Dans un revigorant opuscule, Omniviolence-Pourquoi la morale tue la politique (Paris, Ed. Héliade, 2026), Xavier-Laurent Salvador explique en quoi la violence n’est pas l’excès de l’action, mais sa défaite. Un moralisme paralysant se répand, n’épargnant ni droite, ni gauche, ni « bloc central », réduisant toute action à de la violence, et remplaçant la décision par le discours – on ne s’étonnera pas alors que certains voient dans la violence la seule manière d’agir. Comment réhabiliter l’action politique, la capacité de décider qui supposent la controverse et la contrainte ?
Pour Xavier-Laurent Salvador, reprenant Polybe, nous serions à ce moment où l’oligarchie, le gouvernement de quelques-uns, glisse lentement (on pourra discuter de la vitesse) du côté de l’ochlocratie, le gouvernement de la foule « dont le moteur principal est la violence aveugle ». La thèse de l’auteur est que la violence n’est pas une exacerbation de l’action mais sa faillite. L’action politique suppose en effet une contrainte à tort assimilée à la violence. Or, puisque cette dernière est condamnée en bloc, nous nous interdisons l’action et « nous vivons dans une impuissance généralisée qui laisse prospérer [la violence] sous des formes toujours plus diffuses ». Il s’agit donc de rétablir la distinction entre action et violence, entre contrainte nécessaire et force illégitime.
Gauche, droite et centre appréhendent la violence différemment. La gauche l’a intégrée à la logique de l’action ; et elle est selon Marx une nécessité historique ; si bien que refuser la violence, c’est refuser l’action, refuser de remplir sa mission historique. Mais la gauche moderne (que l’auteur aurait pu qualifier de postmoderne) a renoncé à la révolution et abandonné la violence ; elle la condamne au point de ne penser l’action elle-même « que comme violence illégitime ». La « morale » est devenue sa dernière boussole ; on va y revenir. La droite, pour sa part, ne nie pas la violence mais la délègue. L’action, pour elle, n’est jamais première et reste subordonnée à un principe qui la dépasse (Providence, Ordre naturel…) et qu’elle risque de corrompre. Selon l’auteur, « en voulant se prémunir contre les excès de l’action, [la droite] finit par affaiblir la capacité même d’agir ». Percutante paraît l’analyse de ce que nous appelons de nos jours le bloc central, et du fameux « en même temps » que Xavier-Laurent Salvador ne réduit pas à une opération de communication. C’est pour lui une « tentative de gouverner sans trancher, c’est-à-dire sans assumer la conflictualité inhérente à toute décision ». On ne décide plus, on « accompagne » (maître mot des politiques, en effet, depuis plusieurs années), on adapte. Le discours prend le relais de l’action.
On notera que depuis quelques années une certaine gauche a relevé le flambeau de la violence assumée, de la violence nécessaire, selon elle, à l’accomplissement de l’histoire. Il est encore trop tôt (encore que…) pour savoir s’il ne s’agit que d’une posture. Quant aux distinctions opérées par l’auteur, nécessaires pour comprendre certaines rémanences discursives, elles se dissolvent puisque gauche et droite modérées font désormais corps avec le centre : on est passé du gouvernement à la gouvernance, et l’homme d’action conseillé par des savants a fait place au gestionnaire inspiré par des experts.
La gauche contemporaine a-t-elle vraiment « déplacé son centre de gravité vers une grille de lecture morale, fondée sur l’opposition entre dominés et dominants » ? N’était-ce pas déjà le cas auparavant ? Qu’il s’agisse de la gauche révolutionnaire ou de la gauche réformiste, il semblerait que la forme, surtout, ait changé ; la structure moraliste binaire demeure, avec d’un côté le dominé jouissant d’une sorte de « grâce d’état », d’une « légitimité morale qui surplombe le jeu démocratique », et de l’autre le dominant, coupable ontologique. Et, comme auparavant, la violence du dominé, alors l’ouvrier, est excusable, justifiable même, voire sacrée (de même que la violence, le religieux innerve tout mouvement de nature révolutionnaire), quand celle du dominant, le patron, le gouvernement bourgeois, est par principe illégitime. La morale de position se substitue à une analyse de la situation, souligne l’auteur – mais, hier déjà, il n’y avait place que pour la condamnation de l’autre, puisque l’on ne saurait discuter avec le Mal ou avec qui nuancerait. Dans les années 1930, qui n’était pas sectateur du Bien était vite fascisé (toute ressemblance avec la réalité présente est purement fortuite). Ce dogmatisme qui exclut toute possibilité de dialogue, cette chasse à l’hérétique, ce rejet de l’individualisme, les radicaux l’ont souvent reproché, sous la IIIe République, aux socialistes, puis aux communistes, qu’ils accusaient de reproduire, avec leur Parti, l’Église. En outre, même si Xavier-Laurent Salvador a raison d’estimer que l’action militante se mue dans ce contexte en un « djihad politique », dans un sens non confessionnel mais comme structure mentale, « celle de la guerre sainte menée au nom d’une vérité qui ne se discute pas », est-elle si « étrangère au champ de la culture occidentale » ? L’auteur relève que, « sur les campus, le refus du débat n’est pas perçu comme une faiblesse, mais comme une vertu : on ne discute pas avec l’incarnation de l’injustice, on l’exclut ». Même le fait qu’Israël soit « l’incarnation métaphysique du Dominant » n’est pas si neuf à gauche – les Soviétiques, les communistes, les tiers-mondistes ont usé et abusé de la rhétorique de la lutte contre le sionisme. La tragédie du 7 octobre 2023 l’a violemment réactivée, l’antisémitisme le plus virulent se situant à gauche (quand c’est celui de droite qui est, pour l’heure, résiduel).
De nos jours règne à gauche la religion diversitaire : le dominant est moins le patron que le mâle blanc occidental né colon, et le dominé n’est plus l’ouvrier mais le « racisé » ex-colonisé (en fait toujours colonisé) ou le minoritaire (catégorie dont les femmes font partie puisque systémiquement invisibilisées, infériorisées). On a parlé, à propos de ce phénomène, de dictature des minorités, d’hystérie identitaire, et c’est en partie ici qu’est le glissement : l’essentialisation de l’individu, de la part d’une gauche qui y était hermétique[1]. On ajoutera une autre nouveauté : la disparition de la gauche républicaine, laïque, individualiste et universaliste, adogmatique, bref toute cette gauche héritière de la tradition radicale-socialiste qui avait pour une part imprégné le socialisme français. Et donc le moralisme qu’analyse l’auteur non seulement n’épargne aucune partie de la gauche actuelle mais se répand au sein du bloc central : de l’extrême gauche au centre-droit, on observe un dégradé du même moralisme. Or la moralisation de la force, souligne Xavier-Laurent Salvador, rend la violence invisible à ses propres auteurs et « signe l’arrêt de mort du politique », politique qui commence là où s’arrête le règne du dogme.
L’auteur va plus loin et voit dans le terrorisme le symptôme d’une société qui ne sait plus penser l’action, distinguer contrainte et violence. Le terrorisme ne naît pas du vide, mais « s’inscrit dans un monde où l’action légitime a été affaiblie ». Plus encore, « il est la preuve que l’action [politique] a disparu ». Cela au point que la violence devient le critère même du réel et est perçue par certains comme la seule manière d’agir.
Pour parer à cette délétère dérive, Xavier-Laurent Salvador propose de réhabiliter l’action en politique, non la violence mais la capacité de décider, de contraindre, de faire vivre la controverse, soit « la capacité d’agir sans sombrer ».
Reste qu’à cette fin il faudrait renouer avec les éléments d’une politique républicaine. Refaire de l’école l’institution première, institution que les gestionnaires susmentionnés ont démantelée avec obstination et méthode pendant au moins cinquante ans[2]. Une école qui émancipe plutôt qu’elle ne cherche à socialiser, qui apprend la règle, la contradiction. Quant aux hommes politiques, qu’ils recouvrent la volonté de gouverner, ce qui n’ira pas sans le rétablissement de l’idée de souveraineté.
Notes
[1] Évolution structurelle qu’analyse l’Observatoire d’éthique universitaire, dirigé par Xavier-Laurent Salvador (https://www.decolonialisme.fr/).
[2] Jean-Claude Milner, De l’école, Paris, Le Seuil, 1984 (réed. Verdier, 2009).