Sartre, l’oublié

Comment ne pas être étonné que Jean-Paul Sartre, auteur d’une œuvre tellement foisonnante, soit désormais enveloppé dans l’obscurité d’un silence persistant – si on met à part, peut-être, le succès des Mots ?
L’œuvre pourtant est exceptionnelle non seulement par son abondance, mais encore par la diversité des types d’écrits auxquels Sartre s’est adonné.

Sartre est l’auteur d’une importante production proprement philosophique qu’il a poursuivie depuis sa jeunesse jusqu’à la Critique de la raison dialectique ; il faut dire « proprement philosophique » – ou si on préfère « techniquement philosophique » , dans la mesure où c’est toujours en philosophe1 qu’il se consacre aux biographies d’écrivains, à la dramaturgie théâtrale, au roman, aux nouvelles, aux scénarios de films – bref à tout ce que son vivace appétit lui fait dévorer.

Les essais consacrés aux écrivains sont inspirés, fût-ce lointainement, par cette vue néo- et anti-freudienne qu’il avait inventée dès L’Être et le Néant sous le titre de « psychanalyse existentielle » : il faut sans aucun doute voir dans le Baudelaire comme dans le Genet ou son Mallarmé des biographies existentielles.

L’Idiot de la famille, l’opus final, inachevé, est à part : il contient comme un immense effort d’intégration et de synthèse des multiples démarches tentées antérieurement – de L’Imaginaire et L’Être et le Néant à la Critique de la raison dialectique.

Avec cela, seul son théâtre a l’honneur d’être édité en Pléiade, mais aucunement celui d’être joué. La façon dont il a épuré son écriture en s’inscrivant dans l’héritage classique avec Les Mots aura sûrement contribué à lui valoir le prix Nobel, car Sartre semblait s’être enfin assagi après les premières grandes apparitions de son style avec La Nausée, objet de scandale et d’admiration immédiats.

Moins connue est sa passion fort précoce pour le cinéma, le cinéma muet bien sûr dès sa prime jeunesse ; Sartre saisit très tôt que le cinéma allait constituer un art véritable et véritablement populaire2. Il lui apporta sa propre contribution en écrivant plusieurs scénarios bien avant le plus tardif et célèbre « Scénario Freud » que J.B. Pontalis préfaça.

Sans esquisser la bibliographie exhaustive de Sartre, il convient toutefois de ne pas passer sous silence ses contributions proprement politiques – celles des Temps Modernes comme aussi toutes celles qui figurent dans les Situations – celles-ci relèvent avec éclat de tous les « genres », de tous les domaines, de toutes les préoccupations qui caractérisent l’ensemble de l’œuvre.

En d’autres termes et toutes choses différentes par ailleurs, la vitalité dévoratrice de Sartre qui le fait être philosophe, homme de théâtre, romancier, analyste politique et même militant épisodique ne trouve un équivalent que chez Rousseau : tous deux sont écrivains-philosophes, ou philosophes-écrivains comme on voudra dire. Tous deux sont emportés par la passion de l’écriture et tous deux sont impérieusement sensibles aux injustices. Avec cela, leurs voies sont symétriques et inverses.

En dépit de solides soutiens, Rousseau fut bel et bien attaqué, trahi et vilipendé de son vivant. Son humeur ombrageuse, fût-elle légèrement paranoïaque comme il fut dit, n’est pour rien dans les trahisons des Encyclopédistes ni dans le mandement lancé contre lui par l’archevêque de Paris Christophe de Beaumont, pour n’évoquer que ces vilenies à son endroit. L’œuvre entière en revanche est depuis longtemps au firmament du ciel universel et fait l’objet d’études et de commentaires jamais interrompus.

Sartre, c’est certain, subit un sort inverse : s’il fit l’objet de solides et perdurantes inimitiés, il n’en fut pas moins une véritable célébrité, quelles qu’en fussent les raisons, bonnes et mauvaises.

Comment dès lors éclairer les raisons du silence dont cette œuvre est entourée ? Comment comprendre que la voix des « sartriens » et des études sartriennes soit devenue pour ainsi dire confidentielle ?

On peut sans doute invoquer l’effort que requiert la lecture des milliers de pages dont chaque œuvre majeure est faite – L’Être et le NéantCritique de la raison dialectiqueL’Idiot de la famille qui, avec trois volumineux tomes, est inachevé. On dira bien sûr que Sartre ignore tant la concision que la limpidité de l’écriture. Assurément. Le lecteur peut certes avoir souvent le sentiment qu’une exaltation emporte Sartre à tenir encore et encore la page dans une frénésie passionnée à poursuivre l’analyse, à la reformuler encore et encore et à la mettre en scène. Est -ce un défaut ? À sa manière, dans la Phénoménologie de l’esprit à tout le moins, Hegel ne résiste pas à une hubris comparable, assez exceptionnelle dans l’histoire de la philosophie.

On ne peut pas imaginer que les formulations qui furent souvent montées en épingle comme si elles récapitulaient la philosophie de l’auteur comptent dans le rejet dont ce philosophe fait l’objet. Le « cogito » récapitule Descartes, la « caverne » Platon, et quelques slogans – songeons à « l’enfer c’est les autres », « nous sommes condamnés à être libres » sans omettre le fameux « engagement » et la « littérature engagée » – récapituleraient Sartre. S’il y a un sens et une importance à ce que de tels raccourcis figurent au panthéon commun, ils n’ont jamais conduit à enterrer Descartes ni Platon.
Outre ces formulations provocatrices, Sartre est également souvent accusé d’être sinon antisémite, du moins antijudaïque.

Un motif bien plus puissant enfin conduit à tenir Sartre pour un original dépourvu de véritable sens universitaire : il écrit sur des écrivains en philosophe. Ainsi, ce que Sartre est parvenu, avant sa mort, à mener à bien avec son Flaubert (qu’il envisageait dès L’Être et le Néant) fut inévitablement largement contesté par les études spécialisées des cercles flaubertiens. Ce n’est pas le lieu d’évoquer les frissons d’horreur que Qu’est- ce que la littérature ? continue de provoquer.

À tout cela s’ajoute non seulement ce qui lui est à lui-même apparu rétrospectivement comme autant d’aveuglements politiques, à l’égard de l’URSS stalinienne tout spécialement, mais en outre l’image de Sartre affaibli et vieillissant en train de distribuer La Cause du peuple – journal « maoïste »- ne manque assurément pas de peser dans le reniement dont il est l’objet. Un philosophe contemporain vient de s’écrier, dans sa défense du génie philosophique de Heidegger : nazi, antisémite, et alors ? Faut-il dire : Sartre, défenseur de causes peu recommandables – et alors ? Sans entrer dans les débats qui récusent le parallélisme entre Mao ou Staline et Hitler, il suffira de souligner avec Jean-Pierre Cescosse3 qu’à l’époque où Sartre s’est « laissé envoûter par Benny Lévy » et a « déconné » avec les « maos », « certains vendeurs et distributeurs de La Cause du peuple étaient traduits devant la Cour de sûreté de l’État, laquelle allait jusqu’à assortir ses condamnations à la prison ferme de privation illimitée des droits civiques ».

Bien que Derrida tienne Sartre pour un « humaniste » – ce qui vaut disgrâce radicale -, et que Foucault, sans préciser sa pensée, ait vu en lui « un homme du XIXe siècle », par son ampleur, sa vivacité, sa passion des singularités concrètes, son œuvre insuffle curiosité et énergie. Loin que Sartre n’ait jamais pu devenir Sartre sans Heidegger, comme on l’assure hâtivement à la faveur de quelques emprunts terminologiques dont la traduction transforme la langue française en fatras jargonnant, il est bien plutôt nourri de son incessant dialogue avec Descartes, avec Kant, comme avec Husserl et Marx.

Philosophe, dramaturge, romancier, essayiste, analyste souvent aveugle de l’immédiateté politique, Sartre n’est pourtant aucunement un « touche-à-tout ». Un fil continu relie tous ses écrits : il ne serait pas vain de chercher à quoi tient la voix immédiatement reconnaissable de Sartre, qu’on ouvre au hasard le Baudelaire, la Critique de la raison dialectique ou le Flaubert. On y trouve la même ardeur à s’efforcer de comprendre par toutes les ressources disponibles de l’écriture.

Notes

1 – Une contribution de Lucien Goldmann défend avec force le caractère réellement philosophique du théâtre de Sartre en s’attachant à le montrer par l’analyse des pièces majeures. Lucien Goldmann : « Problèmes philosophiques et politiques dans le théâtre de Jean-Paul Sartre. L’itinéraire d’un penseur » https://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1970_num_17_1_1315

2 – Voir Pascale Fautrier, « Le cinéma de Sartre «  Fabula-LhT, n°2 « Ce que le cinéma fait à la littérature (et réciproquement) » décembre 2006, http://www.fabula.org/lht/2/fautrier.html

3 – Jean-Pierre Cescosse, « Sartre : quarante ans » p. 2, https://diacritik.com/2020/03/06/sartre-quarante-ans/

2 thoughts on “Sartre, l’oublié

  1. AvatarIncognitototo

    Bonjour,

    Au cours de mon adolescente, j’ai été fan de Sartre au point que je pense avoir à peu près tout lu de lui (à l’exception de ses essais), comme j’ai pu le faire pour tous les auteurs qui m’accrochaient…

    50 ans et une vie plus tard, je ne le supporte plus, comme je ne supporte plus tous les existentialistes, qui sont devenus pour moi une vraie imposture de la pensée pratiquant le déni de réalité, notamment pour ce qui concerne la responsabilité et la liberté humaine.

    Donc, personnellement, ça ne me gêne nullement qu’il soit retombé dans l’oubli et qu’on n’y fasse plus référence.

    Bien cordialement.

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  2. AvatarCourouve

    William Shakespeare, La Tempête, acte I, scène 2 :  » Ariel : – Hell Is empty, and all the devils are here  » (l’enfer est vide, et tous les démons sont ici).

    « Il n’y a pas d’autre enfer pour l’homme que la sottise et la méchanceté de ses semblables. »
    Marquis de Sade, Histoire de Juliette, 2e partie.

    « Le monde apparaît comme un enfer, plus terrible que celui de Dante en ce que l’un doit y être le démon de l’autre. »
    Arthur Schopenhauer, Le Monde comme vouloir et comme représentation, Suppléments, XLVI.

    « L’homme seul est le monde infernal [Unterwelt]. »
    Frédéric Nietzsche, Fragments posthumes, Z I 4 [3], été 1883.

    Sartre a synthétisé, voire plagié, avec son « L’enfer, c’est les autres ».

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