Viviane Niaux1 se penche ici sur l’usage présidentiel du terme « tragique ». Elle montre que, en le banalisant et en l’extériorisant, Emmanuel Macron en fait un alibi qui abolit la responsabilité politique.
En 2018, Emmanuel Macron accordait un entretien à la NRF, entretien dans lequel il évoquait pour la première fois, semble-t-il, le « tragique »2. Il y a peu de temps, le journal Marianne reprenait une partie de ses propos :
« Paradoxalement, ce qui me rend optimiste, c’est que l’histoire que nous vivons en Europe redevient tragique ». Macron fait alors référence aux nationalismes, à l’obscurantisme religieux et au déclin de l’Europe face aux puissances émergentes et aux géants américain et chinois. Il s’en réjouirait presque : « ce vieux continent de petit-bourgeois se sentant à l’abri dans le confort matériel entre dans une nouvelle aventure, où le tragique s’invite » 3.
En lisant ce rappel, on se souvient que le chef de l’État a convoqué ensuite le « tragique » à plusieurs reprises, notamment devant le Parlement européen en 20224, puis, en 2024, lors de son discours sur l’Europe5 et parfois de façon plus informelle dans ses prises de parole.
Ce « tragique » invoqué ici renvoie au sens philosophique comme l’ont souligné les analystes de la parole présidentielle. Pourtant, les commentateurs n’ont souvent proposé qu’une interprétation superficielle de l’usage de ce terme, sans doute parce qu’il est détourné de son sens originel dans la bouche du président6.
E. Macron aime à se prévaloir de la philosophie. À plusieurs reprises, on a pu discerner son intention, souvent malhabile, de faire un usage politique du prestige de cette discipline7.
Il sait que le mot « tragique » est philosophiquement très chargé. Sa méthode est donc d’utiliser un terme fort, afin de produire un effet de profondeur, tout en neutralisant les implications philosophiques qui seraient contraignantes et que nous allons examiner.
Le tragique philosophique surgit toujours à partir d’une limite, que ce soit celle du droit, de la raison ou de la volonté. Autrement dit, ce qui fait apparaître le tragique, c’est le moment où l’action humaine se heurte à une limite infranchissable, où toute décision engage une perte irréparable et où aucune solution ne peut être tenue comme pleinement juste. Le tragique n’est pas un décor de l’histoire, mais l’expérience même de l’impossibilité de maîtriser le réel sans faute.
Bien sûr, ce n’est pas ce qui ressort des discours du président tel que celui donné en 20228. Lorsqu’il évoque à plusieurs reprises le tragique qui menace l’Europe, il entoure ce terme d’un halo lexical volontairement flou qui empêche d’en déduire toute conséquence conceptuelle ou morale. Le tragique devient une suite de problèmes à régler tels que « refonder nos promesses (démocratie, paix, progrès…) », « retrouver la maîtrise », « repenser notre place », « inventer un rêve possible », etc.
Or, toute invocation du tragique engage la question de la faute. Le tragique apparaît toujours après une erreur, un aveuglement, une responsabilité impossible à esquiver. Le réduire à une fatalité historique ou à un climat, c’est vouloir échapper à cette faute et n’être comptable de rien. En vidant le tragique de son sens, E. Macron empêche toute assignation claire qui pourrait s’adresser aux gouvernants (dont lui-même), à ses interlocuteurs et aux institutions. Or, un tragique sans faute n’est plus un tragique, mais un alibi. On le voit très clairement dans son discours de 2024 où il évoque « un retour du tragique dans le quotidien »9. Il souligne la gravité de la situation, mais la présente seulement comme un défi externe à relever collectivement, une « bataille qui n’est pas encore gagnée ».
La tragédie classique articule le tragique avec la rencontre d’un destin implacable. Toutefois, dans la pensée philosophique moderne, le tragique s’est progressivement détaché d’une « fatalité cosmique » extérieure à la volonté individuelle. Elle se concentre plus volontiers sur la responsabilité humaine dans le cadre de situations sans issue juste10. Le tragique n’est plus ce qui arrive malgré nous, mais ce qui engage notre action sans pouvoir l’innocenter. Il ne renvoie plus seulement à une fatalité qui écrase l’homme, mais à la responsabilité qui subsiste malgré elle. Et c’est à l’aune de ce déplacement que l’usage politique contemporain du tragique doit être interrogé. Manifestement, E. Macron bricole une sorte de rhétorique de la « fatalité » en parlant de déclin, de menaces globales ou de retours inéluctables. En faisant cela, il convoque un tragique ancien tout en le vidant de ce que la modernité philosophique y a introduit : l’exposition du pouvoir à la faute et au jugement.
On note cependant qu’un très léger déplacement de la faute s’exprime dans les termes relevés dans Marianne11. À l’époque de ces propos, E. Macron tacle de façon méprisante les citoyens européens : « ce vieux continent de petit-bourgeois se sentant à l’abri dans le confort matériel ». La faute devient ici socio-politique. Elle se déporte vers une mollesse collective : la nôtre. Le président devient alors celui qui est lucide et qui appelle au réveil.
Philosophiquement, le tragique appelle toujours à la retenue. Il est ce devant quoi la parole se brise ou devient inconvenante. À l’inverse, E. Macron exprime en 2018 une sorte de jouissance symbolique, presque un soulagement intellectuel, à proclamer le tragique alors que depuis sa position, il sait que lui-même n’en paiera jamais le prix. L’indignité du chef de l’État tient entièrement dans cette phrase où il considère le tragique comme une aventure. Dire que l’Europe « entre dans une nouvelle aventure où le tragique s’invite », c’est esthétiser l’histoire et transformer l’épreuve en formule facile. C’est oublier que le tragique se traduit par des vies brisées, des renoncements, des pertes irréversibles, des morts et des générations sacrifiées… N’importe quel philosophe digne de ce nom aurait pu lui opposer ceci : le tragique authentique ne se proclame pas. Il se reconnaît trop tard.
Transformer le tragique en prise de conscience collective et en faire une sorte de pédagogie revient tout autant à vider le terme de sa substance. Le tragique ne se prépare pas. Il arrive. Il est d’ailleurs radicalement incompatible avec le langage managérial qui imprègne les discours politiques contemporains car il surgit précisément quand plus aucune solution n’a été trouvée. Dans la tragédie classique, que le chef de l’État devrait bien connaître, les rois tombent, le pouvoir est mis en accusation et l’autorité se fissure. Le tragique n’ennoblit pas celui qui gouverne. Il le met à l’épreuve, souvent jusqu’à la chute.
Ce que révèle l’usage présidentiel du « tragique » n’est pas une lucidité devant les limites de l’action humaine, mais une stratégie de désamorçage de toute responsabilité. E. Macron se donne l’apparence de celui qui regarde l’histoire en face, tout en se soustrayant à ce qui fait précisément du tragique une épreuve, à savoir l’impossibilité de gouverner sans perdre, sans se tromper et sans être comptable de l’irréparable.
La version macronienne du tragique fonctionne comme un écran protecteur destiné à justifier l’urgence, la dépense, l’exception et le surcroît de pouvoir, mais jamais à exposer celui qui gouverne au jugement.
Notes
1 – Viviane Niaux est ancienne bibliothécaire du Centre de musique baroque de Versailles (CMBV).
2 – La Nouvelle Revue Française, n°630, mai 2018.
3 – Etienne Campion, « Macron ne garde que ceux qui survivent : une journaliste raconte les coulisses de l’Élysée sous Macron ». Marianne, 22/01/2026.
4 – Le mot « tragique » apparaît quatre fois dans son discours ici : https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2022/01/19/discours-du-president-emmanuel-macron-devant-le-parlement-europeen
6 – Philosophie magazine le suggère vaguement sans l’expliciter : https://www.philomag.com/articles/le-tragique-de-lhistoire-pourquoi-macron-reprend-cette-expression
7 – La revue Atlantico.fr propose en avril 2018 un article édifiant sur le mauvais usage de la philosophie dans le discours d’Emmanuel Macron : https://atlantico.fr/article/decryptage/pour-en-finir-avec-le-mythe-d-emmanuel-macron-philosophe
8 – Cf. note 4.
9 – Cf. note 5.
10 – Cf. Søren Kierkegaard, Ou bien… ou bien, Première partie, analyses du tragique antique et moderne.
11 – Cf. note 3.