« Conduire sa raison » afin de résister en ces temps de « post-vérité » (par N. Abécassis)

Nikol Abécassis1 procède ici à un rappel salutaire. L’usage patient, méthodique et détaillé de la raison universelle, effectué et pensé dès l’Antiquité par la science et la philosophie au prix de ruptures difficiles qui sont autant de conquêtes, témoigne que la condition humaine n’est épuisée ni par l’utile ni par le théologique. Pourvu que cet usage soit sans cesse cultivé et renouvelé, il élève l’humanité à l’autonomie et à la clairvoyance.

Bavardage, déversements de haine et remèdes illusoires

Les moyens de diffusion de la parole, tant écrite qu’orale, sont aujourd’hui si variés et si abondants que le bavardage est devenu un phénomène, non seulement envahissant, mais aussi particulièrement problématique : des flots de paroles en continu, qui traitent de tout de manière fulgurante et hachée, souvent avec des mots sclérosés de préjugés. Chacun semble vouloir s’assurer de sa liberté, non point de penser, mais de s’exprimer. Tout le monde parle, de sorte chacun tente de couvrir la parole des autres ; et pour couvrir la parole qui couvre, il ne reste plus qu’à vociférer… Même les échanges politiques se sont laissé contaminer par une telle pratique de la parole.

Dans ce brouhaha ambiant, les paroles fondées sur la pensée, discrète, mesurée, qui tente de rendre compte du monde, toujours sur la base de problématisations, se trouvent déconsidérées ; on n’a ni la disponibilité psychique, ni le temps de les écouter, encore moins la culture de l’examen qui permettrait de les juger, de sorte que « tout vaut tout » et que le plus facile d’accès « vaut mieux ». Chacun puise dans le réservoir qui lui convient (le rassurer, le conforter dans ses préjugés, etc.). Loin de se produire dans une ambiance conviviale, cette foire érige chacun en détenteur de vérité contre les autres, ce qui donne des débats houleux générateurs d’un incessant déversement de haine. Même ceux qui jouent la carte du relativisme, de la culture de la diversité et de la tolérance, tels les adeptes du wokisme, se révèlent de furieux gardiens de « leurs » vérités.

Dans cette déferlante de paroles, l’attachement aux anciens repères religieux, aux paroles fixes, répétitives, tient lieu, chez certains, de bouée de sauvetage, tandis que d’autres se laissent tenter par les synthèses faciles que sont les théories du complot. De telles théories permettent sans effort intellectuel de recoller les morceaux de ce qui vole en éclats. Une crise économique ? Un complot. Un virus ? Un complot. Etc. À la pensée qui dénonce le complotisme, les complotistes répondent que l’anti-complotisme est un complot, voire la preuve superbe « du » complot. On retrouve là le propre des discours mal fondés tels que Popper les définit : ils sont infalsifiables. Aujourd’hui, si la science peut encore, parfois, être accueillie avec enthousiasme, ce n’est pas en tant que science animée par la recherche de la vérité, mais en tant que science mise au service de la technique, c’est-à-dire au service de l’utile (ou du consommable). Quant à la philosophie, si elle se trouve admise, c’est à la condition qu’elle se mue (et se perde) en activité de conseil (pour bien organiser son entreprise, pour être heureux, etc.).

Rupture avec la « pensée théologique » : l’autonomie de la raison

Pour ceux qui se sentent mal à l’aise dans cette mêlée, qui ont le souci et la volonté qu’on les aide à comprendre ce qu’il se passe et vers quoi il convient de tendre pour résister aux discours faciles, aux discours fermés, pour ceux qui visent le dialogue plutôt que les débats où chacun se bat contre l’autre, à ceux-là il vaut peut-être la peine de rappeler l’acte de naissance de la science et de la philosophie, à savoir de ces deux activités qui fondent leurs discours sur les exigences de la raison.

Ainsi, ceux dont le génie a fait émerger la raison comme source du sens et de la vérité, à savoir ceux qu’il convient de reconnaître comme les premiers philosophes et les premiers scientifiques, ont opéré la sortie d’un ancien monde peuplé d’images, de mythes, dominé par la « pensée théologique »2. Ils osèrent reconnaître à la raison l’autonomie de sa pertinence, à savoir son indépendance vis-à-vis de toute autorité. Ainsi, par exemple, le dialogue de Platon intitulé Euthyphron fait poser à Socrate la question suivante : est-ce que les dieux aiment ce qui est bien parce que c’est bien, ou bien est-ce que c’est bien parce que les dieux l’aiment ? En écho, on ajoutera :  est-ce que les dieux aiment ce qui est vrai parce que c’est vrai, ou bien est-ce que c’est vrai parce que les dieux le valident ? Pour Socrate, reconnu comme le père de la philosophie, aucun doute : ce qui est bien est bien en lui-même, indépendamment des dieux ; et ce qui est vrai, est vrai en lui-même, et non par le décret des dieux ; en conséquence, le vrai est reconnaissable par toute raison, quels que soient le lieu et le temps, même par celle d’un petit esclave3. Ainsi, pour le philosophe, les principes de la raison étant reconnus comme indépendants de l’approbation ou de la désapprobation divine, il était devenu clair que les hommes devaient user de leur seule raison pour pouvoir répondre aux questions qu’ils se posaient, tant celles relatives à la vie dans la Cité, que celles relatives à la nature ; ce qui revient à dire qu’il était devenu clair que les hommes dussent pratiquer la science et la philosophie.

Or ce n’est pas de cette oreille que, déjà, les contemporains de la naissance de la science et de la philosophie l’entendirent. En atteste le fait que cette élection de la raison comme phare de l’existence humaine valut à Socrate d’être condamné à mort par les Athéniens (-399) ; on lui reprocha, entre autres, d’avoir introduit de nouveaux dieux et de pervertir la jeunesse. C’est qu’il bousculait les croyances (opinions, idéologies, adhésions aux mythes, etc.) et, partant, il inquiétait les consciences friandes de ces croyances. C’est ainsi que la condamnation de Socrate montre que la raison a connu, dès le départ, des manifestations de défiance, voire d’hostilité. Aussi vaut-il la peine de se demander pourquoi l’humanité n’a pas reçu de façon plus favorable l’arrivée de la raison. On pourrait s’exclamer avec Hegel : « […] la raison, encore la raison, et dans une répétition sans fin toujours la raison est accusée, dépréciée et condamnée »4 car, en vérité, la détestation de la raison et les tentatives de la faire taire ne se sont jamais éteintes. De sorte qu’il convient de penser que la raison est génératrice d’un bouleversement profond touchant l’existence. Quel est-il ?

Par-delà l’utile et la consolation

Si l’homme était dans la nature comme ce que Bataille dit du vivant animal en général, à savoir « comme de l’eau à l’intérieur de l’eau »5, vivre pourrait être éprouvant, mais ne serait pas un « problème ». Mais précisément parce qu’il parle et qu’il pense, l’homme ne peut pas se sentir immédiatement chez lui dans le monde et il a donc besoin, pour tenter de s’y retrouver, d’imprimer à ce dernier sa propre intériorité, et par l’activité transformatrice, et par la médiation d’activités théoriques. Toutefois, il est certain que le fait de se retrouver (par la médiation de ces activités) un peu moins étranger dans le monde ne sauve pas l’homme de sa finitude. Telle est la condition humaine. La formule de Merleau-Ponty suffira, ici : « C’est l’animal qui peut paisiblement se satisfaire de la vie et chercher son salut dans la reproduction »6. Dans le contexte de cette condition, ce qui satisfait le mieux et le plus facilement les consciences, ce sont, quant aux discours, ceux qui se déploient dans le champ du « magique, [du] mythique ou [du] religieux »7, lesquels, dans les termes de François Jacob, présentent l’avantage de pouvoir se permettre – parce que leurs fondements ignorent les limites du possible dans son sens rigoureux – de répondre à « toutes les questions »8. À vrai dire, cela n’est pas tout à fait exact, la religion posant elle-même que « les voies de dieu sont impénétrables »9. Mais une telle affirmation fait plus que jamais d’elle un domaine à toute épreuve : elle permet de se tirer (à bon compte) de toutes les contradictions non surmontées, y compris de celles que les dogmes religieux créent eux-mêmes, telle celle du malheur et du mal qui sont dans le monde alors que la bonté de Dieu est supposée. On peut ainsi reconnaître, avec Jacob, et précisément parce qu’elles s’arrangent avec la complexité, que, « en matière d’unité et de cohérence, les explications mythiques »10, mais aussi magiques ou religieuses, « l’emporte[nt] de loin sur l’explication scientifique »11, ainsi que sur l’explication philosophique, lesquelles s’interdisent tout dogmatisme. Outre d’exiger la mise entre parenthèses des sentiments (portés par le soi particulier) en vue d’atteindre l’objectivité, la science, comme la philosophie, ne trouvent jamais le « repos » : elles ne fournissent pas aux consciences des points d’appui stables et définitifs, illusoires et, en conséquence, elles ne lui fournissent pas de consolation.

L’acte même de naissance de la science et de la philosophie n’augurait rien de bon pour les consciences : non seulement cette naissance, comme on l’a vu, s’est opérée au prix d’une rupture radicale (laquelle d’ailleurs doit se reproduire incessamment, car l’origine de la science et de la philosophie est aussi leur fondement, c’est-à-dire leur perpétuelle condition de possibilité) avec les opinions, les idéologies, les mythes…, mais aussi elle a exigé de libérer l’intelligence de la seule préoccupation de l’utile. La science12 est née sans les mains. En effet, et nécessairement, les premières sciences développées par les hommes ont été celles qui ont défini des objets abstraits (les mathématiques) ou dont les objets ont échappé à la maîtrise (les astres). Les mathématiques, en rupture avec l’utile arpentage (pratiqué notamment par les Égyptiens afin de rétablir les limites des terrains agricoles après les récurrentes crues du Nil), sont nées de l’esprit se mettant à « contempler » des figures abstraites qui n’existent pas (carré, cercle…). Pareillement pour l’astronomie qui est la science des corps à distance, dits corps célestes, exigeant de (simples) observations patientes et des calculs. Alain note, dans un de ses Propos13, que le devenir astronome s’est fait « malgré soi » : les hommes ont d’abord regardé le ciel en astrologues, c’est-à-dire avec le souci de tirer parti de l’observation des mouvements célestes, par exemple celui de se rendre à même de faire des prédictions ; mais, « étrange détour de l’histoire humaine », les astres étant non manipulables, c’est le savoir-penser qui a dû prendre le relais du savoir-faire. Ainsi a-t-il fallu un regard tourné vers du « hors de prise », pour que des milliers d’années de manipulation urgente et intéressée en direction du monde, sur un arrière-fond de discours magiques, mythiques et religieux, cédât une place aux questionnements dits, très justement, désintéressés ; pour que le « qu’est-ce que je peux en faire ? », motivé par l’urgence de la survie de cet être pauvre en instinct qu’est l’homme, ne fût plus la seule question formulée par ce dernier, et que fût également articulée celle-ci, à savoir : « Qu’est-ce que c’est ? ».

Humanité et sens de l’universel

Les activités désintéressées que sont la science et la philosophie permettent à l’homme d’affirmer son humanité dans ce qu’elle a de plus élevé et de plus spécifique : la raison. Si celle-ci n’est pas cultivée (ou si on s’en tient simplement à un entendement technicien), l’homme se réduit à un simple corps biologique (à nourrir, abriter, soigner…, jusqu’à ce que mort s’ensuive), voire à un corps prolongé par une capacité de conscience condamnée à se débattre avec ses angoisses et à chercher vainement des remèdes qui pourraient la consoler, en vérité la guérir de la condition humaine. Et on ne peut guère espérer de société suffisamment forte pour lutter contre la barbarie, avec des hommes la constituant qui n’auraient d’autres perspectives que celles de soigner « la bête » égoïstement centrée sur soi et de ménager sa conscience avec des remèdes illusoires générant des communautés de croyances, lesquelles seront toujours prêtes à s’entre-dénigrer, voire à s’entre-tuer. L’élévation à la raison demande de la patience, de la modestie, de l’ouverture, du courage : le courage de surmonter la crainte de la perte de soi, de son identité particulière (que la raison ne nie pas mais convertit en singularité : entendons par-là qu’elle élève chacun à l’universel, sans pour autant nier la différence). Et c’est seulement au niveau de l’universel que le dialogue constructif devient possible, qu’une société qui jugule la violence devient possible. Bref, que le mot d’humanité ne sonne pas creux. Et c’est l’école qui est censée élever tous les enfants d’une société à ce niveau-là. Malheureusement, cela fait des années qu’elle subit elle-même les assauts du post-modernisme. Les vieux professeurs, pas loin de la retraite, sont particulièrement bien placés pour s’en rendre compte. J’en suis.

Notes

1 – [NdE] Professeur agrégée de philosophie, docteur, auteur de plusieurs ouvrages (voir la notice bibliographique BnF).

2 – Au sens général du philosophe Auguste Comte : elle désigne précisément la pensée qui ne s’est pas élevée à la raison et qui ainsi s’appuie sur des images, se racontant tout un tas d’histoires sur le monde afin d’y projeter un sens.

3 – Cf le dialogue de Platon intitulé Ménon.

4 – Principes de la philosophie du droit, traduction R. Derathé, Éditions Vrin, Paris, 1975, p. 53.

5Théorie de la Religion, Éditions Gallimard, Paris, 1974, p. 25.

6 – Sens et non-sens, Éditions Gallimard, Paris, 1966, p. 83.

7 – François Jacob, Le Jeu des possibles, Le livre de Poche, 1981, p. 24.

8Ibidem.

9 – Épître aux Romains, 11, 33, St Paul.

10François Jacob, cf note 7.

11Ibidem.

12 – Au départ, c’est-à-dire avant qu’elle n’introduisît les expérimentations dans sa démarche, la science était confondue avec la philosophie.

13Esquisses de l’homme, Éditions Gallimard, Paris, 1938, p. 259.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.