Heidegger, ou peut-il y avoir une philosophie nazie ?

Jean-Michel Muglioni revient, après Edith Fuchs1, sur la manière dont ses admirateurs défendent Heidegger. Pourraient-ils admettre qu’on le disqualifie pour son nazisme sans qu’une part importante d’eux-mêmes ne soit du même coup rejetée ? Pour certains, toute une vie de travail, d’écriture et d’enseignement se trouverait remise en cause. Il leur faut donc dépenser des trésors de subtilité pour se justifier eux-mêmes. Que peut en penser le profane, n’ayant pas la compétence académique requise pour maîtriser le corpus heideggérien et tout ce qui s’y rapporte ? Rien ne l’oblige à se fier au jugement des clercs : il lui est permis de juger par lui-même et de conclure qu’on ne peut être à la fois philosophe et nazi.

 

Qui peut juger l’affaire Heidegger ?

L’exercice de la citoyenneté et le travail académique ont partie liée, pour le meilleur et pour le pire. Ce blog s’adresse à tout citoyen qui réfléchit, et les auteurs qui s’y risquent parfois à parler de ce qu’on appelle l’actualité tentent de ne pas se départir de la rigueur académique. Ainsi la question du rapport de la pensée de Heidegger et du nazisme est à la fois politique et philosophique, elle concerne autant le citoyen que le spécialiste universitaire de la philosophie. Or comment y comprendre quoi que ce soit sans lire Heidegger, ce qui est, on en conviendra, d’une grande difficulté ? Le citoyen doit-il s’en remettre aux spécialistes qui ont consacré leur vie à l’étude de son œuvre ? Ou n’est-il pas permis de se demander si, sans leur obscurité volontaire, Heidegger et de ses admirateurs, auraient eu l’audience qu’on sait ?

Une hypothèse impossible

Être et temps a eu un succès sans égal depuis sa parution en 1927. Même après la guerre, quand tout est devenu plus clair, Heidegger a été vénéré par un très grand nombre de philosophes de profession, eux-mêmes considérés comme représentatifs de leur temps, qui sont déjà comme lui objets de thèses au même titre que Platon ou Descartes : Heidegger est inscrit au programme officiel de l’Éducation nationale. Lui-même et ses plus célèbres lecteurs sont des auteurs reconnus, de telle sorte qu’il est impossible de soutenir que son œuvre est une construction intellectuelle destinée à donner au nazisme une base idéologique. Qui oserait supposer que son dessein était de faire passer par-dessus bord tout une part de la culture philosophique et littéraire universelle de Platon à Husserl, avec surtout Descartes et les Lumières ? Que c’est d’abord à la raison qu’il s’en prend ? Que les sciences positives sont, elles aussi, l’objet de ce nettoyage culturel ? Je ne l’oserai pas, sachant que cette hypothèse serait tenue pour un contresens sur sa pensée. Je demande donc seulement qu’on en imagine les conséquences : qu’est-ce que la postérité retiendrait des représentants de la philosophie au XXe siècle, en France particulièrement ? Un historien dirait peut-être que telles étaient les pensées de cette sombre époque, celle de 1914, des génocides, du stalinisme, etc., mais ce serait un naufrage sans égal dans l’histoire de la philosophie. On comprend donc qu’il y ait beaucoup de résistance et une mobilisation d’une partie de la communauté universitaire et médiatique pour défendre Heidegger.

En quel sens Heidegger est irréfutable

L’hypothèse que je viens d’envisager n’a de sens que si l’on admet que les travaux des historiens et des philologues, qui établissent que Heidegger a été nazi dans ses fonctions et dans ses écrits, sont recevables2. Or ils sont irrecevables – Edith Fuchs le rappelle – si l’on soutient avec Heidegger que leur méthode relève précisément du type de rationalité auquel il s’oppose. Cette hypothèse, formulée en langage vernaculaire, n’entre pas dans la machine herméneutique, je veux dire dans le système d’interprétation et le jargon heideggériens, sinon pour y être broyée.

La sincérité de ses admirateurs

Mais il y a pire. Ses admirateurs sont réellement convaincus que Heidegger est le plus grand penseur du XXe siècle, ou même le plus grand penseur depuis Platon, que lui seul nous permet de comprendre la dérive (commencée avec Platon), le « destin » qui a abouti à ce que le XXe siècle a de pire (il s’agit en clair de l’histoire de la philosophie et de l’histoire des sciences considérée comme la ruine de la pensée) ; certains trouvent sous la rubrique « pensée de la technique » de quoi comprendre le désastre écologique qui ravage en effet la planète, etc. Et il arrive qu’ils admettent, n’étant pas à un paradoxe près, que seul Heidegger permet de « penser » Auschwitz, ce qui est une manière de « sauver » son antisémitisme. La sincérité de ces interprètes qui souvent ont consacré leur vie et leur enseignement à cette œuvre est incontestable, et rien n’est plus sérieux que leurs travaux.

Le jugement du clerc ou celui de la conscience ?

Toutefois la sincérité et le sérieux des inquisiteurs catholiques et des universitaires nazis ou staliniens est aussi certaine. Il y a sincérité et sincérité. Kant a écrit qu’il faudrait dire en face à l’inquisiteur qui fait brûler pour hérésie un homme par ailleurs bon citoyen, qu’il n’a pas consulté sa conscience3, puisqu’il fait prévaloir sur son devoir élémentaire de ne pas mettre à mort un innocent son interprétation de textes qu’il considère comme sacrés. Kant ne demande pas qu’on passe sa vie à chercher si cette interprétation est ou non discutable ; il ne demande pas que pour ce faire on consulte les clercs au lieu de sa conscience. Osons opposer la conscience de l’homme et du citoyen à l’érudition et à l’apparence de profondeur de l’œuvre et des études heideggériennes : que chacun se demande simplement s’il est possible que « le plus grand penseur du XXe siècle » ait été nazi et antisémite convaincu jusqu’à la fin de sa vie. Mais peut-être conclura-t-on que s’il en est ainsi, la philosophie ne vaut pas une heure de peine.

L’allemand de Heidegger

Que les profanes ne se laissent donc pas impressionner. La langue de Heidegger a quelque chose d’oraculaire ou d’hiératique, qui rend tout dialogue impossible : à ce que vous comprenez et que vous exprimez dans votre langue, on objecte toujours une autre interprétation, plus profonde. Si vous trouvez qu’un mot appartient au vocabulaire antisémite du nazisme, on vous dit que dans le contexte il a un tout autre sens et on le traduit de façon à lui ôter cette mauvaise connotation. Ainsi Weltjudentum ne signifierait pas chez Heidegger, comme partout en Allemagne, juiverie mondiale, mais monde juif planétarisé. Les traductions officielles fabriquées dans ce style « dénazifié » ne peuvent que tromper les lecteurs qui ne lisent pas l’allemand et qui pourraient découvrir ce que l’allemand de Heidegger a de commun avec la langue du troisième Reich décrite par Victor Klemperer.

Le judaïsme serait-il l’impensé de Heidegger ?

Edith Fuchs l’a bien vu : la rhétorique des défenseurs de Heidegger est terrifiante. Elle transforme les bourreaux en victimes et les victimes en coupables. Au colloque Heidegger et les juifs tenu à la Bibliothèque nationale de France, en janvier 2015, il a été soutenu que le judaïsme aurait, à son insu, nourri Heidegger. Le judaïsme est donc l’impensé du penseur de l’impensé de la philosophie, ce qui en fin de compte fait de son antisémitisme et de son nazisme une conséquence dudit judaïsme, si du moins on admet qu’il y a une cohérence de sa pensée. C’est toujours le même renversement.

Une étrange manière d’étiqueter des hommes

Mais cela ne suffit pas. Il y aurait des juifs parmi les lecteurs et interprètes célèbres de Heidegger, et ce serait la preuve que son antisémitisme ne disqualifie pas sa pensée. Je ne demande pas si ces étudiants, ces lecteurs et ces écrivains qu’on dit « juifs » ne seraient pas eux aussi dans l’illusion ; je demande ce qu’on entend alors par « juifs ». Parce qu’enfin nombre d’entre eux ne sont pas de religion juive et ne considèrent pas que leur pensée doive quelque chose au judaïsme de certains de leurs ancêtres. Imagine-t-on un colloque où Voltaire et ses admirateurs seraient rangés parmi les penseurs chrétiens ? Si donc le colloque Heidegger et les juifs à la Bibliothèque nationale de France, en janvier 2015, a pu dans une certaine mesure montrer le nazisme et l’antisémitisme de Heidegger, l’usage qui y est fait de la catégorie « juif » a quelque chose d’effrayant.

La philosophie, recherche académique ou sagesse ?

Tout jugement porté sur Heidegger et le rapport de sa pensée à sa prise de position politique repose sur l’idée qu’on se fait de la philosophie. Il me faut donc préciser sur quoi repose mon propre propos.

Pierre Hadot distingue la philosophie antique de la philosophie telle qu’on l’entend souvent aujourd’hui. Selon lui, depuis Socrate au moins, la philosophie est d’abord « une option existentielle ». Quand même on ne présenterait pas ce choix de vie comme une décision arbitraire et qu’on le considèrerait comme toujours fondé sur la volonté de comprendre, il est vrai que pour les anciens la philosophie est sagesse, tandis qu’aujourd’hui le philosophe, lorsqu’il est consulté dans les médias comme un oracle, est un intellectuel dont le « mode de vie » n’importe pas plus que celui d’un mathématicien. De même les diplômes universitaires de philosophie ne prennent pas plus en compte le choix existentiel des candidats « philosophes » que s’il s’agissait de futurs historiens ou physiciens, alors qu’entrer dans une « école » philosophique signifiait dans l’Antiquité qu’on en adoptait les règles de vie. Pierre Hadot voit dans le christianisme l’origine de cette rupture entre philosophie et sagesse. Si la décision du chrétien est fondée sur la révélation, son mode de vie n’est plus dans le même rapport avec le discours philosophique que la vie philosophique des Anciens. Cette séparation du discours philosophique et du mode de vie explique qu’on en soit venu à tenir des discours platoniciens ou aristotéliciens « séparés des modes de vie qui les inspiraient4 », de telle sorte qu’ils ont été « ramenés au rang de simple matériel conceptuel utilisable dans les querelles théologiques ». Ainsi, « lorsque la philosophie moderne conquerra son autonomie au XVIIe siècle, et surtout au XVIIIe siècle », c’est-à-dire s’affranchira de la tutelle de la théologie, « elle aura toujours tendance à se limiter à ce point de vue ». Faudrait-il en conclure que la philosophie est devenue une sophistique au service de la théologie ou de la politique ? Mais Pierre Hadot ajoute : « J’ai bien dit ″elle aura toujours tendance″, car, en fait, comme nous aurons à le redire, la conception originelle et authentique de la philosophie gréco-romaine ne sera jamais totalement oubliée ». Par exemple je soutiendrais moi-même qu’à cet égard Descartes est plutôt un Ancien qu’un Moderne. L’Éthique de Spinoza, autre exemple, lie bien dès son titre la philosophie à la vie, et sa dernière partie, De la liberté humaine, s’achève sur la béatitude.

Heidegger n’est pas philosophe

Lorsque les défenseurs de Heidegger continuent de voir en lui un grand penseur alors même qu’ils reconnaissent son nazisme et son antisémitisme, ils sont donc loin de l’idée antique – « originelle et authentique » – de la philosophie. Si le discours heideggérien peut donner lieu à un enseignement universitaire, Heidegger n’est pas pour autant philosophe au sens où Aristote, Kant ou Hegel, sont philosophes. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que d’un côté soit mise en œuvre par Heidegger une grande érudition et une grande subtilité herméneutique (une grande habileté dans l’interprétation des textes religieux, poétiques et philosophiques), érudition et travail d’interprétation qui font impression, sans que d’un autre côté la pensée ainsi développée éclaire jamais le « penseur » ou quiconque sur ce qu’il convient ou non de faire pour vivre humainement. Un tel « penseur » peut sans contradiction avoir collaboré au pire des régimes, il peut même avoir continué après sa défaite à justifier ce qu’il a de pire. Si l’on considère la philosophie, je ne dis pas comme une discipline universitaire exercée moyennant salaire, car ce n’est pas le mobile de Heidegger et de la plupart de ses admirateurs, mais comme un discours sans lien avec la pratique de la vie, alors il n’y a aucune contradiction à admettre que Heidegger est un grand penseur et qu’il est nazi. Mais si la philosophie est indissolublement volonté de comprendre et de vivre selon ce qu’on comprend, alors le nazisme de Heidegger ne peut plus être considéré seulement comme une sorte d’erreur ou d’errance : alors nous nous trouvons devant le plus grand désastre moral et intellectuel.

 

Notes

1 Voir l’article d’Edith Fuchs : Heidegger et « l’impensé judaïque » ?

2 Par exemple dans l’ouvrage collectif, Heidegger, le sol, la communauté, la race, sous la direction d’Emmanuel Faye, Beauchesne, Paris, 2014, le chapitre 4, Le maquillage d’un texte : à propos d’une conférence de Heidegger de 1938, par Sidonie Kellerer.

3 Kant La religion dans les limites de la simple raison, IV partie, 2e section, le n°4 est intitulé : la conscience comme fil conducteur en matière de foi – AK VI 185 sq.

4 Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ? Folio-Essais Gallimard 1995 p.380.

@ Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2015.

5 thoughts on “Heidegger, ou peut-il y avoir une philosophie nazie ?

  1. Avatardenis texier

    Votre propos ne m’a guère convaincu, et vous avez beau avoir bien plus de culture philosophique et de titres universitaires que moi, je conteste vitre thèse qui revient à exclure purement et simplement Heidegger du champ de la philosophie.
    Votre 1er argument consiste à vouloir écarter Heidegger du champ de la philosophie sous prétexte qu’il ne philosopherait pas comme Aristote, Kant ou Hegel. Que la démarche et le mode de raisonnement heideggerien ne soient pas exactement celui d’une rationalité argumentative à la manière de Kant ou de Rousseau ne justifie en rien qu’on l’exclue purement et simplement du champ de la philosophie !! Il y a plusieurs façons de faire de la philosophie, au sens de tenir un propos argumentatif ou interprétatif qui touche les questions fondamentales de la philosophie ! A ce titre, la réflexion que mène Heidegger sur la mort, le temps, l’Etre, la métaphysique, etc.. le rattache bel et bien à la philosophie, et elle intéresse au tout premier chef le philosophe. Sa présence dans les )programmes d’enseignement de la philo dans les lycées est pleinement justifié. Il n’est ni un poète, ni un chaman ou une pythie qui s’exprimerait sous l’influence d’une vapeur ou d’une substance hallucinatoires, et pour ésotérique que puisse parfois paraître certaines formules du penseur de l’Oubli de l’Etre, il n’en déploie pas moins une rationalité et une logique interne à son propos. Si l’on vous suivait, on devrait aussi bien exclure Nietzsche ou même Hegel du champ de la philosophie !! La rhétorique incantatoire de l’émule de Zarathoustra ne suit pas toujours une rationalité maximale, et l’auteur de la Phénoménologie de l’Esprit suit un mode dialectique d’exposition de son propos qui n’a que peu de choses à voir avec un raisonnement argumentatif thèse/antithèse/synthèse, quand bien même ce modèle a été à tort attribué à Hegel. L’évolution du mode raisonnement ainsi que de son mode d’exposition à travers les siècles est une caractéristique propre à la philo, qui uit en cela une évolution comparable à celle de la poésie, de la littérature ou de l’art. On ne produit plus guère de dialogues philosophiques ou de traités comme en produisaient Platon ou Aristote, mais cela ne veut pas dire pour autant qu’on cesse de philosopher.
    Pour ce qui est du 2nd argument, qui voudrait juger la pensée du philosophe à l’aune de son existence, je suis désolé de voue dire cela, mais c’est une argumentation qui n’est pas digne d’un ancien professeur des classes préparatoires, mais du tribun et démagogue Michel Onfray !! Pensez-vous que la vie de Kant ou Spinoza soient dignes d’intérêt et justifient la valeur que nous attribuons à leur philosophie ? Leur appliquer la distinction que fait Hadot entre une philosophie comme expérience ou sagesse vécue et la pensée du « fonctionnaire de l’universel » est plutôt comique regardant ces deux-là !! La vie étriquée et rapetissée à al dimension d’un habitant de Königsberg n’ayant jamais vécu en-dehors d’une circuit limité et fermé qui était le sein nous donnerait plutôt envie de fuir une pensée produite par un tel homme !! Quant à Spinoza, s’amusant de combats d’araignées ou d’une simple pipe fumée avec son logeur, et n’ayant pour seul bonheur dans l’existence qu’une sagesse rapetissée par laquelle il se voyait comme un mode d’un substance universelle, tout cela n’a rien de grandiose ni d’enthousiasmant !! Libre à chacun d’y reconnaitre le signe d’une sagesse indépassable, mais on peut aussi, à l’instar de Nietzsche, n’y voir que le symptôme d’une vie rétrécie, rabougrie et fort peu enviable !! Quant aux erreurs de jugement politique et aux compromissions, elles ne sont pas le monopole de Heidegger, puisque Platon lui-même, dont vous vantez la valeur, n’a pas manqué de se tromper au sujet de Denys de Syracuse ou d’Alcibiade.
    Donc pour conclure, je dirai que cet argumentation qui est la vôtre semble avoir été conçue ad hominem pour atteindre et dénoncer un philosophe que vous n’aimez pas, et dont vous condamnez (à juste titre) les compromissions avec le pouvoir nazi. Cependant, ces justifications n’invalident pas pour autant le philosophe et son oeuvre, qui, dans son immense totalité, n’a rien à voir avec l’idéologie nazie !! Pensez-vous que Sartre, Merleau-Ponty, Foucault et tant d’autres auraient été aveugles au point de méconnaitre tout ce qu’il y aurait de foncièrement nazi dans une telle philosophie ? Non, certainement pas. C’est donc que les révélations tardives apportées par E. Faye et la publication des cahiers cachés de Heidegger ne font que montrer une erreur de jugement, à la fois passagère et momentanée, de Heidegger concernant la proximité du nazisme avec sa dénonciation de la modernité technicienne. On peut aussi et peut-être surtout y voir une forme d’opportunisme de l’homme qui a cru voir là le moyen de favoriser son ambition personnelle, mais qui a été rapidement déçu en la matière, et s’est mis (ou a été mis) en retrait de ses fonctions officielles de recteur, en raison de son peu d’engagement en faveur de la doctrine nazie orthodoxe. Heidegger n’a sans doute pas été un grand homme ou un homme courageux, mais les héros, pas plus que les sages, n’ont forcément besoin d’une doctrine spéculative très élaborée pour suivre ce qu’ils reconnaissent comme étant le droit chemin. En la matière, et contrairement à ce que vous semblez croire, la philosophie n’est plus, et n’a plus vocation à être une voie vers la sagesse ou la moralité : tout au plus une pensée qui enrichit notre compréhension du monde et de l’agir humain. On ne saurait demander au philosophe d’être un grand homme pas plus qu’on ne saurait exiger au grand homme d’un grand philosophe livrant une pensée complexe et profonde.

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    1. AvatarJean-Michel Muglioni Auteur de l’article

      Pour qu’on ne me reproche pas de ne pas publier les commentaires hostiles, je mets en ligne un commentaire qui s’en prend à l’article : Heidegger, ou peut-il y avoir une philosophie nazie ? du 15 mars 2015, et qui s’en prend plutôt à son auteur qu’à son propos. Considérant que ce commentaire ne concerne pas les arguments de l’article, je le reproduis ici avec mes réponses, qui je l’espère, portent bien sur ce que dit le commentateur.
      Commentaire :
      Votre propos ne m’a guère convaincu, et vous avez beau avoir bien plus de culture philosophique et de titres universitaires que moi, je conteste vitre thèse qui revient à exclure purement et simplement Heidegger du champ de la philosophie. ous avez beau avoir bien plus de culture philosophique et de titres universitaires :
      Réponse :
      Curieux argument : ai-je fait valoir une autorité universitaire, et n’ai-je pas au contraire demandé qu’on examine la question en simple citoyen ? Je ne me suis pas placé au point de vue académique.
      Commentaire :
      Votre 1er argument consiste à vouloir écarter Heidegger du champ de la philosophie sous prétexte qu’il ne philosopherait pas comme Aristote, Kant ou Hegel.
      Réponse
      Faux : ce n’est pas ce que j’ai prétendu. Mon propos ne porte pas là-dessus, mais, comme vous le dites à la fin de votre exposé, sur le rapport entre savoir et sagesse. Le point sur lequel la question de l’argumentation est posée, est celui du sens de l’herméneutique : une fois la rationalité récusée, toute réfutation est par principe impossible. Vous ne répondez pas à cette objection. Pour ma part, j’accepte l’idée de réfutation. Je veux bien être réfuté.
      Commentaire :
      Que la démarche et le mode de raisonnement heideggerien ne soient pas exactement celui d’une rationalité argumentative à la manière de Kant ou de Rousseau ne justifie en rien qu’on l’exclue purement et simplement du champ de la philosophie !! Il y a plusieurs façons de faire de la philosophie, au sens de tenir un propos argumentatif ou interprétatif qui touche les questions fondamentales de la philosophie ! A ce titre, la réflexion que mène Heidegger sur la mort, le temps, l’Etre, la métaphysique, etc.. le rattache bel et bien à la philosophie, et elle intéresse au tout premier chef le philosophe.
      Réponse :
      Ce qui est vrai aussi bien d’un père de l’Église ou d’un poète. La question n’est donc pas là. Le philosophe s’intéresse à tout…
      Commentaire :
      Sa présence dans les )programmes d’enseignement de la philo dans les lycées est pleinement justifié. Il n’est ni un poète, ni un chaman ou une pythie qui s’exprimerait sous l’influence d’une vapeur ou d’une substance hallucinatoires, et pour ésotérique que puisse parfois paraître certaines formules du penseur de l’Oubli de l’être, il n’en déploie pas moins une rationalité et une logique interne à son propos.
      Réponse :
      Heidegger lui-même parlerait-il de rationalité ou de logique interne pour sa propre pensée ? Je pourrais ici soutenir que votre propre propos est contradictoire puisqu’il inscrit Heidegger dans la tradition rationaliste qui caractérise en effet la philosophie, une grande part de Nietzche comprise.
      Commentaire :
      Si l’on vous suivait, on devrait aussi bien exclure Nietzsche ou même Hegel du champ de la philosophie !! La rhétorique incantatoire de l’émule de Zarathoustra ne suit pas toujours une rationalité maximale, et l’auteur de la Phénoménologie de l’Esprit suit un mode dialectique d’exposition de son propos qui n’a que peu de choses à voir avec un raisonnement argumentatif thèse/antithèse/synthèse, quand bien même ce modèle a été à tort attribué à Hegel.
      Réponse :
      Je ne vois pas de quoi vous parlez : Hegel prétend à juste titre que la dialectique est de part en part rationnelle. Et en effet elle n’a rien à voir avec la rhétorique thèse/antithèse/synthèse où mes maîtres m’ont appris que la synthèse est généralement une foutaise.
      Commentaire :
      L’évolution du mode raisonnement ainsi que de son mode d’exposition à travers les siècles est une caractéristique propre à la philo, qui uit en cela une évolution comparable à celle de la poésie, de la littérature ou de l’art. On ne produit plus guère de dialogues philosophiques ou de traités comme en produisaient Platon ou Aristote, mais cela ne veut pas dire pour autant qu’on cesse de philosopher.
      Réponse :
      Mon propos ne portait pas sur le mode de raisonnement de Platon ou d’Aristote. Et que veut dire « évolution des modes de raisonnement » ? Comme si Euclide ou Épicure ne raisonnaient pas comme n’importe quel homme ? Se donner le droit de raisonner d’une nouvelle manière permet de dire n’importe quoi.
      Commentaire :
      Pour ce qui est du 2nd argument, qui voudrait juger la pensée du philosophe à l’aune de son existence,
      Réponse :
      Il ne s’agit pas dans le cas de Heidegger de savoir s’il avait des maîtresses mais s’il a concouru à la perpétration des pires crimes de l’histoire. Et je ne parlais pas de l’intérêt que la vie de tel vrai philosophe peut avoir pour nous.
      Commentaire :
      je suis désolé de voue dire cela, mais c’est une argumentation qui n’est pas digne d’un ancien professeur des classes préparatoires, mais du tribun et démagogue Michel Onfray !!
      Réponse :
      Je suis touché que vous ayez une haute idée des professeurs des classes préparatoires. Mais est-ce un argument ?
      Commentaire :
      Pensez-vous que la vie de Kant ou Spinoza soient dignes d’intérêt et justifient la valeur que nous attribuons à leur philosophie ? Leur appliquer la distinction que fait Hadot entre une philosophie comme expérience ou sagesse vécue et la pensée du « fonctionnaire de l’universel » est plutôt comique regardant ces deux-là !! La vie étriquée et rapetissée à al dimension d’un habitant de Königsberg n’ayant jamais vécu en-dehors d’une circuit limité et fermé qui était le sein nous donnerait plutôt envie de fuir une pensée produite par un tel homme !! Quant à Spinoza, s’amusant de combats d’araignées ou d’une simple pipe fumée avec son logeur, et n’ayant pour seul bonheur dans l’existence qu’une sagesse rapetissée par laquelle il se voyait comme un mode d’un substance universelle, tout cela n’a rien de grandiose ni d’enthousiasmant !!
      Réponse :
      Je n’ai pas soutenu qu’un philosophe devait avoir une vie enthousiasmante mais qu’il n’avait pas à soutenir le nazisme. Et la sagesse a-t-elle à être enthousiasmante ? La sagesse, c’est d’abord un accord entre la pensée et la vie (vous me direz que je soutiens que la vie de Heidegger est en accord avec sa pensée !). La vie d’un philosophe peut être d’une extrême banalité : la sagesse est intérieure et ne se manifeste pas nécessairement dans je ne sais quelle action d’éclat. Je dois dire que vous ne savez rien de la vie de Kant ou de Spinoza, sinon ce qu’en disent les caricatures de manuel. Kant vivait dans un port ouvert sur le monde ; il a lu tout ce qui paraissait de son temps, enseigné l’anthropologie, la géographie (on trouve ces cours en traduction française), il a écrit un ouvrage de cosmologie célèbre sous le titre de théorie de Kant-Laplace… et il était connu pour sa conversation et sa sociabilité. Avez-vous lu ce qu’en disaient ses étudiants ? Je vous souhaite une vie aussi étriquée. Vous oubliez de dire que sa mère était piétiste, et bien d’autres choses qui lui sont reprochées, comme d’être resté célibataire. Qui fait de la morale dans l’affaire ? Spinoza a refusé toute compromission avec les pouvoirs politiques ou religieux ; il s’est opposé à l’invasion française de son pays et a soutenu les frères de Witt, etc. Vous reprenez les ragots des curés contre l’athée Spinoza. Mais voici pour le fond : il ne s’agit pas ici d’herméneutique, mais tout simplement d’histoire et d’établissement de faits… Et c’est le sérieux de l’histoire qu’une certaine façon de penser avec Heidegger interdit.
      Commentaire :
      Libre à chacun d’y reconnaitre le signe d’une sagesse indépassable, mais on peut aussi, à l’instar de Nietzsche, n’y voir que le symptôme d’une vie rétrécie, rabougrie et fort peu enviable !!
      Réponse :
      Nul n’est forcé de retenir de Nietzsche ce qu’il a dit de moins bon… Je n’ai pas fait une lecture symptômale de la vie de Heidegger, mais je dis seulement qu’on ne peut pas à la fois penser droitement et avoir été nazi toute sa vie.
      Commentaire :
      Quant aux erreurs de jugement politique et aux compromissions, elles ne sont pas le monopole de Heidegger, puisque Platon lui-même, dont vous vantez la valeur, n’a pas manqué de se tromper au sujet de Denys de Syracuse ou d’Alcibiade.
      Réponse :
      Vous ne connaissez pas plus l’histoire antique que la vie de Kant ou de Spinoza, et vous avez les mêmes sources. Relisez la Lettre VII de Platon. Avoir vainement tenté avec un ami de délivrer Syracuse de la tyrannie, est-ce un crime contre l’humanité, comme le nazisme ? La reductio ad hitlerum ou du moins ad thyrannum de Platon est en effet une des étrangetés de la défense de Heidegger par certains de ses partisans. Pour Alcibiade, revoyez la chronologie ! C’est un des arguments de ceux qui ont fait condamner Socrate à mort. Vous répercutez des ragots lancés dès l’antiquité qui sont parfois même devenus des poncifs académiques. Savez-vous que Platon avait moins de quinze ans au moment de la trahison d’Alcibiade ?
      Remarque en passant. L’histoire a ses rigueurs, et la chronologie est essentielle, ce qui est vrai aussi pour les œuvres de Heidegger : l’historien peut montrer quels changements il a faits dans la publication de ses cours après la guerre, puisque les manuscrits de ces cours professés avant la chute du nazisme sont disponibles et cela selon la volonté même de Heidegger, ce qui est à méditer. Car enfin, pourquoi n’a-t-il pas jeté au feu la preuve de son nazisme après avoir publié ces textes corrigés ?
      Commentaire :
      Donc pour conclure, je dirai que cet argumentation qui est la vôtre semble avoir été conçue ad hominem pour atteindre et dénoncer un philosophe que vous n’aimez pas, et dont vous condamnez (à juste titre) les compromissions avec le pouvoir nazi. Cependant, ces justifications n’invalident pas pour autant le philosophe et son oeuvre, qui, dans son immense totalité, n’a rien à voir avec l’idéologie nazie !! Pensez-vous que Sartre, Merleau-Ponty, Foucault et tant d’autres auraient été aveugles au point de méconnaitre tout ce qu’il y aurait de foncièrement nazi dans une telle philosophie ? Non, certainement pas. C’est donc que les révélations tardives apportées par E. Faye et la publication des cahiers cachés de Heidegger ne font que montrer une erreur de jugement, à la fois passagère et momentanée, de Heidegger concernant la proximité du nazisme avec sa dénonciation de la modernité technicienne.
      Réponse :
      Faux. L’article d’Eric Weil date de la libération et pose déjà le problème du nazisme avéré de Heidegger et de son rapport à Sein und Zeit. Ce qui est vrai, c’est que l’aveuglement des célébrités que vous citez (et il y en a d’autres !) fait problème et j’ai demandé dans mon article si cela n’était pas un signe de ce que le XX° siècle a de pire : le signe d’« un naufrage sans égal dans l’histoire de la philosophie ». Il y a là une question très sérieuse.
      Commentaire :
      On peut aussi et peut-être surtout y voir une forme d’opportunisme de l’homme qui a cru voir là le moyen de favoriser son ambition personnelle, mais qui a été rapidement déçu en la matière, et s’est mis (ou a été mis) en retrait de ses fonctions officielles de recteur, en raison de son peu d’engagement en faveur de la doctrine nazie orthodoxe.
      Réponse :
      Tout ceci est faux. C’est aux historiens de trancher et non aux lecteurs que Heidegger a charmés.
      Commentaire :
      Heidegger n’a sans doute pas été un grand homme ou un homme courageux, mais les héros, pas plus que les sages, n’ont forcément besoin d’une doctrine spéculative très élaborée pour suivre ce qu’ils reconnaissent comme étant le droit chemin.
      Réponse :
      Je vous accorde entièrement qu’il y a des héros et des sages qui ne sont pas philosophes au sens où un philosophe expose ses pensées dans une œuvre. On peut être philosophe dans sa vie (c’est du moins le sens de ce terme en français, et mon propos consistait au fond à dire que c’est là son vrai sens) sans être philosophe au sens de Platon ou de Leibniz, sans avoir produit une œuvre philosophique ou sans être professeur de philosophie. J’ajoute que la sagesse n’exige pas nécessairement qu’on soit un héros et que parfois même il peut y avoir contradiction entre héroïsme et sagesse.
      Commentaire :
      En la matière, et contrairement à ce que vous semblez croire, la philosophie n’est plus, et n’a plus vocation à être une voie vers la sagesse ou la moralité : tout au plus une pensée qui enrichit notre compréhension du monde et de l’agir humain.
      Réponse :
      Vous admettez donc que ce qu’on appelle aujourd’hui un philosophe n’est en réalité qu’un intellectuel : il garde le nom de philosophe, mais n’est pas philosophe. C’est en effet le cas de beaucoup de nos célébrités médiatiques. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de philosophes pour qui la philosophie garde son sens premier (c’est ce que revendiquait Merleau-Ponty). Et rappelez-vous ce que disait Kant : nul ne peut se dire philosophe sans présomption. C’est qu’il prenait le terme de philosophe dans son vrai sens, celui qu’il a dans l’usage le plus commun de la langue quand, je le répète, on dit de quelqu’un qu’il a su rester philosophe dans les circonstances les plus dures de sa vie.
      En outre vous ne voyez pas le problème théorique que je posais : Heidegger lui-même prétend s’élever à une pensée qui est autre chose que la philosophie (les œuvres de la tradition philosophique) et qui permet de juger toute l’histoire de la philosophie. Je ne suis pas sûr que mon refus de le tenir pour un philosophe lui aurait déplu. Heidegger prétend nous délivrer de la tradition philosophique oublieuse de l’être, qu’il accuse d’avoir produit tous les maux de la modernité (de là ses élucubrations sur la technique dont je n’ai toujours pas compris l’intérêt) : qu’il ait été nazi peut être « interprété » comme le signe qu’il vaut mieux avoir une certaine confiance en cette tradition.
      Commentaire :
      On ne saurait demander au philosophe d’être un grand homme pas plus qu’on ne saurait exiger au grand homme d’un grand philosophe livrant une pensée complexe et profonde.
      Réponse :
      Ai-je parlé des grands hommes ? Il est certain que Heidegger gardera sa place dans l’histoire des idées. Il n’est pas certain qu’il la garde comme philosophe. Nos petits enfants disposeront de tous les documents et témoignages sur le lien, pour lui essentiel, explicite, avoué, entre sa pensée et le nazisme dans ce qu’il a de pire.

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  2. AvatarAndré

     » Et il arrive qu’ils admettent [les « heideggeriens »] n’étant pas à un paradoxe près, que seul Heidegger permet de « penser » Auschwitz, ce qui est une manière de « sauver » son antisémitisme. La sincérité de ces interprètes qui souvent ont consacré leur vie et leur enseignement à cette œuvre est incontestable, et rien n’est plus sérieux que leurs travaux. »
    _______________

    Franchement je doute de plus en plus du sérieux de leurs travaux. Mais pas de leur acharnement à sauver leur carrière…

    Ceci dit, Heidegger déclarant lui-même qu’il n’était pas philosophe et qu’il n’y avait pas de philosophie Heidegger, la question de savoir s’il y aurait une « philosophie nazie » via Heidegger me semble réglée. C »est non. En revanche il se disait « penseur » et même « théologien » (sa formation intellectuelle initiale ne l’oublions pas). Et toute sa pensée, donnant congé à la rationalité, vise à détruire (et non uniquement déconstruire…) la philosophie depuis Platon jusqu’à lui.

    Par conséquent E. Faye a parfaitement raison : l’intellectuel et universitaire nazi Heidegger n’a rien à faire dans les cursus de philosophie et devrait être plutôt lu dans les cursus d’histoire des idées ou des idéologies politiques du 20è siècle, au rayon nazisme, comme tous les autres intellectuels nazis de l’époque auxquels l’on devrait aussi ajouter son compère de la « Commission pour le droit allemand » Carl Schmitt…

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    1. AvatarJean-Michel Muglioni Auteur de l’article

      Le cas Heidegger est examiné en détail dans la revue d’histoire de la Shoah à laquelle Mezetulle a renvoyé. C’est en effet édifiant.

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  3. Ping : « Heidegger, Messie antisémite » de François Rastier lu par Sabine Prokhoris - Mezetulle

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