Pourquoi les Juifs suscitent-ils, depuis des millénaires, une haine si tenace et singulière, irréductible à un racisme ou une xénophobie ordinaires ? Lecteur de Jean-François Lyotard, de Pascal Ory et de François Rachline, Jean-Pierre Sakoun1 avance et analyse deux thèses pour méditer cette question. L’antériorité chronologique du judaïsme sur les deux autres monothéismes et sa survivance obstinée nourrissent une profonde ambivalence envers cet ancêtre embarrassant qui ne se résout pas à disparaître. Sa persistance est aussi celle d’une vitalité dans l’étude et d’une soif inextinguible de savoir. Non seulement ce peuple ancien s’obstine à exister, mais encore il continue à « briller d’un éclat intellectuel et spirituel propre » : c’est à ce double scandale que s’alimente la haine de la filiation. La logique profonde de l’antisémitisme se révèle alors comme le fruit d’un ressentiment envers une promesse d’universalité et une obligation de mémoire ; en ce sens l’antisémitisme est un antihumanisme.
Sommaire
19 avril 2024, des messages pris au hasard sur la page X de Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, un jour comme un autre. « Salut la putain de juive. Quel dommage que ton avion ne se soit pas scratché !!! Mais quand ils ont remis les « gaz », ça a dû te parler, ce mot… pourriture de youpine. […] En fait on va finir le boulot de 45… Eliminer la vermine juive… On a progressé en technique. […] On ne t’oublie pas…. Ta famille non plus, d’ailleurs… »2.
Pourquoi les Juifs suscitent-ils, depuis des millénaires, une haine si tenace et singulière, aussi bien dans l’Europe chrétienne et postchrétienne que dans l’Orient musulman ? Cette question dépasse de loin le cadre du racisme ou de la xénophobie ordinaire. Le philosophe Jean-François Lyotard, dans son retentissant article L’Europe, les juifs et le livre, publié dans Libération le 15 mai 1990 à la suite de l’affaire de Carpentras écrit : « Les Juifs représentent quelque chose dont l’Europe ne veut ou ne peut rien savoir ». Il y a dans l’antisémitisme une dimension spécifique, quasi métaphysique.
Cette dimension unique de la haine des Juifs puise son origine dans deux facteurs historiques et spirituels fondamentaux :
- D’une part le reniement de l’origine : la préséance du judaïsme en tant que première religion monothéiste, apportant au monde l’idée révolutionnaire d’une Loi divine unique – préséance que ni le christianisme ni l’islam n’ont réellement acceptée, chacun revendiquant l’accomplissement ou le dépassement de cette Loi originelle ;
- D’autre part la haine de l’original : le scandale de la persistance du génie juif lui-même (au sens où Chateaubriand parle du génie du christianisme) – c’est-à-dire la capacité du judaïsme, à travers les siècles, à produire des textes philosophiques et théologiques d’une immense profondeur, perpétuant ainsi son témoignage et démentant son prétendu caractère caduc.
Renier l’origine
Privilège chronologique du judaïsme
בראשית ברא אלהים – « Bereshit bara Elohim ». « Au commencement Dieu créa… » Ainsi débute la Torah, posant d’emblée l’existence d’un Dieu unique créateur. Le judaïsme est la religion de l’origine : origine du monde et origine de l’idée même de monothéisme. Avant que Rome ne se convertisse au Christ ou que l’Arabie n’embrasse l’islam, un petit peuple du Proche-Orient proclamait déjà l’unité absolue de Dieu et l’exigence d’une Loi éthique universelle. שמע ישראל, אדונאי אלוהנו, אדונאי אהד – « Chema Israel, Adonaï Elohenou, Adonaï Ehad » – « Écoute, Israël ! L’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est un » (Deutéronome 6:4) répète chaque jour la prière juive. Ce privilège chronologique du judaïsme va devenir une pierre d’achoppement pour les croyances monothéistes qui s’en réclameront plus tard tout en prétendant le dépasser.
Ces premiers mots de la première prière des Juifs rappellent que la Torah se conçoit elle-même comme une Loi parfaite et complète, don du Dieu unique au peuple qu’Il s’est choisi. Peuple élu non pour dominer mais pour accomplir en permanence dans la peine et la douleur les 613 obligations (mitsvot) qui tiennent le monde debout. À ceux qui n’appartiennent pas à ce peuple frappé de la Loi, il suffit de respecter les sept commandements pour être sauvés, dit « Rambam », Maïmonide. L’élection n’est pas un complexe de supériorité, c’est un devoir écrasant. Elle interdit aussi le prosélytisme, qui est la base de l’action du christianisme et de l’islam dans la cité.
Or deux religions monothéistes vont naître du terreau biblique tout en revendiquant d’être chacune le nouvel accomplissement de la Parole divine. Paul Audi, philosophe français, chrétien libanais d’origine, parle de « poupées russes »3. Le christianisme, né au Ier siècle de notre ère, affirme que la venue de Jésus accomplit les prophéties et instaure une « nouvelle alliance » surpassant l’ancienne. L’islam, au VIIe siècle, prêche que la révélation coranique couronne une série de révélations, dont la Torah et l’Évangile, corrompues par leurs dépositaires. Dans les deux cas, la religion postérieure se pose en héritière unique et légitime et en correctrice de la précédente, impliquant que le judaïsme est caduc du fait de ce successeur venu combler ses manques.
Christianisme et judaïsme : le différend
Le problème est que le judaïsme n’a jamais reconnu cette prétendue incomplétude. Cette résistance spirituelle suscite, chez les religions-filles, un mélange de frustration, de défi et de crainte diffuse. Jean-François Lyotard fait remarquer que le refus juif du credo chrétien a creusé un abîme entre l’Europe et les Juifs : « Les Juifs ont, dès la première heure, rejeté le postulat chrétien de la rédemption de l’humanité par le sacrifice de Jésus. […] Les Juifs sapent le mythe fondateur de l’Europe… Si, pour les Européens, la Loi juive a été déclarée caduque, c’est parce que le monde nouveau a été racheté par le plus important des sacrifices ». En clair : pour le christianisme, le sacrifice du Christ a aboli l’ancienne Loi, unifié l’humanité et ouvert l’ère du Salut ; or la simple existence continue des Juifs, fidèles à la Loi initiale, vient démentir ce récit.
Paul de Tarse dit : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec […] car vous êtes tous un en Jésus-Christ » (Galates 3:28). Idéal sublime d’unité. Mais Paul ajoute : « Christ est la fin de la Loi » (Romains 10:4) et considère ainsi l’ancienne alliance comme surpassée par la foi. Il n’hésite pas à déclarer « caduque » la première alliance : « En disant une alliance « nouvelle », Dieu a déclaré ancienne la première. Or, ce qui est ancien, ce qui a vieilli, est près de disparaître » (Hébreux 8:13). On voit le désir latent d’effacement : la communauté-mère devrait logiquement s’effacer devant la nouvelle communauté des baptisés, où les distinctions sont abrogées dans le Christ.
Cependant non seulement la matrice ne s’efface pas, mais elle persiste opiniâtrement à proclamer que le Messie n’est pas venu, que le voile du Temple n’est pas déchiré. Pour le judaïsme, nous sommes toujours dans le même monde, non racheté. « Le livre des Juifs dit : Dieu est une voix, on n’accède jamais à Sa présence visible […] La Loi de justice et de paix ne s’incarne pas. […] Vous [hommes] lui appartenez, elle ne vous appartient pas », résume Lyotard. Le contraste est frappant avec le message chrétien : « Or, Paul dit : pas du tout, le voile du temple s’est déchiré au moment où Jésus meurt en croix, “une fois pour toutes”. […] Par lui, la Voix s’est montrée. Elle a dit clairement : aimez-vous comme des frères ». Voilà le différend fondamental : pour l’Église, l’amour fraternel universel rendu possible par le Christ prime désormais sur la Loi séparatrice de Moïse. Pour la Synagogue, la Loi demeure, intangible, et l’humanité n’a pas encore atteint la rédemption proclamée. Deux visions du rapport à Dieu, au monde et au salut s’opposent. « Les chrétiens nous annoncent que, enfin, nous sommes tous des frères réconciliés. Les Juifs nous rappellent que nous sommes toujours des fils, bénis mais insoumis », écrit Lyotard. Le premier message est joyeux, fédérateur, « agréable à entendre » dit-il, tandis que le second maintient l’homme devant sa responsabilité inachevée, la « mémoire de l’indignité » originelle rappelée par Paul Audi. Le contraste est frappant avec le message chrétien.
Voilà le différend fondamental :
- pour l’Église, l’amour fraternel universel rendu possible par le Christ prime désormais sur la Loi séparatrice de Moïse.
- Pour la Synagogue, la Loi demeure, intangible, et l’humanité n’a pas encore atteint la rédemption proclamée.
Il en résulte chez les chrétiens une ambivalence profonde envers les Juifs : à la fois incompréhension et ressentiment envers ce peuple qui refuse d’entrer dans la communion universelle et, en même temps, crainte inavouée que les Juifs puissent avoir raison de continuer d’attendre. Saint-Augustin formulera au Ve siècle une doctrine destinée à expliquer la survivance obstinée d’Israël : selon lui, les Juifs doivent être maintenus en vie mais dispersés et avilis, comme « témoins » involontaires de la vérité du christianisme, portant leurs Écritures (l’Ancien Testament) sans en comprendre le sens réel, de la même façon qu’un âne porte des livres4. Grâce à cette construction intellectuelle, l’Europe chrétienne pouvait conserver l’Ancien Testament comme préfiguration du Christ, tout en maintenant les Juifs dans un statut d’infériorité politique et sociale.
On comprend dès lors l’hostilité violente qu’a pu susciter toute affirmation de fidélité juive face au dogme de la « nouvelle alliance ». Qu’un Juif ose dire : « Je suis fils de la Loi et non frère en Christ » passait pour une obstination perverse. Qu’une synagogue continue d’enseigner la Thora était vu comme un défi intolérable à l’Église triomphante. D’où les flots d’injures et de calomnies qui ont déferlé dès l’Antiquité tardive : Jean Chrysostome, Père de l’Église du IVe siècle, va jusqu’à comparer la synagogue à un bordel, à un repaire de démons et de brigands5. On peut dire que cette rhétorique a préparé le terreau des persécutions. L’accusation de « déicide » est devenue un leitmotiv du mépris et de la haine, justifiant aux yeux de nombreux chrétiens médiévaux l’abaissement, voire l’élimination, des Juifs.
L’Église oscillait certes entre la tentation de convertir les Juifs par tout moyen et l’acceptation résignée de leur présence subalterne jusqu’à la fin des temps. Mais au fond, c’est bien la disparition des Juifs qui était souhaitée. Lyotard diagnostique ici un ressort inconscient de la civilisation européenne : « Le test de vérité de l’universalisme européen dépend de la disparition des Juifs […] Si les Juifs sont toujours là, alors soit leur existence est une anomalie, une erreur, voire une faute […], soit elle prouve que la promesse [chrétienne] n’a pas été tenue », écrit-il. Dans les deux cas, la solution envisagée est de faire disparaître l’élément gênant, par l’effacement spirituel, la conversion, ou par l’élimination physique, le massacre.
L’islam et l’infériorisation du judaïsme
Qu’en est-il dans l’Orient musulman ? L’islam, troisième grand monothéisme, porte lui aussi un regard noir sur le judaïsme. D’un côté, le Coran reconnaît, du moins à l’origine, aux Banou Israïl (Enfants d’Israël) un statut particulier parmi les nations. Mais d’un autre côté, le message coranique se présente explicitement comme venant parachever et corriger les écritures antérieures. Mahomet est le « sceau des prophètes », envoyé pour restituer le pur monothéisme abrahamique que Juifs et chrétiens ont altéré. La critique coranique envers les Juifs émet principalement deux reproches : avoir falsifié ou mal interprété leur propre Écriture et avoir refusé par orgueil le message final de l’islam.
Le Coran reflète cette rupture et cette déception et les mue en malédiction. Le texte sacré de l’islam accumule ainsi les versets de reproche envers les Juifs. En somme, le Coran consacre l’idée que les Juifs ont failli à leur mission spirituelle : autrefois dépositaires de la vraie foi, ils se sont égarés et refusent de reconnaître en Mahomet leur nouveau guide.
L’islam ancien a transformé les Juifs en dhimmis au sein de « l’Umma », protégés mais infériorisés. Le droit musulman classique leur garantit la vie et une relative autonomie religieuse en échange d’un impôt spécial, la djizia (en arabe : جزية) et de diverses restrictions les marquant comme sujets de second rang. L’esprit n’est pas à l’anéantissement (contrairement à certains textes chrétiens médiévaux appelant au meurtre des « perfides juifs »). Il s’agit plutôt d’une sujétion humiliante : le Juif doit vivre, mais dans l’ombre de l’islam, consciemment ravalé à un état subalterne qui sanctionne son refus d’adhérer à la vérité finale.
L’islam voyait dans le judaïsme une foi dépassée et dans les Juifs, qui vivaient sur les mêmes terres que les musulmans, de potentiels ennemis de l’intérieur en cas de conflit avec le monde non-musulman, ce qui résonne particulièrement aujourd’hui… Un hadith (parole attribuée à Mahomet) bien connu et glaçant annonce même qu’à la fin des temps, les musulmans devront les tuer. Utilisé de nos jours par la propagande islamiste la plus haineuse, il illustre l’extrême aboutissement d’une vision où l’existence même du Juif est perçue comme inconciliable avec l’achèvement de la religion parfaite.
Un ancêtre embarrassant
En somme, dans l’Orient musulman comme dans l’Occident chrétien, le judaïsme a été perçu comme un ancêtre embarrassant – à la fois jalousé pour son ancienneté et honni pour son refus d’abdiquer. Paul Audi note que « l’antériorité du judaïsme sur les deux autres monothéismes […] est l’une des causes d’une « haine ancestrale » ciblant les juifs », de dimension d’abord religieuse. Selon lui, chrétiens et musulmans se heurtent à un problème insoluble : « Que faire quand on sait – même au plus fort du déni – que la religion que l’on pratique n’est pas la première ? » Cette angoisse nourrit une rivalité sans fin. Chaque religion-fille tente en effet de s’approprier l’aura de l’original : l’Église se déclare Nouvel Israël, l’islam se veut millet Ibrahim (la communauté abrahamique authentique).
Mais la présence continue du peuple juif contrarie ces appropriations et maintient ouverte la question de la légitimité. D’où, selon Audi, un fond d’hostilité inexpiable. Il constate qu’en Orient, l’antijudaïsme est un préjugé si enraciné qu’il se manifeste largement au-delà des cercles religieux orthodoxes. Longtemps laïque et nationaliste, la cause politique arabe a fini, dit-il, par « s’engloutir dans l’islamisme », renouant avec un antijudaïsme de nature théologique et identitaire.
Le premier motif de la « haine de l’origine » réside dans cette blessure narcissique infligée aux religions héritières : devoir reconnaître une dette envers le judaïsme tout en constatant le refus de ce dernier de se laisser dépasser. On pourrait cependant imaginer qu’avec le temps, l’aîné juif se serait estompé ou que les religions héritières, sûres de leur foi, auraient oublié jusqu’à son existence. Or c’est presque l’inverse qui s’est produit. Non seulement « les Juifs sont toujours là », comme le dit Lyotard, mais ils ont continué à briller d’un éclat intellectuel et spirituel propre. C’est ce deuxième scandale, celui de la vitalité de l’original, qui a nourri l’autre facette de la haine.
Haïr l’original
Dans l’imaginaire de nombre de chrétiens et de musulmans, le judaïsme aurait dû s’effacer ou décliner après l’apparition de leurs religions respectives. Or, non seulement le judaïsme ne s’est pas figé dans une sorte d’archaïsme stérile, mais il a fait preuve au fil des siècles d’une fécondité intellectuelle remarquable. « Que les juifs soient des « hommes du Livre » n’explique quand même pas qu’on profane leur cimetière », dit Lyotard, signifiant ainsi que l’érudition juive seule n’aurait pas dû susciter une telle rage. Et pourtant, c’est bien la qualité du « Livre » juif et de ses prolongements qui a alimenté une forme d’envie ou de ressentiment.
Après la destruction du Second Temple de Jérusalem en 70 et l’émergence du christianisme, on aurait pu s’attendre à ce que le judaïsme, privé de centre, se contente de survivre pieusement sur ses acquis bibliques. Il n’en a rien été. Dans l’Antiquité tardive et le premier Moyen Âge, les rabbins ont élaboré l’immense corpus du Talmud. Le Talmud représente l’un des plus grands monuments de la pensée religieuse universelle. Cette somme impressionnante a souvent laissé pantois et impuissants les érudits non juifs qui l’abordaient.
Cette vivacité de l’étude juive a été perçue comme une provocation intellectuelle. Au Moyen Âge, l’Église multiplie les mesures pour censurer ou confisquer le Talmud, y voyant un recueil d’erreurs et de blasphèmes. En 1242 à Paris vingt-quatre charrettes de manuscrits talmudiques sont brûlées à la suite d’une disputatio publique où des rabbins qui avaient acculé les prêtres qui leur étaient opposés furent accusés d’insulter la foi chrétienne dans leurs livres. Derrière ce geste se profile l’idée que la créativité théologique juive est inadmissible : comment les « aveugles » qui n’ont pas reconnu le Christ peuvent-ils continuer à produire du savoir religieux, comment peuvent-ils tenir tête ?
Paul Audi emploie justement ces mots « Tenir tête » : c’est le titre de son dernier livre. Or résister, pour les Juifs, c’est d’abord résister par l’esprit. « Nos ennemis ont voulu nous anéantir ? Occupons-nous de la Torah ! », répond le Talmud. Cette attitude, élevée en idéal, se perpétue : la soif de connaissance sacrée ne faiblit pas. Au contraire, elle s’aiguise au fil de l’exil. Au Moyen Âge, l’ébullition intellectuelle gagne aussi la philosophie et la mystique : le judaïsme médiéval voit fleurir des penseurs de premier plan comme Rabbi Salomon de Troyes, Rachi (1040-1105), le Champenois et plus grand exégète médiéval de la Torah, comme Maïmonide (1138-1204), auteur du Guide des Égarés, synthèse de la foi biblique et de la philosophie aristotélicienne. Son œuvre exerce une influence immense, y compris sur Thomas d’Aquin. Du côté de la mystique, le XIIIᵉ siècle voit la mise par écrit du Zohar, livre central de la Kabbale, qui propose une théosophie d’une profondeur et d’une audace conceptuelle étonnantes. Plus tard, au XVIᵉ siècle, les kabbalistes de Safed renouvelleront la théologie juive avec la doctrine du Tsimtsoum [צמצום](le « retrait » de Dieu pour laisser place au monde) et du Tikkoun olam [תיקון עולם] (la réparation du monde). Autant d’idées qui n’ont pas d’équivalent direct dans les systèmes chrétiens ou musulmans contemporains et qui montrent une originalité persistante de la pensée juive.
Pour un regard extérieur empreint de préjugés, cette vitalité intellectuelle pouvait alimenter deux fantasmes contradictoires : soit celui de la « conspiration » (les Juifs en sauraient trop, leurs livres secrets renfermeraient de dangereux pouvoirs ou plans machiavéliques – d’où les mythes autour de la Kabbale, puis plus tard du « complot juif » avec le faux des Protocoles des Sages de Sion), soit au contraire celui de l’orgueil et de l’entêtement (comment osent-ils se croire encore détenteurs d’une vérité supérieure au point d’écrire tant de livres ?). Dans les deux cas, au fond, voir « l’ancien peuple » continuer à produire du neuf est insupportable à qui veut croire que le neuf a rendu l’ancien obsolète.
Conclusion
Le point de vue ici adopté trouve un puissant écho dans les travaux de Pascal Ory6 et de François Rachline7. Tous deux montrent que la haine du Juif ne relève pas d’une contingence historique ni d’un simple préjugé ethnique : elle naît d’un conflit fondamental entre la mémoire de l’origine et la volonté de s’en détacher. Ory démontre que l’antijudaïsme chrétien, puis l’antisémitisme moderne, ne surgissent pas d’une altérité radicale mais d’une proximité gênante : c’est parce que le christianisme, puis l’islam8 sont issus du judaïsme qu’ils ont dû s’en démarquer, parfois violemment, pour affirmer leur propre légitimité. Cette haine est donc une haine de filiation – une tentative d’effacer la dette symbolique contractée envers un peuple qui, par son existence même, rappelle le lien indissoluble avec des origines que l’on voudrait abolir.
François Rachline approfondit ce diagnostic en rappelant que le mosaïsme – et non le judaïsme en tant que religion instituée – a semé la première graine de l’humanisme, en affirmant l’égale dignité de chaque être humain et la responsabilité individuelle comme fondement de l’éthique. En ce sens, l’antisémitisme n’est pas seulement un racisme : il est, dit Rachline, un « antihumanisme ». Cette haine, en réalité, vise l’universalisme en tant que tel et se déchaîne chaque fois que l’humanité se sent sommée de répondre de ses actes.
De ce point de vue, l’antisionisme contemporain apparaît comme la réactivation, sous d’autres formes, de cette haine des origines. La persistance de l’État d’Israël, loin d’être perçue comme une donnée géopolitique parmi d’autres, devient pour certains le scandale suprême : preuve que le peuple juif n’a pas disparu, qu’il ne s’est pas dissous dans le cours de l’histoire universelle et qu’il continue, par sa seule existence, à rappeler une promesse d’universalité. Ce qui se joue là n’est pas seulement un conflit territorial mais une confrontation symbolique : celle d’un monde qui voudrait se libérer de l’obligation de mémoire et d’un peuple qui, consciemment ou non, la maintient vivante. Alors que l’accusation de « peuple déicide » qui concentrait la haine accumulée n’est plus vraiment recevable après la Shoah et Vatican II, une nouvelle sentence est venue condamner les juifs : le peuple désormais « génocide ».
Ainsi, « renier les origines, haïr l’original » demeure la clé de lecture essentielle pour comprendre la logique profonde de l’antisémitisme. Tant qu’une part de l’humanité continuera de voir dans le Juif le miroir de sa dette et le rappel de son inachèvement, la haine reprendra de nouvelles formes – religieuses, politiques ou idéologiques – pour tenter de briser ce miroir. Mais cette haine ne fait que confirmer, en creux, la fécondité de l’héritage mosaïque : l’idée que l’homme est capable de se hisser à la hauteur de son humanité. C’est pourquoi combattre l’antisémitisme ne relève pas seulement de la défense des Juifs mais de la défense de l’universalisme lui-même – de la possibilité même d’une humanité commune.
Il y a bientôt cent ans, en 1927, un penseur du judaïsme français, Edmond Fleg, fou de République, parfait représentant de ce que fut l’israélitisme français, ne disait pas autre chose en conclusion de son opuscule Pourquoi je suis juif 9:
« Je suis juif parce que la promesse d’Israël est la promesse universelle ».
« Je suis juif parce qu’au-dessus des Nations et d’Israël, Israël place l’Homme et son unité. »
Notes
1 – Jean-Pierre Sakoun, président d’Unité Laïque, président du Comité « Manouchian au Panthéon ». Dernier ouvrage paru : Figures de la laïcité : 2000 ans de combats, Paris, Armand-Colin, 2025.
2 – Yael Braun-Pivet, « Halte à l’intimidation », in La règle du jeu (L’Europe contre l’antisémitisme), n°83, novembre 2024.
3 – Audi, Paul. Tenir tête. Paris : Stock, 2024. Chapitre « Haine », p. 179
4 – Augustin d’Hippone. Enarrationes in Psalmos, Ps 56 (55), § 9. In : Patrologia Latina, t. 36, col. 673-674. « Iudaei portant codices sicut asinus portat libros »
5 – Chrysostome, Jean Adversus Judaeos, homélie I, § 2-3. In : Patrologia Graeca, t. 48, col. 843-844. « πορνεῖον καὶ θέατρον […] σπήλαιον λῃστῶν καὶ οἴκημα δαιμόνων
6 – Ory, Pascal. « De la haine du juif ». Humanisme, n° 349, novembre 2025, dossier « Antisémitisme », p. 41 et suiv.
7 – Rachline, François. « L’antisémitisme est un antihumanisme ». Humanisme, n° 349, novembre 2025, dossier « Antisémitisme », p. 87 et suiv.
8 – Et la Réforme d’ailleurs : il faudrait aussi traiter du « revival » antijuif de la Renaissance, à travers les écrits de cet antijuif quasi-hystérique qu’était Luther, qui, se posant en héraut du retour à la vraie foi, ne pouvait admettre, encore moins que les catholiques, qu’une foi monothéiste antérieure continuât d’exister.
9 – Fleg, Edmond. Pourquoi je suis juif [1927]. Paris : Les Belles Lettres, 2024, p. 100-101
2 – Yael Braun-Pivet, « Halte à l’intimidation », in La règle du jeu (L’Europe contre l’antisémitisme), n°83, novembre 2024.
3 – Audi, Paul. Tenir tête. Paris : Stock, 2024. Chapitre « Haine », p. 179.
4 – Augustin d’Hippone. Enarrationes in Psalmos, Ps 56 (55), § 9. In : Patrologia Latina, t. 36, col. 673-674. « Iudaei portant codices sicut asinus portat libros ».
5 – Chrysostome, Jean Adversus Judaeos, homélie I, § 2-3. In : Patrologia Graeca, t. 48, col. 843-844. « πορνεῖον καὶ θέατρον […] σπήλαιον λῃστῶν καὶ οἴκημα δαιμόνων
6 – Ory, Pascal. « De la haine du juif ». Humanisme, n° 349, novembre 2025, dossier « Antisémitisme », p. 41 et suiv.
7 – Rachline, François. « L’antisémitisme est un antihumanisme ». Humanisme, n° 349, novembre 2025, dossier « Antisémitisme », p. 87 et suiv.
8 – Et la Réforme d’ailleurs : il faudrait aussi traiter du « revival » antijuif de la Renaissance, à travers les écrits de cet antijuif quasi-hystérique qu’était Luther, qui, se posant en héraut du retour à la vraie foi, ne pouvait admettre, encore moins que les catholiques, qu’une foi monothéiste antérieure continuât d’exister.
9 – Fleg, Edmond. Pourquoi je suis juif [1927]. Paris : Les Belles Lettres, 2024, p. 100-101.