Le monde magique de la politique

Soit un jeune homme, pris dès la sortie de l’enfance dans la vie politique, n’ayant pas d’autre monde que celui de ses relations, toujours nourri, logé, voituré, sans avoir rien à faire pour obtenir ce que les autres obtiennent par leur travail : quel peut bien être son rapport au réel ?

Bourgeois et prolétaires selon Alain

Marx distingue le bourgeois qui est propriétaire des moyens de production, et le prolétaire qui lui vend sa force de travail. Alain subvertit cette distinction, pour opposer deux types de rapport au monde radicalement différents1. Le bourgeois agit par signes, comme l’enfant qui pleure ou crie pour obtenir ce qu’il désire : la baguette magique des contes, qui transforme une citrouille en carrosse, dit la vérité de l’enfance. Un bourgeois absolu ne rencontrant jamais l’obstacle des choses vivrait dans un monde magique où il suffit de demander pour avoir. Au contraire le prolétaire – dont le manœuvre est le type – n’attend pas que les choses lui obéissent : il agit sur elles par son travail. Il faut que nous soyons en quelque façon prolétaires, c’est-à-dire confrontés à la nécessité extérieure, pour sortir de l’enfance et apprendre à distinguer le rêve et la réalité, c’est-à-dire comprendre qu’aucune menace ou aucune séduction ne peut fléchir le réel. Et pour aller jusqu’au bout de son paradoxe, Alain fait du mendiant le type même du bourgeois, proposition que nous pouvons inverser pour retrouver Marx : le bourgeois comme le mendiant obtient ce qu’il désire du travail des autres. Chacun de nous, prenant cette distinction comme instrument d’analyse, peut se demander en quoi il est bourgeois ou prolétaire, c’est-à-dire comment il se rapporte au réel : s’il rêve ou s’il est bien éveillé.

Qu’est-ce qui fait de nous des bourgeois ?

Ayant été enfants avant que d’être hommes, comme le rappelle Descartes, nous gardons en effet tous en nous une part de bourgeoisie. Or beaucoup de métiers manuels ont disparu. Nous nous rapportons au monde par la médiation de la société : ainsi l’argent est un signe qui nous permet de nous procurer du pain que nous n’avons pas fait nous-mêmes. Nous nous heurtons à la nécessité extérieure par le biais des institutions sociales, et non plus directement. Il est rare qu’on mange des racines comme autrefois, mais on fait la queue pour obtenir sa carte de chômeur. La civilisation nous embourgeoise, et il faut que nous nous en réjouissions : elle nous libère parce qu’elle nous évite de subir la nécessité extérieure. Mais il est inévitable que nous risquions ainsi de nous couper du réel et que nous prenions nos rêves pour la réalité, d’autant plus que les progrès techniques les plus extraordinaires nourrissent les croyances magiques, puisqu’ils nous permettent de produire des effets sans que nous sachions comment : il suffit d’appuyer sur une touche. Je ne dis rien des ravages de l’informatique et du virtuel. L’homme n’est plus alors qu’un enfant gâté.

L’esclavage des passions

Descartes demande, à la manière des Anciens, que nous nous exercions à ne pas croire que nous avons le pouvoir de nous offrir tout ce que nous désirons. Et il ajoute

[…] « qu’il est besoin à cet effet d’un long exercice, et d’une méditation souvent réitérée ; dont la raison est que nos appétits et nos passions nous dictent continuellement le contraire ; et que nous avons tant de fois éprouvé dès notre enfance, qu’en pleurant, ou commandant, etc., nous nous sommes faits obéir par nos nourrices, et avons obtenu les choses que nous désirions, que nous nous sommes insensiblement persuadés que le monde n’était fait que pour nous, et que toutes choses nous étaient dues. En quoi ceux qui sont nés grands et heureux, ont le plus d’occasion de se tromper ; et l’on voit aussi que ce sont ordinairement eux qui supportent le plus impatiemment les disgrâces de la fortune. Mais il n’y a point, ce me semble, de plus digne occupation pour un philosophe, que de s’accoutumer à croire ce que lui dicte la vraie raison, et à se garder des fausses opinions que ses appétits naturels lui persuadent »2.

Les enfants gâtés de la politique

Il est difficile d’être philosophe, c’est-à-dire de ne pas oublier le principe de réalité. Imaginons un jeune homme pris dès la sortie de l’enfance dans la vie politique, n’ayant pas d’autre monde que celui de ses relations, toujours nourri, logé, voituré, et obéi, n’ayant rien à faire pour obtenir ce que d’autres obtiennent par leur travail, ignorant même le prix du pain. Il a beau vieillir, il est toujours comme l’enfant dont parlent Descartes et Alain. Comme lui il se donne beaucoup de peine pour agir par signes sur les autres hommes, mais il n’a aucun rapport aux choses ; il ne se sait pas coupé du monde. Ne supposons donc pas qu’il est malhonnête s’il va de soi pour lui que nourriture, logement, voiture, avions, lui soient dus. Il peut fort bien vivre lui-même et sa famille grâce à l’argent public sans savoir qu’il vole. Et son adversaire politique, qui a la même vie infantile que lui, peut imaginer un monde où il ne serait plus nécessaire de travailler pour vivre.

Notes

1 – Voir par ex. et entre autres les textes d’Alain : Les Dieux, chap. 6 ; Les Idées et les âges, L. 7. Voir le site de l’Université conventionnelle, atelier « Lire Alain ».

2 – Descartes, lettre à Reneri pour Pollot, avril mai 1638, au numéro 2, où Descartes donne une explication détaillée de la troisième maxime de la célèbre morale par provision de la 3e partie du Discours de la méthode.

© Jean-Michel Muglioni, Mezetulle, 2017

9 réflexions au sujet de « Le monde magique de la politique »

  1. Hello Martine

    « Ne supposons donc pas qu’il est malhonnête s’il va de soi pour lui que nourriture, logement, voiture, avions, lui soient dus. Il peut fort bien vivre lui-même et sa famille grâce à l’argent public sans savoir qu’il vole.  »

    Et celui qui oeuvre pour empêcher que ne soit votée une loi qui l’obligerait à plus de transparence et qui , dès qu’elle est votée , agit immédiatement pour mettre fin à une fonction qu’il faudrait dorénavant révéler , ne prouve-t-il pas :
    – qu’il sait fort bien que ce n’est pas un dû ,
    – que c’est l’argent qui compte plus que la fonction ,
    – et qu’il est très ancré dans une réalité : celle de somptueusement servir ses propres intérêts .

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    1. Jean-Michel Muglioni Auteur de l’article

      Qu’ai-je voulu dire ? Que lorsque l’enfant roi vole, il ne comprend pas qu’on le lui reproche : il est en deçà du bien et du mal. Et lorsque pris la main dans le sac il se voit accusé, il a le sentiment d’une injustice. Et il ne peut que nier l’évidence. S’il se voit contraint de s’excuser, il regrette de n’avoir pas prévu qu’il choquerait les autres : lui-même n’est pas le moins du monde choqué, sinon d’être accusé. Je le répète : il n’y a pour lui aucun problème moral. Je dis bien : pour lui !

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  2. marc THIBAULT

    je n’aime pas les texte ou l’on me force la main.
    « qu’est ce qui fait de nous des bourgeois » mais donc ayez le courage de parler pour vous .Je ne me sens pas le moins du monde réprésenté par vos propos.Un bourgeois c’est aussi quelqu’un qui croit que tous ces signes dont vous parlez sont universels et ont valeur pour tous .Un bourgeois c’est l’homme du nous.
    Comme quoi en faisant semblant de dénoncer quelque chose ,il peut arriver malgré soi que l’on n’arrive en fait qu’à le prolonger et une nouvelle valeur lui retrouver

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    1. Jean-Michel Muglioni Auteur de l’article

      Je vous remercie de me donner l’occasion de m’expliquer.
      Alain, professeur de philosophie, donne aussi comme exemple de bourgeois le professeur : je suis moi-même bourgeois au sens qu’il donne à ce terme. Et sans honte. Il est incontestable que mon petit propos n’explicite pas assez le sens qu’Alain donne au terme de bourgeois. Il prévient seulement qu’il est pris en un sens tout à fait particulier. C’est pourquoi une note donne quelques références. Vous pourrez lire le propos qui figure sur http://www.univ-conventionnelle.com/lirealain/Maitres-et-esclaves_a19.html et qui développe délibérément le même paradoxe.
      Alain ne concevait pas une humanité sans signes, sans la langue qui nous donne en effet accès à l’universel, sans professeurs et sans bourgeois ! Mais il a toujours insisté sur ceci que la pensée n’est rien si elle n’est pas confrontée à la résistance des choses. Cette thèse est le cœur de toute sa philosophie et il dit la devoir à Hegel. Celui qui ne se heurterait jamais au monde, bourgeois absolu, ne pourrait même pas prendre conscience de lui-même. Il y a donc des degrés de bourgeoisie, si l’on entend le terme en ce sens. Et prenant cette notion comme instrument d’analyse, chacun est en mesure de s’interroger sur son rapport au réel. Mais je concède qu’il y a d’autres instruments d’analyse que cette notion au fond ironique : nul n’est forcé de lire Alain…

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  3. marc THIBAULT

    Je me trouve d’accord avec vous.Pour ce qui revient au professeur et au bourgeois.Mais je crois bien que la situation à laquelle vous vous référez aurait été sans nulle doute décrite par Alain avec Platon et les décompositions de la démocratie que l’on trouve exposées dans la République lorsque les enfants méprisent leurs parents et les élèves leurs professeurs.Ce qui n’est pas sans conséquence car les linéaments de l’histoire remplacent alors les affres et les échecs de la conscience.Mais justement l’avers de votre analyse et son explication concourante peut se nommer chez les enfants l’imaginaire (le fantasme) de la puissance absolue .Nous nous trouvons alors dans un monde de psychiatrie vers quoi la marche d’un enfant d’Alain ne peut qu’hésiter à s’engager .Mais celui ci est la forme contemporaine de l’Esprit du Temps . »Hélas pour Alain » ,lamentation qui n’est plus ici en euphonie.

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    1. Jean-Michel Muglioni Auteur de l’article

      J’avoue trouver votre style un peu énigmatique. Je réponds donc en fonction de ce que je devine.
      Tout enfant, dans la mesure où il faut bien qu’il soit porté et nourri avant de pouvoir se rapporter lui-même au monde, est un enfant roi. Alain veut dire – comme Descartes dans la page que j’ai citée – que nous avons inévitablement commencé à vivre en voyant nos cris exaucer nos désirs, ce qui nous habitue à croire que toute chose nous est due. Et donc sortir de l’enfance ne va pas de soi : il faut que nous nous entraînions à nous délivrer de cette habitude. Alain disait que la morale est faite pour les riches, tandis que la nécessité en tient lieu pour les plus pauvres – nouveau paradoxe, que je n’explicite pas ici, et qui est dans la lignée de la distinction qu’il fait entre bourgeois et prolétaire.
      Je vous accorde, en suivant La République, que le régime démocratique, au lieu de permettre à l’enfant de devenir adulte, le maintient en enfance. Oui, Alain le savait (il a formulé une autre idée de la démocratie et il savait aussi que ce qui en est dit dans La République n’est pas le dernier mot de Platon sur la question). Je vous accorde aussi que dans la démocratie telle que la décrit La République, il est inévitable que privés pour ainsi dire du principe de réalité, beaucoup sombrent dans la folie – si du moins c’est ce que vous voulez dire. Et il n’y a là rien de contraire au propos d’Alain.
      Et pour donner un avis personnel, je dirai qu’aujourd’hui règne l’argent : notre démocratie est fort oligarchique…

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  4. Pascale BM

    Je vous remercie pour ces lignes profondes, qui croisent mes lectures et disons-le ma pratique philosophique. Il est vraiment difficile, je croyais même impossible, de rencontrer une réflexion véritable, nourrie d’autre chose que d’opinions -seraient-elle sincères, c’est même aussi le problème!- voire illusoirement éclairées.
    Je suis particulièrement sensible à ce que vous nommez « les enfants gâtés de la république » et si je ne craignais de joindre ma voix à d’autres moins regardantes, je dirais bien « pourris-gâtés »….
    Je suis « bourgeoise » au sens d’Alain, et je saisis parfaitement qu’il y a si l’on en prend conscience, une obligation de s’affranchir des liens natifs qui nous ont faits comme nous sommes, ce qui n’est pas tout à fait la même chose que « ce que nous sommes ». Le philosophe le peut, je veux dire qu’il est en possibilité de le faire, (même s’il ne le fait pas toujours) l’homme politique ne le peut. Du moins ceux (celui) auxquels nous pensons, hic et nunc.

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  5. peine perdue

    Vous indiquez dans votre deuxième paragraphe que nous sommes de plus en plus embourgeoisés et coupés du réalisme, et en effet la génération du baby-boom me semble être une génération d’enfants gâtés, qui porte un regard condescendant et sans compassion sur les générations qui l’ont précédé, pourtant soumises à des conditions de vie beaucoup plus dures.
    Ainsi, Aragon venu discuter avec les étudiants de mai 68 avait été qualifié d’ancien combattu. Dommage pour les lilas et les roses.

    D’autre part, vous nous parlez du travail des machines voire de l’informatique. Mais ces machines et ces ordinateurs, il faut les alimenter. Or, cela n’ira pas forcément de soi, car il y a par exemple des craintes sur les ressources en hydrocarbures et sur la fiabilité des ressources alternatives. Mais justement, le manque de réalisme induit par le confort conduit à perdre ces questions de vue, ou du moins à ne pas les traiter sérieusement (la propagande médiatique ne remplacera jamais avantageusement la réflexion technique).

    Et la combinaison de ces deux mouvements m’inquiète un peu. J’ai l’impression que nous nous débarrassons avec légèreté d’institutions, de mentalités voire de solutions techniques que nos prédécesseurs avaient mis en place pour faire face à la réalité de la pénurie, précisément au moment où cette réalité risque de redevenir plus contraignante.

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    1. Jean-Michel Muglioni Auteur de l’article

      Vos craintes me paraissent fondées.
      Les spécialistes d’informatique, qui savent comment fonctionnent leurs machines, ne sont pas victimes des mêmes illusions que les utilisateurs ignorants (par exemple ils ne s’imaginent pas que leur ordinateur pense). Une réflexion bien conduite sur les techniques peut seule nous délivrer de nos croyances magiques.
      Vous avez raison de dire que le plus grand nombre n’a pas conscience de la pénurie qui inévitablement découlera de notre consommation d’énergie, etc., et que du même coup on oublie de mettre en œuvre les solutions techniques qui s’imposent. Mais c’est une constante de la politique d’attendre que la catastrophe ait lieu et de prendre trop tard les mesures qui auraient permis de l’éviter ou d’en limiter les effets. En ce sens, il n’y a rien de bien nouveau, sinon peut-être l’ampleur probable de cette catastrophe, dans un univers beaucoup plus tributaire de machines, et cela d’autant qu’elle ne peut plus toucher seulement un coin de la planète…

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