Discours des Mureaux sur le séparatisme : E. Macron brise un tabou idéologique, mais la politique suivra-t-elle ?

Ce n’est peut-être pas de gaieté de cœur que le président de la République brise un tabou idéologique à l’avantage des républicains laïques en prononçant le discours du 2 octobre aux Mureaux1. Désigner clairement l’islamisme, déculpabiliser la critique publique de « la » religion, parler d’insécurité culturelle, rappeler la liberté de « blasphémer », avouer que, après avoir pensé à un modèle concordataire, il en est revenu : ce n’est pas rien, cela va à contre-courant du consensus multiculturaliste à modèle anglo-saxon qui semble avoir eu jusqu’à présent sa faveur. Et il n’est pas anodin qu’il songe (un peu tard…) à regarder vers l’électorat républicain laïque et à lui envoyer un signe. Mais que vaut un signe s’il n’est pas accompagné et suivi d’une politique ?

Pendant 30 ans, l’opinion des « décideurs » a fait de l’attitude religieuse une norme sociale ; en particulier elle s’est appliquée à ériger l’islam, sans distinction et quelle qu’en soit la forme, en un tabou au-dessus de toute critique. Pendant 30 ans, les vannes de la politique antilaïque ont été largement ouvertes2 et s’en alarmer c’était ipso facto encourir l’accusation infamante de complicité avec l’extrême droite. L’intervention du président renverse officiellement le courant, y compris à l’égard des politiques auxquelles il a participé ou qu’il a lui-même conduites. La liberté de réprobation publique, par exemple au sujet du port du voile – réprobation qui relève tout simplement de la liberté d’expression -, ne fonctionne plus à sens unique.

Après ce discours, un procès en « islamophobie » tel que celui qu’a subi Henri Pena-Ruiz l’an dernier de la part de la France insoumise devient difficile3 ! D’ailleurs, il n’y a qu’à voir les contorsions de Mélenchon et de ses acolytes, écouter le profond embarras de « la gauche », pour mesurer non pas le bougé idéologique (celui-ci existe depuis plusieurs années) mais son accréditation publique. On sort avec soulagement de plusieurs décennies de déni.

S’agissant des mesures en elles-mêmes, dans l’ensemble ça va plutôt dans le bon sens – à supposer qu’elles soient véritablement suivies d’effet. Remarquons que la loi de 1905 est mobilisée comme point d’appui alors qu’elle était jusqu’à présent soupçonnée d’obsolescence. Cela n’empêche pas quelques sérieux doutes sur la finalité, la fiabilité et la « faisabilité » desdites mesures.

On peut s’inquiéter du projet « serpent de mer » consistant à vouloir contribuer à la construction d’un « islam en France », comme si la puissance publique devait prendre part à cette tâche ; on ne voit pas, si elle y participe, comment cela pourrait se faire sans enfreindre l’article 2 de la loi de 1905 interdisant tout financement attribué à un culte. Davantage : qu’en est-il au juste du rôle confié dans cette affaire au CFCM (Conseil français du culte musulman) et à l’AMIF (Association musulmane pour l’islam de France), dont on connaît les liens avec les formes les plus rétrogrades de l’islam, comment comprendre la confiance qui leur est accordée sans autre forme de procès ?4

Le contrôle des associations est nécessaire. Mais ce qui a manqué jusqu’à présent, ce ne sont pas les dispositions législatives et réglementaires permettant de les contrôler et de « sourcer » leurs financements, c’est la volonté politique de les appliquer, et les moyens pour le faire.

Quant à l’obligation de fréquenter un établissement scolaire, j’y ai toujours été défavorable, préférant m’en tenir à l’obligation d’instruction assujettie à des programmes nationaux et sanctionnée par des diplômes nationaux dont la puissance publique a le monopole. D’abord parce que la liberté de l’enseignement est un principe fondamental (dont il ne découle nullement que l’enseignement privé doive recevoir un financement public). On peut penser que le Conseil constitutionnel se posera la question sous cet angle des libertés. J’y suis défavorable ensuite pour des raisons spécifiques au fonctionnement même de l’enseignement : l’obligation de la fréquentation scolaire serait un puissant outil entre les mains de l’Éducation nationale pour étendre l’emprise d’une pédagogie officielle, d’un ensemble de comportements allant bien au-delà de l’exigence du contenu et du dispositif de l’instruction. Le président de la République a donc raison de dire que cette proposition, si elle était adoptée, modifierait profondément les lois scolaires installées par la IIIe République. Or l’effet attendu (fermeture des écoles sauvages et des lieux d’endoctrinement) est en réalité accessible par l’application stricte des dispositions existantes. Au lieu de missionner des inspecteurs pour imposer aux professeurs des méthodes dont on connaît les résultats catastrophiques, il serait plus avisé de les mobiliser hors les murs pour contrôler l’enseignement hors-contrat… Et que dire de la dévitalisation de la notion même d’examen national par l’introduction de plus en plus importante du « contrôle continu », autrement dit de l’appréciation « maison » ?

Sur bien des points, le président de la République se contente de rappeler des lois et règlements existants : le souffle politique qu’il leur imprime est-il un effet rhétorique, un coup d’épée dans l’eau ? On tâchera de conclure sur une note positive. Ce faisant il souligne combien ces dispositions ont été négligées, pour ne pas dire bafouées, il en rappelle l’urgence et peut-être n’est-il pas mauvais, à ce sujet, de présenter comme des nouveautés ce qui aurait dû relever de la continuité d’une politique laïque : c’est reconnaître que cette continuité a été rompue et qu’il importe de la restaurer. Oui M. le Président, « Il nous faut reconquérir tout ce que la République a laissé faire »5.

Notes

1 – Voir référence ci-dessous note 5.

2 – On se souvient, entre autres, du « Rapport Tuot » sur la politique d’intégration commandé en 2013 par Jean-Marc Ayrault alors Premier ministre (analyse toujours en ligne sur le site d’archives Mezetulle.net http://www.mezetulle.net/article-politique-d-integration-et-culpabilisation-120271374.html ).

3 – Voir sur ce site l’article « Soutien à Henri Pena-Ruiz » https://www.mezetulle.fr/soutien-a-henri-pena-ruiz-vise-par-une-tribune-dans-liberation/ ainsi que l’édifiante discussion où un commentateur considère que Mezetulle « mérite un signalement pénal » pour racisme…

4 – Voir l’éditorial de Valérie Toranian du 5 octobre 2020 dans la Revue des deux mondes, qui soulève également la question de la formation des imams https://www.revuedesdeuxmondes.fr/separatisme-islamiste-discours-reussi-combat-incertain/ . On lira aussi l’analyse publiée le 6 octobre sur le site de l’UFAL https://www.ufal.org/laicite/laicite-communiques-de-presse/discours-du-president-de-la-republique-sur-le-%e2%80%89separatisme%e2%80%89-lislamisme-est-enfin-designe-mais-cest-avec-certains-de-ses-representants-que-l/ et celle du Comité laïcité République publiée le 2 octobre https://www.laicite-republique.org/separatisme-plusieurs-propositions-du-president-vont-dans-le-bon-sens-clr-2-oct.html

5 – Citation extraite du discours. Lire et télécharger sur le site de l’Elysée le texte intégral du discours d’Emmanuel Macron prononcé le 2 octobre aux Mureaux https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/10/02/la-republique-en-actes-discours-du-president-de-la-republique-sur-le-theme-de-la-lutte-contre-les-separatismes . On regrette que le texte soit émaillé de fautes d’orthographe – dont la présence, certes excusable dans une transcription « sur le vif », est difficilement compréhensible dans la publication officielle pdf téléchargeable… Cela manque de tenue !

7 thoughts on “Discours des Mureaux sur le séparatisme : E. Macron brise un tabou idéologique, mais la politique suivra-t-elle ?

  1. AvatarClaustaire

    Bonjour. Merci pour votre prise de positions et les liens proposés.

    Sur l’obligation scolaire dès 3 ans. On comprend vos réticences. Et les appréhensions que pourrait inspirer une main mise supplémentaire de l’Etat sur les individus. Mais on imagine qu’il sera plus facile de vérifier l’inscription et la présence d’un enfant dans un établissement scolaire que d’envoyer inspecteurs ou fonctionnaires de la R.F. dans des milliers de familles se risquer à vérifier le type ou le niveau d’instruction familiale qui y serait assuré.

    Dans un monde où on ne favorise que trop le repli sur la famille, le clan ou la secte, voire sur le chacun pour soi, au détriment de l’éducation à une citoyenneté commune permettant qu’on s’inscrive dans un destin collectif, ne peut-on pas comprendre qu’on veuille mettre fin tant à certaines dérives individualistes libérales libertaires qu’aux dérives sectaires (c-à-d séparatistes) promues par telle ou telle idéologie ou prosélytisme religieux ?

    PS : je n’ignore pas le « à bas l’école ! » d’un Ivan Illich… 🙂

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    1. MezetulleMezetulle

      Oui bien sûr je n’ignore pas que la question se pose aussi en ces termes. Pour avoir un peu trop lu Condorcet, je suis restée très méfiante en ce qui concerne le concept d’éducation…! Mais voyons ce que proposera le président début décembre et si le Conseil constitutionnel aura matière à se prononcer.

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  2. Ping : À la mémoire de Samuel Paty, professeur - Mezetulle

  3. Ping : À la mémoire de Samuel Paty, professeur, par Catherine Kintzler - Hiram.be

  4. AvatarCV

    « On peut s’inquiéter du projet « serpent de mer » consistant à vouloir contribuer à la construction d’un « islam en France », comme si la puissance publique devait prendre part à cette tâche ; on ne voit pas, si elle y participe, comment cela pourrait se faire sans enfreindre l’article 2 de la loi de 1905 interdisant tout financement attribué à un culte. »

    1. La loi de 1905 ne semble pas empêcher la République de financer l’entretien de milliers de lieux de culte catholique, mis gratuitement à la disposition de l’Eglise. Ni même de financer une partie de la construction de la cathédrale d’Evry (sous couvert de musée d’art sacré). C’est un financement de culte, même si le droit tolère ce financement, sous prétexte qu’il est indirect.

    2. En Alsace Moselle le régime concordataire reconnaît et organise les cultes catholique, luthérien, réformé et israélite et permet à l’État de salarier les ministres de ces cultes Malheureusement l’islam n’ est pas reconnu par ce régime. Un point sur lequel on espère que le Conseil Constitutionnel se penchera un jour.

    3. Comme cela est depuis longtemps souligné, sans que cela donne lieu à des mesures concrètes, si la France s’abstient de financer l’islam, on ne peut en même temps interdire aux pays du Golfe et à la Turquie de le faire, avec les conséquences néfastes que l’on sait. De même d’ailleurs que pour l’enseignement de l’arabe, dont il ne faudrait pas qu’après avoir supprimé les ELCO, l’état refuse de financer cet apprentissage.

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    1. MezetulleMezetulle

      1 – La disposition que vous évoquez est relative à la liquidation d’une situation existante au moment de la mise en place de la loi. On ne peut pas s’appuyer sur les mesures prises pour mettre fin à une situation et les transformer en mesures pérennes valant pour l’avenir, ni pour le culte concerné (catholique) ni a fortiori pour un culte qui s’est installé ultérieurement. Les édifices religieux construits après la loi de 1905 ne sont pas financés par la puissance publique. L’exemple de la cathédrale d’Evry, que vous citez à juste titre, est particulièrement significatif du détournement du « cultuel » en « culturel ». Il y en a d’autres..

      2 – Il se trouve que le Conseil constitutionnel s’est penché sur la question – notamment QPC 2011-157. A chaque fois, il a rappelé, d’une manière ou d’une autre, qu’aucune disposition ne peut venir accroître l’écart entre la législation locale d’Alsace-Moselle et la législation en vigueur sur l’ensemble du territoire national. D’où il résulte qu’aucun autre culte ne peut venir allonger la liste des cultes reconnus en Alsace-Moselle. A cela j’ajoute que, si on le faisait, la liste ne serait jamais exhaustive : pourquoi ne pas reconnaître le culte pastafarien pendant qu’on y est ? Enfin, très nombreux sont les citoyens qui, aussi bien sur le territoire national qu’en Alsace-Moselle, ne pratiquent aucun culte, ne sont adeptes d’aucune religion : ceux-là seront toujours oubliés, mais quand même payeurs.
      3 – Une mesure de financement public d’un culte ne serait pas en elle-même un obstacle à d’autres financements. On ne voit pas pourquoi un cadeau public serait ipso facto un empêchement à des cadeaux privés. Pour empêcher ou contrôler un financement étranger, il faut recourir à des mesures de contrôle de financement des associations. Ces mesures existent déjà en partie, le financement des associations est l’objet d’un rapport financier qui doit toujours être rendu public, et rien n’empêche de durcir les mesures de contrôle ou d’en prendre d’autres, notamment par le biais d’une contrainte à former des associations cultuelles. Mais ce contrôle n’a pas besoin, pour s’exercer, d’être accompagné d’un financement public des cultes concernés.
      Quant à l’enseignement de l’arabe, il n’est nullement question de l’abolir. Je ne vois pas que le CAPES et l’agrégation d’arabe aient été supprimés. Les ELCO (Enseignements des Langues et Cultures d’Origine) ne présentent pas les garanties ordinairement exigées, notamment en matière de laïcité, de l’enseignement public puisque les enseignants issus de pays étrangers et rétribués par eux ne sont pas contrôlés par l’Education nationale, pas plus que les programmes qu’ils enseignent. Je me permets de vous renvoyer à cet article qui expose assez bien la question : https://www.banquedesterritoires.fr/education-ce-quimplique-la-suppression-des-elco-remplaces-par-les-eile. Un autre dispositif plus conforme aux critères de l’enseignement public, financé sur fonds publics, est prévu pour remplacer les ELCO.

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