La deuxième mort de Samuel Paty ?

Il serait impropre de parler de colère pour qualifier l’émotion dont Martine Verlhac1 fait part ici après avoir vu le film L’Abandon. Il s’agit bien plutôt de l’indignation d’un professeur qui ne pardonne pas à « une certaine gauche » une trahison certaine, poursuivie inlassablement par des décennies de saccage de ce que devrait être l’institution « Éducation nationale ». Non seulement Samuel Paty a été abandonné par les bien-pensants, mais, à la sortie du film, l’inertie se réanime pour retrouver les accents abjects de l’inversion accusatoire : oui le film est bon… « mais »… défendre Samuel Paty, ne serait-ce pas, quand même, un peu « raciste », ne serait-ce pas un peu « d’extrême droite » ? À la différence de la colère, l’indignation ne retombe pas : car, reposant comme le disait Descartes sur « de justes raisons », loin de l’apaiser, son analyse la fortifie.

Lorsque, quelques jours après l’assassinat de Samuel Paty, je me suis rendue dans la cour de l’école du village où je vis désormais, je me suis dit que la présence massive des habitants de notre vallée montagnarde ne devait pas me tromper : l’abandon tragique qui avait présidé à la mort de Samuel Party ne tarderait pas, malgré l’élan de compassion et de solidarité, et parce que c’est l’ordre des choses, à gagner à nouveau l’opinion. Ce vendredi soir où, rentrant d’une marche en montagne, j’avais appris cette mort terrible et tragique, le souffle coupé, j’ai su que jamais plus je n’oublierai ce crépuscule ouvert sur la relâche des vacances d’automne où, regagnant seul son domicile avec un marteau dans son cartable au cas où…, Samuel Paty s’était fait assassiner par un fanatique.

Depuis cet assassinat les bien-pensants – dirai je d’une certaine gauche-?…- n’ont eu de cesse de tenter de banaliser ce crime, de le ramener à un fait divers, comme pour en maquiller le sens. Et une certaine réception du film qui lui est consacré, L’Abandon, en témoigne. Le film est certes jugé bon. Mais… Il n’est pas jusqu’au journal L’Humanité qui, avec quelques autres, ne soit allé dans le sens de ce « mais »… Dès lors, remarquons en même temps, quoique personnellement j’en frémis à chaque fois, qu’on laisse à la sphère médiatique sous la coupe de Bolloré le soin de défendre ce film, comme symétriquement d’ailleurs on lui laisse le crédit d’un prétendu combat contre l’antisémitisme, que la même sphère de la « gauche de gauche » se fait scrupule de ne pas mener. L’extrême droite pourra derechef croire aux dividendes idéologiques qu’elle peut tirer des abandons de la gauche. Le champ est libre pour CNews qui n’a alors aucun mal à s’emparer des questions abandonnées, à se faire un point d’honneur de mimer une prétendue défense des professeurs. Or, en l’occurrence, cette imposture ne réveillera pas ici la gauche pour laquelle la cause semble entendue : qui défendrait le film L’Abandon et Samuel Paty par là même, serait raciste quoique cela ne soit que suggéré. Telle est en substance l’entreprise. Et elle « marche », puisque des tournures et entournures gênées à propos de ce film sont reprises.

La dernière tentative en ce sens est celle d’un collectif de professeurs d’histoire et géographie qui par la même occasion se démarque du soutien apporté par l’APHG (Association des Professeurs d’Histoire et Géographie) au film et à sa large diffusion2. Ce collectif « Aggiornamento », organisme bien-pensant d’une certaine gauche « radicale », « insoumise » de salon, veut se défendre de ne point promouvoir un enseignement de l’histoire d’une manière qui laisserait croire en l’occurrence qu’en défendant Samuel Paty, on serait des corporatistes des Lumières, derechef soupçonnables de discrimination et de fil en aiguille … racistes. Ces précautions de paroles sont bouleversantes : défendre Samuel Paty peut-il porter à confusion ? Confusion entre quoi et quoi? Entre défendre une liberté de pensée, sans laquelle tout enseignement retourne à l’inculcation, entre l’invitation, comme disait Emmanuel Kant à « oser faire usage de son entendement », ce que j’ai toujours cru avoir été l’intention de Samuel Paty… et quoi ? Le collectif « Aggiornamento » va dès lors, et c’est la conclusion de sa tribune, mener le douteux combat contre la panthéonisation de Samuel Paty en arguant finalement qu’il n’est pas d’individu héroïque mais rien que des collectifs. Misérable argument. Je laisserai à chacun sa réponse sur l’opportunité de faire entrer au Panthéon Samuel Paty, mais s’il peut en être question c’est bien qu’il ne fut pas un professeur ordinaire, même s’il faut par ailleurs que soient défendus et promus les professeurs ordinaires.

Je viens d’aller voir le film L’Abandon. C’est incontestablement, sinon un chef-d’œuvre, du moins un film impeccable et bouleversant confirmant le documentaire qui fut un moment proposé sur Arte, « Le collège de monsieur Paty ». Ce que l’on comprend à la vision du film, c’est qu’à peu de choses près, Samuel Paty fut en effet abandonné. Abandonné par la majorité de ses collègues qui ne s’étaient pas attelés de leur côté à la tâche complexe d’enseigner dans leur cours d’EMC (enseignement moral et civique) la question, inscrite à son programme, de la liberté de penser et de ses conditions. De ses collègues qui ont récusé le recours de Samuel Paty aux documents proposés par la  plateforme mise à leur disposition, dont les couvertures de Charlie Hebdo. Samuel Paty osa le faire sans se rendre compte qu’il serait un « premier de cordée » que personne ne suivrait… ni ses collègues sans doute effrayés, ni le « référent laïcité » pourtant engagé dans ce dispositif, qui le menaça même de sanction et le livra ouvertement à la réprobation ce qui, le film le montre, aida au développement de la vindicte. Ce que l’on voit ce n’est pas seulement les collègues de S.Paty, dont on peut concevoir l’apeurement, ce sont des collègues accusateurs, justifiant sa mise en accusation, ce qui s’est bien passé dans la réalité.

On voit dès lors que le sort de ce professeur qui n’hésita pas à prendre le risque d’inviter ses élèves à oser penser, était scellé. Le courage de Samuel Paty scelle la catastrophe. Car ce que l’on voit aussi dans ce film, outre l’imposture de l’élève irresponsable et menteuse qui déclencha le complot, outre la pathétique cupidité des élèves qui, pour quelques centaines d’euros – brandies par l’assassin – qu’ils se partageront, vendent Paty à son bourreau, c’est la perplexité d’élèves sincèrement solidaires de Samuel Paty, qui l’apprécient voire l’aiment, mais qui sont eux-mêmes perdus devant l’oscillation de l’institution, même si la Principale du collège défend Paty avec ses faibles moyens.

Car s’il est une évidence qui ressort du film c’est l’incroyable et scandaleuse passivité de l’institution dont aucun élément ne nous permet de penser qu’elle a, depuis, cessé. C’est dire que lorsque le collectif « Aggiornamento » veut nous faire croire que le problème criant que révélerait l’assassinat de Samuel Paty, ce seraient exclusivement les conditions matérielles de nos enseignements, c’est sur une voie de garage qu’il veut nous emmener. Pourtant on a bien parlé ici ou là, d’ « autocensure » de la part des professeurs, et l’on sait bien ce que cela veut dire. Tous les professeurs savent ce que cela veut dire, aujourd’hui plus encore qu’hier : les familles renvoyées à l’attachement à leurs « identités », à leurs idiosyncrasies diverses, ne supporteraient plus des propos prétendument choquants pour leurs enfants et leurs convictions. On s’offusque de telles manipulations dans L’Amérique trumpiste, où des idéologues religieux intégristes ou simplement rétrogrades invitent à supprimer des livres des bibliothèques ou prétendent interdire, comme au temps de la « guerre du singe »3, des enseignements scientifiques qui menacent à leurs yeux l’idéologie de la domination et de l’inégalité, programme de ce l’on appelle aujourd’hui « les Lumières noires »4 et du proto-fascisme qui menace cette démocratie en danger. Est-on sûr que dans nos écoles et sous nos latitudes et longitudes, ce n’est pas également cela qui pointe au détour de la montée de courants politiques pleins de ressentiment à l’égard de l’audace de penser? Est-on sûr qu’il n’y ait pas d’enjeu concernant les orientations politiques qui peuvent être portées au pouvoir ici et maintenant ?

Les efforts obséquieux pour promouvoir l’enseignement du « fait religieux » n’ont pas abouti. L’expression était singulière : elle proposait de faire exception dans le cours d’histoire pour un domaine de la culture. L’effacement présupposé du religieux devait être compensé. Sur cette lancée il n’est d’ailleurs pas aujourd’hui jusqu’à des tribuns de gauche qui voudraient faire croire que les parents, étant privés du droit à transmettre leur culture, devraient y être aidés. Par qui, comment, jusqu’où ? Nos Don Quichotte bienveillants connaissent-ils, à côté de cela, la place que tient la culture scientifique dans l’enseignement français? Qui d’entre eux d’ailleurs saurait parler de Copernic, de Galilée ou d’Einstein en expliquant leur apport à la compréhension du monde? Qui saurait parmi eux expliquer à un platiste l’orbite des planètes et comment cette idée fut élaborée par le lumineux Kepler ? Pourquoi laisser croire que le « fait religieux » serait particulièrement abandonné ? Nos élites bien-pensantes ont-elles entrepris de s’émouvoir de la discrimination des jugements du goût et du sort dérisoire fait à l’éducation artistique ? Je veux dire par là, non pas qu’il faut effacer l’histoire des événements qui impliquent le religieux. Certainement pas. D’abord parce que ce sont des événement politiques. Les ambiguïtés du religieux quant à l’aliénation et la libération des hommes sont d’un prodigieux intérêt et d’une évidente importance. Mais leur examen ne relève pas d’un enseignement spécial, il relève de l’histoire de la littérature, de la philosophie, de toutes les disciplines susceptibles de les éclairer. Il ne relève pas en tout cas d’un roman national que voudrait promouvoir l’extrême droite en guise de nouvelle religion. Ce que l’on voit dans le film, à côté des efforts de Samuel Paty pour faire comprendre ce que sont la liberté de pensée et la tolérance, ce sont des élèves qui y sont confrontés pour la première fois et qui semblent perdus devant la tempête que cela soulève.

Je ne fais pas partie des gens qui pensent qu’il y eut un âge d’or de l’école républicaine. Je suis plutôt du côté de chez Bourdieu qui a su nous expliquer en quoi les bénéfices symboliques d’un savoir dispensé d’une certaine façon sont demeurés socialement tellement inégaux. Certes, j’aurais bien apprécié de rencontrer de  vrais initiateurs de cette école républicaine qui, tels Ferdinand Buisson – dont on oublie qu’il émigra en Suisse pour ne pas prêter serment au Second Empire -, ou Jean Zay, ministre du Front populaire – auteur d’une réforme décisive en son temps mais enterrée par Vichy puis assassiné -, ont œuvré de leur temps avec une vraie clarté et une vraie générosité à la promotion d’une instruction selon les Lumières précisément. J’aurais aimé les fréquenter et discuter avec eux plutôt qu’avec ces ministres, y compris de gauche, qui ont saccagé depuis des années le travail des professeurs sans qu’à vrai dire cela ne suscite aucune résistance sérieuse.

Lorsque l’on voit Samuel Paty tenter d’exercer son ministère des Lumières, on sent dès l’abord le péril qu’il y a à le faire seul. Car c’est bien cela qui se passe. Lorsque François Héran, théoricien de la démographie, professeur au Collège de France, du haut de son magistère spécial, adresse un livre deux semaines après l’assassinat de Samuel Paty aux professeurs d’histoire et leur demande de renoncer à troubler la sensibilité des élèves par ce qu’il assigne comme une hybris des Lumières, il les appelle à relire Jules Ferry qui avait enjoint aux professeurs de ne point dire quoi que ce soit aux élèves susceptible de choquer leur parents5. On voit qu’il voudrait donc laisser le point aux deux hommes obtus qui polluent par leur haine toute la scène de cette tragédie et dont l’obstination a déclenché le processus ayant mené à la mort de Samuel : le père qui ne sait même pas ce que l’on enseigne à l’école par enfermement obscurantiste et qui a livré à l’abandon sa fille comme naturellement fermée sur un narcissisme adolescent qui la pousse au mensonge, et un prédicateur qui lance des Fatwas , celui qui va commanditer la catastrophe. Sont-ce là, selon Héran, les pères modèles d’une bonne instruction? Si Ferry n’eut pas raison sur l’idéal colonial, ne pourrait-il, corollairement, s’être trompé sur qui doit gouverner l’école?

Paty, avec son obstination patiente, croit à la possibilité que ses élèves sursoient à leur « sensibilités », à leurs impressions premières qui les laissent à leurs aveuglements spontanés. Ils leur demande ce que le philosophe Husserl appelait une épochê, une suspension de leur sensibilité. Cette épochê est le départ de toute volonté de comprendre, la condition pour recevoir les énigmes d’une réflexion qui serait le point de départ de toute volonté de savoir. Elle en est aussi le chemin continu et même sans doute l’aboutissement, dans ce que l’on appelle le travail de la sublimation, le travail d’élévation au-dessus du labeur de la connaissance qui n’aurait sans cela que le sens d’une mécanique aveugle. Sans doute la faible étincelle de lumière du film montrant les quelques individus qui auraient été gagnés à cette grâce qu’avait Samuel Paty, existe-t- elle. Sans doute peut-on, contre la volonté de ne pas savoir, qui se nomme obscurantisme, être gagné aux Lumières si faciles à éteindre néanmoins. C’est ce que l’on se dit avec une appréhension légitime quand s’éteint l’écran de ce film profond sur l’aventure courageuse de Samuel Paty.

Notes

1 – Professeur de philosophie honoraire en classes préparatoires aux Grandes écoles Martine Verlhac est l’auteur de Pour une philosophie du travail, éd. Alter Books, 2012, et a dirigé un volume intitulé L’Histoire et la mémoire (Grenoble : CDDP, 1998). 

2 – L’APHG a relayé dès le 13 mai 2026 un dossier pédagogique consacré au film https://aphg.fr/labandon-dossier-pedagogique/  . Tribune du collectif « Aggiornamento » parue dans Le Monde du 26 mai, on en trouve la version intégrale ici : https://aggiornamento.hypotheses.org/date/2026/05

3 – On désigne ainsi un conflit à propos des enseignements que l’on pouvait transmettre à l’école et qui trouva son expression la plus poussée lors d’un procès qui eut leu à Dayton dans le Tennessee, contre un professeur de biologie qui enseignait la théorie de l’évolution. Cette guerre comme le procès lui-même furent l’objet de plusieurs articles dans La Recherche entre les années 70 et 80. Stephen Jay Gould, paléontologue et auteur de Darwin et les grandes énigmes de la vie, l’évoqua souvent.

4 – Je renvoie au livre d’Arnaud Miranda, Les Lumières noires, Editions du Grand Continent.

5 – Cet épisode est documenté par Mezetulle qui lui a consacré un dossier en 2021 https://www.mezetulle.fr/dossier-liberte-de-croyance-liberte-dexpression-critique-lettres-f-heran/ .

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