oméga de la laïcité qu’il réduit à la liberté de croyance et de pratique d’un culte. Ce qui apparaît notamment dans deux passages.

« Nul ne peut [sic] être inquiété pour ses convictions [sic] [même] religieuses »

Premier passage (à environ 32’) :

« [les auteurs des actes et crimes antimusulmans sont les ennemis de] la République laïque qui garantit que nul ne peut être inquiété pour ses convictions religieuses » (c’est moi qui souligne).

À l’évidence cela se veut être une citation de l’article 8 de la Déclaration des droits. Sauf que deux mots ont été changés, et qu’un autre mot manque… et ça change tout. Cet article dit en effet : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. » (c’est moi qui souligne).
Passons sur la transformation de « doit » en « peut » et aussi sur la réduction, moins innocente, des « opinions » aux « convictions ». Attribuons-les à l’oralité de l’intervention.
Mais l’omission de « même » change le sens de la phrase en le restreignant, car alors l’adjectif « religieuses » qualifie directement le substantif « opinions » (ou selon L. Nuñez, « convictions »). Si on ne peut pas être inquiété pour ses « convictions religieuses », on peut donc l’être pour des « convictions » autres que religieuses ? Et si l’on rétablit le lexique d’origine c’est bien pire : on pourrait être inquiété pour ses opinions autres que religieuses ? Je ne sais pas si le ministre s’est bien rendu compte que cela peut se conclure de son propos, et franchement je ne pense pas qu’il ait voulu aller jusque-là. Admettons donc, encore, que cette bévue est due à une maladresse excusable dans un discours sur le vif. Mais ça commence à faire beaucoup, et toujours dans le même sens.

La laïcité se réduit-elle à « la garantie de croire et d’exercer un culte » ?

Enfin je relève une définition aberrante de la laïcité, présentée cette fois avec une telle assurance qu’on ne peut pas avancer l’excuse de la maladresse ou de l’approximation orale.

« La garantie de croire et d’exercer un culte : il n’y a pas d’autre définition de la laïcité », déclare le ministre à 35′-37’.

Les partisans les plus tièdes d’une tolérance élargie ajouteraient timidement « de croire, de ne pas croire, de changer de croyance ». Et même cela, qui est tout de même moins restrictif, serait encore insuffisant pour caractériser la laïcité, n’en déplaise à M. le Ministre.
Car une association politique laïque ne se contente pas d’assurer la liberté de différentes « convictions », au nombre desquelles on peut placer l’athéisme. En installant l’autonomie totale du politique et son indépendance à l’égard de toute « conviction », une association politique laïque assure la liberté de conscience, elle construit un espace de liberté que les convictions, si nombreuses et diverses soient-elles, ne peuvent pas saturer. La République laïque n’est ni religieuse, ni irréligieuse, ni anti religieuse, ni interreligieuse, ni interconvictionnelle ; elle est a-religieuse, indépendante de toute sorte de « conviction ». C’est ainsi qu’elle garantit la liberté de conscience et son exercice (qu’il s’effectue ou non dans un culte), dans le cadre du droit commun.

À prendre la formule de L. Nuñez au sérieux, la laïcité de la République consisterait donc à accorder sa garantie aux seuls croyants. On ne demande pas à M. le Ministre d’avoir médité sur la théorisation de la laïcité, il a bien d’autres affaires à régler. Mais on peut supposer qu’il prend conseil afin de réduire le nombre de bêtises et d’énormités qu’on laisse échapper dans une intervention orale. Et on peut s’inquiéter de constater, à travers une déclaration aussi effarante, qu’il n’a même pas relu la loi de 1905, non seulement son article premier, mais également son volet pénal (qui devrait pourtant intéresser le ministre de l’Intérieur), lequel garantit aussi le non-exercice d’un culte.

Quel objectif politique ?

Tout cela accompagné de force témoignages d’amitié tutoyante un peu lourdingues à la limite du copinage, dans une mosquée dont tout le monde sait qu’elle est contrôlée par l’Algérie. Tout cela après le déplacement du même ministre dans ce pays (avec le succès que l’on sait, car il y a toujours un otage français aux mains du pouvoir algérien). Tout cela appuyé par une référence au président de la République, qui serait attaché à développer l’islam – euh, pardon, sa connaissance – en France. Tout cela après le départ de Bruno Retailleau du ministère de l’Intérieur. Tout cela à quelques mois de l’élection présidentielle et en pleine déconfiture du macronisme1.

Tout cela laisse la forte impression que L. Nuñez était en mission et faisait passer un message de « réconciliation » conforme au vœu d’un président qui souhaiterait peut-être sortir sur un grand succès pacificateur enjambant la Méditerranée. Peut-être, et surtout : à quel prix ?

Note

1On aura remarqué (c’est un exemple qui s’en tient aux sujets abordés ici) que l’unanimité est loin de régner au sein du gouvernement sur le voilement des fillettes.

Les musulmans, « victimes d’une laïcité discriminatoire et liberticide » ?

Sur une chronique de Samuel Fitoussi

Après l’annonce de la décision de Gérald Darmanin imposant la neutralité religieuse aux élèves de l’École nationale de la magistrature, Samuel Fitoussi présente le 9 septembre à ce propos une chronique sur Europe 11. La première phrase en est : « J’ai 28 ans et aussi loin que je me souvienne, le débat public français est rythmé par ce qu’il convient d’interdire aux musulmans ». Et de faire une liste : « En 2004, on proscrivait le voile à l’école, quelques années plus tard c’était la burka dans l’espace public, puis les prières de rue ; on a ensuite songé à bannir les menus sans porc à la cantine et à empêcher les mères voilées d’accompagner leurs [sic] enfants en sortie scolaire. Encore un peu plus tard, on interdisait ou on envisageait d’interdire le burkini sur les plages, le port du hijab dans les compétitions de football, le burkini à la piscine ou encore l’abaya à l’école. »

J’ai d’abord cru à une coquetterie littéraire dont le genre a été rendu classique par Montesquieu2 : une sorte de réquisitoire paradoxal qui, en ridiculisant chaque étape du raisonnement, déboucherait sur le démontage de cette accumulation d’erreurs et de pseudo-arguments.

Mais non c’était très sérieux. Le chroniqueur poursuit en effet : « Bref, cela fait deux décennies que pour endiguer l’islamisation du pays, nos dirigeants ont choisi la surenchère liberticide », en soulignant, excusez du peu, un problème moral – « Une démocratie libérale perd un peu d’elle-même lorsqu’elle dicte à des millions de citoyens majeurs comment ils doivent vivre, comment ils doivent s’habiller ou ne pas s’habiller » – attesté par une considération arithmétique : « 78 % des musulmans s’estiment victimes d’une laïcité discriminatoire ». Ce qui montre bien que « l’État empêche des millions de citoyens de pratiquer leur religion comme ils l’entendent ».

La conclusion politique arrive, et on en mesurera l’extrême rigueur logique. Pour éviter l’islamisation, une troisième voie entre « l’autoritarisme laïque » et le « multiculturalisme » serait possible : « accrochez-vous bien » apostrophe le chroniqueur, elle consiste à « limiter l’arrivée d’individus aux mœurs et aux pratiques rétrogrades ».

C’était si bien raisonné que le présentateur Dimitri Pavlenko, qui relançait le propos de temps en temps, a cru en toute bonne foi que la chronique était terminée et qu’il pouvait donc la clore (je risquerai : l’écourter, car il avait quand même le papier sous les yeux) par un remerciement.

Mais ce n’était pas fini ! Car la conclusion avait besoin encore d’un petit étayage : « n’est-il pas absurde d’encourager l’arrivée de centaines de milliers d’individus dont nous n’apprécions pas les mœurs, puis de leur interdire de vivre ces mœurs ? …] Sans le ralentissement de la tendance démographique, nous aurons le choix entre la fuite en avant autoritaire ou le multiculturalisme. » En bref : prendre des mesures (en gros : abandonner la laïcité) pour éviter d’appliquer à certaines personnes des lois qui concernent tout le monde. Bien sûr, cela ferait disparaître aussi les problèmes que posent de nombreux « individus aux mœurs et aux pratiques rétrogrades » qui sont ici, maintenant. Vraiment, c’est lumineux.

Dimitri Pavlenko ayant invité à « méditer » cette chronique, je vais m’employer à avancer quelques éléments pour nourrir la méditation.

1° La loi du 15 mars 2004. Elle prohibe « le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse »3. Exemples : voile islamique, kippa, croix de bonne dimension (« ostensiblement »), abaya.

Qui se plaint d’être visé par une interdiction ciblée et « discriminatoire », expressément dirigée contre sa religion ? Les parents d’élèves chrétiens ? Les parents d’élèves de confession juive ?

Cette loi s’applique au temps et aux lieux scolaires et ne concerne que les écoles et collèges publics. L’élève qui ôte ses atours religieux en entrant à l’école peut les remettre en sortant. L’école à l’abri de l’environnement social, la maison à l’abri du maître d’école : cette double vie lui fait vivre l’expérience de la « respiration laïque »4, il échappe par là aussi bien à l’uniformisation d’un État qui s’imposerait partout et tout le temps qu’à celle de sa communauté qui s’imposerait partout et tout le temps. C’est très exactement le contraire d’un intégrisme.

2° L’interdiction de la « burka » dans l’espace public (i.e. l’espace social partagé). Si la « burka » y est interdite, c’est parce qu’elle est un cas particulier de la dissimulation du visage, laquelle est généralement interdite (cagoules par exemple). La loi du 11 octobre 20105 n’est pas une disposition laïque, c’est une disposition d’ordre public. Elle comporte des exceptions, parfaitement claires et justifiées. Cet exemple est donc hors-sujet.

3° « Les prières de rue ». Oui, les prières de rue sont interdites en vertu du droit commun et non par une « laïcité autoritaire » : entrave à la circulation et trouble à l’ordre public. Mais les prières dans la rue ne sont nullement interdites. Assurer la libre circulation et la tranquillité publique, c’est liberticide ? Cet exemple est également hors-sujet.

4° « On songe à interdire aux mères voilées d’accompagner leurs enfants dans les sorties scolaires ». C’est parfaitement dit cette fois, et la double précision ci-dessus soulignée soulève bien le problème. Un accompagnateur scolaire est-il toujours une « mère » ? Le modèle familialiste doit-il s’appliquer à l’école ? Lorsque un ou des enfants de l’accompagnateur font partie du groupe qu’il accompagne, faut-il considérer que ce groupe est assimilable à ses enfants, et doit-il traiter chaque élève comme il traite ses propres enfants ? Heureusement que non. Lorsqu’il s’agit de parents d’élèves, les accompagnateurs scolaires n’ont pas à traiter les enfants d’autrui comme s’ils étaient les leurs ; réciproquement ils doivent traiter leurs propres enfants comme s’ils étaient ceux d’autrui. Ce n’est pas en acceptant à l’école (laquelle ne change pas de nature, qu’elle soit dans les locaux scolaires ou en dehors) des formes ostensibles d’orthopraxie religieuse qu’on peut appliquer ce principe6.

5° La France dicte « à des millions de citoyens comment ils doivent s’habiller et ne pas s’habiller ». Mais oui ! comme la plupart des États de droit, et elle ne le fait pas seulement pour les citoyens : on ne peut pas se balader tout nu dans la rue, l’exhibition est interdite, certaines communes balnéaires interdisent le tenues de bain en ville, une entreprise a le droit d’exiger un « dress code » à certains postes de travail, etc.

Mais là je suis de mauvaise foi, j’élargis le sujet en prenant bêtement le discours à la lettre, il fallait comprendre : « la France laïque impose une tenue aux musulmans et à eux seuls ». Faux. Il suffit de faire un pas dans le métro d’une grande ville ou dans les rues d’une petite ville pour voir des femmes voilées et des hommes en « qamis » circuler librement. Il est vrai que, depuis plusieurs années, le port de la soutane par les prêtres se fait rare : mais la laïcité n’y est pour rien, c’est l’Église catholique qui l’a rendu facultatif en 1962. Il est vrai que, aujourd’hui, le port de la kippa et celui de l’étoile de David sont de moins en moins observables : ce n’est certainement pas dû à la laïcité. Le principe de laïcité s’applique de manière limitée, expressément définie par la loi, dans le temps et dans l’espace et seulement à certains objets ou personnes dans des circonstances déterminées. Partout ailleurs, dans l’infinité de la société civile, il ne s’applique pas : cela caractérise la dualité du régime laïque7.

6° « 78 % des musulmans s’estiment victimes d’une laïcité discriminatoire », estimation qui autorise la conclusion : « l’État empêche des millions de citoyens de pratiquer leur religion comme ils l’entendent ». À ce compte, on devrait pouvoir dire que la répression des excès de vitesse est discriminatoire envers les amateurs de vitesse et que l’État les empêche de conduire leur véhicule « comme ils l’entendent ». On ne sait pas si les personnes pénalisées pour excès de vitesse (je suppose qu’elles sont très nombreuses) s’estiment victimes de discrimination, il serait intéressant d’avoir une étude sur leur « ressenti »…

Le principe de laïcité ne contraint aucun culte plus qu’un autre, n’en favorise aucun, la loi est la même pour tous. Le « ressenti » discriminatoire, variante du retournement victimaire, dépend fortement de la quantité de contrainte qu’exerce un culte sur ses adeptes. Plus un culte est contraignant pour ses adeptes, plus il empiète sur leur liberté, plus ce culte percevra les lois civiles (et particulièrement les dispositions laïques) comme des contraintes, et cela précisément parce que ces lois et ces dispositions permettent aux individus de se libérer de l’emprise communautaire. Par exemple, si dans un culte donné existe une règle selon laquelle le témoignage d’un homme serait plus crédible que celui d’une femme, le culte en question devra renoncer à cette disposition : cela sera perçu comme une « contrainte » que ne subira pas un autre culte où cette disposition n’existe pas. Si, selon tel ou tel culte, la règle de succession impose une répartition inégale en fonction du sexe des héritiers ou de leur ordre de naissance dans la fratrie, ce sera effectivement une « contrainte » pour les adeptes de ce culte de respecter le droit de succession fixé par l’autorité civile.

Le paradoxe que j’attendais, finalement, est bien là : les exemples de cette chronique montrent que, en réalité, la laïcité libère. On aimerait aussi entendre parler des « centaines de milliers » de musulmans qui, loin de se percevoir comme des « victimes d’une laïcité discriminatoire », vivent paisiblement sur le territoire national en respectant les lois, et n’ont aucune envie d’y installer la charia.

Notes

2 – Montesquieu, De l’Esprit des lois, livre XV, chapitre 5 « De l’esclavage des nègres ». Montesquieu y pratique le plaidoyer paradoxal.

« Regards croisés sur la laïcité », vidéo

L’émission « La foi prise au mot » de la chaîne KTO, préparée et animée par Régis Burnet, diffuse la vidéo « Regards croisés sur la laïcité » (Catherine Kintzler et Jean Leclercq, professeur à l’Université catholique de Louvain).

À regarder sur le site de l’émission https://www.ktotv.com/video/00442670/regards-croises-sur-la-laicite

et sur Youtube https://www.youtube.com/watch?v=leqHBjUvvFk

Accompagnateurs scolaires et port de signes religieux

Le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau vient de relancer la question du port de signes religieux par les accompagnateurs de sorties scolaires. Il s’agit là d’un débat récurrent sur lequel Mezetulle a déjà publié plusieurs textes dont certains remontent à 2014. Le texte ci-dessous expose quelques arguments en faveur de l’interdiction de l’affichage religieux ou politique par les personnes accompagnant occasionnellement les élèves lors de sorties scolaires. Il a été mis en ligne initialement sur Mezetulle le 18 octobre 2019 sous le titre « Accompagnateurs scolaires : et si on leur proposait la respiration laïque ? » Partiellement repris dans une tribune collective publiée sur Figarovox et sur le site de l’UFAL, il demeure d’actualité 1.

La législation actuelle ne fait pas du port de signes d’appartenance religieuse ou politique un droit absolu pour les accompagnateurs2 bénévoles. Cette liberté qui leur est actuellement accordée a pour conditions le bon fonctionnement du service et l’absence de trouble à l’ordre public, lesquels sont appréciés par le directeur d’école ou le chef d’établissement – de sorte qu’un éventuel refus puisse être précisément motivé3. Mais, en l’absence de règle générale claire, tout est renvoyé (comme lors de l’affaire de Creil en 1989) aux enseignants sur le terrain et reste très sensible aux fluctuations de l’opinion.

1° Il conviendrait de considérer non pas le statut des personnes ni le lieu mais la nature de l’activité. Dès lors qu’il s’agit d’une activité scolaire, liée à un acte d’enseignement, on est bien dans le cadre de l’école et cela quel que soit le lieu et quelles que soient les personnes impliquées. À plus forte raison si la sortie est obligatoire4. Or c’est ce que la législation actuelle traite de manière inadéquate en distinguant ce qui a lieu dans les murs et hors les murs de l’école.

Pourtant, rappelons que l’article L.141-5-2 du code de l’éducation s’applique aussi « hors les murs » :

« L’Etat protège la liberté de conscience des élèves.
Les comportements constitutifs de pressions sur les croyances des élèves ou de tentatives d’endoctrinement de ceux-ci sont interdits dans les écoles publiques et les établissements publics locaux d’enseignement, à leurs abords immédiats et pendant toute activité liée à l’enseignement. »

2° Les personnes extérieures sont sollicitées pour encadrer les sorties scolaires à défaut de personnel disponible. En principe c’est le personnel de l’Éducation nationale qui devrait assurer ces accompagnements. Ce n’est donc pas une jouissance de droit pour ces personnes. On les sollicite non pas pour leur proposer gentiment une promenade, mais parce que l’EN n’a pas les effectifs suffisants pour assurer un service. En prêtant leur concours, les accompagnateurs extérieurs bénévoles concourent à l’intérêt général : c’est une excellente chose et on doit les en remercier. Mais le service changerait-il de nature du fait qu’on recourt momentanément à des personnes extérieures ?

3° Il semble aller de soi que les bénévoles extérieurs sont des parents d’élèves, et plus particulièrement des mères. Il n’en est rien ! Le directeur d’école peut solliciter ou accepter le concours d’accompagnateurs qui ne sont pas des parents. S’il s’agit de parents d’élèves, pourquoi privilégier les mères ? L’accompagnement scolaire serait-il une spécialité féminine et plus particulièrement maternelle ? Et si on accepte des mères portant un signe d’appartenance religieuse, il faut donc aussi accepter des « papas » portant kippa, kamis, turban, poignard sikh, que sais-je encore… Plus largement, on devrait accepter des personnes portant des signes syndicaux ou politiques. Voilà une étrange manière de « protéger la liberté de conscience des élèves ».

4° L’école publique doit-elle s’aligner sur le modèle fusionnel, intrusif et sélectif de la « maman » tel qu’il nous est présenté ad nauseam ?
Lorsqu’il s’agit de parents d’élèves, les accompagnateurs scolaires n’ont pas à traiter les enfants d’autrui comme s’ils étaient les leurs ; réciproquement ils doivent traiter leurs propres enfants comme s’ils étaient ceux d’autrui. Ce n’est pas en acceptant des formes ostensibles d’orthopraxie religieuse qu’on peut appliquer ce principe.

5° La figure pathétique familialiste de la « maman » suppose une conception de l’école qui ne soustrait pas les élèves à leur milieu, une école renvoyée sans cesse à son extérieur, au tourbillon social. Or l’école devrait offrir une double vie aux élèves, les dépayser sereinement, les convier à un ailleurs. On peut imaginer que des « mamans » souhaitent peut-être aussi vivre un moment qui les soustrait à leur environnement et à leurs obligations communautaires, faire l’expérience de ce que j’ai appelé ailleurs « la respiration laïque »5. L’élève qui ôte ses signes religieux en entrant à l’école publique et qui les remet en sortant fait cette expérience : il échappe par cette dualité, par cette alternance, aussi bien à la pression sociale de son milieu qu’à une uniformisation officielle d’État. Croire qu’une femme portant le voile serait incapable de comprendre et de pratiquer cette alternance, la renvoyer sans cesse à l’uniformité d’une vie de « maman voilée », c’est la mépriser et la fixer dans un rôle social. L’exempter de cette alternance libératrice, c’est cautionner, en la banalisant, la normalisation politico-religieuse qui fait du port du voile une obligation et un signe de « bonne conduite » islamique. Cela revient à dire à chaque musulmane « tu peux porter le voile tout le temps et partout, donc tu le dois ». C’est désarmer et abandonner celles qui, nombreuses, ne le portent pas, luttent pour ne pas le porter et entendent échapper au lissage de leur vie.

Notes

1 – Voir l’article dans sa version initiale. Voir le dossier récapitulant divers articles en ligne sur Mezetulle depuis 2014 : http://www.mezetulle.fr/dossier-les-sorties-scolaires-et-leurs-accompagnateurs/ . Voir sur le site de l’UFAL le texte de la tribune collective publiée en novembre 2019.

2– « Accompagnateurs » : j’emploie ici à dessein le genre non marqué (dit masculin).

3 – [Note mise à jour en janvier 2025]. Voir la fiche 23 de l’édition 2024 du Vademecum la Laïcité à l’école (p. 124-128 de  l’édition téléchargeable sur le site du Ministère de l’Éducation nationale).

4 – Voir le communiqué du président de la Fédération des Délégués départementaux de l’Éducation nationale à la suite de l’audition au Sénat du 16 octobre 2019 : https://ahp.li/2a5696d5b6f94cffac61.pdf

5 – Voir sur ce site « Laïcité et intégrisme« .

Valérie Pécresse et les caricatures : une pédagogie de l’intouchable

Valérie Pécresse, présidente du Conseil régional d’Île de France, a annoncé le 13 novembre la mise en place d’un projet pédagogique régional destiné à promouvoir la laïcité. Il s’agit notamment de sensibiliser les élèves à la liberté d’expression avec un programme pédagogique proposant aux professeurs de travailler sur des caricatures relatives aux religions. Mais, et c’est ce qui a fait grand bruit, sont exclues de ce programme les caricatures représentant Mahomet.

L’annonce a été faite lors d’une interview de Valérie Pécresse par Apolline de Malherbe sur BFM Tv. On peut certes applaudir l’initiative, non seulement parce qu’elle entend sensibiliser les élèves à la liberté d’expression, mais aussi parce qu’elle est susceptible d’encourager les professeurs à recourir à des documents et des références qui naguère (ou plutôt jadis) ne posaient aucun problème1. Mais cette sensibilisation et cet encouragement sont à géométrie variable.

En écoutant cet extrait sur le site de la chaîne,

https://www.bfmtv.com/politique/laicite-valerie-pecresse-annonce-vouloir-mettre-en-place-un-projet-pedagogique-avec-des-caricatures-a-l-ecole_VN-202411130291.html

on remarque les habiles esquives par lesquelles l’interviewée tente d’éviter ou de transformer la question réitérée par l’intervieweuse – va-t-on montrer oui ou non des caricatures représentant Mahomet ? Mais elle finit par répondre … euh non, « on ne présentera pas une caricature du prophète [sic] dans le cadre de ce programme, mais on présentera des caricatures pour montrer qu’on peut se moquer des religions dans la République de manière… j’allais dire… tout à fait… sereine ».

Bon, tout le monde a compris : il y a une exception. Il y a une religion pas comme les autres, il y a des croyants pas comme les autres, particulièrement sensibles et, qui sait, peut-être prêts à éructer la formule magique « je suis offensé » en brandissant un coutelas ; il vaut mieux les épargner, surtout ne pas y toucher. Sans doute est-ce un point de plus marqué par l’islamisme envahissant et conquérant.

Rappelons toutefois que la logique de l’intouchable est ambivalente : épargner, c’est aussi mettre à l’écart. Cela me fait penser à quelques passages du livre de Charb Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, Les Echappés, 2015 :

« Qui sont les islamophobes ? Ceux qui prétendent que les musulmans sont suffisamment cons pour s’enflammer à la vue d’un dessin grotesque. » (p.32)

« Trop de politiques jouent contre la république en flattant le croyant supposé plutôt que le citoyen. » (p. 33)

« Cette idée suppose que les musulmans prisonniers de leur identité musulmane, ne peuvent réfléchir autrement qu’en tant que musulmans. Penser cela, c’est tout simplement prendre les musulmans pour des cons. Ou pour des spaghettis trop cuits. Pour les socialistes2, si tu plonges la fourchette dans le plat de musulmans et que tu tires, il y a tout qui vient. Ça fait bloc. Encore une fois, les musulmans sont considérés comme des musulmans avant d’être considérés comme des citoyens. » (p. 34)

Ce qui donne une nouvelle actualité à la fameuse caricature en couverture du numéro 712 de Charlie Hebdo où l’on voit « Mahomet débordé par les intégristes » se désolant : « C’est dur d’être aimé par des cons ». Mais est-ce si dur que ça pour l’école publique de se voir suggérer un traitement des élèves adapté à ce qu’on croit savoir de leur croyance supposée ? N’avons-nous pas ici un exemple, à la fois apeuré et méprisant, de pédagogie différenciée ?

Notes

1 – Combien de professeurs renoncent aujourd’hui à aborder telle ou telle question historique, tel ou tel aspect de la pensée religieuse, ou à analyser des œuvres d’art donnant à voir des nus ? Voir sur ce site l’article « Diane et Actéon » des collégiens offusqués par un tableau… sur la pudeur .

2 – Ici Charb semble un peu restrictif, mais il écrit cela juste avant son assassinat en janvier 2015. Dix ans plus tard, on peut allonger la liste…

Des religieux à l’école publique : le symptôme de l’affaiblissement de la République

Mezetulle remercie Aline Girard1 de lui confier ce texte2 où, observant l’introduction croissante du discours « interconvictionnel » à l’école publique – qui s’effectue au grand jour par la présence de responsables religieux invités à intervenir en tant que tels -, elle lance l’alarme sur les rapports de plus en plus inquiétants entre les cultes et l’institution républicaine. Il est grand temps de se réveiller !

Inviter prêtres, pasteurs, rabbins, imams à l’école publique devient une fâcheuse habitude. Récemment plusieurs établissements scolaires publics ont accueilli dans leurs murs des ministres des cultes, qui se sont empressés de faire leur autopromotion, trop heureux de cette aubaine. Ces initiatives concordataires, désormais très « tendance », sont le symptôme de l’affaiblissement de la République laïque et émancipatrice.

Les faits : une mauvaise série à l’américaine

Épisode 1. Le 22 novembre 2023, l’association C.I.E.U.X., spécialisée dans le dialogue interconfessionnel3, a investi le collège public Jean-François Oeben du 12e arrondissement de Paris pour une « rencontre interreligieuse et laïque », à la demande d’une professeur de français et avec la bénédiction de la direction et du rectorat de l’Académie de Paris. Des représentants des cultes bouddhiste, juif, chrétien, musulman et baha’i sont ainsi venus parler à des élèves de 3e de la « contribution des religions au vivre-ensemble et à la laïcité », le tout consacré par la présence de la maire-adjointe aux affaires scolaires et de la collaboratrice parlementaire de la députée Renaissance de la 7e circonscription de Paris. C.I.E.U.X. s’est réjoui, on peut le comprendre, d’avoir été invité pour la première fois depuis sa fondation à organiser une rencontre interreligieuse et laïque par un établissement scolaire public, alors qu’auparavant leurs « dialogues en milieu scolaire » se déroulaient au sein d’établissements confessionnels catholiques. Il faut dire que les religieux avaient reçu une bonne nouvelle une semaine plus tôt de la part du président de la République4. Depuis l’Élysée, il avait « encouragé les [cultes] à multiplier les actions éducatives, en particulier en direction des jeunes ». Quand on demande aux religions un « effort pédagogique » au sein de l’école de la République, elles répondent présent 5.

Épisode 2. Le 28 mars 2024 au lycée Galilée de Gennevilliers, trois femmes de foi – rabbin, pasteure et islamologue par ailleurs professeur dans un lycée de la banlieue parisienne – ont été invitées à débattre de religion et de laïcité avec des élèves. À l’origine de cette rencontre soutenue par la proviseure du lycée, un professeur d’histoire-géographie qui a fait appel à l’association Voix de la Paix6, présidée par le rabbin libéral Yann Boissière spécialisé dans le dialogue interreligieux. Un religieux proche d’autres œcuméniques, la Fraternité d’Abraham, l’Amitié judéo-chrétienne de France ou Coexister fondée par Samuel Grzybowski. Proche aussi de l’Institut des hautes études du monde religieux (il en est le secrétaire général), qui délivre des formations Religions, laïcité et enjeux contemporains très interconvictionnelles aux élus municipaux, chefs d’entreprise, journalistes, députés, hauts fonctionnaires, avocats, enseignants, etc.) ». Le même terrain de chasse que Coexister et Convivencia, la petite sœur lucrative de Coexister, ou encore que l’association Enquête, toutes trois porte-voix d’une liberté de religion qui épuiserait la notion de laïcité et se substituerait à la liberté de conscience, inspirées par Jean Baubérot et primées par feu l’Observatoire de la Laïcité 7.

Pour Yann Boissière, la rencontre interreligieuse du lycée Galilée a été « extrêmement tonique », doux euphémisme. Le but était de « discuter de la manière dont, malgré une vision médiatique qui tend à mettre l’accent sur les problèmes plutôt que sur les libertés, la laïcité permet de vivre sereinement sa religion en France ». Au menu de cette séance : « la divinité de Jésus ; l’injustice de l’interdiction du port du voile et de l’abaya “alors que c’est obligatoire selon l’islam” ; la définition de la laïcité ; la sensibilité religieuse exacte des intervenantes », le tout, dit le rabbin Boissière, avec une « superposition quasi-totale entre religion et identité ». Une telle rencontre entre des élèves et des religieux a-t-elle sa place dans une école, un collège ou un lycée public ? Depuis quand l’école laïque laisse-t-elle libre champ à l’expression débridée des croyances des élèves sous le regard bienveillant des professeurs, de la direction et, dans certains cas, de la hiérarchie de l’Éducation nationale ?

Autre sujet abordé, d’entrée de jeu, au lycée Galilée, la politique d’Israël et la guerre à Gaza, qui pudiquement ne fait l’objet d’aucun commentaire de la part de Yann Boissière. En quoi la parole de représentants de cultes est-elle recevable pour aborder un tel sujet face avec des élèves ? À moins d’envisager l’attaque du 7 octobre comme le énième épisode d’un conflit interreligieux séculaire opposant les musulmans aux juifs et non comme une attaque menée par un groupe terroriste, le Hamas, contre un pays démocratique, Israël, ce qui alors demanderait une approche historique et géopolitique sourcée et nuancée.

Les religieux se sentent pousser des ailes car la suite ne se fait pas attendre. Du côté de C.I.E.U.X., on promeut dialogues interreligieux et rencontres intercommunautaires en n’hésitant pas à se présenter comme « une véritable école de la laïcité » au service d’une éducation citoyenne. L’association Les Voix de la Paix, quant à elle, devait intervenir le 22 mai au Lycée Auguste Renoir d’Asnières, à nouveau invitée par une professeure d’histoire-géographie, avec l’aval et le soutien du proviseur. Une rabbin et une philosophe islamologue traitent de « la place des femmes dans les religions monothéistes », dans le cadre d’un Projet Laïcité et égalité. L’association Les Voix de la Paix se dit disponible pour tout « dialogue inter-convictionnel » en collège et lycée « dans le cadre de l’enseignement civique et moral ». Le cheval de Troie de la religion est entré dans l’école et les laïques, enivrés par les promesses de concorde et de paix retrouvée faites par les cultes, ont la même crédulité que les Troyens bernés par les Grecs rusés.

Offensive islamiste

Donner la parole à des religieux à l’école publique, est-ce laïque et républicain ? Non assurément. Mais les temps ont changé et la vigilance républicaine a du plomb dans l’aile. On trouve aujourd’hui presque normal – voire souhaitable – d’avoir recours à des ministres ou des sympathisants des cultes pour parler de religion et de… laïcité. Car il est désormais de bon ton dans certains milieux de rapprocher les deux sujets, comme si la laïcité ne se concevait que dans un rapport de dépendance par rapport aux religions. À la laïcité un strapontin, aux religions un cathèdre richement décoré.

Les religieux n’ont pas toujours été regardés d’un aussi bon œil par les républicains. Par la Commission Stasi, par exemple, mise en place par Jacques Chirac en 2003 qui ne comptait pas de responsables religieux parmi ses membres. Iannis Roder dans son livre Préserver la laïcité. Les 20 ans de la loi de 2004 »8 précise « Ce manquement n’en est pas un et est alors parfaitement voulu ». Les membres de la commission doivent « penser la laïcité française dans son ensemble et le pouvoir veut éviter qu’un représentant d’un culte puisse se faire le défenseur des intérêts de celui-ci ». Opposés à l’interdiction des signes religieux à l’école, les responsables des cultes réunis en une « sainte alliance des clergés » (Alain Finkielkraut) auraient logiquement cherché à peser sur la commission. La loi du 15 mars 2004 « encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics » aurait-elle alors vu le jour ? Rappelons au passage que, sans surprise, Jean Baubérot – qui d’autre ? – est le seul membre de la commission à ne pas avoir voté la loi de 2004.

Qu’est-ce qui a changé depuis le début des années 2000, époque où la laïcité scolaire avait encore les idées claires ? L’institution scolaire est submergée depuis plusieurs décennies par les revendications d’un islam obscurantiste, de plus en plus violent (exigences d’aménagements communautaires, rejet des symboles de la République et des célébrations citoyennes, refus d’apprentissages et de participation à des pratiques collectives, contestations de la parole des enseignants, menaces verbales et agressions physiques sur des élèves et des professeurs, antisémitisme). Après une période de calme relatif dû à l’application de la loi du 15 mars 2004, l’offensive islamiste a pris une ampleur inédite, allant jusqu’à l’assassinat de deux professeurs. Conduite par l’islam politique, elle se déploie par des canaux divers (réseaux sociaux, prêches) qui irriguent en continu l’« écosystème islamiste » (Bernard Rougier). Elle touche une jeunesse convaincue que la « loi » religieuse est supérieure à la loi de la République (opinion de 65% des lycéens qui se déclarent musulmans9) et que la laïcité est discriminatoire à l’égard des musulmans. La prolifération soudaine des abayas à la rentrée 2022, qui ne doit rien au hasard, s’inscrit dans cette stratégie. Si l’école cède devant l’attaque, les islamistes n’auront que peu d’efforts à faire pour que, sur le modèle de la société britannique, la société française devienne « charia-compatible », pour reprendre l’expression de Florence Bergeaud-Blackler.

Face à la religiosité d’un fondamentalisme musulman qui s’est déployé dans l’école depuis l’affaire du voile de Creil, comment les politiques ont-ils réagi ? Ils se sont donné l’illusion que l’on pouvait contenir la vague montante et favoriser le « vivre ensemble » … en parlant de religion à l’école. Sur la recommandation de Régis Debray, on a cru bon d’introduire l’enseignement du « fait religieux » à l’école publique10 et l’on a pensé élever un rempart en l’abordant comme un « fait de civilisation » et en en confiant l’enseignement à des professeurs d’histoire, de français ou d’art11. Mais la boîte de Pandore de la religion était ouverte et la surenchère s’est installée. On a rapidement emmené les élèves visiter les lieux de cultes, en demandant parfois à l’élève musulman de partager sa connaissance de l’islam et de commenter la visite de la mosquée, comme si cette essentialisation allait de soi. On a fait ensuite venir dans les établissements scolaires des associations interconvictionnelles déguisées en associations laïques pour parler de liberté de religion comme si cela épuisait le concept de laïcité. Aujourd’hui on invite des ministres des cultes dans les classes au mépris du principe de laïcité de l’enseignement public ! Régis Debray, qui a insisté pour confier l’enseignement du fait religieux aux professeurs, a lui-même craint une dérive possible si l’on recourait aux religieux pour cet enseignement. Le risque d’« une substitution du clerc au laïc » n’était pas à écarter : « Des intervenants extérieurs seraient tôt ou tard proposés pour remplacer les enseignants, et pas n’importe lesquels : diplômés des Facultés de Théologie et représentants patentés des différentes confessions, qui pourraient arguer de réelles qualifications et d’une séculaire expérience à cet égard »12.

Menées antilaïques et tolérance anglo-saxonne

L’introduction de la religion à l’école a-t-elle permis de lutter contre la prolifération des revendications des fondamentalistes musulmans et évangéliques ? Non, en rien. La voie « sacrale » empruntée par l’école est un échec et une chimère, tout comme l’est la recherche de ce fameux « vivre ensemble » fait de petits arrangements au quotidien qui ne freinent en aucun cas le séparatisme. Il faut être bien naïf pour penser que la République va gagner la course à l’échalote avec les religions.

Cette voie est aussi une impasse et un danger majeur pour la jeunesse, l’école et la République. Le représentant d’un culte peut-il inciter les élèves à autre chose qu’à se reconnaître dans la position religieuse, dans la relation à Dieu, comme des êtres religieux membres de communautés ? Peut-on croire qu’il va leur parler d’émancipation et de liberté de conscience, alors que pour lui le rassemblement ne s’effectue que par la croyance ? Peut-il vanter autre chose que le concordat ? Les religieux – prêtres, rabbins, imams et autres hommes de foi – prêchent toujours pour leur paroisse.

Plusieurs forces poussent l’école malgré elle dans cette compromission avec la religion. La première force antilaïque agissante est celle de puissants réseaux d’influence animés par les défenseurs de la liberté de religion dans le domaine où doit pourtant s’appliquer le principe strict de laïcité  et les contempteurs de la loi du 15 mars 2004 qui ont repris de poil de la bête. À l’occasion de la célébration des 20 ans de cette loi émancipatrice, Jean Baubérot, Nicolas Cadène, Valentine Zuber, Stéphanie Hennette-Vauchez, Alain Policar, Jean-Fabien Spitz, entre autres, se mobilisent pour nous faire croire qu’elle est liberticide et « islamophobe ». Laissons l’islam s’exprimer librement au sein de l’école publique, disent-ils, car c’est l’expression légitime d’une minorité victime du colonialisme de la France républicaine triomphante et la condition sine qua non de son « intégration ».

La deuxième force qui travaille l’école sont les enseignants eux-mêmes, avec leurs divergences de vues sur la laïcité. Iannis Roder décrit dans ses textes le « malaise laïque des jeunes enseignants », fonctionnaires ignorants de la République et aux idées confuses. Il pointe aussi un autre groupe anti-laïque qui fragilise l’école de la République, celui composé de « cette minorité agissante de fonctionnaires qui, non pour des raisons religieuses, mais pour des considérations politiques et idéologiques, cherche à faire de la lutte contre la loi de 2004 un cheval de bataille contre le “racisme systémique” que véhiculerait la République française. » Le bloc hétérogène des enseignants se fissure de plus en plus, avec une double fracture autour de la laïcité, générationnelle et idéologique.

La troisième force, qui est un mouvement souterrain profond, est l’état d’esprit d’une jeunesse qui considère le respect des croyances comme l’alpha et l’oméga du « vivre ensemble ». Séduite par une vision anglo-saxonne communautariste de la société et ayant assimilé l’imaginaire américain, elle porte aux nues la liberté individuelle confondue avec l’identité ethnique, religieuse, culturelle ou sexuelle de l’autre. « Au nom de la défense des communautés religieuses, les jeunes non musulmans sont très tolérants avec les revendications identitaires de la jeunesse musulmane, même si elles vont à l’encontre des libertés individuelles », selon Olivier Galland13. Cette « génération offensée », comme le dit Caroline Fourest, ne serait pas opposée à la réhabilitation du délit de blasphème. Les jeunes enseignants partagent les mêmes caractéristiques que les 18-35 ans.

Le penchant identitaire de la jeunesse et les clivages religieux sont excités par les réseaux sociaux, fléau de nos sociétés. Sources de désinformation et de rumeurs, vecteurs de prosélytisme, porteurs de haine, de racisme, d’antisémitisme et de violence, ils empêchent la jeunesse d’accéder à la raison14. Les chiffres les plus récents doivent lever les doutes : les jeunes sont rivés sur leur écran plus de 3 heures par jour en moyenne et jusqu’à 5h10 chez les 16-19 ans (hors temps passé devant un écran pour l’école, les études ou le travail). Ils sont submergés par l’infox, alors que l’école, où l’accès aux savoirs n’est plus essentiel, peine à leur inculquer esprit critique et distance par rapport aux dogmes. N’y a-t-il pas urgence à libérer la jeunesse de cet asservissement de l’esprit et de ce formatage de la pensée qui se sont installés insidieusement en dehors de tout contrôle parental et éducatif ?

Profs, ne capitulez pas !

Le socle laïque de l’école se lézarde et l’institution scolaire ne sait plus à quel saint se vouer. Elle affronte une situation totalement inédite. La plupart des enseignants sont pris de court et dépassés et ils se protègent en pratiquant l’autocensure. Ils savent aussi que ça peut mal finir : Samuel Paty et Dominique Bernard en témoignent post mortem. Le proviseur du lycée Maurice Ravel, menacé de mort, a choisi de démissionner. Ils cherchent des solutions, par désarroi pour la plupart, par idéologie pour certains et font l’erreur d’ouvrir les portes de l’école aux ministres du culte. Ce ne sont pas des religieux qui vont réussir à faire bouger des collégiens et lycéens structurés par la religion et figés dans leurs croyances. Ce ne peut être que les enseignants, avec une conviction laïque renforcée et une excellence disciplinaire.

Soyons tous aux côtés des enseignants afin qu’ils ne capitulent pas15. Il faut qu’ils soient soutenus dans leur mission laïque par tous les Français, et au premier chef par leur hiérarchie et par la ministre de l’Éducation nationale ; qu’ils soient mieux recrutés et formés. Sauf à vouloir enterrer la République laïque, l’État lui-même doit cesser ses compromissions avec les religions et le président de la République doit se retenir d’inviter en toute occasion les responsables des cultes pour leur demander leur avis sur la vie, l’amour, la mort.

Écartons des établissements scolaires ces associations interreligieuses qui montrent patte blanche et se présentent en sauveur. Elles ne font que contribuer à assigner les jeunes à leur identité de croyants sans espoir de sortie de cette assignation. « Il faut que les acteurs laïques reprennent le terrain abandonné aux islamistes », comme le dit avec conviction Naem Bestandji16, terrain abandonné aussi aux promoteurs d’une laïcité affublée de tous les adjectifs pour plaire aux bienpensants et aux minorités agissantes. On ne conjurera pas l’islamisme avec la religion !

L’ambition des cultes a toujours été et sera toujours de jouer un rôle central dans la Cité. Longtemps anesthésiées par la fermeté de la République, ces ambitions sont intactes et ont même retrouvé force et vigueur avec l’entrisme de l’islam. Les Français, ce peuple profondément sécularisé qui s’est libéré au début du XXe siècle de l’emprise de la religion catholique, gardent à juste titre une grande méfiance à l’égard des religions. Ils ont au fond de leur inconscient les deux millions de morts des guerres de religion qui ont déchiré la France et ensanglanté le XVIe siècle. Le spectre de la guerre civile nous regarde aujourd’hui.

Notes

1 – Secrétaire générale d’Unité laïque.

4 – [NdE] On peut aussi rappeler que le Président de la République a accueilli une manifestation cultuelle à l’Elysée en décembre dernier, voir https://www.mezetulle.fr/la-republique-ne-reconnait-aucun-culte-vraiment/

7 – Aline Girard, Vers une société communautariste et confessionnelle. Le cas Samuel Grzybowski, Paris, Editions Pont9, 2023. Recension sur Mezetulle par Philippe Foussier https://www.mezetulle.fr/vers-une-societe-communautariste-et-confessionnelle-le-cas-samuel-grzybowski-daline-girard-lu-par-philippe-foussier/

8 – Iannis Roder, avec Alain Seksig et Milan Sen, Préserver la laïcité. Les 20 ans de la loi de 2024, Éditions de l’Observatoire, 2024.

11 – Sur l’introduction de l’enseignement du fait religieux, voir l’analyse critique d’Aline Girard, Enseigner le fait religieux à l’école : une erreur politique ?, Paris, Minerve, 2021. Recension sur Mezetulle par Catherine Kintzler. https://www.mezetulle.fr/enseigner-le-fait-religieux-a-lecole-une-erreur-politique-sur-le-livre-daline-girard/ . Voir aussi l’article d’Aline Girard https://www.mezetulle.fr/les-francais-et-lenseignement-du-fait-religieux-par-ag/

12 – Rapport Debray p. 17.

13 – Olivier Galland et Anne Muxel, La Tentation radicale, Paris, P.U.F., 2018.

15 – « Profs, ne capitulons pas ! », tribune signée par cinq intellectuels (Régis Debray, Alain Finkielkraut, Elisabeth Badinter, Elisabeth de Fontenay et Catherine Kintzler) à la suite de l’affaire du foulard de Creil et parue dans Le Nouvel Observateur du 2 novembre 1989. Texte de l’appel en téléchargement : https://www.mezetulle.fr/wp-content/uploads/2024/03/Appel-ProfsNeCapitulonsPas.pdf

Prendre au sérieux les croyances religieuses (sur un livre de R. Pouivet, par T. Laisney)

Thierry Laisney a lu le livre de Roger Pouivet La cohabitation des religions. Pourquoi est-elle si difficile ?, Presses universitaires de Rennes, coll. « Épures », 2024. En intitulant sa recension « Prendre au sérieux les croyances religieuses », il caractérise l’angle d’attaque de l’auteur, qui s’intéresse aux propositions avancées par les religions : les croyances religieuses n’échappent pas au principe de contradiction. Il en résulte que les désaccords religieux sont « insurmontables ». Pourtant l’impasse pratique n’est pas certaine : la distinction entre trois sortes d’exclusivisme permet de penser une cohabitation.

« La cohabitation des religions n’est possible que sur la base d’un désaccord insurmontable »

Il n’est pas facile de savoir précisément ce que croient ceux qui croient. Pourtant, et contrairement à l’idée répandue selon laquelle le vrai n’a pas sa place dans la religion, les croyants doivent bien adhérer à certaines propositions. Et comme ces propositions sont incompatibles d’une doctrine à l’autre, la cohabitation des religions est forcément difficile. C’est ce que soutient le philosophe Roger Pouivet dans un bref ouvrage1 paru au début de l’année.

Qu’est-ce qu’un croyant ?

Dans l’un de ses Propos2, Alain doute qu’il existe des croyants. En tout cas, il n’en a jamais rencontré : des pratiquants, oui ; des croyants, non. Il imagine un interlocuteur qui déclare que les dogmes lui sont indispensables. Mais pour Alain : « L’Église ne veut pas que ses dogmes soient dits utiles ; elle les donne comme vrais, vrais comme l’existence de cette table. » C’est un fait que les croyants se dérobent le plus souvent aux questions qu’on leur pose. Alors il faut chercher dans les livres une affirmation plus nette de ce que veut dire, par exemple, être chrétien :

« Un chrétien croit au Dieu que Jésus, le Christ, lui fait connaître. Le chrétien n’adhère pas à un monothéisme parmi d’autres, ne met pas sa confiance dans un Dieu issu de l’imagination des philosophes, ni dans celui, plus spontané, que notre religiosité naturelle nous présente, ni dans un Dieu qui serait l’équivalent d’une vague idée de transcendant dans un grand tout relatif, ni dans un Dieu confusément identifié à la nature. Bref, le chrétien est rebelle sur le terrain du transcendant : il a fait le deuil de toutes les représentations de Dieu qui se présentent naturellement. Il ne peut pas se contenter, le concernant, de la simple affirmation de sa foi en Dieu. Il croit en Dieu tel qu’il se donne à connaître par Jésus, le Christ3. »

Pour nous aider à sortir de cette confusion, Roger Pouivet éclaire la notion de croyance. Les croyances, quelles qu’elles soient, s’expriment dans des propositions. Une religion est faite d’un certain nombre de dogmes qui sont autant de propositions formant une doctrine. Par exemple : « Dieu existe » ; « Jésus est le fils de Dieu » ; « Muhammad est le prophète d’Allah », etc. « La racine d’une religion, écrit Pouivet, est fondamentalement intellectuelle : la vérité. » Selon lui, les croyances religieuses ont deux caractères : elles sont fondamentales et elles sont sérieuses. Fondamentales, en ce qu’elles touchent aux questions essentielles de la vie et du monde. Sérieuses, c’est-à-dire que ceux qui y souscrivent les conserveront même s’ils ne disposent pas d’une réponse pouvant convaincre un éventuel contradicteur. Selon Roger Pouivet – c’est un point très important à ses yeux –, cela ne retire pas à ces croyances leur caractère rationnel. Il s’oppose aux « puristes épistémologiques », trop étroitement attachés selon lui à l’exigence de justification, à la notion d’obligation épistémique.

La nature des désaccords religieux

En ce qui concerne les désaccords religieux, deux objections se présentent, une objection sociologique et une objection épistémologique. Pouivet écarte rapidement la première : il n’est pas vrai, d’après lui, que les désaccords religieux tiennent essentiellement à des conflits sociaux. La véritable raison de ces désaccords est de nature épistémologique : elle concerne la croyance et la vérité. Selon la seconde objection, la croyance religieuse n’est qu’une opinion, elle est subjective, privée ; elle ne peut s’élever au rang d’une connaissance. Dès lors, la religion perd toute prétention à la vérité, elle n’est plus qu’affaire d’expérience, de vécu. La phénoménologie, écrit Pouivet, supplante l’épistémologie, les pratiques l’emportent sur la doctrine. On perçoit l’utilité d’un tel point de vue : il fait disparaître la source des conflits religieux. Mais, comme le relève l’auteur, il n’est pas opportun d’opposer la croyance et la connaissance : la première n’est pas moins dirigée vers la vérité que la seconde. La thèse des deux régimes épistémologiques ne tient donc pas.

Roger Pouivet dénonce le sophisme selon lequel la pluralité des religions – un simple constat – prouverait que leur prétention à la vérité est absurde. Si les religions ne peuvent certes pas être toutes vraies simultanément, il est possible qu’une religion et une seule le soit. Des « preuves » ont d’ailleurs été apportées en ce sens. Le pluralisme (une norme : toutes les religions se valent) ne résulte donc pas de la pluralité (un fait : il existe de nombreuses religions). Déduire l’un de l’autre est, pour l’auteur, « un préjugé de notre époque » ; et l’idée que personne ne détient la vérité, « un slogan postmoderne ».

Les adeptes du pluralisme prétendent que les religions ne sont de toute façon que la transformation d’attitudes plus anciennes. Ou bien ils les cantonnent dans la sphère privée et dans le domaine culturel : « Culture et tourisme, ironise Pouivet, tel serait l’avenir des religions. » Le « fictionnalisme religieux » (on n’y croit pas vraiment mais on fait comme si) a également bonne presse à notre époque. Selon l’auteur, le pluralisme n’est rien d’autre qu’un relativisme et donc il ne vaut rien. L’inclusivisme, qui consisterait à insérer dans une religion des croyances provenant d’autres religions, est une chimère. On aboutit ainsi à cette conclusion politiquement incorrecte : « La cohabitation des religions n’est possible que sur la base d’un désaccord insurmontable ».

Trois sortes d’exclusivisme

Il faut prendre au sérieux les croyances religieuses : le principe de contradiction s’applique à elles comme aux autres. Pouivet repousse l’objection du sens : une religion, ce serait plutôt une façon de donner du sens à la vie. Il rejette aussi le soupçon d’arrogance et d’intolérance, qui sous-entend que la prétention à la vérité n’est pas légitime. C’est encore un préjugé postmoderne qui est à l’œuvre dans cette objection : la vérité serait impossible dans le domaine religieux. Pour un croyant, en réalité, il n’existe qu’une seule religion ; les autres n’en ont que l’apparence, et la tolérance ne se confond pas avec la conciliation. Roger Pouivet distingue soigneusement l’exclusivisme doctrinal, qu’il défend, de l’exclusivisme religieux, lequel pourrait déboucher sur l’exclusion, la conversion forcée, etc. La question n’est pas d’aujourd’hui. Lamennais, par exemple, s’exprimait ainsi il y a deux siècles :

« Nous le déclarons donc sans difficulté : oui, nous sommes intolérant, non pour les personnes, mais pour les doctrines. Jamais nous ne conviendrons que des croyances opposées soient vraies en même temps ; que deux hommes dont l’un nie ce que l’autre affirme aient tous deux raison ; qu’il soit égal de croire en Dieu, ou de nier son existence ; d’espérer une vie future, ou de n’attendre que le néant ; d’adorer Jésus-Christ, ou Vishnou ; d’obéir à l’Évangile, ou à l’Alcoran. Eussions-nous le malheur d’être sans religion, nous ne pourrions consentir encore à descendre à cet excès de niaiserie et d’absurdité ; il nous serait impossible d’étouffer à ce point les remords du bon sens4. »

Selon Roger Pouivet, une religion peut comporter de quoi exclure l’exclusivisme religieux : « Pour un chrétien, l’intolérance religieuse s’oppose à la justice et à la providence divines. »

Reste un troisième exclusivisme, l’exclusivisme sotériologique, celui qui est relatif au salut. Pouivet fait sienne la position traditionnelle de l’Église : ceux qui n’ont pas « la vraie religion » pourront tout de même être sauvés. Il évoque à ce sujet les « chrétiens anonymes » sans mentionner le nom du théologien qui a proposé cette notion : Karl Rahner. Roger Pouivet se prononce encore contre l’unanimisme religieux. Non, nous n’avons pas tous le même Dieu, tout simplement parce que les différentes religions n’ont pas le même concept de Dieu ; elles n’en offrent pas la même « description définie ». Répondant à deux nouvelles objections, l’auteur récuse l’idée qu’il y aurait un moment originel commun aux trois monothéismes ; il repousse également l’idée que nous puissions découvrir l’identité commune de Dieu. « Dieu », selon lui, ne désigne pas une catégorie d’êtres. Puisque la vérité est leur affaire, l’appel à la conversion est constitutif des religions : comment ne pas souhaiter que nos congénères passent du faux au vrai ? C’est là une autre conclusion politiquement incorrecte de l’exclusivisme doctrinal prôné par Roger Pouivet.

« Cohabiter avec ceux qui ont tort n’est pas chose facile », déclare Roger Pouivet. Mais il considère que le christianisme permet de vivre pacifiquement les désaccords religieux – il n’écarte pas la possibilité que ce soit le cas d’autres religions mais il dit ne pas les connaître suffisamment pour se prononcer sur ce point. Il n’aborde pas – ce n’était pas son propos – le rôle que peuvent jouer à cet égard les constructions institutionnelles et juridiques. Pour le reste, la fermeté de la position qu’il adopte en ce qui concerne la vérité, fût-elle religieuse, a de quoi séduire. La distinction qu’il établit entre exclusivisme doctrinal et exclusivisme religieux est particulièrement intéressante. Les croyants existent, nous en avons rencontré un !

Notes

1 – Roger Pouivet, La cohabitation des religions. Pourquoi est-elle si difficile ?, Presses universitaires de Rennes, coll. « Épures », 2024.

2 – 18 août 1908.

3 – Marie-Christine Bernard, Les fondamentaux de la foi chrétienne, Presses de la Renaissance, 2017, p. 102-103.

4Essai sur l’indifférence en matière de religion, 4e éd., 1822, tome second, préface, XXXVII.

« Qu’est-ce que (vraiment) la laïcité? » : podcast CK pour « France souveraine »

 Le mouvement « France souveraine » m’a invitée à enregister un podcast sur la laïcité. L’enregistrement est publié aujourd’hui.
On peut y accéder par ce lien direct :

Catherine Kintzler : Qu’est-ce que (vraiment) la laïcité ?

Voir la liste des podcasts  : https://www.francesouveraine.fr/infos/podcasts/

« Vers une société communautariste et confessionnelle. Le cas Samuel Grzybowski » d’Aline Girard, lu par Philippe Foussier

Avec le livre Vers une société communautariste et confessionnelle. Le cas Samuel Grzybowski (éd. Pont9, 2023), Aline Girard signe une enquête fouillée sur Samuel Grzybowski, personnage aux facettes multiples qui fonda à 16 ans l’association Coexister. L’auteur montre comment les ambitions communautaristes et « interconvictionnelles » du jeune doctrinaire se sont toujours conjuguées avec un sens des intérêts impressionnant.

Coexister, Convivencia, la Primaire populaire… On pourrait en citer bien d’autres, de ces structures dirigées ou inspirées par Samuel Grzybowski. Secrétaire générale d’Unité laïque, Aline Girard signe là une enquête fouillée sur ce personnage aux facettes multiples qui fonda à 16 ans Coexister, une association qui a obtenu en quelques années une respectabilité et une notoriété saisissantes. L’auteur montre clairement comment les ambitions idéologiques du jeune doctrinaire se sont toujours conjuguées avec un sens des intérêts impressionnant. Il s’est rapidement imposé au centre d’un réseau qui a ouvertement pour objectif de servir le soft power américain. Comme le note Jean-Pierre Sakoun dans la préface de ce petit livre aussi dense que documenté, « à travers think tanks, fondations philanthropiques, multinationales socialwashed et greenwashed, toute la politique des États-Unis concourt à fournir à la nébuleuse de l’interconvictionnel, du community organizing et du social business les moyens de son emprise progressive sur la société française ».

Ingénierie socio-politique de l’interconvictionnel

Coexister, que Samuel Grzybowski fonda en 2009, est probablement la structure la plus connue de ce réseau dans lequel l’intéressé joue un rôle majeur. Mouvement de jeunesse « interconvictionnel », l’association entend proposer « une nouvelle façon d’appréhender la diversité de religions et de convictions ». Elle ne met pas son drapeau dans sa poche et affiche sa défiance à l’égard d’une laïcité française décrite comme « laïciste », préférant de loin un modèle tel qu’il prévaut dans l’univers anglo-saxon, fondé sur la coexistence communautaire et confessionnelle. Regroupant des jeunes croyants de différentes confessions, Coexister entend démontrer que cette approche est adaptée aussi à la France, quand bien même une majorité de ses citoyens se déclare agnostique ou athée. Mais qu’importe, Samuel Grzybowski, à l’image de ces Young Leaders distingués en masse par les États-Unis pour constituer des relais de sa vision du monde de l’organisation des sociétés, sait que le multiculturalisme a le vent en poupe et il surfe ainsi sur une vague porteuse.

« Par le biais de ces ONG, lobbies, think tanks et organisations philanthropiques dotés de financements privés considérables et spécialisés dans l’ingénierie socio-politique, les États-Unis installent un nouvel ordre du monde en répandant leur modèle de société », explique Aline Girard. Il n’est pas anodin que cette entreprise idéologique se déploie tandis que l’islamisme avance parallèlement ses pions et se heurte, dans ses versions frériste ou salafiste notamment, à la laïcité française et au-delà à la notion de citoyenneté républicaine qui ne reconnaît, à l’inverse des pays anglo-saxons, que des individus et non des groupes, qu’ils soient fondés sur l’ethnie ou sur la religion. Car les réseaux entretenus par Coexister et ses ramifications trouvent dans les ambitions de l’islamisme des relais efficaces, comme l’auteur le démontre avec précision. On n’est ainsi pas surpris de retrouver en 2015 l’incontournable Grzybowski signataire d’un appel deux jours après le massacre du Bataclan, côtoyant visiblement sans gêne aucune le rappeur Médine, celui-là même qui appelle à crucifier les « laïcards » et à l’application de la charia. Le CCIF, officine frériste dissoute depuis par décret, figure aussi dans cet aréopage de signataires.

Lexique clérical

Si on entend un peu moins Samuel Grzybowski depuis quelques mois, il était néanmoins apparu sur le devant de la scène politique en amont de la dernière élection présidentielle. Il fut en effet l’un des principaux initiateurs de la Primaire populaire, qui entendait désigner le candidat unique de la gauche à ce scrutin. On se souvient peut-être des conditions particulièrement fantaisistes dans lesquelles cette aventure s’était fait connaître, écartant des candidats pourtant déclarés (Poutou, Roussel, Arthaud…), en retenant certains qui n’étaient pas candidats (Ruffin notamment) ou bien encore imposant leur présence à d’autres qui ne voulaient pas y participer (Mélenchon, Hidalgo, Jadot…).

Finalement, au terme d’une procédure particulièrement obscure, avec un mode de financement et des comptes qui laisseraient perplexe la moins sourcilleuse des associations anticorruption mais avec l’insolite caution de jadis honorables radicaux de gauche, ce fut Christiane Taubira qui fut désignée puis prestement lâchée en rase campagne par des soutiens qui, quelques semaines avant, semblaient l’entourer d’une intense ferveur avant que l’observation attentive des sondages ne fasse cesser leurs génuflexions. Comme l’avait d’ailleurs commenté le candidat EELV Yannick Jadot, cette Primaire populaire « était devenue un gag ». Assurément une pantalonnade dont ceux qui y apportèrent leur concours ne sortirent pas grandis, et les électeurs sans doute encore un peu plus dégoûtés par cette manière de faire de la politique et plus encore de jouer avec la démocratie. Pressentant sans doute le crash, Samuel Grzybowski quitta courageusement l’entreprise avant la démonstration patente de son échec.

Quelle que soit la structure dans laquelle Samuel Grzybowski reviendra dans l’actualité, nul doute que l’ancrage idéologique auquel il a arrimé son action demeurera, prônant « le glissement progressif d’une éthique de la justice sociale à visée universaliste à une éthique de la sollicitude comme sensibilité et pratique morale ». On y retrouvera à coup sûr une logorrhée très identifiée :

« Il excelle dans ce discours aux connotations religieuses qui, sans que l’on y prenne garde, insidieusement, cléricalise la langue depuis des décennies, installant un lexique de substitution qui envahit pensées et paroles : bien commun, bienveillance, sollicitude, humilité, respect mutuel, vulnérabilité, dévouement, tolérance, compassion, réparation, repentance, etc. Dans ce système sémantique, l’impératif du care n’est pas loin d’être l’équivalent de la vertu théologale de la charité ».

Par la démonstration étayée que ce petit livre nous propose, Aline Girard nous permet d’identifier clairement les choix de société qui nous sont offerts : céder à cette offensive communautariste et néo-libérale ou lui préférer l’universalisme républicain.

Aline Girard, Vers une société communautariste et confessionnelle. Le cas Samuel Grzybowski, préface Jean-Pierre Sakoun, Pont 9, 2023, 120 p.

La laïcité dans tous ses états

Commentaire de l’émission « Répliques » du 12 novembre 22

À peine terminais-je d’écouter le « podcast » de l’émission Répliques (La laïcité : état des lieux) du 12 novembre 2022, où Alain Finkielkraut avait invité Iannis Roder et Jean-Fabien Spitz1, à peine me disais-je que la pseudo-argumentation de Jean-Fabien Spitz méritait quelques commentaires bien sentis que, relevant mes messages, je trouve cet article envoyé par André Perrin ! Fidèle au style caustique et précis dont il nous a déjà régalés dans plusieurs livres2 – mentionnons le tout récent Postures médiatiques (L’Artilleur, 2022) – l’auteur y reprend, en les démontant, les sophismes et inexactitudes que Jean-Fabien Spitz a égrenés tout au long de l’émission.

Le samedi 12 novembre 2022, l’émission Répliques, sur France Culture, avait pour titre La laïcité : état des lieux. Alain Finkielkraut y avait invité Iannis Roder, professeur d’histoire en réseau d’éducation prioritaire, à Saint-Denis, depuis 23 ans, et Jean-Fabien Spitz, professeur émérite de philosophie politique. Des interventions de Iannis Roder, on ne dira rien ici, sinon qu’elles furent de part en part lumineuses, justes et vraies. De celles de son interlocuteur, la suite permettra de juger. Celui-ci dénonce « l’intégrisme républicain » de ceux qui prétendent interdire le port d’un vêtement : en France comme en Iran, on doit pouvoir être libre de porter le voile ou de ne le porter pas. Iannis Roder répond alors (7’13’’) que « L’interdiction du port du voile n’existe que dans le cadre de l’école et dans le cadre du fonctionnariat ». Spitz lui lance alors avec superbe : « Les élèves ne sont pas des fonctionnaires, Monsieur ! ». Ce à quoi Iannis Roder répond sobrement : « J’ai dit et ».

Ce qu’avait dit Iannis Roder était parfaitement exact. Le port du voile, en France, n’est proscrit que dans deux cas : aux élèves, dans les établissements de l’enseignement public, écoles, collèges et lycées, où ils sont presque tous mineurs et aux fonctionnaires, dans les espaces relevant de l’autorité de l’État. Cependant son interlocuteur, bien que philosophe de profession, préfère lui attribuer mensongèrement une sottise qu’il est évidemment plus facile de réfuter qu’une vérité de fait.

Un peu plus loin, (7’45’’) Iannis Roder fait valoir que la loi de 2004, dans la mesure où elle permettait de soustraire certaines jeunes filles aux pressions qu’elles subissaient, était une loi protectrice. Réponse de Jean-Fabien Spitz, qui se veut sarcastique : « J’apprends avec bonheur que le chemin de la liberté passe par la contrainte. J’apprends ça avec bonheur ».

Ainsi donc, M. Spitz découvre seulement aujourd’hui qu’entre le fort et le faible, c’est parfois la liberté qui opprime et la loi qui libère. Jusque-là, il croyait probablement que la vraie liberté était celle du renard libre dans le poulailler libre. Sur les rapports de la liberté et de la loi, il n’a, tout au long de sa carrière, rien appris ni de Spinoza, ni de Locke, ni de Rousseau, ni de Kant. Jusque-là il savait, et sans doute du haut de sa chaire enseignait, que toute loi est scélérate, qui exerce quelque contrainte sur la liberté des uns ou des autres, en interdisant par exemple le travail des enfants, en imposant aux employeurs de verser un salaire minimum aux salariés, ou en obligeant les citoyens à payer des impôts. Comme si le chemin de la liberté passait par la contrainte !

Alain Finkielkraut ayant alors évoqué La Boétie et la servitude volontaire (7’54’’), M. Spitz répond : « La servitude volontaire est omniprésente dans cette société. On pourrait la repérer à la façon dont les gens sont asservis à des marques commerciales, par exemple, y compris à l’intérieur de l’école […] Il y a de multiples formes d’emprise dans cette société, pas seulement celle que la loi dénonce ». M. Spitz ignore manifestement, ou il feint d’ignorer, qu’à l’intérieur de l’école, les chefs d’établissements sont amenés à interdire d’autres tenues que le voile, des tenues que justement les modes ou les codes de la société extérieure tendent à imposer aux élèves, les « crop-tops » par exemple, interdictions qui soulevaient l’indignation d’une autre grande philosophe libérale, Géraldine Mosna-Savoye, le 15 septembre 2020, sur les ondes de France Culture : « c’est précisément ce qui se joue aujourd’hui avec le corps des femmes, et tous les corps d’ailleurs : ce que l’on peut en montrer ou pas ne devrait, je crois, rien à voir (sic) avec la convenance à un ordre moral extérieur quel qu’il soit, dont le bienfondé restera toujours à démontrer ». Sur les rapports de la liberté et de la loi, Jean-Fabien Spitz est éloigné des conceptions de Spinoza, de Locke, de Kant et de Rousseau, mais il est proche de la pensée de Géraldine Mosna-Savoye. Les grands esprits se rencontrent.

Il est ensuite question de la circulaire que le ministre de l’Éducation nationale a adressée aux recteurs sur la multiplication dans les établissements scolaires des tenues manifestant une appartenance religieuse, comme les Abayas et les Qamis. La réplique de M. Spitz ne se fait pas attendre. Au moment du vote de la loi de 1905, dit-il, Aristide Briand s’est opposé à ce que, comme certains le proposaient, le port de la soutane fût interdit dans l’espace public. Notre philosophe se rend ici coupable du sophisme appelé ignoratio elenchi : la circulaire de Pap Ndiaye ne vise pas à interdire le port de l’Abaya dans l’espace public, mais dans la seule enceinte de l’école tandis que les anticléricaux de 1905 ne prétendaient pas proscrire le port de la soutane dans les lycées et collèges, ce à quoi peu d’élèves auraient pensé vraisemblablement, mais dans la totalité de l’espace public. Le même sophisme sera réitéré un peu plus tard, à 14’37’’, Jean-Fabien Spitz déclarera : « Dans les années cinquante, 25 à 30% des gens étaient communistes. On pouvait se promener dans la rue avec un insigne, la faucille et le marteau. Fallait-il l’interdire ? ». Signalons à notre philosophe qu’on a toujours le droit d’arborer cet insigne dans la rue, et même d’y manifester en portant un drapeau rouge et en chantant L’Internationale. Avec un peu de bon sens, on pourrait comprendre que ce qui est parfaitement légitime dans la rue ne l’est pas forcément dans une salle de classe. Cependant Spitz poursuit à 12’11’’ :

« Je voudrais ajouter quelque chose, c’est que maintenant la loi est interprétée. C’est-à-dire, c’étaient des signes religieux ostensibles, maintenant ce sont des signes religieux ostentatoires – ce n’est pas tout à fait la même chose – ensuite ce sont des signes religieux par destination. Qu’est-ce qu’un signe religieux par destination ? C’est un signe qu’on interprète comme religieux à partir d’autres comportements de l’élève. C’est une chasse à l’homme, ou plutôt, une chasse à la femme ».

Ici, M. Spitz étale son ignorance juridique. La notion de destination est courante en droit, non seulement en droit civil, comme en témoigne la notion d’« immeuble par destination », mais aussi en droit pénal, comme l’atteste la notion d’ « arme par destination ». Si vous revenez de la quincaillerie avec des fourchettes et des couteaux de cuisine dans votre sac à provisions, vous ne contrevenez à aucune loi ; mais si vous vous rendez à une manifestation avec, dans votre poche, les mêmes couteaux ou les mêmes fourchettes, vous êtes passible du tribunal correctionnel aux termes de l’article 132-75 du code pénal. C’est le contexte et le comportement du sujet qui guident l’interprétation. Rien de nouveau là-dedans, par conséquent, et pas plus de chasse à l’homme que de chasse à la femme de la part des magistrats qui interprètent la loi.

Oui, il est important d’interpréter, comme la suite va le montrer. Pour étayer l’affirmation selon laquelle « on a le droit de manifester ses opinions dans une République », Spitz invoque la loi fondamentale : « Et la Constitution même dit que la République respecte toutes les croyances ». Il est beau de citer l’article 1er de la Constitution, mais il est vain de le faire si on ne prend pas la peine d’expliquer en quel sens la République respecte toutes les croyances3. Dès lors que toutes les croyances sont mises à égalité sous le rapport du respect qui leur est dû, il est clair que ce n’est pas le contenu de ces croyances qui peut faire l’objet de ce respect. La République reconnaît à tous les individus le droit de croire ce qu’ils veulent, même des sottises, et de le dire, mais cela ne signifie pas qu’elle proclame un respect égal dû à la vérité et à l’erreur. C’est la raison pour laquelle le droit de dire des sottises, ou le devoir de respecter celles-ci, n’est pas le même dans la rue et dans l’école. Les élèves ont le droit de croire que la terre est creuse et que le capitaine Dreyfus était coupable, mais les professeurs de physique et d’histoire n’ont ni le devoir de respecter ces croyances dans leur contenu, ni le droit de les professer eux-mêmes. De surcroit, dire que la République respecte toutes les croyances ne nous dit rien de la traduction juridique de ce respect. De ce que certains croient que la femme doit être soumise à l’homme, ou que le voile protège sa pudeur des regards lubriques des mâles, et de ce que la République respecte ces croyances, on pourrait déduire que le voile peut être porté à l’école ? Soit. Mais de ce que certains croient à la théorie du « ruissellement », d’autres à la théorie du « grand remplacement », et de ce que la République respecte ces croyances, puisqu’elle les respecte toutes, quelles conséquences juridiques doit-elle alors en tirer ?

Alain Finkielkraut ayant cité une phrase de Péguy, Spitz en fait le commentaire suivant : « Lorsque Péguy écrit que l’instituteur doit être le représentant de l’humanité, je crois comprendre que l’humanité inclut […] des penseurs religieux. L’islam nous a transmis un certain nombre d’objets culturels très importants, on ne peut pas le nier. Pourquoi exclure ce qui fait partie de la culture humaine ? ». Où M. Spitz a-t-il vu que l’islam était exclu de l’école ? Le réduit-il au port du voile par les femmes ? Ignore-t-il que les programmes d’histoire font toute sa place à la civilisation musulmane ? Ignore-t-il qu’Avicenne et Averroès figurent dans la liste des auteurs au programme de philosophie et que la proscription du voile en classe n’interdit pas davantage leur étude que celle de la Kippa n’empêche l’étude de Maïmonide et de Levinas, ou que celle de la croix chrétienne ne s’oppose à ce que l’on y explique saint Augustin, Pascal et Ricœur ?

La discussion s’engage ensuite sur les causes de la montée en puissance de l’intégrisme islamique. À 27’54’’, Jean-Fabien Spitz intervient : « Le phénomène de la prégnance de ce que vous, vous appelez l’intégrisme islamiste, dont je ne nie absolument pas l’existence, parmi certains milieux musulmans en Europe, pas seulement en France, bien sûr, par exemple a son pendant dans un pays que je connais bien qui est le Brésil où les sectes évangéliques ont gagné une influence extrême parmi les populations des favelas. Ces idéologies extrémistes, parce que là il s’agit d’un intégrisme religieux, peuvent être encore plus dangereuses que l’islamisme, d’une certaine façon ». Spitz nous dit que l’intégrisme évangélique peut être encore plus dangereux que l’islamisme d’une certaine façon, mais il ne nous dit pas de quelle façon. Ces évangélistes ont-ils égorgé des prêtres catholiques en plein office, comme le Père Hamel à Saint-Etienne du Rouvray ? Ont-ils décimé la rédaction d’un hebdomadaire anticlérical ? Se sont-ils livrés à des tueries de masse dans une salle de concert de Copacabana ou au stade Maracanã ? Dans quel État du Brésil font-ils régner une terreur comparable à celle des Talibans en Afghanistan ? Ou à celle de Daech en Syrie ? Ou à celle de Boko Haram au Nigeria ? Quel État du Brésil a connu de leur fait ce que l’Algérie a vécu de 1991 à 2002 ? M. Spitz ne nous le dit pas. Il est regrettable qu’un professeur de philosophie se préoccupe si peu d’administrer la preuve de ce qu’il avance.

Alain Finkielkraut interroge ensuite Jean-Fabien Spitz sur les « lois scélérates » qu’il dénonce dans le livre qu’il vient de publier. Celui-ci lui répond (32’57’’) que ce sont des lois qui restreignent les libertés publiques et il en donne l’exemple suivant :

« On en a un exemple à Poitiers récemment où des associations qui ont à leur programme un enseignement sur la désobéissance civile ont été privées, ou sont menacées d’être privées, de leurs subventions parce qu’elles mettent ceci à leur programme alors que la désobéissance civile fait partie de la charte européenne des droits de l’homme. C’est quelque chose qui est reconnu comme un droit, la désobéissance civile, lorsque qu’on pense qu’une loi est une loi qui est une loi porteuse d’oppression ».

M. Spitz a-t-il pris la peine de lire le texte qu’il cite ? Aucun des 54 articles de la charte des droits fondamentaux de l’union européenne ne consacre un droit à la désobéissance civile, ni n’en fait la moindre mention. Si M. Spitz interprète de cette manière l’article 10-2 de ladite charte, il étale, une fois encore, son incompétence juridique, et doublement. Cet article dispose en effet que « Le droit à l’objection de conscience est reconnu selon les lois nationales qui en régissent l’exercice ». D’une part, il y est question de l’objection de conscience et non de la désobéissance civile, ce qui n’est pas du tout la même chose. Comme en témoigne aussi bien la jurisprudence de la commission européenne des droits de l’homme que celle de la Cour européenne des droits de l’homme, l’objection de conscience concerne essentiellement le refus d’accomplir le service militaire dans les pays où il est obligatoire. Dans des débats récents, elle a également concerné le droit des médecins à refuser de pratiquer l’avortement, mais jamais elle n’a concerné la désobéissance civile au sens où celle-ci serait un droit de désobéir à une loi lorsqu’on pense qu’elle est « porteuse d’oppression ». D’autre part, l’article 10-2 subordonne ce droit au principe de subsidiarité : il n’est reconnu que dans les limites des « lois nationales qui en régissent l’exercice ». Quelle loi française reconnaît un tel droit de désobéir aux citoyens ? M. Spitz ignore également que même un auteur aussi favorable à la désobéissance civile qu’Albert Ogien reconnaît que sa légalisation est impossible, qu’elle ne peut pas « être un droit reconnu »4. Mais supposons un instant que M. Spitz ait raison. Supposons qu’une loi européenne, primant sur les lois françaises, fasse obligation à notre république de subventionner des associations qui préconisent la désobéissance aux lois de la République. Le propre d’une règle de droit, ce qui la distingue par exemple d’une règle morale, c’est d’être coercitive, c’est-à-dire assortie d’une contrainte. C’est donc contrainte et forcée par la loi européenne que la République française devrait assurer la liberté que M. Spitz revendique, celle de désobéir aux lois qui lui paraissent mauvaises. Ne s’exposerait-il pas alors aux sarcasmes d’un philosophe qui lui dirait : « Comment, comment ? J’apprends avec bonheur que le chemin de la liberté passe par la contrainte. J’apprends ça avec bonheur » ?

Jean-Fabien Spitz ayant, tout au long de l’émission, manifesté son hostilité à l’enseignement privé, on aurait pu penser que ce républicain libéral, puisque c’est ainsi qu’il se définit, avait une dent contre le « privé ». Il n’en est rien, comme une dernière séquence permettra de s’en assurer. Iannis Roder s’étonne de ce qu’il ait dit : « Je ne comprends pas que l’on pénalise des médecins qui feraient des certificats de virginité »5. Cela ne revient-il pas à faire de la femme une marchandise qui doit être pure pour être consommée ? Réponse de Spitz : « C’est une affaire privée ! C’est une affaire privée ! ». Et de prendre une comparaison : si une femme n’accepte de m’épouser que si je lui prouve, certificat de fertilité à l’appui, que je pourrai lui faire des enfants, c’est une affaire privée ! C’est une affaire privée !

La fin éclaire le début. C’est le même libéralisme qui fonde le droit des jeunes filles musulmanes d’arborer à l’école un signe de sujétion et celui des hommes de leur réclamer un certificat médical de virginité. On aura compris que pour ne pas être intégriste, le républicanisme ne doit pas seulement être libéral, mais ultralibéral.

Notes

1 – Enregistrement intégral à écouter sur le site de France-Culture : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/repliques/repliques-du-samedi-12-novembre-2022-5866040 . Emission à l’occasion de la publication par Iannis Roder de La jeunesse française, l’école et la République (L’Observatoire) et par Jean-Fabien Spitz de La République ? Quelles valeurs ? Essai sur un nouvel intégrisme politique (Gallimard).

2Scènes de la vie intellectuelle en France. L’intimidation contre le débat (L’Artilleur, 2016) ; Journal d’un indigné. Magnitude 7 sur l’échelle de Hessel (L’Artilleur, 2019 ; recension sur Mezetulle) et, chez le même éditeur, Postures médiatiques. Chronique de l’imposture ordinaire, 2022. André Perrin a également publié de nombreux articles sur Mezetulle.

3 – Voir sur ce point Catherine Kintzler « Du respect érigé en principe » Mezetulle 16 septembre 2017.

4 – Albert Ogien « La désobéissance civile peut-elle être un droit ? » Droit et société 2015/3 N°91 p.592

5 – Sur cette question, voir Catherine Kintzler « Cachez cette virginité que je ne saurais voir » Marianne 2 juin 2008 et Mezetulle 8 juin 2008.

Vous avez dit « laïcité positive » ?

En parlant de « laïcité positive » le ministre de l’Éducation nationale Pap Ndiaye reprend un terme fréquemment utilisé pour réclamer à la laïcité – qu’on juge rigide et trop intransigeante – des « accommodements », une « ouverture »1. Ce terme, que Nicolas Sarkozy avait cru bon de promouvoir à plusieurs reprises2, suggère par lui-même l’aspect politique qui gouverne son emploi. L’adjectif « positive » induit en effet un champ sémantique où prendrait place, à l’opposé, une « laïcité négative » qu’il s’agirait de combattre, de réduire et peut-être même d’effacer3. Mais la thèse d’une « laïcité négative » ne tient pas debout : car la laïcité a posé plus de libertés que ne l’a jamais fait aucune religion. On n’a pas à demander à la laïcité d’être « positive » : c’est aux religions qu’il appartient de le devenir en renonçant à leurs prétentions à l’exclusivité intellectuelle et politique.
Examinons donc ce que certains appellent hâtivement un concept : la notion de « laïcité positive ». De quelque côté qu’on la prenne, on débouche sur un vide intellectuel.

Laïcité : négativité ou minimalisme ?

Il faut d’abord éclaircir l’emploi des termes « négatif » et « positif ».

On peut entendre par là une quantité et une forme de contenu au sens doctrinal. De ce point de vue, il n’y a effectivement rien de plus minimal que la laïcité. Elle n’est pas une doctrine, puisqu’elle dit que la puissance publique n’a rien à dire s’agissant du domaine de la croyance et de l’incroyance, et que c’est précisément cette abstention qui assure la liberté de conscience, celle de croire, de ne pas croire, d’avoir ou non une religion, de renoncer à une religion ou d’en changer. Ce n’est pas non plus un courant de pensée au sens habituel du terme : on n’est pas laïque comme on est catholique, musulman, stoïcien, bouddhiste, etc. Au contraire : on peut être à la fois laïque et catholique, laïque et musulman, etc. La laïcité n’est pas une doctrine, mais un principe politique visant à organiser le plus largement possible la coexistence des libertés. Qu’on me pardonne ce gros mot : les philosophes parleraient d’un « transcendantal » – condition a priori qui rend possible l’espace de liberté occupé par la société civile. Ce n’est pas ici le lieu de refaire toute la théorie : je l’ai proposée ailleurs de manière détaillée et je me permets d’y renvoyer les lecteurs4.

Confondre minimalisme et négativité, c’est soit une erreur soit une faute. C’est une erreur si la confusion a pour origine une méconnaissance. C’est une faute si, malgré la connaissance, elle s’impose sous une figure de rhétorique qui sonne alors comme une déclaration d’hostilité. Dans les deux cas, il est opportun et urgent de rappeler le fonctionnement du concept de laïcité.

La laïcité pose la liberté

Maintenant, regardons quels sont les effets du minimalisme dont je viens de parler. On découvre alors un autre angle pour éclairer les termes « négatif » et « positif », en les rattachant à une question décisive. Il s’agit de l’effet politique et juridique : celui-ci est-il producteur de droit et de liberté?

On pourra aisément montrer que c’est précisément par son minimalisme que le principe de laïcité est producteur, positivement c’est-à-dire du point de vue du droit positif, de libertés concrètes. C’est en effet à l’abri d’une puissance publique qui s’abstient de toute inclination et de toute aversion en matière de croyances et d’incroyances que les religions, mais aussi d’autres courants de pensée, peuvent se déployer librement dans la société civile. Les citoyens sont donc à l’abri d’un État où régnerait une religion officielle ou un athéisme officiel mais aussi, ne l’oublions pas, ils sont à l’abri les uns des autres. En s’interdisant toute faveur et toute persécution envers une croyance ou une incroyance, la puissance publique laïque les admet et les protège toutes, y compris celles qui n’existent pas, pourvu qu’elles consentent à respecter la loi commune.

Il n’y a donc rien de plus positif à cet égard que la laïcité. Elle pose bien plus de libertés politiques et juridiques que ne l’a jamais fait aucune religion en position de pouvoir ou ayant l’oreille complaisante du pouvoir. Car une autre confusion doit être dissipée. Si quelques messages religieux aspirent à une forme de libération métaphysique et morale, aucune religion n’a été en mesure de produire la quantité de libertés positives engendrées par la plate-forme juridique minimaliste de la Révolution française – première occurrence du concept objectif de la laïcité même si le mot apparaît plus tard. Du reste ce n’est pas la préoccupation essentielle des religions, qui ne sont heureusement pas réductibles à leurs aspects juridiques.

Quelle religion a institutionnalisé la liberté de croyance et d’incroyance, la liberté d’apostasie ? Laquelle a, ne disons pas instauré, mais seulement accepté de son plein gré le droit des femmes à disposer de leur corps, à échapper aux maternités non souhaitées ? Laquelle a été prête sans la contrainte de la législation civile à reconnaître celui des homosexuels à vivre tranquillement leur sexualité et à se marier ? Laquelle accepte une législation sur le droit pour chacun de mourir selon sa propre conception de la dignité et de la liberté ? Laquelle reconnaît de son plein gré la liberté de prononcer des propos qui à ses yeux sont blasphématoires ? Inutile de citer l’affaire des caricatures, l’assassinat de Théo Van Gogh, l’attentat contre Charlie-Hebdo, pas besoin de rappeler les lapidations, ni de remonter au procès de Galilée ou au supplice du Chevalier de La Barre : les exemples sont légion, jadis, naguère et aujourd’hui. Aucune des libertés positives que je viens de citer n’a été produite par une religion, directement, en vertu de sa propre force, de sa propre doctrine et par sa propre volonté : toutes ont été concédées sous la pression de combats et d’arguments extérieurs, et sous la pression de législations qui ont rompu avec la légitimation religieuse et qui ont eu le courage d’affronter les injonctions religieuses.

On me citera comme contre-exemples l’ex-URSS ou la Pologne, où la religion a été un ciment pour résister au despotisme : mais la liberté religieuse heureusement rétablie y a été réclamée contre un État pratiquant lui-même une forme de religion officielle exclusive. Une religion persécutée a besoin de la liberté de conscience et de croyance ; elle a raison de lutter pour l’obtenir, mais elle ne la produit pas par elle-même, elle n’est pas elle-même le principe d’une liberté qui vaut pour tous : elle la désire pour elle, ou tout au plus pour ceux qui ont une religion, exclusivement – sa générosité propre ne s’étend pas au-delà5. Benoît XVI a rappelé dans un de ses discours en 2008 à Paris6 que, à ses yeux, il n’y pas de culture véritable sans quête de Dieu et disponibilité à l’écouter. Il a bien sûr le droit de le penser et de le dire, mais on a aussi le droit de rappeler que ce principe n’est pas en soi inoffensif : il suffit de lui (re)donner la force séculière pour prendre la pleine mesure de sa violence.

Il appartient aux religions de devenir positives et non-exclusives

La laïcité n’a donc pas à devenir positive : elle l’a toujours été, elle est un opérateur de liberté. Davantage : la positivité des libertés n’est possible que lorsque les religions renoncent à leur programme politique et juridique, que lorsqu’elles se dessaisissent de l’autorité civile, de l’exclusivité spirituelle et de la puissance civile auxquelles certaines prétendent toujours et avec quelle force. Autrement dit, pour que l’association laïque puisse organiser la coexistence des libertés et par conséquent assurer la liberté religieuse, il est nécessaire que les religions s’ouvrent au droit positif profane en renonçant à leur tentation d’hégémonie spirituelle et civile.

Il convient donc d’inverser les injonctions à la « positivité » : c’est la laïcité qui est fondée à demander aux religions de devenir positives et de renoncer à l’exclusivité tant intellectuelle que politique et juridique, de renoncer à faire la loi. L’histoire des rapports entre la République française et le catholicisme témoigne que c’est possible. Elle témoigne aussi que dans cette opération les religions sont gagnantes. Car elles ne gagnent pas seulement la liberté de se déployer dans la société civile à l’abri des persécutions ; en procédant à ce renoncement elles montrent qu’elles ne sont pas réductibles à de purs systèmes d’autorité ni à un droit canon ou à une charia auxquels il serait abusif de les restreindre, elles montrent qu’elles sont aussi et peut-être avant tout des pensées. Et à ce titre, elles sont conviées dans l’espace critique commun de libre examen ouvert par la laïcité.

Notes

1 – Pap Ndiaye, entretien au Monde, 13 octobre 2022, « Il faut faire de la pédagogie et défendre une laïcité positive, et non synonyme de contrainte ou d’interdiction » . L’usage du terme « laïcité positive » par le personnel politique (voir note suivante) est probablement issu d’une lecture mal digérée d’un bref texte de Paul Ricœur, distinguant une « laïcité d’abstention » propre à l’État et une « laïcité de confrontation » s’exerçant par le libre débat dans la société civile. Paul Ricœur « Laïcité de l’État et laïcité dans la société » La critique et la conviction. Entretien avec François Azouvi et Marc de Launay, Hachette/Pluriel, 1995, pp. 194-195, en ligne sur le site de l’APPEP https://www.appep.net/table-des-matieres/chapitre-ii-du-mot-a-lidee/ii-11-laicite-de-letat-et-laicite-dans-la-societe/ . Dans ce texte en effet, Ricœur maintient la distinction entre État et société civile et ne suggère nullement qu’il faudrait s’appuyer sur la « laïcité de confrontation » pour réclamer l’assouplissement et même l’effacement de la laïcité constitutive, organique, de la République française. Il oppose deux champs, il ne réclame nullement leur brouillage.

3 – Ce faisant, il s’agit aussi de flatter la perception spontanément « négative » dont fait état une classe d’âge (voir l’ouvrage de Iannis Roder La jeunesse française, l’école et la république, Paris : L’Observatoire, 2022) pour laquelle la laïcité se réduirait à un ensemble d’« interdits ». Comme si la laïcité n’était pas profondément libératrice. Et comme si, plus largement, le concept même d’interdit n’était pas constitutif de la liberté du citoyen.

4 – Notamment le livre Penser la laïcité, Paris : Minerve, 2022 4e éd. (2014). Pour un aperçu, on pourra lire sur ce site « La dualité du régime laïque » https://www.mezetulle.fr/la-dualite-du-regime-laique/ , l’entretien avec Laurent Ottavi en deux parties dans La Revue des Deux mondes https://www.mezetulle.fr/grand-entretien-c-kintzler-l-ottavi-revue-deux-mondes-1re-partie/ . En vidéo : entretien avec Jean Cornil (CLAV, Bruxelles) https://www.mezetulle.fr/entretien-video-c-kintzler-j-cornil-sur-la-laicite-clav-bruxelles/

5 – Et bien souvent, une fois au pouvoir politique ou en mesure de l’influencer significativement, elle s’empresse de mettre en place une législation rétrograde et négatrice de liberté. L’exemple de l’Iran est à méditer.

6 – Discours de Benoît XVI au Collège des Bernardins, Paris, 12 septembre 2008 : « Ce qui a fondé la culture de l’Europe, la recherche de Dieu et la disponibilité à L’écouter, demeure aujourd’hui encore le fondement de toute culture véritable. » https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/speeches/2008/september/documents/hf_ben-xvi_spe_20080912_parigi-cultura.html

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[N.B. Ce texte reprend partiellement un article que j’ai publié en septembre 2008 sur mon ancien site http://www.mezetulle.net/article-23196913.html ]

À propos du livre de Jean-François Braunstein « La religion woke »

Jean-Michel Muglioni ne propose pas un compte rendu de lecture, mais il hasarde quelques réflexions que la lecture du livre de Jean-François Braunstein, La Religion woke (Grasset, 2022) a pu lui suggérer. Il demande qu’on n’y voie qu’une interrogation sur un monde qu’il ne comprend pas.

Croire l’incroyable ?

L’incroyable a au moins deux effets. Le premier : il est arrivé qu’il fonde une religion. Les Grecs et les Romains que mathématiciens et philosophes avaient accoutumés à écouter leur raison ne parvenaient pas à admettre qu’un dieu puisse envoyer son fils sur terre pour le crucifier et le faire ressusciter sous prétexte de sauver l’humanité1. On le sait, l’incroyable a marché. Second effet : le Grec ou le Romain cultivé ne pouvait pas croire que l’incroyable aurait un avenir. Ainsi le « woke » et les doctrines qui aujourd’hui nous sont proposées ou imposées sont incroyables : comment croire que la différence des sexes n’est pas d’abord biologique, mais qu’elle est tout entière une construction sociale ? La biologie – en cela en accord avec le simple bon sens – soutient qu’il y a des vivants dont la reproduction est sexuée, que dans certaines espèces il y a des mâles et des femelles, et que c’est le cas pour l’espèce humaine. Qu’elle ne soit pas une science mais un discours fait pour opprimer l’humanité – discours raciste des Blancs – voilà qui est incroyable. Or précisément parce qu’il est incroyable, un tel négationnisme – qu’est-ce d’autre, en effet ? – caractérise aujourd’hui une nouvelle religion, la religion woke. Si je dis à mes amis qu’elle s’est emparée des universités anglo-saxonnes et qu’en France elle fait déjà des ravages même dans les sections de biologie, on ne me croit pas !

Le livre de Jean-François Braunstein fait le catalogue de toutes les aberrations que la religion woke impose de croire, et cela d’abord dans les universités. Son intérêt est d’ouvrir les yeux de ceux qui, la tenant pour totalement incroyable, ce qu’elle est en effet je le répète, ne croient pas qu’elle soit partagée, encore moins dans les lieux de savoir. Jean-François Braunstein cite les prêtres de cette religion, il donne les références qui permettent de savoir si ce qu’il rapporte est vrai : chacun peut ainsi aller voir quelle vague de délires déferle aujourd’hui sur le monde. Il manque sans doute à ce catalogue une réflexion plus substantielle sur les causes de ce mouvement. Cet ouvrage ne convaincra aucun des adeptes du woke. Mais peut-être ouvrira-t-il les yeux du lecteur qui ne croit pas qu’on puisse croire aux absurdités de la religion woke et qui jusque-là ne s’était pas inquiété de sa propagation.

Le rapport au réel

Comment comprendre un tel délire ? Je crois pouvoir proposer une explication de ce que Jean-François Braunstein appelle la « guerre contre la réalité ». Le nouvel homme ignore la nécessité extérieure : il ne se heurte pas à des obstacles physiques ou physiologiques, comme autrefois le paysan ou l’ouvrier ; son pouvoir est absolu, sans limite. Il ne supporte plus la moindre médiation entre un désir et sa réalisation. Il arrive même que le pauvre ignore la nécessité extérieure, celle que seul le travail d’une matière permet d’affronter, celle qu’aucune prière ne peut changer et dont la question de savoir si elle est juste ou injuste ne se pose pas. Il ne se heurte pas aux choses mais aux papiers de l’aide sociale, c’est-à-dire à des hommes qu’on espère pouvoir faire céder et dont on peut toujours dénoncer l’arbitraire. Et il est vrai que nous sommes plus puissants que nos ancêtres, grâce au progrès des techniques et des sciences, il est vrai aussi que nous jouissons d’une protection sociale qu’ils n’avaient pas. De là une perte de contact avec le réel. Même la pluie ou le vent nous sont annoncés par médias sans que nous ayons nous-mêmes à prendre soin de notre sécurité.

Sommes-nous tous despotes ?

L’homme social que nous sommes est pris dans ses relations avec ses semblables. Pour obtenir ce qu’il désire, il lui faut obéir ou demander, séduire, forcer une volonté. Plus la civilisation grandit l’homme et le libère de la pression du besoin et de la nature, plus il devient dépendant de l’homme, et cela jusqu’à perdre tout contact avec les choses. Le despote au faîte de son pouvoir n’a plus aucun rapport au réel sinon par sa cour, et il prend donc nécessairement ses désirs pour la réalité : il demande et il est servi. Nous vivons et pensons en despotes, dans la mesure où notre rapport au réel est tout entier déterminé par nos relations aux autres, quand par-dessus le marché le travail lui-même repose sur la médiation de machines, et pour beaucoup, de machines informatiques et donc d’images. Je ne veux pas dire que chacun satisfait ses désirs aisément, ou que les pauvres sont riches, mais que toutes nos pensées, si nous n’y prenons garde, sont des pensées de despote, coupées du réel. Alors il n’y a plus qu’idéologie, le refus du réel devient la norme. L’éducation des enfants a depuis longtemps pâti de ce déni du réel : il ne faut pas s’opposer à leurs désirs. Ils sont malheureux de n’avoir jamais rien vu leur résister. Freud savait le prix du principe de réalité.

Le refus du corps

Seulement le refus du réel produit plus qu’une névrose, il fait croire aujourd’hui que nous pouvons décider de tout ce que nous sommes. La chirurgie doit nous rajeunir. Et pourquoi accepter son sexe, tel que la naissance nous l’a imposé sans nous demander notre avis ? Choisissons-le, comme une coiffure ou une couleur de cheveux ! Des parents demandent à leur enfant de faire un tel choix, quand même son sexe est biologiquement déterminé. Si ce qu’on appelait naguère tout bonnement un garçon désire être une fille, l’école ne doit pas utiliser le prénom de l’état civil mais celui qu’il choisit (ou que ses parents et l’air du temps l’on incité à choisir, on ne peut savoir). S’il le faut, la médecine interviendra à coups de chimie et de chirurgie. Peu importent les dégâts psychologiques qui en résultent, quand ce ne sont pas des dégâts physiques irrémédiables. La Suède revient en arrière après avoir des années admis que les mineurs puissent demander le secours de la médecine pour changer de sexe2. Le corps est devenu un objet dont on peut faire ce qu’on veut. Il n’impose plus aucune nécessité. C’est une grande souffrance de ne pas parvenir à habiter son corps tel qu’on l’a reçu de sa naissance, je le sais. Mais est-ce s’en guérir que ne pas se supporter tel qu’on est né en voulant un autre sexe (on ne dira plus sexe mais genre) et de demander à la médecine de le transformer – quoiqu’on continue de nier le caractère scientifique de la biologie ? Que cette médecine puisse et doive intervenir sur les cas extrêmement rares comme ce qu’on appelait autrefois l’hermaphrodisme, que le droit et le regard des autres sur ceux qui en sont affectés cessent de leur rendre la vie impossible, ou tout simplement que chacun puisse vivre la sexualité qu’il veut, c’est justice. Mais faudra-t-il que ce qui n’est qu’une exception devienne la règle et s’impose à tous ?

La fausse parité

Le pire est ailleurs. Ce négationnisme d’un nouvel ordre veut « effacer toute la mémoire historique de la civilisation3 » comme le christianisme naissant qui voulait effacer le monde gréco-romain – qu’il a heureusement appris plus tard à sauver. Des étudiants (et ce ne sont pas les moins brillants) ont demandé qu’on change la liste des auteurs des programmes de philosophie parce qu’elle ne comporte que des mâles blancs. Parce qu’en effet des femmes de génie n’ont pu s’exprimer ou que parfois leurs œuvres ont été délibérément maintenues dans l’oubli, il faudrait qu’il y ait parité au moins dans les programmes scolaires, ou par exemple que le recrutement des musiciens d’orchestre ne se fasse plus sur la compétence mais sur le même principe de parité, etc. Quel mépris des femmes ! Comme si elles n’étaient pas capables de réussir les mêmes épreuves que les hommes.

L’idéologie sociétale

Jean François Braunstein donne l’exemple d’universitaires américains, noirs4, « révoltés par [des] formations à la diversité qui osent affirmer que la « logique » et la « ponctualité » doivent être attribuées à la « blanchité » » ». Ce qui revient en effet à croire que les Noirs sont par nature incapables de « pensée rationnelle ». Cet antiracisme est la nouvelle figure du racisme, dont il reprend les stéréotypes. Les statistiques des résultats scolaires montrent – paraît-il – une infériorité des Noirs : vient-elle de leur « race » ou de ce qu’on ne leur a pas permis de vivre dans des conditions telles qu’ils puissent, comme les Blancs, s’instruire ? On le voit, ces mouvements sociétaux – et le succès de l’adjectif sociétal en est le symptôme – ont pour conséquence, sinon pour but, d’interdire tout progrès social.

On ne s’étonnera pas que la renonciation à ce qu’avait de juste le socialisme nous vienne des États-Unis d’Amérique. Le woke et toutes les recherches intersectionnelles sont la dernière (la dernière en date, il faut s’attendre à en voir d’autres fleurir) idéologie que des penseurs croyant lutter contre le capitalisme ont inventée pour le pérenniser. C’est du moins ce qu’est la religion woke, si l’on a retenu la leçon de Marx et qu’on entend par idéologie une théorie qui n’en est pas une mais qui en réalité ne fait qu’exprimer un état de la société et défendre les intérêts de ceux qu’il favorise. Seulement Marx est un mâle blanc. On s’en prend aux grands hommes du passé, aux grands auteurs, aux grands compositeurs, qu’on croit prisonniers des réseaux de pouvoir de leur temps dans toutes leurs pensées et dans toutes leurs œuvres. Mais n’est-ce pas être plus encore pris dans les aberrations d’un monde asservi à la croissance économique, où la recherche de la vérité a laissé sa place à la recherche de la puissance ? Quel avenir nous réserve-t-on, si ce qui fait la grandeur de la civilisation, Homère, Platon, Titien, Galilée, Mozart, doit être considéré comme la cause de nos pires exactions, du colonialisme, des guerres que nous n’avons cessé de mener entre nous au cours de notre histoire ? Si donc tout le trésor qu’on appelait les Humanités doit disparaître ?

Ressentiment et nihilisme

Que tel qu’il est le monde puisse désespérer, je le comprends. Est-ce une raison pour préférer le néant ? La religion woke, comme la cancel culture, me paraît finalement nihiliste. Le précédent livre de Jean-François Braunstein, La Philosophie devenue folle, m’a appris l’existence de l’amputomanie – heureusement assez rare : cette manie – on refuse son corps jusqu’à se faire couper un bras, par exemple – me semble assez bien symboliser le refus du réel d’une partie de mes contemporains, et j’ai cru le voir chez ceux-là même qui ne vont pas jusqu’au délire de la religion woke. J’ai parlé avec un ami écologiste devenu totalement misanthrope qui rêve d’un monde de plantes et d’animaux, sans hommes. Il formule cet « idéal » explicitement. Si vous dites que notre médecine nous a permis de vivre plus longtemps en bonne santé, il vous demande pourquoi il faudrait vouloir mourir vieux. La drogue qui anéantit son homme ne suffit pas, il faut un nouvel opium, et nos universités savent le distiller.

On admet généralement que la croyance au progrès a disparu de notre monde. Contrairement à la chanson, le progrès ne suppose pas qu’on fasse table rase du passé mais qu’on sache se nourrir de ce qu’il a de meilleur pour aller de l’avant. Cette croyance une fois morte, comme on ne revient pas pour autant à cette sorte de fatalisme qui faisait que, sous l’Ancien Régime, il allait de soi qu’on demeure à sa place et qu’on ne change pas de condition, le sentiment que rien ne peut finalement changer, qu’il y aura toujours des riches et des pauvres, au lieu de donner le courage de combattre là où l’on est pour le bien commun, fait naître un ressentiment, plus fort parfois chez ceux qui, par leur talent et leur travail, sont sortis de la misère. Ils ne supportent pas d’avoir pu faire carrière ou de bien vendre leurs livres et vivent leur succès comme une trahison, en même temps parfois qu’ils méprisent le monde qu’ils ont quitté. Et comme naguère lorsqu’il fallait être stalinien, les meilleurs n’osent pas s’opposer à cette nouvelle religion. Le manque de courage les aveugle au point que parfois ils se convertissent.

Cancel culture

Tout cela s’inscrit dans la Cancel culture dont traite le compte rendu du livre de Hubert Heckmann Cancel ! De la culture de la censure à l’effacement de la culture par Catherine Kintzler5. Le livre de Jean-François Braunstein montre que nous sommes revenus au temps du stalinisme. Il y avait alors les mathématiques prolétariennes et les mathématiques bourgeoises, Staline était un grand philosophe, etc., et l’université ne mourait pas de rire. Il fallait et il faut aujourd’hui du courage pour lutter contre les pressions qu’exercent les idéologues.

Notes

1 – Jean-François Braunstein, La Religion woke, Grasset, p. 25, qui commente le célèbre credibile est, quia ineptum est de Tertullien – connu sous la forme : credo quia absurdum : je crois parce que c’est absurde.

3 – Ibid. p.28. Le livre de J.J. Braunstein commence par montrer en quoi il s’agit bien de religion.

4Ibid. p.188.

Nous n’avons pas été dignes de Salman Rushdie (par Sylvain Fort)

Publié le 14 août dans la revue La Règle du jeu1, ce superbe texte de Sylvain Fort2, à la suite de l’attentat contre Salman Rushdie, remet les choses en place et nous appelle à nous relever, à reprendre un peu de dignité et de grandeur. En l’occurrence, l’étroitesse de la « défense de la liberté d’expression » a quelque chose de confortable : non seulement elle permet de s’indigner à peu de frais, mais surtout, et c’est là le point principal, celui qu’engage l’idée même de littérature, elle s’épargne l’effort de la pensée.
Or « il s’agit, en Salman Rushdie […] d’intimider quiconque prendra la plume même sans aucune intention blasphématoire, même sans avoir aucunement la controverse en tête, mais simplement le désir de dire et de raconter ce vers quoi son inspiration le porte. »

Mezetulle remercie l’auteur et la rédaction de La Règle du jeu pour l’autorisation de reprise de cet article.

En cet été 2022, les vastes incendies qui ravagent les forêts françaises nous offrent la triste occasion de réapprendre ce que les sapeurs-pompiers nomment un feu de tourbe. Apparemment éteint en surface, le feu de tourbe se propage souterrainement en consumant les couches profondes de feuillages en décomposition, pour resurgir parfois plus de cent mètres plus loin et embraser comme par surprise, des jours, des semaines, des mois plus tard, d’autres lieux jusque-là préservés. Telle est la fatwâ lancée contre Salman Rushdie : un incendie destructeur dont la résipiscence apparente aura brûlé le sol en profondeur, jusqu’à ce funeste 12 août 2022, à New York.

Parce qu’il avait mis tout son courage à reconquérir un semblant de normalité, et à rester l’écrivain qu’il avait tant aspiré à devenir, Salman Rushdie aura pu croire que la violence s’était calmée, que le pire n’arriverait plus. Je ne crois pas qu’il se soit trompé. Je ne crois pas qu’il ait donné dans le déni. Tenir à distance la fatwâ, poursuivre son œuvre, vivre : telle est l’expression la plus haute de son combat contre la terreur et la mort, et telle est sa suprême élégance. Telle aura été, aussi, sa victoire. Car plus personne avec le temps ne s’est avisé, comme trop d’intellectuels et de politiques occidentaux, de voir en lui un opportuniste ou un pyromane : son statut de symbole de la lutte contre l’obscurantisme islamiste et contre le fanatisme religieux lui était acquis, pour ainsi dire unanimement chez les gens dotés de conscience.

Ce que nous ne mesurions pas, c’est que le feu gagnait. C’est que l’étincelle semée voici trente-trois ans dans les esprits, prospérait de proche en proche, jusque dans la cervelle de jeunes gens qui de Rushdie n’avaient pas lu une ligne, et qui n’avaient pas même eu à vivre sous le régime des mollahs.

Cette fatwâ qui fut en 1989 un geste politique lancé par un ayatollah moribond pour recoller les morceaux d’un islam désuni est devenue en 2022 un fait culturel voire civilisationnel rassemblant par-delà les frontières tous les tenants d’un islam devenu identitaire voire terroriste. Rushdie est resté Rushdie. Sa grandeur aura été de survivre à tout cela et de persévérer dans sa vocation et dans son être. Mais la fatwâ qui le visait a changé de face. Elle n’est plus seulement l’expression d’une intolérance bigote dont déjà en 1989 la doctrine était formée, mais le signe de reconnaissance de millions d’âmes perdues qui partout et pour tout cherchent vengeance, sang, boucs émissaires.

Alors que Rushdie ne cédait pas un pouce de terrain pendant les trente-trois années écoulées, nos sociétés, par pans entiers, capitulaient devant l’inadmissible. C’est-à-dire devant les prédicateurs de haine, les prédateurs de la terreur, les doctrinaires de la foi qui, jour après jour, imposaient à notre laïcité française ou à un certain équilibre social le venin de leurs exigences indues et le trouble jeu victimaire ralliant à eux les complaisants et les carriéristes qui flairaient là un fonds de commerce, et trouvèrent juste de brandir comme des étendards révolutionnaires des linceuls tachés de sang.

Il faut bien le dire : nous n’avons pas été dignes du combat de Salman Rushdie. Nous n’avons pas tout compris de ce combat. Nous n’avons pas saisi qu’il ne serait jamais terminé. Nous n’avons pas mesuré son ampleur ni sa nécessité. Je le dis posément, excluant absolument de ce triste constat les compagnons de route de l’écrivain qui n’ont jamais cessé de se tenir à ses côtés, et de clamer dans le désert.

Le désert, en vérité, a crû. J’en veux pour preuve les messages de soutien adressés à l’écrivain par toutes sortes de personnalités bien intentionnées. Je ne parle même pas de ceux qui n’ont pas su nommer l’islamisme comme cause première du geste assassin, ni de ceux qui ont cru approprié de parler des Versets sataniques comme d’un livre « controversé » (sic). Peu importe ces amoureux du pire. Non, je parle de ceux qui ont pris position au nom de la « liberté d’expression », de tous ceux qui ont vu dans la tentative d’assassinat de Salman Rushdie une réédition glaçante de l’attentat de Charlie-Hebdo.

Or, il faut quand même le dire, ce n’est pas du tout de liberté d’expression qu’il s’agit là.

Cela supposerait que Rushdie se serait aventuré à tenir sur l’islam des propos injurieux, mensongers, ou même simplement ironiques : alors oui ce serait sa parfaite liberté et c’est au nom de la liberté d’expression qu’il faudrait le défendre.

En vérité, Les Versets sataniques ne sont ni injurieux, ni mensongers, ni ironiques. C’est un roman tout enveloppé de fiction, de songeries, de divagations méditatives. C’est une œuvre littéraire de plein droit, recourant aux légendes et aux textes sacrés pour promener sur la croyance des hommes un regard singulier, dans une langue lyrique, chargée de poésie presque naïve, démarquée entre autres des épopées indiennes. On n’y aperçoit rien qui doive s’abriter derrière la défense de la liberté d’expression pour éviter les bigots et les dogmatiques. La liberté du conte et la poésie du mythe ne devraient pas avoir à rendre compte devant une chambre de justice. Or, un peu lourdement, c’est quand même sous ce régime qu’avec les meilleures intentions du monde, nous plaçons Salman Rushdie et son œuvre. Autrement dit, nous plaçons le meilleur de la littérature sous l’ombrelle plus ou moins rassurante d’un article de loi et sous le ressort des tribunaux.

C’est bien là que nous ne sommes pas dignes de Rushdie : nous ne l’avons pas assez lu. Nous n’avons peut-être pas pris la peine de dire aux fanatiques : non seulement nous protégeons la liberté d’expression lorsqu’elle semble s’en prendre aux religions, non seulement nous reconnaissons un droit au blasphème, mais, a fortiori, nous reconnaissons une liberté de création, une liberté d’invention, une liberté d’imagination qui sont l’ordre supérieur de la vie de l’esprit ; qui ne sont pas seulement ce que nous brandissons devant les abus des doctrinaires, mais sont la sève même de notre civilisation et de notre être. Et nous ne voulons pas avoir à demander pardon ou convoquer un avocat à chaque fois que cette imagination, cette fantaisie, cette poésie prennent leur envol. Car c’est bien cela qu’il s’agit, en Salman Rushdie, d’atteindre : il s’agit d’intimider quiconque prendra la plume même sans aucune intention blasphématoire, même sans avoir aucunement la controverse en tête, mais simplement le désir de dire et de raconter ce vers quoi son inspiration le porte.

Nous n’avons pas été dignes de Salman Rushdie parce qu’au fond depuis trente-trois ans le règne de cette simple liberté de raconter s’est considérablement restreint sous l’effet de mises en cause religieuses, simili-religieuses, idéologiques. Qu’aujourd’hui les bibliothèques d’universités anglaises ou américaines retirent de leurs programmes et de leurs rayonnages des livres supposés heurter la sensibilité de tel ou tel groupe atteste que le règne de la terreur n’a fait que grandir, sans qu’il soit besoin pour cela de convoquer les mollahs.

Le feu de tourbe qui a frappé Salman Rushdie le 12 août est frère de ce feu des autodafés qui reprennent jusqu’en Europe.

N’est-il pas alors temps de sortir de cette torpeur et de cette complaisance ? N’est-il pas temps de retrouver ce qui nous fait vraiment et nous permet d’échapper à cette espèce de terreur dont nous faisons nous-mêmes, par paresse, croître la puissance ?

Pour cela, il faudrait que nos sociétés percluses de technologies et de pacotille médiatique retrouvent le chemin des livres : ceux qu’on lit seul, à part, dans le simple dialogue entre sa conscience et l’esprit de l’auteur. Ceux qui parlent aussi des autres livres, de l’ensemble de ces livres parvenus jusqu’à nous et qui ont forgé notre regard. Tout cela dans la gratuité pure de l’imagination. C’est ce qu’a fait Rushdie avec son merveilleux Quichotte, repassant à son propre tamis le roman de Cervantès, enrichi des alluvions de Borges, Aragon, Bellow, Nabokov… Lire, lire encore pour échapper au tourment des terreurs faciles et de la peur-réflexe.

Et puis, ne pas réduire l’insolence ni l’audace au courage du blasphème. L’obscurantisme religieux et le fanatisme sont les cibles de choix des consciences libres. Il faut que la critique la plus verte reste possible. Mais tant d’autres sujets mériteraient la même dose de sel sur la plaie : la comédie politique, les conventions médiocres du monde économique, les nouvelles modes du prêt-à-penser… De cela, Rushdie nous a livré plus d’une fois la clef, faisant le choix de l’humour et du rire face aux puissances sombres qui tentaient d’avoir raison de lui.

Une des manifestations les plus hilarantes de cette liberté du courage, de cette insolence parfaite, n’est peut-être pas dans ses livres, mais dans une série où, le temps d’un épisode, il joue son propre rôle. La série écrite et jouée par l’inénarrable Larry David s’intitule Curb your enthusiasm, et fut diffusée par HBO. La saison 9 tourne autour d’un projet de comédie musicale de Larry David intitulé : Fatwâ. L’intrigue reprend l’affaire Rushdie pour en faire un « musical » de Broadway. F. Murray Abraham chante et joue l’ayatollah Khomeiny et Lin-Manuel Miranda incarne Rushdie.

Évidemment, cette riche idée vaut à Larry David d’être à son tour frappé par une fatwâ. Réfugié dans un hôtel, grimé, il se décide à prendre conseil auprès d’un écrivain qui est passé par là : Salman Rushdie. C’est alors que Rushdie lui enseigne une vertu méconnue de la fatwa : cela fait de vous un homme dangereux, très attirant pour les femmes. Il faut bien dire, dit Rushdie avec le plus grand sérieux, que rien n’est meilleur que le « fatwâ sex » ! Est-ce blasphématoire cela ? Non, c’est simplement d’une folle insolence, d’un humour décapant, qui démystifie mieux que n’importe quel traité philosophique. La leçon vient de Salman Rushdie, qui ajoute à propos de sa fatwa à lui : « it’s here, but fuck it » (c’est là, mais on s’en fout). Et c’est bien cela le comble de la liberté : se donner le droit de vivre, rêver, parler, imaginer, faire l’amour, et donc, au fond, de se foutre des conventions et des postures qui emprisonnent les esprits.

Il n’y a aucun sens, même métaphorique, à assigner au geste purement nihiliste (et rémunéré : 4 millions de dollars !) perpétré contre Salman Rushdie. Puisse-t-il seulement nous rendre cette conscience que notre liberté n’est pas là pour toujours et que nous en faisons un usage par trop modeste. Qu’il importe d’en recouvrer l’insolence et la force. Que littérature n’est pas seulement une question d’ « expression » mais est notre imprescriptible, notre transcendance, notre demeure, le lieu où nous inventons qui nous sommes. Que nous n’avons pas trouvé tellement mieux pour féconder les âmes que lire des livres et en écrire. Surtout s’ils sont de Salman Rushdie.

Notes

2 – Sylvain Fort est un essayiste, traducteur et critique musical français. Il a été conseiller auprès du président Emmanuel Macron de mai 2017 à septembre 2018, chargé des discours et de la mémoire, puis promu à la responsabilité du pôle communication de l’Élysée jusqu’en janvier 2019, où il démissionne de ses fonctions. Il est notamment l’auteur de Odysséennes. Cinq femmes homériques (Editions des Busclats, 2022).

Salman Rushdie victime d’un attentat islamiste : l’accusation d’islamophobie peut tuer !

Charles Arambourou a rédigé ce texte, publié au nom de l’UFAL sur son site hier 13 août, auquel je souscris entièrement. Je le remercie, ainsi que l’UFAL, de m’autoriser à le reprendre dans Mezetulle.

L’écrivain Salman Rushdie, auteur du roman « Les Versets sataniques », avait été condamné à mort pour blasphème par une fatwa de l’ayatollah Khomeini en 1989, et sa tête mise à prix par le régime des mollahs en Iran. Bien que vivant sous protection, il vient d’être agressé au couteau à New York par un fanatique chiite, et gravement blessé.

Depuis 33 ans, l’UFAL est toujours Salman Rushdie

Depuis 33 ans, il incarne la liberté de création, menacée par le totalitarisme islamiste, qui manipule les foules et les croyants par la religion. Il ne s’agit pas de loups solitaires, d’extrémistes plus ou moins déséquilibrés, mais de la fanatisation de millions d’individus organisée par des autorités religieuses, depuis des États se proclamant islamiques. La théocratie, c’est l’intolérance érigée en système et la banalisation de l’assassinat religieux.

Salman Rushdie, considéré blasphémateur pour avoir écrit une fiction touchant à la rédaction du Coran, et apostat pour avoir rompu avec l’islam auquel il était assigné de naissance, est une double figure de la liberté : de création, et de conscience. Aux yeux de l’islam intégriste, il doit être exécuté. Et voilà ce qui fait que, 33 ans après la fatwa, un jeune homme de 24 ans né aux USA, qui n’a ni connu Khomeini, ni lu les Versets, peut tenter d’assassiner, à New-York, un écrivain de réputation mondiale qui donne une conférence.

« Un nouveau mot [a] été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles : l’islamophobie ». Salman Rushdie

Et pourtant, dans l’ »occident » qui se gargarise de liberté, certains « attendent d’y voir plus clair sur les mobiles de l’attentat», ou parlent d’un ouvrage « controversé » à propos des Versets sataniques, reprenant tels quels les anathèmes meurtriers de l’islamisme. C’est qu’entre temps a prospéré sous nos latitudes la condamnation de « l’islamophobie », plus présentable que le blasphème, mais qui véhicule la même prétention totalitaire et meurtrière de l’islamisme – en se parant de la non-discrimination d’une religion, forcément « minoritaire », confondue avec ses adeptes ou supposés tels !

Les réactions honteuses des dénonciateurs systématiques de l’islamophobie, sur le mode implicite : « Au fond, il l’a bien cherché en provoquant les croyants », sont autant de coups de couteau supplémentaires portés à Salman Rushdie. Et l’orchestration communautariste du thème par des intégristes du prêche (la da’wa, couplée avec l’épée pour la conquête du pouvoir, selon les Frères musulmans) installés dans notre pays mérite d’être prise au sérieux, et non réduite à une simple affaire de liberté religieuse.

Lisons Salman Rushdie, comme nous regardons et faisons circuler les caricatures pour la liberté desquelles la rédaction de Charlie Hebdo puis Samuel Paty ont donné leurs vies. Et puis, si nous voulons préserver le droit de « dire merde à Dieu » (comme l’écrit Richard Malka), sachons dire « merde aux dealers de l’islamophobie ».

La dualité du régime laïque

L’expression « intégrisme laïque » a-t-elle un sens ?

La laïcité de l’association politique construit un lien disjoint des liens communautaires existants ; elle installe un espace zéro, celui de la puissance publique, laquelle s’abstient en matière de croyances et d’incroyances et se protège des croyances et incroyances. Mais le régime laïque ne se réduit pas au seul principe de laïcité ; il repose sur une dualité. D’une part ce qui participe de l’autorité publique (législation, institutions publiques, école publique, magistrats, gouvernement…) s’interdit toute manifestation, caution ou reconnaissance en matière de cultes, de croyances et d’incroyances – c’est le principe de laïcité stricto sensu. De l’autre, partout ailleurs y compris en public, dans l’infinité de la société civile (la rue, les moyens de transport, les espaces commerciaux…) et bien entendu dans l’intimité, la liberté d’expression s’exerce dans le cadre du droit commun. Sans cette dualité, qui produit ce que j’appelle la respiration laïque, la laïcité perd son sens.

Le texte ci-dessous reprend un article publié dans le numéro hors-série n°2 de Marianne («Qui veut la mort de la laïcité française ? ») publié en mars 20211.

La laïcité, obstacle à l’uniformisation. Dualité des principes

L’intégrisme entreprend d’uniformiser l’intégralité du mode de vie. Tout ce qui rompt un tissu qu’il veut ordonné à une doctrine unique surplombante, toute perméabilité à une pensée, à un comportement autres ou même seulement perçus comme déviants, tout cela lui est odieux. Toute autre parole, si proche de lui puisse-t-elle se prétendre, est à réduire et à éliminer. On ne souligne pas assez que les attentats islamistes visent des pays où les musulmans sont majoritaires et qu’ils font de très nombreuses victimes parmi les musulmans. Investi d’une « vérité » qui entend exprimer directement une nécessité ontologique, l’intégrisme islamique fait sienne la maxime absolue du persécuteur religieux : « tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ». Il ne suffit pas de dire qu’il l’applique à ce qui ne lui ressemble pas : il l’applique à ce qu’il estime ne pas lui ressembler assez. Si un « accommodement » semble le satisfaire, ce ne peut être que comme signe d’un processus de soumission dont il réclamera toujours plus d’étendue et d’intensité2 : la stratégie de conquête lui est consubstantielle et il n’est donc jamais trop tôt pour le combattre sans jamais rien lui accorder.

La laïcité n’est pas le seul régime politique à s’y opposer, mais elle le fait de manière diamétrale et spécifique.

Un régime laïque ne se contente pas de disjoindre les Églises et l’État, les autorités « spirituelles » et religieuses d’une part et l’autorité civile de l’autre. Cette séparation est déjà un très grand progrès ; inventée dans son efficience politique à la fin du XVIIe siècle, on l’observe dans les grands pays à régime de tolérance. Le régime laïque va plus loin en menant la séparation jusqu’à sa racine : l’organisation politique non seulement est indifférente au contenu de toute foi, mais elle ne doit pas son modèle à un moment religieux. Le lien politique ne s’inspire d’aucun lien de type religieux, ethnique, coutumier, il ne reconnaît aucune transcendance, il commence avec lui-même, de manière auto-constituante. On n’a pas besoin de croire à quoi que ce soit, ni même d’invoquer quoi que ce soit, pour le produire. Ce minimalisme installe l’autorité civile – la loi – dans un espace dont la légitimité se fonde sur l’effort de rationalité critique et dialogique fourni par les citoyens.

Dans son fonctionnement, le régime de laïcité repose sur une dualité de principes. D’un côté ce qui participe de l’autorité publique (législation, institutions publiques, école publique, magistrats, gouvernement…) s’abstient de toute manifestation, caution ou reconnaissance en matière de cultes, de croyances et d’incroyances, et réciproquement se protège de toute intrusion des cultes – c’est le principe de laïcité stricto sensu, le moment zéro. De l’autre, partout ailleurs y compris en public, dans l’infinité de la société civile, la liberté d’expression s’exerce dans le cadre du droit commun. L’articulation entre ces deux principes produit une respiration. L’élève qui enlève ses signes religieux en entrant à l’école publique les remet en sortant, il passe d’un espace à l’autre, échappant par cette alternance aussi bien à la pression sociale de son milieu qu’à une règle étatique.

Ainsi, deux espèces d’uniformisation sont tenues en échec. Personne n’est soumis à l’uniformisation d’un État qui s’imposerait dans tous les secteurs de la vie non seulement publique au sens strict (politique) mais aussi sociale : le principe de laïcité proprement dit s’applique à un domaine limité. Mais parallèlement personne n’est assigné à suivre les exigences d’une communauté et d’y conformer ses comportements : une telle conformité est une uniformisation, le patchwork, pour être multicolore vu d’en haut ou de loin, est uniformisant dans chacune de ses parcelles. Raisonner en termes de « diversité » sert souvent à masquer et même parfois à promouvoir cette uniformisation par collection catégorielle qui devient alors une assignation – or la « diversité » est d’abord celle qu’on doit assurer aux personnes singulières. Dans une association politique laïque il n’y a pas d’obligation d’appartenance. Le droit des associations fournit des outils juridiques aux rassemblements, mais aucune communauté ne peut se prévaloir d’une efficience politique qui l’excepterait du droit commun et lui donnerait autorité sur « ses » membres. Le droit d’appartenance n’est une liberté que subordonné au droit de non-appartenance.

« Intégrisme laïque » ?

Le régime laïque est donc autolimitatif. Installant la puissance publique dans un espace neutralisé, un espace « zéro » soumis au principe de laïcité proprement dit, il libère tout ce que ce principe ne gouverne pas : dans l’espace social ordinaire, la liberté d’expression peut se déployer dans le cadre du droit commun. L’expression « intégrisme laïque » n’a donc pas de contenu conceptuel. Ce vide de sens ne suffit cependant pas à expliquer sa persistance et sa fréquence. Il faut pour cela revenir au fonctionnement de la dualité de principes dont il vient d’être question : celui-ci connaît deux dérives obéissant à un même mécanisme.

Une première dérive consiste à vouloir étendre à la puissance publique le principe qui vaut pour la société civile : ce sont les tentatives d’«accommodements», de «toilettage», de reconnaissance des communautés en tant qu’agents politiques. L’autre dérive, symétrique, consiste à vouloir appliquer à la société civile l’abstention que la laïcité impose à l’autorité publique : position extrémiste qui prétend «nettoyer» l’espace social de toute visibilité religieuse (brandie principalement contre une religion). Ces deux dérives opposées fonctionnent de la même manière : le retrait d’un des principes du régime laïque au profit de l’autre qui envahit tout l’espace. Chacune réintroduit une des deux espèces d’uniformisation dont il a été question : l’une par communautarisation de l’espace politique qui tend à livrer chacun à « sa » communauté, l’autre par l’effacement de l’expression religieuse dans l’espace civil.

En quel sens pourra-t-on alors parler dintégrisme ? La première dérive peut se réclamer d’une forme de tolérance  consistant à organiser la coexistence de communautés « diverses ». Si elle ne relève pas directement dans son principe de la notion d’intégrisme (au sens où elle n’impose pas d’uniformisation homogène), elle favorise l’emprise de l’intégrisme à l’intérieur des communautés en fermant les yeux sur l’assignation des individus – ainsi peuvent se déployer des secteurs où s’applique, au-delà des mœurs, une norme particulière, notamment religieuse.

La deuxième dérive réclame la neutralisation de la présence religieuse dans l’ensemble de l’espace social partagé au nom d’un principe de laïcité qui sortirait alors de son champ d’application pour ne rencontrer que la limite de la vie intime, à l’abri du regard d’autrui. En ce sens on pourrait parler d’intégrisme puisque ce mouvement viserait une uniformisation homogène de la vie sociale relevant d’un principe général, appliqué par l’État.

S’agit-il bien d’un « intégrisme laïque » ? On voit que l’invocation incantatoire de la distinction « public »/« privé » ne met pas la laïcité à l’abri d’un contresens, car chacun des termes est ambivalent. Ce qui est « public » peut en effet désigner ce qui participe de l’autorité publique (État, magistrats, législation, agents publics, etc.) mais peut désigner aussi ce qui est simplement accessible au public (espace partagé, la rue, les magasins, les transports…). « Privé » peut renvoyer à ce qui relève du droit privé mais aussi à ce qui relève de l’intimité. Sur cette confusion, on réclamerait alors que tout ce qui n’est pas intime doit se plier au principe de laïcité parce que c’est « public » ? Ce serait la négation d’un régime laïque, l’abolition de la liberté d’expression.

D’ailleurs on ne voit pas que la République laïque française ait réduit la présence religieuse dans la société ni même son influence. Fait-on taire les cloches pour un autre motif que la tranquillité publique ? Le port de signes religieux dans la rue, dans les espaces accessibles au public est-il prohibé ? Les discussions publiques, les publications sont-elles tenues d’éviter tout sujet religieux ? Est-il interdit d’organiser une réunion publique à caractère religieux, une procession ?

Une intimidation paralysante

Préserver et appliquer la dualité de principes propre au régime laïque est donc nécessaire. Faut-il alors, de peur de dériver vers un extrémisme uniformisant, se réfugier dans la frilosité et restreindre les objets du principe de laïcité ? Ce principe participe à la vie du droit, et il n’est donc ni étonnant ni scandaleux qu’on songe aujourd’hui à l’appliquer à des éléments qui n’existaient pas autrefois ou qui ne posaient pas problème. Le mariage étendu aux personnes de même sexe est un apport récent et capital au corpus de la législation laïque, en ce qu’il achève de soustraire le mariage à un modèle d’inspiration religieuse. Prenons encore l’exemple des accompagnateurs scolaires : puisqu’ils viennent appuyer les professeurs (agents publics) et qu’ils n’interviennent pas en tant que témoins, mais qu’il assurent une mission directement éducative auprès des élèves, ne devraient-ils pas être concernés, eux aussi, par l’exigence de laïcité ? Dans ce cadre scolaire les parents accompagnateurs n’ont pas à traiter les enfants d’autrui comme s’ils étaient les leurs et réciproquement ils ont à traiter leurs propres enfants comme s’ils étaient ceux d’autrui. L’activité pédagogique ne change pas de nature, qu’elle s’exerce dans ou hors les murs3. D’autres chantiers, moins visibles mais très importants, sont ouverts  : la question de la recherche sur cellules-souches, celle de la fin de vie. Le champ des dispositions laïques doit être déterminé conceptuellement, mais détermination n’est pas clôture sur un statu quo.

Une autre forme de paralysie menace la réflexion et l’action laïques et au-delà d’elles pervertit l’exercice de la liberté en laissant le champ libre aux menées intégristes déguisées pour l’occasion en victimes offensées. C’est l’autocensure à sens unique, réclamée au nom des sensibilités blessées. L’expression religieuse est libre dans la société civile, mais faut-il l’assortir d’une prescription morale qui réprouverait sa critique en l’accompagnant d’une injonction d’approbation  – ce qui reviendrait à priver de liberté l’expression irréligieuse ? Aux yeux de ce prêchi-prêcha, il ne suffirait pas de respecter les lois en tolérant ce qu’on réprouve : il faudrait en plus l’applaudir – si vous froncez le sourcil en présence d’un voile islamique, vous êtes un affreux liberticide, un « intégriste laïque ». Et de vous expliquer que même si ce n’est pas « raciste » de caricaturer un élément religieux, c’est manquer de « respect » à ceux qui y croient. Il faudrait donc se donner pour règle le respect de ce que tous les autres croient ? Et ainsi non seulement on frappera d’interdit tout ce qui contrarie une croyance quelconque, mais on finira par considérer comme admissible que «  la simple projection d’un dessin puisse entraîner une décapitation »4.

Il faut rappeler que la liberté d’expression, encadrée par un droit qu’il faut justement appeler commun, vaut pour tous, en tous sens. Sa pratique est rude et n’a pas la gentillesse pour norme, mais la loi. Oui, on a le droit de porter le voile, on a le droit d’afficher une option politico-religieuse ultra-réactionnaire dans la société civile, on a le droit de dire que l’incroyance est une abomination. Mais n’oublions pas la réciproque : c’est en vertu du même droit qu’on peut exprimer la mauvaise opinion et même la détestation qu’on a de tout cela ; c’est en vertu du même droit qu’on peut caricaturer irrévérencieusement telle ou telle religion. Oui c’est difficile à supporter, mais la civilité républicaine, en tolérant qu’on s’en prenne aux doctrines mais jamais aux personnes, a ici une leçon de « bonnes manières » à donner aux saintes-nitouches armées d’un coutelas. À quoi bon la liberté si elle ne s’applique qu’à ce qui me plaît ?

Notes

2Voir la déclaration publique de Richard Malka à l’issue des plaidoiries du procès de Charlie Hebdo le 5 décembre 2020 : « cette histoire de caricatures c’est un prétexte […] On pourrait arrêter de caricaturer et abandonner le droit aux caricatures que ça ne changerait rien du tout, ils continueraient à nous tuer […] Il n’y a aucun salut dans le renoncement. »

4 – Henri Pena-Ruiz « Lettre ouverte à mon ami Régis Debray », Marianne, 21 décembre 2020 https://www.marianne.net/agora/henri-pena-ruiz-lettre-ouverte-a-mon-ami-regis-debray

Les Français et l’enseignement du fait religieux

À propos d’une étude de l’Ifop habilement exploitée

Aline Girard1 examine une enquête réalisée par l’Ifop en octobre 2021 sur « Les Français et l’enseignement du fait religieux ». Mené en relation avec d’autres données également issues d’enquêtes, cet examen la conduit à des observations et des conclusions quelque peu différentes de celles du commanditaire de l’étude, l’Institut des religions et de la laïcité.

À la demande de l’Institut d’étude des religions et de la laïcité (IREL, ex-Institut européen en sciences des religions IESR)2, l’Ifop a réalisé en octobre 2021 une étude sur « Les Français et l’enseignement du fait religieux »3. Derrière les commentaires positifs et consensuels des résultats par l’IREL et par les promoteurs de l’enseignement du fait religieux, on peut mettre en évidence une autre réalité. L’enseignement du fait religieux est en effet loin de donner les résultats escomptés. Ce semi-échec n’empêche pas l’IREL de continuer, sans faiblir, à légitimer cet enseignement sur la base de convictions idéologiques et de travailler à la confusion des esprits4.

Pourquoi cette étude ? L’IESR5, un des trois instituts de l’École pratique des hautes études, a été le fer de lance de la mise en œuvre de « L’enseignement du fait religieux dans l’école laïque »6, avec pour mission d’organiser des stages de formation initiale et continue, notamment pour les personnels de l’Éducation nationale7. Vingt ans après sa création, l’IREL/IESR a voulu dresser un bilan de cet enseignement et de son action sur la base d’une enquête commanditée à l’Ifop8. Ce bilan a été rendu public le 15 novembre à l’occasion d’une conférence-débat, dont les intervenants étaient, à l’exception de Jérôme Fourquet de l’Ifop, des responsables ou ex-responsables de l’IREL.

Les résultats de l’étude demandent à être interprétés avec soin, commentés avec précision et mis en relation avec d’autres données également issues d’enquêtes9, le tout avec un regard politique et sans le biais de confirmation privilégié par l’IREL10. Une attention particulière sera accordée aux réponses des plus jeunes (18-24 ans). Le clivage générationnel constaté dans d’autres enquêtes se trouve confirmé ici.

Quel intérêt les Français portent-ils aux questions de religion et de laïcité ?

Avec les quatre premières questions de portée générale, l’enquête Ifop/IREL dessine le paysage. Ces questions introductives permettent d’avoir un éclairage sur l’intérêt des Français pour les questions de religions et de laïcité. On notera le rapprochement tendancieux entre religion et laïcité dans la formulation des questions, comme si la laïcité ne se concevait que dans un rapport de dépendance par rapport aux religions et n’était pas un principe constitutionnel supérieur, englobant l’ensemble des questions de liberté de conscience, foi, agnosticisme, athéisme et autres points de vue philosophiques et moraux. Il s’agit ici de faire de la laïcité une forme de croyance à laquelle seraient opposées d’autres croyances. La laïcité devient en quelque sorte la religion des non-croyants, un peu comme elle fonctionne en Belgique. Ce rapprochement11 favorise la confusion, tout comme le fait le changement subtil de nom de l’IESR en IREL. Le binôme religion/laïcité devient progressivement indissociable et on glisse ainsi petit à petit vers une conception de la laïcité proche de la coexistence interreligieuse et de l’interconvictionnalité.

Première information : une majorité se dit intéressée par les questions de religion et de laïcité abordées dans les débats, mais…

53% des personnes interrogées déclarent être intéressées par les questions de religion et de laïcité abordées dans les débats en France aujourd’hui, et tout spécialement les seniors (64%) et les plus jeunes (66% des 18-24 ans). Un peu plus de la moitié des sondés manifeste donc un intérêt pour ces sujets. Comment pourrait-il en être autrement quand l’espace médiatique est constamment saturé d’informations et de polémiques liées aux religions ? On peut aussi conjecturer que les Français veulent comprendre ce qui arrive à leur République laïque, envahie comme jamais par les questions religieuses, tourmentée par le fondamentalisme et assaillie par les attaques islamistes. La laïcité, qui est le socle de la nation, leur paraît menacée12.

Il importe donc de ne pas confondre intérêt pour des débats (avec sans doute parfois le sentiment que « trop, c’est trop »), et affirmation d’une position religieuse personnelle. Une autre étude réalisée par l’Ifop, pour l’Association des journalistes d’information sur les religions (Ajir)13, permet de compléter et de confirmer notre approche. On observe qu’en 2021, une courte majorité de Français ne croit pas en Dieu (51%) alors qu’en 1947, 66% des interrogés se déclaraient croyants. Conséquence logique de ce recul de la croyance, les Français parlent de moins en moins de religion, que ce soit en famille (38% le font au moins de temps en temps, 20 points de moins qu’en 2009) ou avec leurs amis (29%, -20 points). Une autre étude, « Fractures sociétales : enquête auprès des 18-30 ans »14, réalisée en 2020 également par l’Ifop à la demande de l’hebdomadaire Marianne, le confirme. Même chez les jeunes, plus sensibles que leurs aînés aux religions, 78% d’entre eux estiment qu’« on parle trop de religion et des questions religieuses ».

Cette réalité n’empêche pas l’IREL de se réjouir de ces 53% de personnes intéressées, qu’il tend à interpréter comme un intérêt pour les religions. Sur ces 53%, un peu plus de la moitié des personnes interrogées estiment par ailleurs qu’elles sont assez autonomes pour s’informer par leurs propres moyens si elles en ont envie et qu’elles n’ont « pas besoin de formation supplémentaire dans ce domaine ». Rapportés aux 100% du panel, seuls 28% ont envie d’en savoir plus sur les questions de religions et de laïcité. Un intérêt limité donc pour un complément d’information et de formation sur ces sujets !

Deuxième information : dans leur connaissance des religions, les personnes interrogées sont autonomes et se sentent suffisamment informées

Quand les personnes interrogées veulent en savoir plus sur les religions, elles s’informent de leur propre chef. Parmi les sources d’information sur les religions, elles privilégient les médias, audiovisuels ou écrits, généralistes ou spécialisés. Elles mettent aussi leurs proches et connaissances à contribution. Ces choix sont très nettement affirmés15 et les autres possibilités sont relativement négligées (réseaux sociaux, communauté religieuse d’appartenance, école).

Dans un autre registre, les 2/3 des personnes interrogées déclarent qu’elles ne se sont jamais dit qu’une meilleure connaissance des religions leur aurait été utile dans certaines situations professionnelles et personnelles, et ce quel que soit leur niveau d’éducation.

On peut déduire de l’ensemble de ces informations que les Français, dans leur grande majorité, se sentent capables d’aborder seuls le sujet et de maîtriser les situations où la question des religions intervient.

« L’enseignement des religions » à l’école

L’enquête Ifop/IREL ayant comme questionnement central « Les Français et l’enseignement du fait religieux », quatre questions abordent le sujet des « religions à l’école ».

Remarquons d’emblée que dans la formulation des questions on évoque « les religions à l’école », et non pas le « fait religieux ». Fort probablement retenue pour que la question soit immédiatement comprise par les personnes interrogées (l’expression « fait religieux » demandant en effet à être explicitée), la formulation, dans son absence de filtre et de précaution, ouvre d’emblée la possibilité des religions à l’école. Vingt ans après la publication du rapport Debray et après plus de quinze ans d’enseignement du fait religieux à l’école publique, on ne prend même plus la peine de sauver les apparences, en posant la question de la légitimité de cet enseignement. Et pourtant il serait très utile de le faire.

L’analyse proposée dans le livre Enseigner le fait religieux à l’école : une erreur politique ? est sur ce point particulièrement éclairante. L’enseignement du fait religieux est en effet un événement idéologique majeur alors qu’il doit être considéré comme un événement pédagogique tout à fait mineur, puisque les programmes scolaires intégraient depuis toujours l’enseignement des religions en tant que « faits de civilisation ». L’introduction de l’enseignement du fait religieux n’est donc pas une question scolaire, mais une question politique. Une nouvelle matrice idéologique et politique a fait apparaître la notion d’enseignement du fait religieux et a permis que l’EFR contribue de manière non négligeable à la « cléricalisation » des esprits, en particulier ceux des élèves des collèges et lycées 16.

Après cette brève, mais indispensable mise au point, revenons aux résultats de l’enquête Ifop/IREL.

Une forte proportion des personnes interrogées (37%) estiment que la meilleure façon d’aborder les religions à l’école est la transmission de « connaissances sur les religions dans le cadre d’un enseignement laïque ». Pour la majorité – et puisque « les religions » sont abordées à l’école – les connaissances sur les religions doivent être dispensées prioritairement dans le cadre du cours d’enseignement moral et civique (E.M.C.), mais elles ont aussi leur place dans le cadre du cours d’histoire. Notons que 17% affirment néanmoins qu’il faut « passer cette question sous silence car elle n’a pas sa place à l’école laïque ». Les Français continuent à écarter avec vigueur l’idée d’un enseignement donné par un professeur de religion et une étude (même critique) des grands textes religieux. Ces résultats sont encourageants.

Autre point de vue encourageant : l’effet sociétal attendu d’une « étude laïque des religions à l’école » (ou dans le cadre de formations destinées à des adultes) est d’abord « un meilleur respect de la loi comme dimension qui s’impose à tout citoyen, qu’il soit croyant ou non croyant », puis la mise à disposition « d’outils pour lutter contre les extrémismes religieux (fanatisme, fondamentalisme, radicalisation). On constate dans ces résultats une volonté de faire respecter la loi par tous et de la rendre compréhensible à tous, avec une détermination à combattre les dérives religieuses radicales, très présentes sur notre territoire. Même si l’étude laïque des religions à l’école n’est certainement pas le meilleur mode d’explicitation de la loi, apprécions ces réponses. « L’argument de vente » principal quand il s’est agi d’installer l’enseignement du « fait religieux » dans les programmes scolaires, à savoir une « meilleure compréhension mutuelle entre élèves ou entre citoyens », ne recueille que 19% des réponses. L’objectif du fameux « vivre ensemble », mot magique et en réalité vide de sens, ne semble donc pas être du ressort de l’étude laïque des religions à l’école. Ce qui a été démontré dans le livre Enseigner le fait religieux à l’école : une erreur politique ?

Dernière source de satisfaction : quand on essaie de savoir ce que les personnes interrogées attendent pour elles-mêmes d’une étude laïque des religions, 37% répondent « mieux comprendre les enjeux, notamment géopolitiques, du monde contemporain, les conflits entre religions ou au sein d’une même religion ». On en revient donc aux observations formulées au début de cette analyse : les Français veulent interpréter, décoder, décrypter ce qui se passe chez eux et dans le monde autour des questions religieuses, mieux appréhender aussi les valeurs et les mœurs des croyants des différentes religions présentes en France, sources d’antagonismes et de conflits. On peut penser qu’il s’agit là d’une approche politico-sociale, assez caractéristique des Français. Notons pour terminer que 21% ne voient aucune utilité personnelle à l’étude laïque des religions. Ce qui rappelle que plus d’un cinquième des Français continuent à penser que l’on peut mener une vie morale et riche intellectuellement et spirituellement sans référence aux dogmes religieux.

L’enseignement de la laïcité à l’école

On a vu que le recours au binôme religion/laïcité, à l’empreinte cognitive forte, était privilégié dans le cadre de l’enquête commanditée par l’IREL, qui entretient par ce rapprochement une confusion au profit de la vision baubériste de la laïcité17. Deux questions traitent de la formation à la laïcité dans le cadre scolaire.

On constate à travers les réponses à la première de ces questions que, pour les personnes interrogées, le meilleur moyen de former à la laïcité est le cours d’enseignement moral et civique (39%). Remarquons néanmoins que 22% préféreraient un « cours spécifique, uniquement consacré à la laïcité », pour eux principe d’une importance telle qu’il mériterait un traitement particulier. Une deuxième question, habile de la part de l’IREL, rapproche à nouveau religions et laïcité : « Pour répondre à cette situation où l’école est interpellée par la question de la laïcité et des religions, qu’est-ce qui est le plus souhaitable pour vous ? ». Induites par la question, les réponses des sondés privilégient le point de vue selon lequel « une formation à la laïcité et un enseignement du fait religieux sont tous les deux nécessaires et complémentaires » (32%). Mais on retrouve juste derrière, à 24%, une demande de formation exclusive à la laïcité « car c’est un principe essentiel » 18, malgré la manipulation assez claire de la question, induisant une réponse tout en œcuménisme…

Ces dernières données sont caractéristiques de ce qui s’est passé avec l’enseignement du fait religieux. Le concept est entré comme par effraction dans l’école de la République et dans la société, par un coup de force clérical, largement inspiré par une Europe d’inspiration chrétienne-démocrate de plus en plus encline à étendre le champ d’intervention des religions. On a forcé et on continue de forcer la main des Français sur l’enseignement des religions à l’école, en instrumentalisant la laïcité, en créant la confusion dans les esprits avec des arguments d’une part philosophico-historiques (« universalité du sacré », « sens à la vie », « héritages collectifs », etc.), d’autre part sociétaux (« vivre ensemble », « cohabitation pacifique de populations multiculturelles », etc.).

Malgré des résultats qui plaident très modérément en faveur de l’étude des religions à l’école, les responsables de l’IREL, lors de la présentation des résultats de l’enquête Ifop le 15 novembre dernier, en ont tiré des conclusions qui apportent de l’eau à leur moulin et qui valorisent le lien à la religion.  Pour Philippe Gaudin, actuel directeur de l’IREL, « on comprend mieux la laïcité si on comprend mieux les religions, et réciproquement ». Isabelle Saint-Martin, directrice de l’IESR de 2011 à 2018, considère dans ses écrits le « fait religieux » comme un « fait de civilisation », mais de la tribune elle observe qu’il faut « donner aux faits religieux une place pour eux-mêmes et non pas seulement comme repères historiques ou philosophiques ». Dans les années 2000, les concepteurs de l’enseignement du fait religieux témoignaient que le « fait religieux » n’était pas qu’un « fait de civilisation ». Pour Jean-Paul Willaime, directeur de l’IESR de 2005 à 2010, c’est un « fait symbolique, porteur des représentations du monde, de soi et des autres, un fait expérientiel » (2007). Pour Régis Debray, président de l’IESR de 2002 à 2004, « Ce n’est pas simplement un fait de pensée, c’est une réalité existentielle, communautaire et identifiante, donc crucifiante, mais constitutive » (2006). Pour René Nouillhat, « ces faits en tant qu’ils sont religieux, renvoient à autre chose que ce qu’ils donnent à voir, à lire ou à penser. C’est cette « autre chose » qui doit être pressentie. Il relève de ce que chacun est susceptible de ressentir à propos de l’infini, de l’absolu, du transcendant ou du plus intime » (2004). » Il est aisé de discerner des accents confessionnels chez les promoteurs de cet enseignement. Alors que l’objectif affiché est la transmission de connaissances, celui-ci est pourtant loin d’être exempt d’orientations religieuses : ne véhicule-t-il pas une valorisation de la croyance, une « incitation à croire » ? Ne fait-il pas primer la liberté religieuse sur la liberté de conscience, sous le prétexte d’une « transformation des appartenances religieuses » et d’une nouvelle « conjoncture civilisationnelle » (J.-P. Willaime) ? N’invite-t-il pas les élèves à se reconnaître dans la position religieuse et à croire que le rassemblement ne s’effectue que par la croyance (C. Kintzler) ? Cette approche, lucide et critique, est peu répandue et l’IREL se plaît à entretenir la confusion autour de l’enseignement du fait religieux.

Une fracture générationnelle

Pour terminer cette analyse, intéressons-nous aux divergences générationnelles qui s’observent dans l’enquête Ifop/IREL, et plus particulièrement aux réponses des jeunes (18-25 ans).

66% des jeunes se déclarent intéressés par les questions de laïcité et de religion dans les débats, taux bien supérieur à la moyenne de 53%. Par ailleurs, au sein de cette moyenne de 53% de personnes intéressées, les 18-24 sont les plus nombreux à déclarer ne pas s’informer par leurs propres moyens (ne pas pouvoir s’informer ? ne pas vouloir ?) et à laisser entendre qu’ils auraient besoin d’une formation complémentaire. Ils sont les plus intéressés par le recueil de témoignages de personnes s’exprimant sur leurs convictions religieuses ou non religieuses (31%, 14 points de plus que la moyenne).

Selon les Français, la meilleure façon d’aborder le fait religieux à l’école est par les connaissances sur les religions dans le cadre de l’enseignement laïque (37%). Des divergences générationnelles s’observent également sur ce point : seuls 22% des 18-24 ans le citent. Près d’un quart de cette jeune génération privilégierait plutôt un enseignement religieux donné par un professeur de religion (24% contre 13% pour l’ensemble des Français) ou des débats entre élèves de différentes religions ou sans religion arbitrés par un enseignant (23% contre 16% parmi l’ensemble des Français).

A contrario, la réponse des jeunes à la question concernant la formation à la laïcité et aux religions à l’école surprend. Ils privilégient (37% contre 24% pour l’ensemble des Français) une « formation à la laïcité » et ils sont moins convaincus que leurs aînés de la nécessité de combiner « une formation à la laïcité et un enseignement laïque sur les religions » (24% contre 32%).

Comment expliquer, dans cette enquête, ce balancement surprenant entre « plus d’informations sur les religions données par des spécialistes » et plus de « formation à la laïcité » ?

Le rapport des jeunes à la religion et à la laïcité a été maintes fois interrogé dans le cadre des sondages réalisés par l’Ifop et les résultats publiés ont tout pour inquiéter. Frédéric Dabi, directeur général Opinion de l’Ifop, tente une synthèse des informations obtenues dans son ouvrage La Fracture. Comment la jeunesse d’aujourd’hui fait sécession : ses valeurs, ses choix, ses révoltes, ses espoirs 19.

Sondage après sondage, les Français affirment massivement leur attachement à la laïcité : à la loi de 1905 séparant les Églises et l’État ; à la loi de 2004 interdisant le port de signes religieux à l’école ; à la loi de 2010 interdisant le port du voile intégral couvrant le corps et le visage dans les espaces publics. La laïcité est considérée comme le socle de la cohésion nationale, mais près de neuf Français sur dix pensent qu’elle est aujourd’hui en danger. La laïcité est plébiscitée dans toutes les catégories de la population, mais deux ensembles se distinguent : les jeunes et ceux qui se déclarent musulmans, où les pourcentages des enquêtes sont souvent inversés.

Plusieurs études, parues entre 2018 et 2021, présentent à ce titre des résultats alarmants20. On y apprend notamment que les jeunes sont majoritairement favorables au port de signes religieux ostensibles dans les collèges et lycées et au port de tenues religieuses par les parents accompagnateurs. Pour de nombreux jeunes musulmans, les règles de vie prescrites par la religion sont plus importantes que les lois de la République. On observe aussi chez eux une ferme conviction que leur « religion est la seule vraie religion. Les lois « laïques » sont perçues par beaucoup de lycéens comme discriminatoires envers les musulmans (1905, 2004, 2010).

Très majoritairement (75%), les jeunes rejettent toutes formes d’irrévérence envers les dogmes religieux « afin de ne pas offenser les croyants ». « Touche pas à mon Dieu »… Les lycéens interrogés sont beaucoup plus orthodoxes que leurs aînés dans leur rapport à la religion. Un « droit au blasphème » n’est reconnu que par une courte majorité de lycéens. Pour eux, le « respect est érigé en principe » comme disait Charb21. Pour ces jeunes, prompts à s’indigner, l’irrespect et la moquerie envers les religions sont proprement inconcevables. Nous avons toutes les caractéristiques d’une américanisation des esprits et d’une « génération offensée » (C. Fourest).

« Ces représentations collectives dans la jeunesse, note Frédéric Dabi, se nourrissent à l’échelle individuelle d’un rapport à la religion particulier. Celui-ci est marqué par une forme de sacralisation du fait religieux qui va de pair avec une orthopraxie croissante chez les 18-30 ans. » La « religiosité touche tous les segments de la jeunesse », avec une intensité plus importante chez les moins de vingt ans.

La part des moins de trente ans appréhendant la laïcité comme un objet positif est inférieure de 20 points à celle mesurée auprès du grand public. Elle se limite à « mettre toutes les religions sur un pied d’égalité », en termes de représentation, de visibilité, voire d’influence. La majorité des moins de 18-30 ans en vient à délégitimer les défenseurs de ce principe républicain. Pour les jeunes la laïcité ne serait pas particulièrement en danger, alors que ce danger est massivement ressenti au sein du grand public

On observe désormais un véritable clivage entre les jeunes et le reste des Français, clivage qui s’accentue si l’on considère, parmi les jeunes, ceux qui s’affirment musulmans. Rappelons-nous ce qu’a dit Jean-Pierre Obin il y a quelques années : « Une partie de la jeunesse est en train de faire sécession par rapport à la nation française ».

La fracture sociétale entre les jeunes Français et leurs aînés est multifactorielle : « prolifération du croire » ; poussée du religieux ; exacerbation de l’identité, notamment religieuse ; offensive cléricale au niveau national comme au niveau européen, etc. L’enseignement du fait religieux est un des facteurs favorisants.

Depuis plus de quinze ans, l’enseignement du fait religieux joue en effet un rôle non négligeable dans la perméabilité des élèves à la religion, dans l’acceptation des dogmes et dans leur difficulté à distinguer le registre de la connaissance de celui de la croyance, alors que parallèlement, sous l’influence du pédagogisme, l’école renonce progressivement à être un lieu de transmission des savoirs et à former des esprits structurés et critiques pour faire place à la confusion conceptuelle. Les élèves de la fin des années 2000 sont pour certains d’entre eux aujourd’hui des enseignants, qui se trouvent dans la position de perpétuer la vision acquise dès le début de leur scolarité, renforcés en cela par la formation professionnelle qu’ils ont reçue et reçoivent encore dans les IUFM/ESPE/INSPE où intervient fréquemment l’IREL. « La présence de l’effet religieux piège désormais toute pensée », selon C. Kintzler. Nous n’en sommes effectivement pas loin… en partie grâce à l’IREL22.

[Edit du 26 août 2022.

À la demande de l’auteur, le passage suivant

Pour Philippe Gaudin, actuel directeur de l’IREL, « on comprend mieux la laïcité si on comprend mieux les religions, et réciproquement ». Isabelle Saint-Martin, directrice de l’IESR de 2011 à 2018, considère dans ses écrits le « fait religieux » comme un « fait de civilisation », mais de la tribune elle observe qu’il faut « donner aux faits religieux une place pour eux-mêmes et non pas seulement comme repères historiques ou philosophiques ». Dans les années 2000, les concepteurs de l’enseignement du fait religieux témoignaient que le « fait religieux » n’était pas qu’un « fait de civilisation ».

remplace ce passage de la version initiale du  2 février 2022 :

Pour Philippe Gaudin, actuel directeur de l’IREL, « on comprend mieux la laïcité si on comprend mieux les religions, et réciproquement ». Encore le fameux binôme ! Pour Isabelle Saint-Martin, directrice de l’IESR de 2011 à 2018, il faut « donner aux faits religieux une place pour eux-mêmes et non pas seulement comme repères historiques ou philosophiques ». On retrouve ici l’esprit qui animait dans les années 2000 les concepteurs de l’enseignement du fait religieux : le « fait religieux » n’est pas qu’un « fait de civilisation ».]

Notes

1 – [NdE] Aline Girard, auteur de l’ouvrage Enseigner le fait religieux à l’école : une erreur politique ? (Paris, Minerve, 2021), est secrétaire générale d’Unité laïque https://unitelaique.org/ . Voir la préface du livre sur Mezetulle, suivie d’une brève analyse .

4 – Confusion analysée dans l’ouvrage cité à la note 1.

5 – L’Institut d’étude des religions et de la laïcité (IREL) a pris en 2021 la suite de l’Institut européen d’étude des religions (IESR), créé en juin 2002 quelques mois après la publication du rapport « L’enseignement du fait religieux dans l’école laïque », rédigé par Régis Debray à la demande de Jack Lang, ministre de l’Éducation nationale de l’époque.

7 L’IREL/IESR délivre des formations pour aider les enseignants à aborder les faits religieux à l’école primaire et dans l’enseignement secondaire, en lien avec le ministère de l’Éducation nationale. Sur le site de l’IREL, on lit : « Depuis sa création, l’IREL a conduit de très nombreuses formations directement en lien avec la laïcité : auprès de l’Éducation nationale, du ministère de l’Intérieur, de l’École de la magistrature, de la Protection judiciaire de la jeunesse, de l’Assistance publique hôpitaux de Paris, du Centre national de la fonction publique territoriale, de municipalités, etc. ».

8 – L’enquête a été menée auprès d’un échantillon de 1 010 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. La représentativité de l’échantillon a été assurée par la méthode des quotas (âge, profession de la personne interrogée) après stratification par région et catégorie d’agglomération. Les interviews ont été réalisées par questionnaire auto-administré en ligne du 5 au 6 octobre 2021.

9 – La plupart des enquêtes consultées ont été réalisées par l’Ifop. Elles sont accessibles sur le site de l’Ifop https://www.ifop.com/

11 – Ce rapprochement était déjà présent dans le rapport Debray, matrice originelle. R. Debray y affirmait que l’on ne pouvait « séparer principe de laïcité et étude du religieux », lui qui écrivait dans le même texte qu’il existait un « principe d’incomplétude » obligeant les membres de toute société à se mettre en rapport avec quelque chose de « religieux ».

12 – 87% des Français estiment que la laïcité est aujourd’hui en danger en France (Enquête Ifop-Fiducial pour CNews et Sud Radio, octobre 2020. Balises d’opinion#113). Un an plus tôt, en octobre 2019, la laïcité était perçue comme menacée par 78% des Français (avec +4 points en six mois), et ce dans toutes les catégories de la population (Etude Ifop pour le Journal du Dimanche).

15 – Médias traditionnels (38% des Français), livres, revues, émissions spécialisées ou conférences sur ces sujets (33%), réseau de sociabilité (29%).

16Op.cit. voir note 1. À consulter également le texte de la conférence d’Aline Girard.

17 – Jean Baubérot a largement contribué à diffuser l’idée d’une laïcité de plus en plus « adjectivée » : plurielle, inclusive, positive, bienveillante, européenne, laïcité d’intégration, laïcité de reconnaissance et de dialogue, voire, comble de l’oxymore, la « laïcité concordataire » ! Relayée avec efficacité par l’Observatoire de la laïcité de 2007 à 2021, elle est rabattue sur la coexistence interreligieuse et l’interconvictionnalité. Elle est souvent réduite à la liberté de croire et de ne pas croire et l’on n’hésite pas à faire prévaloir une  « liberté de religion » sur la liberté de conscience et la liberté d’expression, piliers de notre République laïque.

18 – Et 24% de « Ne se prononce pas », le plus fort taux d’abstention à une question de l’enquête. Ce qui donne à penser que c’est une préoccupation largement absente de la vie des Français.

19 – Frédéric Dabi, La Fracture. Comment la jeunesse d’aujourd’hui fait sécession : ses valeurs, ses choix, ses révoltes, ses espoirs, avec Stewart Chau, Paris, Les Arènes, 2021.

20 – En particulier :

À lire en complément au sujet de la première de ces deux enquêtes, «  Une enquête Le DDV / Ifop / Licra auprès des lycéens sur la laïcité et la place des religions à l’École et dans la société », par François Kraus, directeur du pôle « politique / actualités » au Département Opinion de l’Ifop, 16 mars 2021.

21 – [NdE] voir sur ce site « Du respect érigé en principe ».

22 – Grâce aussi à deux associations, CoExister et Enquête, ancrées dans le milieu interconfessionnel, pratiquant le dialogue interreligieux et prônant une laïcité largement adjectivée. Elles bénéficient de financements publics et privés, notamment grâce au soutien de réseaux philanthropiques, véritables groupes de pression. Elles sont agréées par le MEN et étaient partenaires de feu l’Observatoire de la laïcité.