Abaya : le fonctionnement de la laïcité scolaire

L’interdiction du port de l’abaya à l’école publique par le ministre de l’Éducation nationale Gabriel Attal rappelle l' »affaire de Creil » (1989) et le débat au moment du vote de la loi du 15 mars 2004. Apparente similitude qui s’inscrit dans un dispositif politique totalement inverse de ceux qu’on a connus antérieurement. On saisit ici l’occasion de rappeler le fonctionnement de la laïcité scolaire1.

Un dispositif politique inversé : dévitalisation et ringardisation des discours victimaires

L’interdiction du port de l’abaya à l’école publique par le ministre Gabriel Attal2 a réveillé des discussions qui ont surgi en 1989 au sujet du port du voile (affaire de Creil). Déjà à l’époque, on parlait d’un « bout de tissu », il fallait être anti-musulman ou même « un peu raciste » pour y voir un test politico-religieux, l’école laïque « stigmatisait » des petites filles musulmanes traversant une crise d’adolescence, l’important était de « dialoguer » en faisant savoir que le dialogue déboucherait sur une acceptation, une interdiction était « liberticide », etc. C’est dans ce contexte qu’à l’époque j’ai participé, avec Elisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut et Elisabeth de Fontenay, à la « Lettre ouverte à Lionel Jospin », dite « Profs ne capitulons pas !», parue dans Le Nouvel Obs du 2 novembre 19893. Quinze ans passèrent, avec l’extension des manifestations d’appartenance religieuse à l’école encouragées par la pusillanimité et l’aveuglement de la puissance publique, avant que le législateur vote la loi du 15 mars 20044.

On avait même pensé en 89 à consulter une autorité religieuse (en l’occurrence et si j’ai bonne mémoire le roi du Maroc) pour déterminer si le voile est ou non un signe religieux. Un comble pour une république laïque qui « ne reconnaît aucun culte » que ce geste théocratique de transfert de souveraineté vers les religions – c’est pourtant ce qu’a réitéré la France Insoumise le 3 septembre dernier par la voix de son représentant Manuel Bompard5.

Sans doute les ingrédients du vieux film repassent, mais le film n’a plus rien de capitulard. La similitude des thèmes auxquels recourent aujourd’hui les opposants à l’interdiction des manifestations d’appartenance religieuse à l’école avec ceux de 1989 et de 2004 ne doit pas nous tromper. Car le dispositif général est extrêmement différent. La reprise des lamentations bienpensantes s’inscrit cette fois dans un fait politique totalement inverse de celui de 1989 qui les dévitalise en les ringardisant. Les contorsions et tergiversations analogues à celles de 89 (qui avaient inauguré plusieurs décennies de discours culpabilisateurs) sont ultra-minoritaires et le ministre s’appuie à juste titre sur un fait patent permettant de renvoyer sans état d’âme à l’application de la loi. Il est clair que nous avons affaire à une manifestation d’appartenance politico-religieuse – le port de l’abaya est, entre autres, soutenu par la nébuleuse islamiste6. Le fait est aveuglant, même Lionel Jospin l’a récemment reconnu et dit avoir « bougé » depuis 19897. Nos concitoyens ne se laissent plus intimider par les discours de victimisation et de culpabilisation qui ont si longtemps et jusqu’à présent fonctionné : cela ne marche plus !

Les Français le disent de manière nette, et cela est un fait politique important qui oppose la séquence actuelle à celles qui l’ont précédée. Selon un récent sondage IFOP8,

« L’interdiction de l’abaya et des qamis […] fait l’objet dans l’opinion publique d’un consensus encore plus fort que celui observé en 2004 pour la loi interdisant les signes religieux : 81% des Français approuvent cette interdiction à l’école publique ». Le caractère religieux de ces tenues « est indéniable pour une large majorité de Français (70%) mais aussi pour ceux qui en vendent en France sur Internet » et « le nombre de musulmans estimant que ces tenues ont un aspect religieux est presque aussi élevé (41%) que le nombre de ceux qui pensent qu’il n’en a pas (48%) »

La laïcité scolaire et l’instruction : quelques rappels

Lorsque le ministre de l’Éducation nationale dit que, dans l’école laïque, on ne doit pas pouvoir identifier l’appartenance religieuse des élèves « rien qu’en les regardant », il a raison ! L’école publique n’est pas le lieu d’une partition formant, à grand renfort de « tags », des clans identitaires exclusifs, on n’y introduit pas de frontières inspirées par une extériorité qui viendrait imposer des exigences particulières et qui, en l’occurrence, normaliserait une orthopraxie religieuse à finalité politique.

C’est ici l’occasion de rappeler le fonctionnement de la laïcité scolaire. Le principe de laïcité s’applique bien évidemment à l’école en tant qu’elle est une institution publique : elle n’a pas à propager des influences doctrinales et ses agents sont soumis à l’application stricte du principe dans l’exercice de leurs fonctions. Mais ce principe, par définition limité à ce qui participe de l’autorité publique, ne vaut pas dans l’espace ordinaire : dans la société civile, c’est la libre expression et le libre affichage qui prévalent. Pour autant, l’espace scolaire n’est pas pour les élèves un espace civil de jouissance ordinaire du droit. À l’école, les élèves sont tenus d’observer une réserve qu’ils n’ont pas à observer dans l’espace civil ordinaire. C’est notamment l’objet de la loi du 15 mars 2004, qui dispose :

« Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit.
Le règlement intérieur rappelle que la mise en œuvre d’une procédure disciplinaire est précédée d’un dialogue avec l’élève.
»

Il suffit de lire le texte pour voir que la loi sanctionne non pas des intentions ni des signes isolables dont on pourrait établir la liste mais des manifestations ostensibles. Le dialogue avec l’élève a pour objet d’expliquer la loi, non d’en négocier l’application. La loi est la même pour tous : aucune manifestation d’appartenance religieuse n’est particulièrement visée – prétendre le contraire serait du même ordre que de dire que les sanctions pour excès de vitesse sur la route « stigmatisent » les amateurs de vitesse…

Cette loi est bien écrite. On y trouve notamment un minimalisme qui s’appuie sur l’extériorité. Du point de vue philosophique, on peut faire remarquer que cela vaut aussi bien pour l’observance que pour le non-respect d’une loi : on peut brûler un feu rouge pour de prétendues « bonnes » raisons, on peut s’y arrêter par habitude, par peur du gendarme ou par civisme, l’important est ce qu’on fait. La loi ne sonde pas les reins et les cœurs, elle ne distribue pas des bons et des mauvais points de moralité ; ce qui compte est ce qu’on observe : ici la manifestation.

La réserve exigée des élèves par la loi de 2004 porte sur les manifestations ostensibles et ne vise pas les signes religieux discrets – c’est une différence avec le principe strict de laïcité exigible des agents. Notons aussi que les élèves sont pour la plupart mineurs et que l’école publique doit les protéger les uns des autres durant le temps scolaire en matière d’influence idéologique et de pressions – ce qui n’est évidemment pas le cas pour les étudiants. Notons enfin que leur liberté d’expression s’exerce dans les établissements9 : en revanche les agents publics – notamment les professeurs – ne jouissent pas de cette liberté aussi largement dans l’exercice de leurs fonctions et en tout cas pas en présence des élèves.

Néanmoins l’aspect formel, que je viens d’évoquer, de la laïcité scolaire ne l’épuise pas et elle appelle des explications d’un autre ordre.

La respiration laïque : le contraire d’un intégrisme

L’école n’a pas à accepter, et encore moins à prolonger, l’assignation sociale ou communautaire des élèves : elle doit leur offrir une double vie – l’école à l’abri de l’environnement social et domestique, la maison à l’abri du maître. Les exigences scolaires ne sont pas permanentes, elles alternent avec la vie au dehors de l’école, vie sociale qui n’a pas non plus à imposer partout et tout le temps ses propres injonctions, à régenter l’intégralité de la vie. L’élève qui ôte ses atours religieux à l’entrée de l’école publique est libre de les remettre à la sortie ; il jouit de l’alternance, il échappe aussi bien à l’uniformisation d’État qu’à celle que lui dicte sa propre « communauté ». C’est la respiration laïque que j’ai maintes fois évoquée10, diamétralement opposée à l’intégrisme puisque tout intégrisme exige l’uniformisation constante, partout et de tous les instants, à ses dogmes.

Dans la Lettre « Profs ne capitulons pas ! » nous écrivions déjà : « Au lieu d’offrir à cette jeune fille un espace de liberté, vous lui signifiez qu’il n’y a pas de différence entre l’école et la maison de son père. »  – c’était caractériser l’uniformisation de l’espace induite par l’intégrisme. Accepter le port de signes religieux à l’école ce n’est pas introduire une liberté, c’est donner raison à ceux qui veulent imposer ce port partout et tout le temps, c’est leur signifier qu’aucun domaine réservé n’est en mesure de borner leurs exigences, c’est interdire tout point de fuite à ceux qui leur sont soumis. Ainsi la loi de 2004, en installant concrètement cette respiration, ménage toujours un point de fuite ; elle fait faire aux élèves une expérience de liberté et leur permet de comprendre en quoi la laïcité est le contraire d’un intégrisme.

Laïcité et savoirs

Venons-en à l’aspect philosophique fondamental de la question. Les élèves présents à l’école ne sont pas des libertés constituées, mais des libertés en voie de constitution. On ne vient pas à l’école simplement pour jouir de son droit, mais pour s’autoconstituer comme sujet autonome. En ce sens, l’école n’est pas seulement une institution de droit, ni un service, c’est une institution philosophique et les élèves ne sont pas des usagers. La laïcité de l’école publique tient au contenu de l’enseignement lui-même. On s’y instruit des éléments selon la raison et l’expérience, afin d’acquérir force et puissance, celles qui font qu’on devient l’auteur de ses pensées. Cette saisie critique du pouvoir que chacun détient s’effectue par un détour demandant une distance, un pas de côté par rapport aux forces immédiates et de proximité : la demande d’adaptation, les données sociales, les idées répandues. Le détour est celui des savoirs formant l’humaine encyclopédie – laquelle comprend les religions, mais en tant que pensées, œuvres et faits, et non en tant que croyances et ciments sociaux. Dire que les religions sont exclues de l’école révèle une profonde méconnaissance des programmes.

Les savoirs11 sont au cœur de l’école, et c’est cela qui, d’abord, est libérateur et laïque. Pourquoi ? Parce que par nature ils échappent à toute instance extérieure – c’est ce que découvre comiquement M. Jourdain dans une célèbre scène du Bourgeois gentilhomme, à propos de la phonétique du français : cette dernière a ses propriétés, ses lois. Aucune autorité ne peut ordonner de croire une ineptie ou de se dispenser de l’examen raisonné. Mais la réciproque est plus intéressante : aucune autorité ne peut ordonner de croire ce qui est vrai, car si vous croyez une proposition vraie sur la foi d’une parole extérieure, vous ne jouissez d’aucune autonomie. L’autorité des savoirs est immanente à ceux-ci, elle s’effectue dans leur construction et dans leur appropriation et non par génuflexion devant une autorité extérieure. Voilà ce qui est en question à l’école, voilà pourquoi l’instruction demande une démarche essentiellement laïque.

Avec cette immanence et cette autosuffisance – ce qui est une forme de minimalisme -, on retrouve le fondement philosophique du concept politique de laïcité : une association politique laïque n’a besoin, pour être et pour être pensée, que d’elle-même. La Nation dont parle la Constitution12 s’autorise d’elle-même, autoconstitution ne devant rien à une instance transcendante (ethnique, religieuse, sociale…) qui la légitimerait d’un geste extérieur. On rappellera que la République des lettres13 que l’Europe éclairée développa dès le XVe siècle associait la liberté au savoir, ne reconnaissant d’autre autorité que celles de la vérité et de la raison ; elle mettait en présence des esprits par définition égaux. Tel est l’esprit de l’école républicaine laïque : c’est quand elle reste fidèle à cet esprit des humanités14 qu’elle institue vraiment les citoyens.

Notes

1– Le présent texte reprend certains éléments du texte publié par Philosophie magazine le 11 septembre 2023 https://www.philomag.com/articles/linterdiction-de-labaya-lecole-est-elle-justifiee dans le cadre d’un « Pour / contre », en confrontation avec un texte de Jean-Fabien Spitz. Outre des développements plus amples de ces éléments, on trouvera ici d’autres considérations.

2 – Lire la note de service du 31 août 2023 https://www.education.gouv.fr/bo/2023/Hebdo32/MENG2323654N et la Lettre de Gabriel Attal aux chefs d’établissement, IEN et directeurs d’école https://www.education.gouv.fr/principe-de-laicite-l-ecole-respect-des-valeurs-de-la-republique-lettre-de-gabriel-attal-aux-chefs-d-379143

5 – Europe1, 3 septembre 2023 https://www.youtube.com/watch?v=fbGsE-c2gFM

6 – Notamment l’Organisation internationale de soutien au prophète de l’islam. Voir Le Point 6 sept. 2023 https://www.lepoint.fr/societe/abaya-la-france-visee-par-une-campagne-de-diffamation-venant-de-turquie-06-09-2023-2534396_23.php . On ajoutera qu’une une association communautaire a brûlé la politesse à la FI pour demander au Conseil d’État la suspension de l’interdiction – demande introduite par l’Association droits des musulmans, rejetée par le Conseil d’État le 7 sept. 2023. Voir le communiqué de presse du CE https://www.conseil-etat.fr/actualites/laicite-le-conseil-d-etat-rejette-le-refere-contre-l-interdiction-du-port-de-l-abaya-a-l-ecole

8 – Étude publiée dans Le Droit de Vivre https://www.leddv.fr/enquete/enquete-les-francais-et-linterdiction-de-labaya-20230905 5 sept. 2023.

9 – Code de l’éducation art. L511-2. « Dans les collèges et les lycées, les élèves disposent, dans le respect du pluralisme et du principe de neutralité, de la liberté d’information et de la liberté d’expression. L’exercice de ces libertés ne peut porter atteinte aux activités d’enseignement. » Ils peuvent, par exemple, disposer de panneaux d’affichage.

10 – Notion exposée dans l’article « Contre l’intégrisme, choisissons la respiration laïque », Le Monde, 30 janvier 2015 https://www.lemonde.fr/idees/article/2015/01/30/contre-l-integrisme-choississons-la-respiration-laique_4566781_3232.html , reprise dans plusieurs articles publiés et en ligne – voir notamment sur ce site « Laïcité et intégrisme » https://www.mezetulle.fr/laicite-et-integrisme/.

11 – Savoirs constitués s’agissant de l’école élémentaire et secondaire, savoirs en constitution au niveau universitaire. Dans les deux cas, les champs du savoir n’ont pas à être définis ni légitimés de l’extérieur, ils émanent de la production des savoirs elle-même.

12 – Déclaration des droits, article 3 « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. »

13 – Voir « La République des Lettres : liberté, égalité, singularité et loisir », https://www.mezetulle.fr/la-republique-des-lettres-liberte-egalite-singularite-et-loisir

14 – Les humanités sont ici prises dans leur sens moderne, développé notamment par les Lumières : il s’agit l’ensemble des savoirs, y compris bien sûr les sciences et les techniques. Je me permets de renvoyer au chapitre VI (p. 176 et suiv.) de mon Penser la laïcité (Paris, Minerve, 2015).

12 thoughts on “Abaya : le fonctionnement de la laïcité scolaire

  1. Ping : Abaya : non, ce n'est pas un "remake" de 1989 (affaire de Creil) ! - Mezetulle

  2. Incognitototo

    Bonjour Catherine,

    Je souscris totalement à ces salutaires rappels qui en plus disent aux élèves qu’ils ne sont pas assignés à n’être que ce que leur culture, leur religion et leurs conditionnements voudraient qu’ils soient.

    J’ai cependant toujours eu du mal avec ce que moi même j’ai fait, qui provoque toujours un malaise à cause d’une incohérence que j’ai en moi. Dans les années 70 quand j’étais au lycée (non mixte), j’ai ostensiblement arboré un badge de Lénine, puis les symboles de l’anarchisme et de la paix, sans oublier la tenue vestimentaire de type hippie (avec cheveux longs, ça va de soi… oui, oui, à l’époque, j’avais encore des cheveux 🙂 ) ; et tout cela ne suscitait absolument aucune remarque ou opposition des profs et encore moins des autorités.
    Je n’étais pas le seul et ça ne faisait même pas débat (juste la désapprobation des « bourgeois » et des « conservateurs », qui était souhaitée en fait), sans que je n’aie jamais le sentiment de faire quelque chose de défendu.
    Donc selon la loi de 2004, j’aurais été hors la loi en affichant mes préférences politiques, alors même que je n’ai pas le sentiment d’avoir nui à qui que ce soit, ni même d’avoir remis en cause la laïcité de l’école.

    Aussi, bien que je comprenne totalement que la laïcité de l’école publique doit être défendue et protégée (historiquement, on en a assez bavé avec les cathos pour qu’ils nous lâchent, pour ne pas laisser le champ libre aux musulmans), ça reste une difficulté pour moi d’empêcher ces mômes de vivre leur « singularité » (les guillemets, c’est exprès), du moins tant qu’ils ne font pas de prosélytisme et ne remettent pas en cause les enseignements à partir de ce qu’ils croient.
    Je remarque en outre que ces problèmes commencent avec les filles. Je n’ai pas assez réfléchi sur le signifiant de ce « tropisme particulier », mais à l’évidence il y a quelque chose qui nous rend leur « soumission affichée à leurs dogmes » sûrement plus inacceptable que si c’était des garçons. C’est une hypothèse, mais je pense que ça n’est pas pour rien que ce type de provocations et polémiques commencent et se répètent avec des filles.

    Alors, il y a toujours cette question en moi à laquelle je n’arrive pas à répondre : qu’est-ce qui me distinguait de ces jeunes filles dans l’affirmation ostensible de ce que je pensais être ? Si la réponse est rien, alors je regrette que personne ne m’ait rien dit pour que j’enlève mes symboles politiques à l’école (ce qui, face à cette injonction « liberticide », aurait assurément provoqué une forte résistance de ma part). Mais si, à cause du contexte politique historique, ce qui était « invisible » dans les années 70 ne l’est plus aujourd’hui, alors je crains que par les interdictions nous ne nous attaquions encore une fois qu’aux symptômes sans jamais traiter les causes…
    « Tenue correcte et neutre exigée à l’entrée des écoles » (une notion totalement à géométrie variable si on pense également à la polémique sur les mini-jupes), ou encore le port d’un uniforme (on portait encore une blouse quand j’étais en primaire), c’est juste un énième aveu d’échec de la politique pour traiter les problèmes (trop nombreux pour être énumérés ici) à la racine.

    Bref, je ne peux qu’être d’accord avec ce que tente d’imposer la loi, mais je regrette qu’elle soit nécessaire et que ces sujets soient devenus si sensibles, alors que c’est la République qui a abandonné ses enfants et non accessoirement leurs parents.

    Bien amicalement.

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  3. Ascari Annie

    Je suis peut-être naïve, mais que ce soient Lénine ou les cheveux longs (j’ai de nombreux élèves garçons ou filles qui ont les cheveux longs ), je ne vois pas le rapport avec une quelconque religion (sauf par métaphore, si on veut bien tordre les symboles). Or, je crois que la laïcité a un rapport avec la religion qui ne doit pas se montrer dans les services publics, c’est comme ça en France. Et ici, pour ce qui est de élèves, comme le dit madame Kintzler, il s’agit de mineurs (pour la plupart) dont l’esprit en formation doit être libre du prosélytisme, même inconscient, des pairs.
    Ceci étant, un de mes élèves est passé en conseil de discipline pour avoir dessiné des croix gammées sur un cahier. Je doute fort, qu’en votre temps scolaire, on ait pu vous accepter avec un tee-shirt exhibant une telle croix…
    Quant aux filles, il est vrai que l’intégrisme religieux les infériorise (sexe féminin), il est donc bien de laisser un espace, l’école, où on refuse cette infériorisation, ce qui peut, en effet, blesser certaines filles qui ne trouvent rien à redire à cette infériorisation. Mais peut-être que d’autres apprécieront cette liberté -là et qu’elles-mêmes, ces jeunes filles craignant l’enfer si elles ne se couvrent pas, apprendront, dans la douleur (ou pas), qu’elles sont des humains comme les autres.

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    1. Incognitototo

      Madame,

      Il faut se resituer dans le contexte de l’époque. Si c’est devenu commun aujourd’hui, les cheveux longs, c’était « subversif » à l’époque ; quant à porter un badge d’appartenance politique, je ne vois pas en quoi ça diffère de tous les signes ostensibles d’affirmation religieuse. D’ailleurs Marx après avoir été enthousiaste quand il a découvert les thèses darwiniennes, a très vite compris qu’elles étaient incompatibles avec sa vision historique de la « lutte des classes ». Qu’est-ce qui se serait passé en sciences naturelles, si au nom de mes croyances marxistes (passées), j’avais nié la théorie de l’évolution au même titre que certains religieux peuvent le faire ?
      Une doctrine est une doctrine, et personnellement, je ne vois pas pourquoi on devrait faire une différence entre des affirmations dogmatiques, qu’elles soient religieuses ou politiques. D’ailleurs, c’est bien ce qui est reproché principalement à certains musulmans, c’est de vouloir faire de la politique avec leurs croyances, conformément à leur interprétation de la charia.
      La croix gammée est un mauvais exemple, c’est un symbole nazi dont le moins qu’on puisse dire, c’est que leurs adeptes ont affirmé haut et fort leur haine, leur violence criminelle et leur racisme. Trois pensées « politiques » ou actes qui sont explicitement punis par les lois et depuis fort longtemps. Il y a donc bien lieu de sanctionner ceux qui propagent cette idéologie mortifère, où qu’elle se manifeste.
      Quant au fait que ce soit des filles, je me demandais juste pourquoi ; et votre explication n’est pas convaincante. Aucune adepte de l’abaya ne vous dira qu’elle la porte pour signifier son « infériorité », mais plutôt par confort et pour respecter la pudeur que leur religion leur prescrit. Ma mère en « bonne chrétienne » de l’époque portait un foulard quand elle sortait (obligation levée pour entrer dans une église, seulement en 1983) ; et personne ne s’interrogeait sur la signification pourtant clairement religieuse de ce symbole admis partout. Alors pourquoi nous interrogeons-nous autant pour ces jeunes femmes musulmanes ? C’est juste une question et j’attends que quelqu’un y réponde à ma place. Je crains cependant qu’une des réponses soit la perpétuation du contrôle patriarcal sur le corps des femmes. Si les religions n’ont plus à démontrer que le contrôle des femmes est intrinsèquement constitutif de leurs doctrines, je crains que par les interdictions, il ne s’exprime également de façon inversée.
      Le piège est grossier (comme le soulignait Catherine pour d’autres raisons), mais je crains qu’il ne fonctionne très bien, et surtout que la loi ne soit un pis-aller pas du tout à la hauteur des problèmes…

      Bien cordialement.

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      1. Mezetulle

        Cher Incognitototo, merci pour tes interventions,

        juste quelques remarques.

        Comportement « subversif » dis-tu, à propos de tes cheveux longs et de tes affichages, oui : mais c’était une démarche (sans doute dérisoire et que nous jugeons quelque peu naïve) de singularisation, non de séparation communautaire collective uniformisante ni d’exigence d’un ortho-comportement vis-à-vis d’autrui, « anti-autoritaire » aussi pourrait-on ajouter (j’ai bien connu ça!), alors que l’affichage politico-religieux est aujourd’hui lui-même autoritaire.

        Les groupes à l’arrière de tels accoutrements existaient certes, mais n’avaient rien à voir avec ceux qui « inspirent » aujourd’hui les évidentes concertations qui « conseillent » les élèves à travers les RS, et qui n’hésitent pas, le cas échéant, à suggérer la violence . On en a eu encore un exemple aujourd’hui avec deux élèves qui ont menacé un CPE d’un collège de Troyes, elles ont précisé avoir agi « selon des instructions données dans une vidéo diffusée sur internet et incitant les personnes d’origine musulmane à harceler les personnels du collège en question. » https://www.europe1.fr/Police-Justice/info-europe-1-abaya-deux-jeunes-filles-interpellees-apres-avoir-menace-une-cpe-dun-college-de-troyes-4203803

        Par ailleurs, l’affichage politique n’a jamais été autorisé dans les établissements d’enseignement. Les circulaires Jean Zay de 1936 et 37 font état de cette interdiction. Ce n’est pas parce que les années 1970 ont connu pas mal de « tolérance », pour ne pas dire de relâchement, que cela a disparu.

        Enfin « les filles ». On peut rappeler que en 1989 il y a eu des affaires de port de kippa. Et ce n’est pas la faute de la République si les religions s’intéressent tout particulièrement aux femmes. Finalement, selon le raisonnement que tu évoques à la fin de ton com, ou bien on ne fait rien, et on donne raison à ceux qui entendent imposer le port des atours « pudiques » aux femmes partout et tout le temps, ou bien on installe ce que j’appelle « la respiration laïque » qui lève cet étouffement de manière temporaire et localisée et on perpétue quand même le regard patriarcal par « inversion ». Quoi qu’on fasse, c’est mal !
        Je suis d’accord pour dire que ce n’est probablement pas à la hauteur du problème, mais encore fallait-il se hisser à cette petite dimension, le symbole n’est pas rien. Il suffit de lire la fin de mon article pour voir que, selon moi, la mesure la plus laïque à l’école, c’est l’instruction : mais l’enseignement lui-même ne peut pas s’effectuer sans sérénité, sans les conditions du libre examen, il ne peut pas non plus s’adresser à des personnes qui sont a priori « taguées », catégorisées, assignées, selon leurs appartenances.

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        1. Incognitototo

          Merci pour tes éclairages, Catherine.

          Ça me rassure de savoir que j’étais bien hors la loi 🙂 , que j’ai juste, comme d’autres, bénéficié des « tolérances » contextuelles de l’époque, donc il n’y a plus d’ambiguïté pour moi.

          J’apprécie en outre les distinctions et les discriminations que tu introduis entre les idéologies et leurs finalités ; même si clairement, je « rêvais » quand même à l’époque que tout le monde vive selon mes utopies et que l’idéologie communiste n’est pas précisément un modèle d’anti-autoritarisme (c’est même pour ça entre autres que j’ai viré anar 🙂 ).

          Notre époque est vraiment terrifiante par rapport aux paradoxes qui nous mettent perpétuellement dans des situations insolubles. Un de ces paradoxes est d’entendre autant de prêcheurs et de politiques en appeler à la liberté pour imposer leur dictature, ça fait peur.
          Alors, oui, même si la loi est insuffisante, je suis définitivement d’accord avec toi, on ne peut pas laisser faire.

          Le « retour des pères » (au sens symbolique du terme) est bien tardif, mais bon, mieux vaut tard que jamais. Je doute cependant que dans notre société saccagée et ravagée par le néolibéralisme, qui a défait tout ce qui constituait l’intérêt général et commun, on puisse concilier des positions aussi antinomiques que sont celles d’un État protecteur de la neutralité publique et « en même temps » une glorification de l’individualisme et de la liberté sans limite. Quoi qu’en dise notre champion du « en même temps », c’est précisément ce type de positionnement qui rend les gens littéralement fous.

          Bien amicalement.

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      2. Ascari Annie

        Je persiste à dire que la laïcité concerne les religions. Quant au foulard des catholiques, je m’inscris en faux. Avant 1983, les femmes de ma famille qui allaient à l’église s’y rendaient sans foulard. C’est une légende de dire que ce foulard était obligatoire. Quant au foulard pour sortir, c’était au XIXe siècle un marqueur social, non religieux, il s’agissait d’un chapeau, les femmes du peuple n’en portaient pas systématiquement ; elles pouvaient être catholiques et croyantes malgré tout. Quant au XXe, je dispose de nombreuses photos de femmes de ma famille, des catholiques, soit ferventes, soit tièdes, peu importe, où elles ne portent aucun couvre-chef, et cela dès les années 1920 ou 30 ! Y compris dans la rue et au bras de leurs amis ou compagnons. Je précise qu’elles appartenaient, elles et leurs amies (aussi découvertes) à la moyenne bourgeoisie. Des photos d’ouvrières et de domestiques, proches de ma famille, circulaient dans la rue sans chapeau ni foulard. D’autre part le foulard fut une mode, fort peu religieuse dans les années 50 ou 60, et quand Brigitte Bardot l’enlevait, ou ma mère, elles ne craignaient ni l’enfer ni le jugement de leur quartier.
        Je pense que si nous nous interrogeons sur ces jeunes filles, c’est parce que nous savons que dans tous les pays où l’islam intégriste est religion d’état, les femmes sont inférieures aux hommes en droit, et que dans certains de ces pays, elles risquent leur vie et leur liberté si elles ne portent pas ce voile considéré comme nécessaire à la religion musulmane, pour les intégristes , cela va sans dire, car des musulmanes croyantes de ma connaissance n’en ont que faire de ce voile.
        Ces jeunes filles ont bien de la chance, même si elles sont opprimées dans leur famille (pas forcément je précise), car, sauf dans l’enceinte de leur établissement scolaire, elles peuvent se voiler sans problème de la tête aux pieds toute la journée. Et même si on leur demande d’ôter leur voile à l’entrée de l’école, elles ne seront ni battues ni emprisonnées, oui, gênées peut-être, c’est ainsi, toute vie dans une société donnée implique des obligations et des interdictions qui ne font pas plaisir parfois, mais qui, parfois, permettent l’émancipation, ou du moins un pas vers elle.

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  4. Claustaire

    Qu’en dépit du peu de sympathie qu’inspire encore Macron, la popularité de la décision du rappel à la loi de 2004 par son nouveau ministre de l’EN permet de penser que face au prosélytisme islamique, la France (à part certains hiérarques de celle qui se veut ‘insoumise’) n’est plus dupe, même si les mêmes LFI y verront une preuve supplémentaire de son ‘islamophobie’.

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  5. Tarnacois sans caténaire

    N’étant pas abonné à philosophie magazine, je n’ai pu lire la suite du discours de votre contradicteur. D’ailleurs devrais je le déplorer ? Les quatre premières lignes suffisent à clore le débat. L’abaya c’est juste pour faire joli, faire parler le velouté de la soie, transcender l’évanescence . Etre la plus belle pour aller danser,s’affirmer entre boléros et mantilles. Que vient donc faire dans ce frivole défilé de mode la liberté de conscience quelques locutions plus loin. ?Je ne me doutais pas autant de profondeur philosophique chez Sylvie Vartan ou Rina Ketty. Mais promis au prochain 14 juillet je fais attention aux paroles
    Trêve de plaisanterie J’apprends quand même que la liberté de conscience c’est la liberté de pratiquer une religion dans l’espace public. Et pratiquer l’athéisme ce n’est donc pas de la liberté de conscience ? Me promener avec des caricatures de Charlie Hebdo imprimées sur ma chemise ( en salle de classe aussi si j’ai bien compris) ce n’est pas de la liberté de conscience ?
    Mais je veux faire une petite expérience de pensée quant au militantisme et au costume. Je parie que si des disciples de notre bon vieux Elysée Reclus pratiquaient en classe ses quelques préceptes vestimentaires, votre collègue serait le premier à combattre cette outrance. Peut être pour protéger l’innocence des porteuses d’abaya .Mais je suis mauvaise langue

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