Comment étouffer le débat et disqualifier le moment critique

Le 20 octobre, le magazine Marianne organisait à Paris, salle de la Mutualité, un meeting sur le sujet « Peut-on encore débattre en France ? » auquel j’ai participé, entre autres intervenants1. En relation avec le thème de la soirée (et en dix minutes pas plus !) je m’étais donné pour sujet de caractériser quelques-uns des procédés d’étouffement du débat. À vrai dire, le sujet n’est pas nouveau : les procédés rhétoriques et sophistiques sont aussi anciens que la politique elle-même, mais l’exercice politique contemporain offre quelques éléments dignes d’attention.
Voici le texte intégral de mon intervention (lien vers la vidéo à la fin du texte).

Je me suis livrée à une rapide typologie de ce que j’appellerai des dispositifs d’étouffement du débat et des opérateurs d’opacification de la pensée critique. Certains sont probablement connus depuis la nuit des temps. Depuis qu’il y a du politique et surtout des procédures démocratiques, il existe des techniques pour étouffer le débat au nom même du débat, pour obscurcir la pensée au nom même de la pensée, mais les techniques qui s’exercent aujourd’hui en France valent une mention spéciale.

Je suivrai une classification inspirée du rugby – ce n’est peut-être pas le bon moment2, mais j’y reviendrai – : il y a les techniques d’évitement et les techniques de percussion.

Évitement et débordement

  • Pour illustrer le premier procédé d’évitement je ferai appel à un exemple personnel.

En juillet 2012, Vincent Peillon, ministre de l’éducation nationale, lançait une grande concertation destinée à alimenter la politique scolaire qu’il entendait mettre en œuvre. Cette concertation, intitulée « Refondons l’école de la République », s’est déroulée pendant l’été 2012 et a publié de nombreuses contributions, qu’on peut toujours voir sur le site internet du ministère de l’EN.

J’ai été sollicitée pour participer sous forme écrite aux travaux, par appel téléphonique du cabinet du ministre suivi par deux méls du 16 et 17 juillet indiquant les modalités d’envoi d’un texte publiable sur le site. J’ai donc écrit une contribution que j’ai envoyée le 20 août et dont on m’a accusé réception dès le lendemain.

Dans ce texte, je disais tout le mal que je pense de la sempiternelle réforme scolaire qui s’acharne à soumettre l’école à son extérieur. Bizarrement ce texte n’a jamais été publié sur le site, alors qu’on peut y trouver de nombreuses contributions individuelles et même un texte de l’Association des maires des stations de montagne qui n’a rien à voir avec l’école et tout à voir avec l’extérieur de l’école. J’ai donc fini par recycler mon texte : je m’en suis inspirée pour l’avant-propos de la 3e édition de Condorcet, l’instruction publique et la naissance du citoyen.

Voilà un très classique procédé d’obstacle au débat : on vous sollicite, on demande expressément votre avis, mais c’est pour le passer à la trappe. Bien sûr le débat est sauf puisque « vous vous êtes exprimé » et qu’il y a eu « la plus large concertation » – ce n’est pas de la censure ! « l’important est de participer » !

  • Deuxième technique d’évitement : la novlangue.

Elle ne se réduit pas à des inventions lexicales, un peu trop grossières. Le fin du fin consiste à utiliser le lexique existant pour tuer l’idée vers laquelle on feint de faire signe. Ainsi « plan de sauvegarde de l’emploi » signifie « plan de licenciement » ; « nouveaux publics » et « offre pédagogique plurielle » signifient « découpage de l’humanité en tranches » ; « territoires » signifie « abolition des départements et prise de distance avec l’œuvre de la Révolution française » ; « créativité » (de préférence « ludique ») signifie « renoncement à toute transmission », qui peut aussi s’appeler « enseigner autrement » ; « amélioration du service par redéploiement des ressources » signifie « réduction à la fois du service et des coûts ».

La percussion

Passons maintenant à la percussion directe.

  • L’anathème, émis de préférence par des experts autoproclamés.

Il ne s’agit pas d’éructer grossièrement, ce qui serait « contreproductif », mais de susurrer la diabolisation de ce qui vous déplaît. Un intello qui dit des choses déplaisantes est promu en « pseudo-intellectuel », ou en « républicain réac ».

Aujourd’hui on ne peut plus être voltairien : c’est être « islamophobe ». Mais alors on devrait dire que Luther était catholicophobe, Descartes aristotélophobe, et que d’une manière générale toute pensée critique relève d’une phobie et doit être soignée. Mais non, je n’ai rien compris, ce n’est pas comparable ! c’est uniquement l’islam intégriste – auquel on identifie tous les musulmans, comme s’il n’y avait pas plus différent d’un musulman qu’un autre musluman – qu’il ne faut ni critiquer ni caricaturer : cela revient à prétendre que la pratique de la religion musulmane rend très susceptible ou même que ceux qui la pratiquent seraient les seuls à être, comme le dit Charb dans son livre posthume, « suffisamment cons pour s’enflammer à la vue d’une caricature grotesque »3 . Islamophobe ? « C’est çui qui l’dit qui y est ! »

  •  La grosse artillerie : prendre des circulaires ou même faire des lois destinées non pas seulement à fausser le débat et à faire obstacle au moment critique, mais à les rendre en eux-mêmes suspects ou même délictueux.

Telles sont les circulaires invitant très fermement à la féminisation des termes, histoire de bien diviser l’humanité en deux. On peut même faire du zèle : Colette, qui était naguère l’un des plus grands écrivains de langue française du XXe siècle n’est plus maintenant que l’une de ses plus grandes écrivaines. Il arrive que la percussion dépasse tellement son objectif qu’elle frappe au cœur de ce qu’elle prétend promouvoir… mais au fait, comment dit-on « mufle » au féminin ?

Et au sommet il y a l’arme absolue : la loi anti-débat. Telles sont les lois mémorielles4 qui font basculer la production de propositions vraies du régime critique et scientifique (lequel requiert le doute et l’hypothèse) au régime impératif. Là aussi l’objectif est largement dépassé. Car ce basculement métamorphose toute vérité ainsi usurpée en simple croyance que la loi, puisqu’elle s’arroge le pouvoir de la sacraliser aujourd’hui, peut aussi diaboliser en ordonnant de croire le contraire demain. La police de la pensée a toujours été la fonction première d’une religion civile dont les prêtres et les dogmes varient, mais non les procédés ni l’effet décervelant.

 

J’ai parlé d’évitement et de percussion en me référant au rugby. Je dois maintenant m’excuser auprès des rugbymen pour avoir sali leur discipline en important maladroitement ces catégories sur le terrain du mensonge, de la manipulation et de la fausseté. Car eux évoluent sur un terrain où on ne peut pas fuir la vérité – on l’a vu récemment. D’abord parce que quand ils échouent, ils ne se racontent pas de craques en disant « il faut continuer car il n’y a qu’une seule politique possible, vous en reprendrez bien une louche », non : ils se remettent en question.

Ensuite parce que quand ils pratiquent ces techniques, il les nomment et les avouent pour ce qu’elles sont : ils se battent à découvert et respectent aussi bien leur adversaire que les règles de l’affrontement. Le seul point commun ici entre le faux débat sur terrain biaisé et la vraie rencontre sur un terrain non miné, est que percussion et évitement ne sont pas contraires, mais corrélatifs et structurés de la même manière.

Mais à nous, maintenant et inlassablement, de déminer le terrain, afin qu’il soit celui de vraies rencontres : parler clairement et distinctement n’est pas un exercice de rhétorique, c’est un combat.

Notes

1 – Débat présenté par Joseph Macé-Scaron avec la participation de : Alexis Brézet, Jean-Paul Delevoye, Jacques Généreux, Laurent Joffrin, Jacques Julliard, Jean-François Kahn, Daniel Keller, Catherine Kintzler, Natacha Polony, Alain-Gérard Slama. On peut voir quelques extraits vidéo sur le site Marianne.net :

2– Le 17 octobre, le XV de France a en effet été laminé par les All Blacks de Nouvelle-Zélande sur un score-fleuve de 62 à 13. Voir l’article sur Mezetulle.

3 – Charb, Lettre aux escrocs de l’islamophobie, Paris : Les Echappés, p. 32.

4 – On se souvient des justes protestations élevées il y a maintenant 10 ans par historiens et juristes. On trouvera une récapitulation en ligne par Marc Angenot des principales étapes de la discussion : http://marcangenot.com/wp-content/uploads/2012/04/Les-Lois-m%C3%A9morielles.pdf

© Catherine Kintzler, Mezetulle, 2015.

Lien vers la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=TjToxPCaPDA 

10 réflexions au sujet de « Comment étouffer le débat et disqualifier le moment critique »

  1. morose

    Cracks ou craques ?
    La novlangue, dont nous sommes pourtant avertis, a une puissance glaçant eà laquelle nous avons du mal à résister
    Merci d’insister

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  2. MezetulleMezetulle

    Je me régale à lire le compte rendu fait par Libération http://www.liberation.fr/france/2015/10/21/a-marianne-un-micro-debat_1407958.

    Voici le passage qui me concerne directement :
    La très laïque philosophe Catherine Kintzler fait exploser l’applaudimètre, malgré des propos parfois rances : «Aujourd’hui, je me demande si on peut encore être voltairien, ça pourrait dire être islamophobe. Dans ce cas-là, on peut dire que toute pensée critique relève d’une phobie et doit être soignée.»

    Bon, ce n’est pas exactement ce que j’ai dit…. (en général je fais des phrases grammaticales), m’enfin, on peut être approximatif dans un compte rendu de presse. Et tout le monde peut voir l’extrait vidéo, qui contient justement ce passage.

    Rance (définition du Petit Robert) « Adj. Se dit d’un corps gras qui a pris une odeur forte et un goût âcre. Sens figuré et veilli (XVe s.) : Vieux et gâté »

    Finalement ce n’est pas si mal pour caractériser un propos voltairien : il y a de l’âcreté, c’est dur à passer ! Mais Voltaire était plutôt maigre…, et là, hum, ça ne colle pas vraiment. Il est vrai qu’il est mort vieux et gâté (je veux dire chouchouté), mais pas du tout gâteux.

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  3. Pierre Campion

    Bravo, chère Mezetulle !
    Vous pourriez ajouter à ces procédés, ceux-ci qu’on pourrait rapporter encore au rugby : ne pas reconnaître la licence de l’adversaire :  » Je ne joue qu’avec ceux qui pensent comme moi. »
    Un autre, le non-certificat médical : « Mon adversaire est fou, perclus de tics, schizophrène… Je suis normal, Je ne joue qu’avec les gens normaux. »
    Un autre, l’intimidation : « Mon adversaire est un réactionnaire. Il fait le jeu du FN. »
    Un autre, la disqualification en raison : « Mon adversaire fait appel aux sentiments du peuple (le sentiment d’insécurité, de déclin, de nostalgie, des illusions quoi…). Moi j’en appelle à la raison et à la saine éducation du peuple. »
    La liste pourrait s’allonger…

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  4. Incognitototo

    Oui aucun débat et tous les moyens sont bons, triste et révoltante réalité…

    Quand on parle « d’autisme » du monde politique et des décideurs, ça n’est pas qu’une image.

    Pour information, au cours des différentes phases d’élaboration programmatique du PS (2007 et 2012), j’ai envoyé énormément de contributions… « Évidemment  » aucune n’a été publiée et je n’ai même jamais reçu un accusé de réception…

    Mais, il en est de même pour le programme en 400 points que je propose qui a été envoyé à plus de 50 politiques sans que jamais aucun n’en accuse réception… Le pire c’est que ces gens-là disent vouloir combattre le FN. À l’évidence, ils n’ont toujours pas compris que c’est par ce type d’attitude qu’ils le renforcent toujours plus…

    À propos des procédés rhétoriques tuant les débats, un petit texte à mon avis non exhaustif : http://cortecs.org/materiel/moisissures-argumentatives/

    Bien amicalement.

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  5. subirats

    bravo…oui c’est « foutu » le débat dans ce pays …que des invectives ,des procès d’intention et du politiquement correct à vous donner la nausée !..courageux ceux qui cherchent la rencontre avec ces courageux qui parlent encore vrai !…merci Mme Kinzler pour cette intervention caustique et polie !

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  6. Helson Juliette

    Merci Pour cet excellent article et cette intervention que je vais largement diffuser auprès de mes modestes réseaux personnels.
    Je déplore que L Joffrin ait fait partie des intervenants car pour moi, il est largement désigné par certains de vos propos, je n’ai pas lu son intervention , mais bon il fait partie des patron de presse….
    La liste des stratégies pour éviter le débat pourrait en effet s’allonger. Notons les effets de communication sur un sujet « non prioritaire » pour la majorité des individus ou encore la provocation volontaire
    Ex : le mariage pour tous qui a en son temps occupé tout l’espace alors que nommer différemment l’union entre deux personnes eut calmé les esprits , cela a permis de ne pas parler du monde du travail, du chomage, etc… qui était le sujet le plus préoccupant de l’époque.
    A l' »inverse la diversion ou effet d’annonce : ON parle de dictée pour calmer les esprits et faire oublier l’essentiel d’une réforme scolaire à laquelle la majorité des enseignants n’adhère pas pour les faire passer pour opposants systématiques, sachant que la dictée fera mouche chez les parents mais ensuite la dictée passe soigneusement à la trappe
    Enfin, concernant la novlangue, en ce moment le mot de « déséquilibré » me fait sortir de mes gonds car ce qui est le plus exaspérant dans le non débat c ‘est de prendre les citoyens pour des demeurés

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  7. Pierre Régnier

    à Catherine Kintzler

    Votre passage sur l’islamophobie me semble constituer une approbation indirecte de la tricherie répandue par les gouvernants de la « Sarkhollandie », et par de nombreux journalistes, depuis des années. Vous laissez entendre qu’il s’agit bien d’une phobie au sens freudien du terme. Moi je ne vois pas en quoi il serait déplacé de dire que Luther était catholicophobe.

    Vous faites – et je veux bien croire que c’est sans l’odieuse assimilation au racisme, à la xénophobie, à la haine – la même confusion que les tricheurs au(x) pouvoir(s) (politiques et médiatiques) avec la musulmanophobie.

    Il y a sept ans déjà, j’ai dit combien cette confusion me révolte (*). Elle est cultivée, selon moi, pour n’avoir pas à réviser la conception que l’on a , en France, de la laïcité, laquelle, malgré la radicale modification du problème depuis 110 ans, exige toujours qu’on traite les religions de manière indifférenciée, et non pas en fonction de ce que leur théologie apporte à la violence effective dans la société.

    (*) http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/lettre-ouverte-a-l-ambassadeur-des-82314

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    1. MezetulleMezetulle

      Merci pour votre remarque et la référence en ligne.
      Vous montrez que « phobie » n’est pas délit, ce qui me semble juste. Et quand on ne peut pas établir directement un délit, on recourt à la psychiatrisation que l’on criminalise moralement ensuite : procédé bien connu dans l’ex-URSS, auquel j’ai voulu faire allusion dans cette intervention de meeting et en jouant sur la contrainte du « genre littéraire » qu’est l’intervention de meeting.

      Cela dit, il ne me semble pas opportun d’utiliser le mot « phobie » ou le suffixe « -phobe » pour désigner l’exercice d’une pensée critique, car (et je vous retourne l’objection 😉 !) c’est détourner l’attention du contenu de la critique vers son auteur, étiqueté délinquant ou maladivement craintif : on esquive alors le moment critique et c’est le but principal de cette supercherie rhétorique. Donc je préfère dire de Descartes qu’il était critique d’Aristote et des aristotéliciens (dont il n’a jamais eu peur, bien au contraire !) et non qu’il en avait la phobie.

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  8. Extraterrestre

    J’a beaucoup aimé votre analyse de l’état du débat en France. Mais, servira t’il pour changer les choses?
    La lutte pour le pouvoir, soit financier, soit politique, soit morale…etc.. est trop fort pour changer les mentalités de ceux ,qui d’une manière ou une autre apparaissent dans la sphère médiatique.
    Je pense que ce problème est mondiale. Nous vivons une époque de grande confusion, le fameux twitter, par exemple, est la négation de la pensée y les réseaux sociaux deviennent des instruments du monologue. On ne peut pas actuellement faire de vrais débats pour la recherche de ce qui est vrai… L’humanité souffre de l’orgueil de ses dirigeants incapables qu’ils sont de résoudre les nombreux problèmes du monde et de média qui recherchent tout, sauf l’information honnête: regarder le comportement de média par rapport a M. Cahuzac. J’ai eu de la peine pour ce pauvre monsieur, victime de l’orgueil, de l’avidité et de sa propre stupidité…
    J’en suis actuellement à seulement lire de la bonne littérature et de m’éloigner du bruit médiatique.
    Pour revenir sur terre, le drame de conscience de beaucoup d’entre nous, va se jouer au moment du deuxième tour de l’élection présidentielle..

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