En novembre 2005, j’ouvrais le site Mezetulle, particulièrement à l’occasion des émeutes qui avaient marqué l’automne, déclenchées à Clichy-sous-Bois par la mort de deux adolescents qui, cherchant à échapper à un contrôle de police, s’étaient réfugiés dans un poste électrique. Vingt ans ont passé, et les choses n’ont fait que croître en nombre et en intensité – on se souvient par exemple du Stade de France fin mai 20221 ou des émeutes de juin 2023 à la suite de la mort de Nahel Merzouk2. Changement de degré, mais aussi, il faut le craindre et ne pas détourner le regard, changement de nature.
Les deux textes que j’ai publiés alors, en novembre 2005, sont toujours accessibles3. À plus de vingt ans de distance et au lendemain des violents événements qui ont ravagé nombre de communes durant la soirée et la nuit du 30 au 31 mai 2026 (après la victoire du PSG en Ligue des Champions), ils appellent quelques réflexions et commentaires de ma part.
Ce qui a changé dans les faits observables témoigne d’une aggravation en degré et d’un changement en nature. Les casseurs, plus nombreux, sont de moins en moins masqués ; certains revendiquent ouvertement sur les réseaux sociaux leurs actes violents à l’encontre des personnes (agressions contre des policiers, contre des pompiers, contre de simples citoyens, intrusion dans au moins un immeuble parisien) et les dégradations commises sur la voie publique, pillages, incendies. Ils sont plus lourdement armés : usage massif de lanceurs de mortiers d’artifice d’une portée atteignant 100m, plus puissants que l’arsenal que la police est autorisée à utiliser. Ils commettent leurs méfaits dans le centre des villes – 71 communes sont touchées. Comme il y a vingt ans, ils sont sinon soutenus du moins « excusés » et regardés avec bienveillance par l’extrême gauche ; mais celle-ci, à présent, développe un discours systématique d’inversion victimaire au service d’une politique agressive de division nationale (la « nouvelle France ») qui flirte avec l’incitation à la guerre civile.
On assiste non plus à des émeutes, mais à des scènes de guerre urbaine dans lesquelles les casseurs non seulement tiennent tête aux forces de l’ordre, mais les défient et vont délibérément « au contact ».
En 2005, mon analyse se résumait par un slogan : Il faut que les casseurs ne se sentent nulle part « comme des poissons dans l’eau ». Or non seulement ils se répandent aujourd’hui encore plus qu’il y a 20 ans dans « les territoires perdus de la République », mais leur comportement signifie clairement qu’aucune portion du territoire national ne saurait échapper à leur emprise barbare. La barbarie, écrivais-je alors, c’est l’aphasie – les hurlements, les vociférations -, c’est l’habileté à utiliser les technologies disponibles, c’est l’absence de tout interdit, c’est l’état de nature plus la profusion des moyens (téléphones mobiles, cocktails molotov, armes – ajoutons les mortiers d’artifice), c’est l’usage des techniques sans la civilisation.
En relisant ces deux textes à l’aune de ce qui se passe sous nos yeux aujourd’hui, je mesure le décalage : ce sont encore des textes de croyant. Je pouvais encore, en 2005, croire à la pertinence d’une analyse politique classique et, suprême naïveté, à son caractère audible par tous. Je croyais pouvoir dénoncer les fourvoiements d’une attitude que je m’obstinais à croire revendicative et intelligible en termes de révolte, en rappelant que « on ne revendique pas ses droits en piétinant ceux d’autrui, car ce sont les mêmes droits ». Aujourd’hui, cela n’est plus de saison, c’est dérisoire. Il est clair que les casseurs que nous avons vus le soir du 30 mai 2026, fort nombreux, n’ont d’autre projet que de « tout casser » et de s’emparer de tout ce qui leur est accessible, de se conduire en terrain conquis : ils n’ont que faire de l’universalité des droits, ils n’ont que faire de l’unité du peuple français.
Voici, à mon sens, l’un des passages les plus lucides des deux textes que je publiais à ce sujet il y a vingt ans :
« C’est l’alliance des ayatollahs et des dealers qui se déchiffre dans le seul message sans paroles, mais clair, envoyé par les casseurs : « la police, l’école, les pompiers, les bus, les médecins, les crèches, les hôpitaux, les magasins, les entreprises, on n’en veut pas ; on veut être chez nous, laissez-nous trafiquer, opprimer, terroriser comme bon nous semble et tenez-vous à l’écart, n’entrez pas ». »
Il convient aujourd’hui d’en modifier la fin en l’assombrissant et en l’élargissant. Le message se conclut aujourd’hui ainsi :
« on est ici (c’est-à-dire partout) chez nous, laissez-nous trafiquer, opprimer, terroriser comme bon nous semble et cassez-vous ».
Mais ce message me rappelle quelque chose. Nous avons été prévenus, car nous en avons vu et lu une version qui, pour être particulière dans son objet et apparemment douce, n’en est pas moins explicite (même avec la faute d’orthographe), brandie gentiment place de la République en octobre 2019 (voir le tweet posté à ce sujet le 24 octobre 2019)4. Entre la froide assurance de la messagère et la muflerie de certains commentaires (« ce sont les plus gênés qui s’en vont ») on ne sait ce qu’il faut souligner le plus.
Après vingt ans de bienveillance inclusive et de bienpensance, après vingt ans de culture de l’excuse et de retournement victimaire, après vingt ans passés à dénoncer les « stigmatisations », à regarder ailleurs tout en poursuivant avec constance une politique de désindustrialisation, de destruction de l’agriculture, de destruction de l’autonomie énergétique, de destruction des services publics, et surtout une politique scolaire de décervelage inaugurée il y a quarante ans, cela n’était-il pas prévisible ?
Quelle sera la prochaine étape ?5 Lorsque les casseurs viendront « jusque dans nos bras », ne sera-t-il pas trop tard pour ajouter un couplet à La Marseillaise – ou même tout simplement pour la chanter ?
Notes
1 – https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/05/05/fiasco-du-stade-de-france-en-2022-gerald-darmanin-presente-ses-excuses-pour-la-premiere-fois_6603206_3224.html
2 – https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/04/10/emeutes-de-2023-le-cout-des-degradations-estime-a-1-milliard-d-euros-par-le-senat_6227097_3224.html
3 – Site d’archives Mezetulle.net ; premier article 25 nov. 2005 « Violences dans les banlieues (1). Les gros mots et la barbarie » http://www.mezetulle.net/article-1254249.html ; second article 27 nov. 2005 « Violences dans les banlieues (2) « Les casseurs ne doivent pas être au sein du peuple comme des poissons dans l’eau » http://www.mezetulle.net/article-1254297.html
4 – https://x.com/mezetulle/status/1187450373520478208/photo/1
Le port du voile dans l’espace public ordinaire est un droit : c’est le droit d’expression. Mais le même droit m’autorise à critiquer publiquement ce port : et pour cela je mériterais l’exil ?
Photo authentifiée prise le 19 oct. 19 à Paris par @reseau1905. pic.twitter.com/c7Ocf2Zx08— mezetulle (@mezetulle) October 24, 2019
5 – Boualem Sansal avertit depuis des années, voir le post récent : https://x.com/mezetulle/status/2063238132003135957 . Thibault de Montbrial pose la question https://x.com/MontbrialAvocat/status/2061733775734632679