« L’école des réac-publicains », un brûlot contre l’instruction publique qui se croit subversif

Sous la plume de Grégory Chambat, un pamphlet anti-républicain sur l’école circule depuis quelques mois1. Il est révélateur d’une époque qui autorise les esprits les plus conformistes à se croire subversifs et fait éclater au grand jour le désarroi et l’imposture idéologiques des « pédagogues libertaires », soixante-huitards nostalgiques, pétris de piété néo-bourdieusienne et autres émules de Rancière2 et de Plenel, arc-boutés sur leurs croyances néo-marxiennes. Cet essai nous aide à mieux constater le cuisant échec de leurs idées en matière de pédagogie.

 

Le livre de Grégory Chambat s’acharne avec férocité à montrer que les « réac-publicains », c’est-à-dire les défenseurs de l’instruction publique – terme que l’auteur méconnaît – sont les alliés objectifs de l’extrême droite.

La méthode, mélange de malhonnêteté et de simplisme, est bien connue :

1. Puisque le terme « pédagogisme » a été forgé, selon l’auteur, par les tenants de « la pédagogie noire »3 (au premier rang desquels Jean-Claude Milner4), le pédagogisme n’existe pas.

2. Puisque le discours sur l’école de A (les défenseurs de l’instruction publique) a été repris en partie par B (le Front national), A et B sont interchangeables.

3. Puisque le parti que dirige Nicolas Sarkozy a pris pour nom Les Républicains, ceux qui se réclament de la République sont de droite.

4. Au discours de l’un (Brighelli, Chevènement, Cordoba, Coutel, Debray, Finkielkraut, Le Goff, Muglioni, Onfray, Polony…), il suffit de juxtaposer le discours d’un autre (Le Pen, Maurras, Mégret, Pétain, Pinochet, Soral…) pour obtenir la « preuve » irréfutable de l’extrême-droitisation des esprits et du complot réactionnaire qui menace l’école.

C’est ainsi que l’auteur, dans la plus pure tradition du réductionnisme idéologique, dresse des listes noires de personnes qui forment un seul bloc : on mêle aux tenants de l’école républicaine, souvent de gauche, la Manif pour tous, l’Action française, Civitas, le collectif Racine, Radio courtoisie, Le Club de l’Horloge… À cette liste assez incohérente s’ajoute une lassante – tant elle relève du systématisme – série de qualifications infamantes (national-républicains, néo-colonialistes, anti-démocrates, souverainistes, nostalgiques, archéos, rétrogrades, racistes, déclinistes, conservateurs, traditionalistes, élitistes, autoritaires, intégristes, rouge-bruns, restaurateurs de l’ordre ancien… il y a le choix) dans le but de dénoncer, à défaut d’argumenter et de démontrer, cette odieuse nébuleuse « néo-fasciste ». Cet exercice a le mérite de révéler que la fabrication d’épouvantails droitisés ainsi que la reductio ad lepenum et ad reactionem de l’adversaire sont parfaitement inefficaces5 et n’effrayent plus personne.

Il en va de même pour l’imposture intellectuelle qui consiste à tout mélanger et à présenter les choses à l’envers, quitte à dire n’importe quoi (l’école de Jules Ferry est une école de la ségrégation sociale, la nostalgie de l’école de la IIIe République, rigide et inégalitaire, est analogue à la volonté de sa marchandisation-privatisation (p. 118-119), le vocabulaire managérial doit « son succès au discours scolaire traditionnel », la défense de l’orthographe est un mépris de classe, les sciences de l’éducation sont le meilleur moyen pour faire face aux menaces de Daech contre l’école de la République…) dans le but de brouiller les pistes, de fermer la bouche aux détracteurs, de détourner leur pensée et, in fine, de justifier une thèse idéologique.

Le plus intéressant de ce livre, c’est qu’il dévoile une forme particulière de misologie qui affecte de plus en plus les personnes qui ont consacré leur vie aux choses de l’esprit et à la transmission des savoirs, du primaire jusqu’à l’université. Cette misologie6 se manifeste par une sorte de nihilisme qui pousse l’intellectuel à dégrader les forces de la raison, à retourner contre lui-même et contre les autres (les élèves, les étudiants, la société) l’amour de la connaissance et à adopter, avec le zèle du converti, le relativisme et les chimères idéologiques de la pédagogie autoproclamée « progressiste » et de la sociologie « critique » et post-moderne. C’est ainsi que l’auteur de ce brûlot anti-Lumières, confondant élitisme intellectuel – qui devrait être à la portée de tous – et élitisme social, milite avec ferveur pour l’abolition « du rituel de la dictée », de « la méthode syllabique », de « la chronologie », de « l’apprentissage par cœur » – assimilé au gavage –, « du cours magistral » et du « lobby latiniste », mais également pour la fin de la discipline, de l’effort, de l’excellence et du mérite républicain, tous synonymes d’un « projet éducatif réactionnaire » et d’un système de domination qui ne dit pas son nom7.

Pourtant, le masque de la subversion tombe très vite quand l’auteur, en grand chevalier « freinetique8 » de l’innovation pédagogique, propose de « refaire l’école » avec « des pistes jusque-là inconnues » en y instaurant une « pédagogie de projet » et « différenciée », à la fois « d’émancipation », « sociale » et « d’action directe », mais surtout « engagée aux côtés des dominés », une école où l’élève est « l’auteur de ses apprentissages »9. Pour ce faire, il faudra « décentrer les savoirs » pour mettre en place « d’autres pratiques » [sic] et défendre la mise en place du « collège unique » – ce qui serait le meilleur moyen d’imposer une pédagogie officielle et donc une école normative – dans le but de « travailler sur l’empowerment » [sic] au sein de « la communauté éducative ». On reste bouche bée devant tant de modernité, d’audace et de subversion !

Confondant « expérimentations autogérées » et autonomie de l’esprit (la connaissance comme instrument d’indépendance), oubliant que l’anarchie est « la plus haute expression de l’ordre », pour reprendre les mots d’Élisée Reclus (1830-1905) – géographe anarchiste, père de la géopolitique et grand savant dont le combat pour la transmission de la culture et du savoir10 lui vaudrait aujourd’hui le titre de « réac-publicain » –, et que sans Virgile il n’y aurait pas eu Rimbaud11, Grégory Chambat est en réalité un « indigné » utile du système, un complice du ministère qui s’ignore. L’école dont il rêve, c’est-à-dire l’école anti-laïque12 et collectiviste, centrée sur les socialisations et agenouillée devant la société13 et les volontés particulières, est celle des néfastes réformes éducatives ; son livre n’est rien d’autre, au fond, qu’un hommage à l’école d’aujourd’hui ; sa « révolte » n’est que conformisme et conservatisme car il serait temps de se rendre compte que l’école que prônent les défenseurs de l’instruction publique n’est pas celle du passé.

On peut enfin regretter que Grégory Chambat, qui a au moins le mérite d’avoir compulsé un certain nombre d’ouvrages « nauséabonds », ait oublié de mentionner Mezetulle, ce site maléfique où sévissent de nombreux « néo-réacs » qui se réclament de Condorcet – encore un facho14 :

« L’idée de soumettre la politique à la philosophie a d’autres adversaires encore. Ceux qui croient que le simple bon sens doit suffire à tout, pourvu qu’il s’unisse à un grand zèle. […]. Quel est le motif secret de ceux qui professent ces opinions ? C’est d’abord le désir de s’écarter des hommes qui peuvent les apprécier, afin d’avoir plus de facilité pour tromper le reste ; c’est la crainte que la philosophie ne porte sur leur conduite une lumière sûre et terrible, qu’elle n’éclaire à la fois la nullité de leurs idées et la profondeur de leurs projets. […]. Voulez-vous échapper aux pièges de ces imposteurs ? […] faites que dans l’instruction publique ouverte aux jeunes citoyens, la philosophie préside à l’enseignement de la politique. »15

Notes

1 – L’école des réac-publicains, la pédagogie noire du FN et des néo-conservateurs, Libertalia, 2016.

3  –  « Rétablir l’ordre dans et par les savoirs ; dernier appel au retour des « fondamentaux », c’est la « pédagogie noire » qui s’avance. », écrit l’auteur p. 115.

4  –  De l’école, Paris, Seuil, 1984, rééd. Paris, Verdier, 2009.

5  –  À ce sujet, voir Pierre-André Taguieff, Du diable en politique. Réflexions sur l’antilepénisme ordinaire, Paris, CNRS, 2014.

6  –  « Au fait, nous remarquons que plus une raison cultivée s’occupe de poursuivre la jouissance de la vie et du bonheur, plus l’homme s’éloigne du vrai contentement. Voilà pourquoi chez beaucoup, et chez ceux-là mêmes qui ont fait de l’usage de la raison la plus grande expérience, il se produit, pourvu qu’ils soient assez sincères pour l’avouer, un certain degré de misologie, c’est-à-dire de haine de la raison. En effet, après avoir fait le compte de tous les avantages qu’ils retirent, […] ils trouvent qu’en réalité ils se sont imposé plus de peine qu’ils n’ont recueilli de bonheur ; aussi, à l’égard de cette catégorie plus commune d’hommes qui se laissent conduire de plus près par le simple instinct naturel et qui n’accordent à leur raison que peu d’influence sur leur conduite, éprouvent-ils finalement plus d’envie que de dédain. », E. Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, trad. Victor Delbos, Paris, Librairie Générale de France, 1993, p. 60. Voir aussi Jean-Michel Muglioni, Apprendre à philosopher avec Kant, Paris, Ellipses, 2014, p. 21-24.

7  –  C’est oublier l’avertissement de Condorcet : « Un maître d’école n’est pas dans la dépendance de Newton, ni un procureur dans celle de Montesquieu ; mais un paysan qui ne sait pas compter est dans la dépendance d’un maître d’école, et dans celle du procureur, s’il ignore les dispositions principales de la coutume sous laquelle il vit. […]. Or, il faut que les institutions sociales combattent, autant que possible, cette inégalité qui produit la dépendance. », Essai sur la constitution et les fonctions des assemblées provinciales, C. XIV, p. 290-292.

8  –  L’auteur s’inspirant des idées « libertaires » et « révolutionnaires » en matière de pédagogie de Célestin Freinet ( mais également des arguments (qui n’en sont pas) de Pascal Bouchard.

9  –  C’est méconnaître la pensée d’Alain (Propos sur l’éducation) qui a toujours défendu un modèle scolaire où l’élève devient maître à son tour par le savoir. Et jamais il n’a voulu que l’élève demeure passif !

10 –   É. Reclus, L’idéal de la jeunesse, Bruxelles, éditions de la Société nouvelle, 1894. Voir aussi Béatrice Giblin, « Élisée reclus : géographie, anarchisme », Hérodote, n° 2, 1976/2, p. 30-49, n° 22, 1981/3 et n° 115, 2005/2 et Henriette Chardak, Élisée reclus. Un encyclopédisme infernal !, Paris, L’Harmattan, 2005.

11  Yves Bonnefoy, « Remarques sur l’enseignement de la poésie au lycée », L’esprit créateur, n° 36/3, 1996, p. 108.

12   « Une école où le maître s’épuise en préalables, négocie avec ses élèves et diffère le moment d’apprendre, n’est pas laïque, y compris lorsqu’elle se répand en bons sentiments : car on invoque alors la morale pour éviter l’enseignement, on invoque la liberté de l’extérieur, brouhaha qui masque le défaut de liberté constitutive, on y réduit la laïcité à son contraire, une religion civile. », C. Kintzler : http://www.mezetulle.fr/que-fait-on-dans-une-ecole-laique/

13 –  « Une société qui se fait gloire de n’édicter d’autres lois que le minimum nécessaire à faire tenir ensemble des êtres parlants, on comprendra que le principe n’en soit pas la vertu, ni l’honneur, ni l’obéissance, mais bien la bêtise, c’est-à-dire la passion du lien même. On ne s’étonnera pas davantage que la pensée bête se coule dans la forme du lieu commun et de l’idée reçue : […]. La bêtise, c’est de croire au lien, c’est-à-dire céder sur l’impossible qu’il y en ait. », J. C. Milner, Les noms indistincts, Paris, du Seuil, 1983, p. 127-128.

15  –  Condorcet, Troisième mémoire sur l’instruction publique, dans Cinq Mémoires sur l’instruction publique, Paris, GF, 1994, p. 222.

© Jorge Morales et Mezetulle, 2016.

2 réflexions au sujet de « « L’école des réac-publicains », un brûlot contre l’instruction publique qui se croit subversif »

  1. Martine Verlhac

    Cet article est absolument salutaire. Mais ce qui m’effraie depuis un moment déjà c’est que peu ou prou l’idéologie distillée dans le pamphlet analysé est celle de presque tout le spectre « de gauche ». Si l’on regarde la partie du programme de Mélenchon sur l’Ecole qui pour l’heure n’est qu’une reprise de son programme de 2012, assez indigent déjà, c’est un programme qui sous couvert de démocratisation reprend les recettes démagogiques au prétexte que l’école serait devenue le principal instrument de la discrimination sociale. La question des éléments d’une instruction digne de ce nom n’est jamais abordée.
    Si j’osais je dirais bien que ce dont nous avons besoin aujourd’hui ce serait de véritables « Etats Généraux » de l’Ecole, où il serait pris le temps de faire un état des lieux et de discuter des remèdes.
    Aux hasards de l’été j’ai rencontré d’anciens étudiants, dont certains me semblaient acquis au PS. Or le rejet absolu que tous mais surtout ceux qui enseignent en collège exprime à l’égard de la réforme des collèges est sans appel.
    Mais que faire « concrètement  » aujourd’hui? Dans la campagne des présidentielle qui s’annonce délétère, peut-il y avoir une place pour un véritables débat?
    Merci en tous les cas pour cette analyse, amicalement, M.V.

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  2. Stevan Miljevic

    Excellent billet qui démontre bien la diabolisation exercée. A ce propos, cette diabolisation franchit largement les barrières du cadre scolaire mais là n’est pas la question. Pour compléter un peu la réflexion, je vous propose de jeter un oeil sur qui propose réellement des pédagogies d’essence totalitaire, fasciste comme soviétique. Cela risque d’en surprendre plus d’un….

    Sur l’école de l’Italie fasciste:
    https://contrereforme.wordpress.com/2015/12/16/heures-de-gloire-du-constructivisme-la-piu-fascista-delle-riforme/

    Sur l’école soviétique des années 20:
    https://contrereforme.wordpress.com/2015/12/16/heures-de-gloire-du-constructivisme-lurss-des-annees-20/

    Ou l’art de se moquer du monde…

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