Thierry Foucart examine la thèse du « Grand Remplacement » qu’il définit comme « la crainte d’un dépassement de la population de tradition judéo-chrétienne par la population musulmane, avec pour conséquence la substitution des valeurs inspirées de l’islam et de la Déclaration des droits musulmans aux valeurs humanistes actuelles caractérisées par la Déclaration de 1789. » Elle est suscitée par les regroupements communautaires observables dans maints quartiers des grandes villes. Pour toutes sortes de raisons, il est difficile d’évaluer la population musulmane en France, de caractériser son rapport à l’islam et à l’islamisme, ainsi que de projeter son évolution. Et lorsqu’on parvient à en avoir une idée par des voies détournées, rien ne permet de corroborer la thèse du « Grand remplacement ». En revanche, on peut parler d’un échec de l’intégration et observer la constitution d’une communauté de plus en plus nombreuse sous la pression de l’activisme islamique.
L’IFOP a effectué une enquête en octobre 20251 sur le rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France. Les résultats sont clairs :
- 44 % des musulmans (55 % des jeunes de 15 à 24 ans) considèrent que « le respect des règles de l’islam est plus important que celui des lois françaises »
- 38 % « approuvent au moins quelques-unes des positions des islamistes. »
- 33 % « éprouvent de la sympathie pour une des mouvances islamistes. »
- 15 % pensent que « la charia doit s’appliquer intégralement quel que soit le pays dans lequel on vit. »
- 8 % « approuvent la plupart des positions des islamistes ».
Ces résultats confirment celui d’une autre enquête de l’IFOP effectuée en 2019, qui avait déjà détecté que « 57% des jeunes musulmans considèrent que la charia est plus importante que la loi de la République (+10 pts depuis 2016). »
La constitution d’une communauté musulmane telle qu’elle est prévue dans la déclaration des droits de l’homme musulman est apparemment en cours. Cette déclaration contient des articles incompatibles avec la Déclaration universelle de 1948, sur la liberté d’expression, par exemple :
- Dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, « tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit » (article 18).
- Dans la Déclaration des droits de l’homme musulman « tout homme a le droit d’exprimer librement son opinion pourvu qu’elle ne soit pas en contradiction avec les principes de la charia » (article 22, alinéa a).
La politique européenne d’immigration a ignoré l’avertissement contenu dans la Lettre sur la tolérance de Locke : « Ne serait-il pas ridicule qu’un mahométan prétendit être le bon et fidèle sujet d’un prince chrétien, s’il avouait d’un autre côté qu’il doit une obéissance aveugle au moufti de Constantinople, qui est soumis lui-même aux ordres de l’empereur ottoman, dont la volonté lui sert de règle dans tous les faux oracles qu’il prononce sur le chapitre de sa religion ? » Elle a aussi négligé le discours de Clermont-Tonnerre prononcé en 1789 : « la France révolutionnaire accorde tous les droits républicains à tous, catholiques, juifs, protestants, athées, à condition de ne créer dans l’État ni un corps politique ni un ordre ». Aucune autre croyance que juive ou chrétienne n’est présente en France à l’époque, mais les révolutionnaires revendiquent l’universalité de la liberté de religion quelle qu’elle soit, sous la réserve énoncée par Clermont-Tonnerre.
L’échec de l’intégration d’une frange significative de la jeunesse musulmane, couplé à la constitution progressive d’une communauté autonome, soulève des inquiétudes légitimes pour la cohésion future de notre société. Pierre-André Taguieff l’a déjà expliqué en 2005.
Deux facteurs supplémentaires jouent contre l’intégration.
Le grand nombre d’immigrés et leur regroupement dans des immeubles sociaux et des quartiers. Cela facilite la reconstitution en France des communautés d’origine et de religion. Les enfants d’immigrés sont rassemblés dans la même école, ce qui pose des difficultés aux enseignants parfois violemment contestés par les parents, et aux élèves qui, ne fréquentant que des élèves comme eux, n’apprennent pas les similitudes essentielles évoquées par Durkheim : « la société ne peut vivre que s’il existe entre ses membres une suffisante homogénéité ; l’éducation perpétue et renforce cette homogénéité en fixant dans l’âme de l’enfant les similitudes essentielles que réclame la vie collective. »
Le nombre d’immigrés clandestins actuellement en France est de l’ordre de 700 000. Il s’agit d’une estimation fondée sur les données de l’aide médicale d’État. Les clandestins échappent à quasiment toute mesure d’intégration. Espérant être un jour régularisés, ils ne repartent pas malgré les injonctions légales, et leur expulsion de France est souvent refusée par leur pays d’origine. L’impuissance de l’État devant ces refus est une faiblesse politique coupable.
Cette question du Grand Remplacement, qui provoquait il y a quelques années des conflits et des condamnations, est devenue acceptable dès que LFI, par la voix de Jean-Luc Mélenchon, l’a déclaré souhaitable. Pour y répondre, il est nécessaire d’évaluer autant que possible l’évolution de la population totale française et de la population immigrée.
La principale difficulté rencontrée dans cette évaluation est l’absence de données précises. La définition d’immigré utilisée par l’INSEE est claire : un immigré est une personne née étrangère, née à l’étranger et résidant en France. Les enfants d’immigrés nés en France ne sont donc pas des immigrés. L’ancienneté de l’immigration fait ainsi disparaître des statistiques un grand nombre de personnes que habituellement on qualifie d’immigrés de seconde ou troisième génération. Jacques Lesourne (1985) l’explique :
« Pour la France, le recensement de 1982 évalue à 3 680 000 le nombre total d’étrangers, dont 48 % d’Européens et 43 % d’Africains (Algériens, Marocains, Tunisiens, ressortissants des pays du sud du Sahara). Mais que signifie un tel chiffre si l’on a conscience de ce que 18 millions de Français sont des descendants d’immigrants de première, de deuxième ou de troisième génération ? Et pour évaluer la communauté maghrébine faut-il ou non ajouter aux 1 416 000 immigrants maghrébins les 500 000 Algériens ayant acquis la citoyenneté française au lendemain de la guerre d’Algérie ou les 500 000 enfants de la deuxième génération ? »
Le décompte des musulmans est aussi une question délicate compte tenu du fait que la collecte de données personnelles ethniques et religieuses est interdite par la loi Informatique et libertés de 1978. L’INSEE ne diffuse pas de statistiques sur ces sujets, que l’on peut aborder par des moyens détournés : lieu de naissance de l’individu, nom de famille, prénom, etc. On suppose par exemple que les prénoms musulmans indiquent une religion musulmane, mais ce n’est pas toujours vrai. Un prénom chrétien ne montre pas que celui qui le porte est catholique, juif, protestant ou athée. L’attribution de la religion musulmane en fonction du prénom est très discutable. Une autre façon est de demander sa religion à la personne que l’on interroge, mais la réponse n’est pas toujours fiable. Un apostat aura du mal à le dire à un enquêteur musulman. Les statistiques que l’on peut en déduire sont toujours contestables.
Depuis 2006, près de cinq millions de personnes ont immigré en France. Certaines sont reparties, d’autres ont eu des enfants, sont décédées, d’autres encore ont acquis la nationalité française, etc.
La courbe ci-dessous représentant le nombre annuel d’arrivées d’immigrés légaux montre une croissance interrompue seulement par la pandémie du covid. La forte augmentation en 2022 ne fait que rattraper la baisse de 2020, mais en 2025, le nombre d’immigrés dépasse celui de 2022. Cette arrivée massive, à laquelle il faudrait ajouter l’immigration clandestine, est inquiétante si elle se prolonge, parce que l’intégration, déjà difficile et coûteuse, sera de plus en plus difficile.

Nombre d’immigrés légaux entrés en France par année d’arrivée
Source : Insee, enquêtes annuelles de recensement 2007-2024.
Les immigrés venant d’Afrique du nord et subsaharienne représentent une part très importante de l’immigration en France. Ils sont musulmans dans une proportion de 90 % environ. Leur concentration dans certains quartiers de Paris, Marseille, etc., au point que certains établissements scolaires n’accueillent que des élèves musulmans, génère des revendications communautaires. Le départ des populations chrétiennes de ces quartiers renforce le sentiment qu’une communauté religieuse revendicatrice se forme.
Cette concentration suscite la théorie du « Grand Remplacement », c’est-à-dire d’un dépassement de la population de tradition judéo-chrétienne par la population musulmane, avec pour conséquence la substitution des valeurs inspirées de l’islam et de la Déclaration des droits musulmans aux valeurs humanistes actuelles caractérisées par la Déclaration de 1789. Cette théorie, qui se concrétise donc dans certains quartiers, n’est pas absurde et demande à être examinée sans préjugé.
L’évaluation dans les années qui viennent de la population musulmane en France n’est pas simple. L’extrapolation de la courbe précédente n’est pas pertinente : le nombre d’immigrés dans la population française ne dépend pas seulement des arrivées. Il faut tenir compte en effet des départs, des taux de fécondité des femmes immigrées et non-immigrées, de l’âge des immigrés, de la mortalité, etc.
J’ai appliqué le modèle du Pew Center Research , qui tient compte de ces paramètres pour estimer la population française et la population musulmane en 2050. Je l’ai contrôlé en l’appliquant à des données démographiques sur la population non immigrée et la population immigrée dont les chiffres sont donnés par l’INSEE. En appliquant ce modèle aux données de 1985, on obtient une estimation de la population et de la population immigrée jusqu’en 2025 que l’on peut comparer aux valeurs observées par l’INSEE. Les résultats, donnés en annexe, sont très proches des valeurs réelles. Cette validation ne montre qu’une seule chose : le modèle représente bien la réalité démographique passée, ce qui permet d’espérer qu’il représente à peu près la réalité future.
Les résultats de ce modèle à partir des valeurs données par l’IFOP en 2025 sont les suivants.
Valeurs initiales estimées par l’IFOP en 2025 :
-
- Proportion de musulmans dans la population française en 2025 : 7 %
- Taux de fécondité : 1,59 (femmes non musulmanes), variant de 1,9 à 2,2 (femmes musulmanes).
- Solde migratoire en France de l’immigration musulmane : 120 000.
- Résultats donnés par le modèle :
- Population musulmane en 2050 ≈ 7,2 – 7,6 millions.
- Population totale : ≈ 72,0 – 73,0 millions
- Part musulmane en 2050 ≈ 10,3 % – 10,6 %
La proportion de musulmans en France atteindrait environ 10 % des 73 millions d’habitants. Ce n’est pas une « submersion ». Cependant, les résultats de ce modèle dépendent des valeurs initiales qui ne sont que des hypothèses compte tenu des remarques précédentes.
Le Pew Research Center donne en 2016 les projections suivantes à l’horizon 2050, avec d’autres valeurs initiales. En particulier, le taux de musulmans dans la population française en 2016 est estimé à 8,8 % (au lieu de 7 % en 2025), les autres paramètres restant les mêmes. Les résultats dans le cas d’une immigration moyenne sont les suivants :
-
- Population musulmane en 2050 ≈ 12,6 millions.
- Population totale : ≈ 72,4 millions
- Part musulmane en 2050 ≈ 17,4 %
On constate la dépendance des projections aux valeurs supposées de la proportion initiale de musulmans en France (8,8 % en 2016, 7 % en 2025). Ces projections dépendent moins des autres valeurs initiales choisies : si le nombre moyen d’enfants par femme non musulmane est égal à 1,2, le dernier modèle estime la proportion de musulmans dans la population totale à 18,4 % au lieu de 17,4 %.
Les résultats du modèle du Pew Research Center montrent qu’une augmentation de la population musulmane pourrait aboutir à une communauté religieuse nombreuse, dépassant 15 % de la population totale, revendiquant ses propres valeurs suivant les résultats de l’enquête de l’IFOP d’octobre 2025, c’est-à-dire ses propres écoles, sa propre justice, ses propres similitudes essentielles, etc. en contradiction avec les valeurs françaises.
Quoi qu’il en soit, dans les deux projections, le « Grand Remplacement » n’est pas réalisé en 2050 si l’on ne tient pas compte que déjà en 1982, selon Jacques Lesourne, « 18 millions de Français sont des descendants d’immigrants de première, de deuxième ou de troisième génération ». Combien sont-ils en 2025 ? Combien parmi eux sont nés d’un couple mixte ? Mais cette intégration, apparemment réussie dans les générations installées depuis longtemps en France puisqu’on ne les voit pas, ne semble pas l’être dans la jeunesse actuelle, qu’elle soit immigrée ou non : l’échec de l’intégration de la jeunesse est un problème éducatif créé par l’abandon d’une éducation rigoureuse et exigeante dès la petite enfance, dans les familles et les écoles, abandon qui ouvre la porte à une délinquance de plus en plus fréquente et grave.
C’est la concentration de musulmans dans certains quartiers, l’activisme et « l’entrisme » de mouvements islamiques, la hausse du nombre d’immigrés musulmans entrant en France depuis 2006 et le refus d’une partie d’entre eux, pourtant en France depuis parfois deux générations ou plus, de s’intégrer qui provoquent la crainte d’un Grand Remplacement. Mais personne n’est actuellement en mesure de dire si le « Grand Remplacement » sera réalisé à un horizon plus lointain, ni même s’il sera réalisé un jour. Par contre, la constitution d’une communauté musulmane de plus en plus nombreuse et sous la pression de l’activisme islamique est visiblement en cours.
Références
- Durkheim Émile, 1922 (éd. 2013), Éducation et sociologie, Presses universitaires de France, Paris, p. 42.
- Lesourne J., 1985, « L’immigration, une dimension majeure du XXIe siècle européen », Le Débat, n° 37, novembre 1985, p. 25-34
- Locke J., 1689, Lettre sur la tolérance, p. 32-33. http://dx.doi.org/doi:10.1522/cla.loj.let.
- Clermont-Tonnerre, 1789, Le Moniteur Universel, 23 décembre 1789.
- Taguieff P.-A., La République enlisée, éditions des Syrtes, 2005.
- IFOP 2025 : François Kraus, https ://www.ifop.com/article/etat-des-lieux-du-rapport-a-lislam-et-a-lislamisme-des-musulmans-de-france/
- IFOP 2019 : Sakoun J.-P. et Abergel G., 2020, https://www.ifop.com/article/le-rapport-a-la-laicite-a-lheure-de-la-lutte-contre-lislamisme-et-le-projet-de-loi-contre-les-separatismes/
Annexe : validation du modèle du Pew center Research
Pour vérifier scientifiquement la validité d’un modèle, on l’applique à des données connues et on compare les estimations obtenues aux valeurs réelles. C’est possible en considérant non la population musulmane, dont on ne connaît que des estimations, mais immigrée dont l’INSEE donne les pourcentages dans la population suivant toujours la même définition. J’ai donc appliqué ce modèle en l’appliquant à la période 1985-2025. Les résultats sont donnés dans le tableau ci-dessous. Les valeurs initiales sont données en première ligne. Les estimations obtenues sont très proches des valeurs réelles, et le modèle représente bien la réalité de la démographie française à partir des données de 1985 de 1990 à 2025, ce qui incite à penser qu’il représente bien la réalité future.
|
Estimations du modèle (en millions) |
Valeurs réelles (en millions) |
|||||
|
Année |
Population totale |
Population immigrée |
Pour–centages |
Population |
Population immigrée |
Pour–centages |
|
1985 |
55 |
0,6 |
1,09% |
55 |
0,6 |
1,09% |
|
1990 |
56,5 |
1 |
1,77% |
56,6 |
1 |
1,77% |
|
1995 |
57,8 |
1,5 |
2,60% |
58 |
1,4 |
2,41% |
|
2000 |
59 |
2,1 |
3,56% |
59,3 |
2 |
3,37% |
|
2005 |
61 |
3,2 |
5,25% |
61,2 |
3,1 |
5,07% |
|
2010 |
63 |
4,4 |
6,98% |
63,1 |
4,5 |
7,13% |
|
2015 |
65,5 |
5,6 |
8,55% |
65,3 |
5,7 |
8,73% |
|
2020 |
67 |
6,4 |
9,55% |
67 |
6,3 |
9,40% |
|
2025 |
68,5 |
6,8 |
9,93% |
68,5 |
6,8 |
9,93% |
1 – Voir les références en fin d’article.